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Ganymède et l'aigle : images, caricatures et parodies animales du rapt - article ; n°1 ; vol.86, pg 193-228

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Bulletin de correspondance hellénique - Année 1962 - Volume 86 - Numéro 1 - Pages 193-228
36 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1962
Nombre de lectures 89
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Exrait

Philippe Bruneau
Ganymède et l'aigle : images, caricatures et parodies animales
du rapt
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 86, livraison 1, 1962. pp. 193-228.
Citer ce document / Cite this document :
Bruneau Philippe. Ganymède et l'aigle : images, caricatures et parodies animales du rapt. In: Bulletin de correspondance
hellénique. Volume 86, livraison 1, 1962. pp. 193-228.
doi : 10.3406/bch.1962.2309
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1962_num_86_1_2309PHILIPPE BRUNEAU 193
GANYMÈDE ET L'AIGLE :
IMAGES, CARICATURES ET PARODIES ANIMALES
DU RAPT (<)
Hinauf ! Hinauf strebt's.
(Gœthe, Ganymed, 1774)
ούκέτ' Το μεν όνειδος οδν Διός έρώ.
(Euripide, Troyennes, ν. 845)
Ι. REMARQUES SUR LE MOTIF DE L'AIGLE
Ganymède, déjà bien connu d'Homère, est une vieille figure de la mythologie
et de l'imagerie grecques. H. Siehtermann (1) lui a consacré il y a quelque dix ans
un précieux petit livre contenant un catalogue des monuments figurés où il paraît.
Jusqu'au début du ive siècle, l'évolution peut se résumer ainsi : Homère raconte seulement
que Ganymède « était le plus beau des hommes mortels ; les dieux le ravirent à cause de sa beauté,
pour qu'il fût échanson de Zeus et vécût parmi les immortels » (Y, 233-235). C'est plus tard, déjà
dans VHymne homérique à Aphrodite et au vie siècle, qu'on aperçoit les implications erotiques du
rapt. Pourtant les représentations anciennes de l'enlèvement sont rares ; les peintres de vases
préfèrent le motif de la poursuite de Ganymède par Zeus. Au début du ve siècle seulement,
l'acrotère en terre cuite d'Olympie montre Zeus emportant sous son bras un Ganymède parfaite-
(*) Je n'aurais pas pu étudier les documents groupés dans cet article sans diverses autori
sations ou concours bienveillants. Je dois à Mr Laumonier de pouvoir publier ici le fragment de
Mykonos ; à Mr Vassos Karageorghis, Directeur du Musée de Nicosie, la terre cuite de Chypre ;
à Mr H. S. Robinson, Directeur de l'École Américaine à Athènes, le fragment de lampe de Corin-
the ; à Mr Devambez, la lampe du Louvre ; à MrBenakis, la lampe reproduite fig. 16. En outre,
Mme Karouzou m'a procuré la photo d'un vase cabirique conservé au Musée National d'Athènes ;
je dois à la complaisante entremise de Mr G. Klaffenbach les deux photos de l'amphore de Berlin ;
enfin, je puis présenter une photo du groupe de Langres grâce à l'amabilité du Conservateur du
Musée de cette ville. Que tous trouvent ici l'expression de ma très vive reconnaissance.
(1) H. Siehtermann, Ganymed, Mythos und Gestalt in der antiken Kunst, Berlin s. d. (1953)
avec un catalogue groupant 422 représentations de Ganymède.
13 194 PHILIPPE BRUNEAU
ment consentant, semble-t-il, et tenant un coq qui ôte tous les doutes sur le sens erotique de la
scène ; P. Mingazzini, il est vrai, a proposé de voir dans ce groupe Poséidon et Pélops, mais
l'interprétation ne s'impose vraiment pas (1).
A partir du ive siècle, Ganymède n'est presque plus jamais associé à Zeus (2), mais le plus
souvent à l'aigle qui l'enlève. Aucun texte jusqu'à cette date ne nous parle de cette version de la
légende qui va devenir générale. L'oiseau est indifféremment conçu comme messager ou comme
avatar de Zeus : les deux interprétations se rencontrent par exemple chez les Bucoliques (3).
La nouveauté est double : a ) il s'agit d'un rapt vers le Ciel, ou du moins vers l'Olympe (4) et non
plus d'un enlèvement ou d'une poursuite sur terre ; b) l'aigle remplace Zeus. Comme Pline
l'Ancien nous apprend que Léocharès était l'auteur d'un bronze représentant Ganymède enlevé
par l'aigle, on explique avec vraisemblance par l'influence de cette œuvre la substitution de
l'aigle à Zeus (5).
Toute l'imagerie de Ganymède pendant les périodes hellénistique et impériale en dépend.
C'est le point le plus difficile, mais aussi le plus attachant des études d'iconographie que d'expliquer
ces passages. La plus sûre méthode est de considérer l'évolution de l'idéologie et du goût
contemporains. Aussi H. Sichtermann, après avoir noté qu'on s'est peu préoccupé généralement
d'expliquer profondément la soudaine apparition de l'aigle, se réfère-t-il fort justement à l'apport
de la pensée platonicienne (6), et je me propose seulement ici de compléter son analyse sur quelques
points.
Le Ganymède que Léocharès fait enlever par l'aigle n'est plus celui de
l'archaïsme, fuyant devant le dieu qui le poursuit. Malgré la difficulté qu'on
rencontre à le restituer exactement, il semble bien que l'éphèbe s'accrochait
au cou de l'aigle et levait la tête vers lui, tandis que l'oiseau penchait la sienne vers
le jeune homme. On devine là un élan d'amour qui correspond à la rapide
description de Pline : Aquilam senlientem quid rapiat in Ganymede et cui ferat.
H. Sichtermann, en se référant au Banquet mais surtout au Phèdre, montre très
bien comment Platon opère le passage de Γερως παιδικός à Γερως ουράνιος. Π y a
là une si haute promotion du παιδοφιλεΐν que le mythe de Ganymède, précisément
mentionné dans le Phèdre (255 c) comme une sorte de modèle mythique, ne pouvait
qu'en recevoir des significations philosophiques ou même religieuses nouvelles.
Mais reste à chercher pourquoi ce n'est plus Zeus qui ravit Ganymède comme il le
faisait jadis à Olympie, tout simplement et sans arrière-plan philosophique.
Quelques vases italiotes montrent Ganymède emporté par le cygne d'Aphrodite (7),
(1) P. Mangazzini, Zeus e Ganimede, oppure Posidone e Pelope? Festschrift Andreas Humpf,
Krefeld, 1952, pp. 113-115. Contra, avec discussion, H. Sichtermann (op. cit., pp. 30-31) qui est
revenu sur le problème : Zeus und Ganymed in frùhklassischer Zeit, Antike Kunst, 2, 1959, pp. 10-15.
(2) Zeus ravissant Ganymède dans l'art hellénistique et romain : H. Sichtermann, op. cit.,
p. 71. — A. Stenico, Un nuovo cratère prolofalisco, Archeologia classica, 10, 1958, pp. 286 sqq. a cru
reconnaître la rencontre de Ganymède et de Zeus sur un cratère protofalisque.
(3) Théocrite, XV, 124-125 et XX, 41. Cf. Sichtermann, op. cit., note 239.
(4) Sur cette distinction : H. Sichtermann, op. cit., p. 65.
(5) Témoignage antique sur l'œuvre de Léocharès : Pline l'Ancien, N.H., 34, 79 ; cf. aussi
Ant. Pal., 12, 221. — Sur le groupe : Ch. Picard, La sculpture antique de Phidias à Vère byzantine,
Paris, 1926, p. 100 ; M. Bieber, The Sculpture of the hellenistic age, New York, 1955, pp. 62-63. —
Discussion des différents témoins conservés : H. Sichtermann, op. cit., pp. 36-62. — Sur la date :
K. Schefold, Das Deuten von Sagenbildern, Gymnasium, 61, 1955, p. 288 qui ne le juge pas « pensab
le » avant 340 ; G. Donnay, La chronologie de Léocharès, REA, 61, 1959, pp. 300-309 : milieu du
IVe S.
(6) Op. cit., pp. 33-36.
(7) H. Sichtermann, op. cit., p. 37. GANYMÈDE ET L'AIGLE 195
mais le motif de l'aigle triompha naturellement ; c'est l'oiseau de Zeus, déjà chez
Homère, et le seul animal capable de monter jusqu'à l'Olympe, — avec l'escarbot,
il est vrai, comme nous l'apprend la fable d'Ésope citée par Aristophane dans
la Paix (1) ! La représentation de Zeus emportant lui-même Ganymède éperdu
d'amour eût été probablement déplaisante au début du ive siècle ; les scènes
pédérastiques, enlacements ou autres, qui apparaissent assez fréquemment au
vie siècle disparaissent dès le deuxième tiers du ve (2). Mais le spectacle de
Ganymède enlevé par l'aigle ne choquait pas (et sans doute surprenait-il moins
que celui de Trygée grimpant vers l'Olympe à dos d'escarbot !), car il y avait des
précédents dans la mythologie de Zeus ; Zeus-taureau enlève déjà Europe à
époque archaïque ; la légende de Léda et Zeus-cygne est connue d'Euripide (3).
Pourtant le rapt par l'aigle était beaucoup plus étrange que le rapt par Zeus
qui ressemblait exactement — · le ravisseur fût-il le père des dieux — ■ à des scènes
de séduction dont Athènes avait le spectacle quotidien, sinon à ces enlèvements
de garçons si traditionnels en Crète qu'on accusait les Cretois d'avoir inventé le
mythe de Ganymède (4). Le goût de l'étrange, la recherche de l'inattendu qui
iront se développant commencent à s'affirmer dès le tournant du ve au ive siècles.
Zeuxis imagine de peindre une famille de Centaures, et s'il s'indignait qu'on y
admirât plutôt la nouveauté du sujet (ή της υποθέσεως καινοτομία) que la rigueur
de l'exécution (ακρίβεια των έργων), Lucien qui rapporte l'histoire insiste plusieurs
fois sur l'originalité et l'étrangeté de l'idée (της έπινοίας το ξένον) (5). C'est à
peu près aussi le temps où Timothéos crée le groupe de Léda et du cygne qui a pu
influencer Léocharès, comme le suggérait L. Séchan (6). Déjà Euripide avait brodé
sur le vieux canevas tragique des incidents surprenants ou choisi dans le fonds
mythologique les situations les plus bizarres, et même, avec Iphigénie en Tamide,
par exemple, donné dans l'exotisme. Cependant c'est trop peu dire qu'alléguer
(1) Aesopi fabulae, éd. Chambry, n° 4 ; Aristophane, Paix, 129-130. — - L'association de
Zeus et de l'aigle ne remonte pas plus haut que la fin du vme ou le début du vne siècle selon
G. E. Mylonas, AJA, 50, 1946, p. 286.
(2) La liste de ces représentations a été dressée par Beazley, Some Attic Vases in the Cyprus
Museum, pp. 6-31. — Ajouter une coupe de Ferrare où G. Monaco, Archeologia classica, 10,
1958, pp. 227 sqq. reconnaît Zeus attirant à lui Ganymède et qu'il attribue au peintre de
Penthésilée. — · Cf. aussi K. Fr. Johansen, Eine ail. Trinkschale, Ada archaeologica, 31, 1960,
pp. 129-145 et spécialement p. 133.
(3) Europe : P. de la Coste-Messelière, Au Musée de Delphes, Paris, 1936, pp. 153-168;
H. Metzger, Les représentations dans la céramique attique du IVe siècle, Paris, 1951, pp. 306-312. — ■
Léda : Euripide, Hélène, 16-21 ; L. Séchan, Léda et le cygne, RA, 1912/2, pp. 106-126. Cf.
F. Chapouthier, Léda devant l'œuf de Nèmésis, BCH, 56-57, 1942-1943, pp. 1-21. — Léda et
Ganymède : G. Lippold, Leda und Ganymedes dans Sitzungsberichte der ph. hist. Klasse der bay.
Ak. der Wissenschaften zu Munchen, 1954.
(4) Platon, Lois, 1, 636c : Πάντες δε δή Κρητών τον περί Γανυμήδη μΰθον κατηγοροϋμεν
ώς λογοποιησάντων τούτων. Sur ces enlèvements et les rapports possibles avec la légende de
Ganymède : E. Bethe, Bh. Mus., 62, 1907, pp. 447-449 ; H. Jeanmaire, Couroi et Comètes, Lille,
1939, pp. 450-455 ; H. Sichtermann, op. cit., p. 14.
(5) Zeuxis, 7. Cf. 3.
(6) Op. cit., p. 119. Sur le groupe de Timothéos : Ch. Picard, Manuel d'archéologie, La
Sculpture, III, 1, pp. 365-371. 196 PHILIPPE BRUNEAU
seulement le goût de l'étrange. On sait la faveur des thèmes de poursuite et de rapt
dans l'art du ive siècle (1). Quand Zeus poursuivait ou enlevait Ganymède, il était
semblable à un Grec de la vie de tous les jours ; le rapt de Ganymède par l'aigle
n'est plus une simple histoire d'amour à la mesure de l'homme. Il y a désormais
un envol, rappelant la valeur symbolique que le Phèdre, par exemple, attribue aux
ailes et aux êtres ailés. Ce qui s'inscrit aussi dans l'esprit de l'époque : comme
l'écrit Ch. Picard, « le ive siècle devient essentiellement et d'abord le temps de
X allégorie philosophique... La sculpture, même «industrielle », a parlé au ive siècle
par allégories et symboles » (2). La substitution de l'aigle à Zeus fait passer la
légende de l'anecdote au symbole, elle traduit une vision plus abstraite de l'épisode,
en fait un mythe au sens platonicien du mot et ouvre la voie aux interprétations
religieuses qui paraîtront plus tard.
II. IMAGES HELLÉNISTIQUES ET ROMAINES DU RAPT
A partir du ive siècle le thème de Ganymède et de l'aigle connaît dans tous
les arts figuratifs une faveur extraordinaire. Tantôt l'aigle emporte Ganymède dans
les airs suivant la tradition de Léocharès, tantôt il saisit le jeune homme tombé
à genoux sur le sol (3), distinction que H. Sichtermann traduit par deux mots
commodes et difficilement traduisibles en français : VEnlfùhrung et VErgreifung
de Ganymède par l'aigle (4). En outre, toute une série de représentations (5)
montre Ganymède donnant à boire à l'aigle ; d'autres monuments juxtaposent
simplement et son aigle (6). La faveur de tous ces thèmes ne fléchit pas,
jusqu'à la fin de l'Antiquité, et le rayonnement s'en fait sentir dans le Moyen et
l'Extrême-Orient encore au Moyen Age (7). Pour s'en tenir au motif du rapt
— Entfùhrung et Ergreifung — seul en cause ici, H. Sichtermann a pu en
dénombrer plus de 175 représentations : encore lui en a-t-il échappé, comme il est
inévitable, et en outre, depuis la parution de son livre, les fouilles ont enrichi
(1) H. Metzger, op. cit., pp. 386 et 414-416.
(2) Op. cit., III, 1, pp. 9 et 28.
(3) Ce schéma remonterait à un original de Timothéos suivant G. Lippold (op. cit., pp. 3-4)
qui propose l'hypothèse « mit einiger Reserve ».
(4) La distinction est ancienne. Cf. H. Lucas, Die Ganymedesstatue von Ephesos, Jahresh.
des ester, arch. Instituts, 19, 1906, pp. 269-277 ; P. Friedlânder, RE, s.v. Ganymedes; R. Herbig,
Ganymed und der Adler dans Ganymed, Heidelberger Beitràge zur antiken Kunstgeschichte,
Heidelberg, 1949, pp. 1-9 et spécialement, p. 2.
(5) R. Herbig, op. cit., les a étudiées ; ni lui ni H. Sichtermann ne mentionnent le médaillon
en plâtre de Begram (Nouv. rech. archéol. à Begram, p. 265 et fig. 296). — H. Sichtermann (op.
cit., p. 70) juge ce motif « an gedanklichem Inhalt ... freilich sehr arm » ; à tort, comme le montre
G. Lippold, op. cit., p. 9. Cf. aussi plus loin, p. 201, note 1.
(6) Le Ganymède à l'aigle d'Argos, signalé jadis par Milchhôfer (Ath. Mitt., 4, 1879, p. 151)
sera prochainement publié dans le BCH par Jean Marcadé et Ëliane Raftopoulou. Un autre
Ganymède ( ?) argien a été publié par J. Marcadé, BCH, 81, 1957, pp. 445-448.
(7) A. Alfôldi, Études sur le trésor de Nagyszentmiklos : le motif du rapt de Ganymède par
l 'aigle sur les vases en or n° 2 et 7 du trésor, Cahiers Archéol., 6, 1952, pp. 43-53. GANYMÈDE ET L'AIGLE 197
le catalogue. Dans un compte rendu du livre de H. Sichtermann, Marjorie J. Milne
présentait déjà divers compléments (1) ; j'ajoute à mon tour les suivants :
A. L'AIGLE EMPORTE GANYMÈDE (2).
— Corinthe. Frg. de diptyque en ivoire, Ier ou 11e siècle ap. J.-C. Gladys R. Davidson,
Corinth, 12, The Minor Objects, 1952, p. 338, η» 2901.
— Kassopè (Nome de Prévéza, Ëpire). Antéfixe, vraisemblablement ive siècle av. J.-C.
S. Dakaris, ΏΑΕ, 1954, pp. 207-208 et fig. 9 (Ici même, fig. 3).
— Périnthe. Statuette, G. Seure, BCH, 36, 1912, p. 579.
— Pompéi, I, 6, 4. Fresque. V. Spinazzola, Pompei alla luce degli scavi nuovi di Via delV
Abbondanza, Ron.e, 1953, I, pp. 604-605 (détruit).
— Samarie. Groupe en ivoire, me siècle ap. J.-C. (?). J. W. et G. M. Crowfoot, Κ. M. Kenyon,
The Objects from Samaria, Londres, 1957, p. 84 et planche 14, 5.
— Sempeter (Vallée de la Savinja). Relief d'un monument funéraire, ne siècle ap. J.-C.
J. Klemenc, Arheoloski Vestnik, 7, 1956, pp. 220-226.
— Sperlonga (Latium). Grotte dite de Tibère. Groupe en marbre d'un type « qui n'a
probablement rien à voir avec Léocharès » selon G. Jacopi, / rilrovamenli delV antro cosidello
« di Tiberio » a Sperlonga, Rome, 1958, p. 30 et fig. 20.
— Thespies. Disque plat qui semble très tardif. A. De Ridder, BCH, 46, 1922, pp. 303-304.
B. L'AIGLE SAISIT GANYMÈDE AGENOUILLÉ.
— Morgantina. Mosaïque, 111° s. av. J.-C. E. Sjoqvist, AJA, 64, 1960, p. 132 et pi. 27, fig. 26.
— Trouvé à Begram et conservé à Paris, Musée Guimet. Gobelet à décoration polychrome,
peut-être alexandrin, Ier siècle ap. J.-C. J. Hackin, Mémoires de la Délégation archéolog. franc,
en Afghanistan, 11, Nouvelles recherches arch, à Begram, Paris, 1954, pp. 258-259, nos 59-60 et
fig. 265.
C. Je ne puis assigner à aucune des catégories précédentes les documents suivants :
— Curium (Chypre). Mosaïque d'un établissement de bains en usage du ne au ive siècles
ap. J.-C. extrêmement mutilée. Cf. P. Dikaios, Pensglvania University Museum Expedition et
Fasti Archeologici, 7, 1952, η» 1465.
— Chypre. Deux lampes du début de l'époque impériale. Swedish Cyprus Expedition, TV, 3,
Stockolm, 1956, p. 187, sans figures.
— Pompéi, III, 4, 2. Cité par Schefold, Die Wânde Pompejis, Berlin, 1957, p. 58.
Enfin je n'ai pu consulter Ruhi Tekan, Tarsus mozaigi, IV. Turk Tarih Kongresi, Ankara,
1952, pp. 415-25 : Mosaïque de la fin du me siècle ap. J.-C. (recensé dans Fasti Archeologici, 7, n° 2310).
A ce catalogue complémentaire s'ajoutent les documents encore inédits ou
insuffisamment publiés que je présente dans les pages qui suivent.
Mykonos, 289. Fragment de vase côtelé à appliques en relief. Haut. max. : 10 cm. 5. Largeur
max. : 5. Argile beige-rose, traces de vernis noir. Provient d'une tombe de Rhénée.
L'aigle (moitié supérieure droite du fragment) saisit Ganymède (moitié inférieure gauche)
par derrière avec ses serres et se penche légèrement vers lui ; le jeune homme élève de trois-quarts
sa figure vers l'oiseau ; tous deux échangent un regard. Ganymède est nu, le bras gauche sur la
serre gauche de l'aigle, le droit élevé au-dessus de la tête. Les parties droite et inférieure du
médaillon manquent (fig. 1).
Ce fragment est aisément datable ; il appartient à la série connue des vases
côtelés à appliques en relief (Plaketlenvase) (3), mais surtout nous en possédons une
(1) AJA, 59, 1955, pp. 68-71.
(2) La catégorie A correspond au schéma que H. Sichtermann nomme Enlfùhrung ; la caté
gorie B, au schéma dit de VErgreifung.
(3) Sur les vases côtelés à appliques en relief : F. Courby, Les vases grecs à reliefs, Paris,
1922, pp. 193-219 ; W. Zuchner, Von Toreuten und Tôpfern, Jahrb. des deut. arch. Instituts, 65-66,
1950-51, pp. 175-205 et spécialement pp. 175-192. .

198 PHILIPPE BRUNEAU
t1.
Fig. 1. — Le rapt de Ganymède.
Fragment du Musée de Mykonos.
Fig. 2. — Amphore de Berlin. GANYMÈDE ET L'AIGLE 199
Fig. 2 bis. — Le rapt de Ganymède. Détail de l'Amphore de Berlin.
Fig. 3. — Le rapt de Ganymède. Antéfîxes de Kassopé. 200 PHILIPPE BRUNEAU
réplique exacte et intégrale sur une grande amphore de l'Antiquarium de Berlin (1)
(fig. 2 et 2 bis) provenant d'Italie et remontant au début de l'époque hellénistique
(fin ive siècle-début me siècle).
Le fragment myconiate est donc surtout intéressant par sa provenance car ce
genre de céramique est assez peu représenté à Délos, mais le type auquel il appart
ient est très attachant.
Ganymède ne porte pas ici le bonnet phrygien qui n'est pas attesté avant le
me siècle (2). Il faut surtout souligner la position de l'aigle et du jeune homme ;
en publiant les antéfîxes de Kassopé signalées plus haut (fig. 3), S. Dakaris écrit :
« l'aigle ne se tient pas de face comme sur le groupe célèbre du Vatican qui imite
librement l'œuvre de Léocharès, mais presque obliquement, avec la tête de profil,
le bec fermé, les ailes mi-ouvertes et verticales. Le jeune homme est représenté
le corps dénudé de son manteau qu'emporte violemment le vent, les jambes en
croix, pour signifier sa libération de la pesanteur corporelle et son ascension vers
le monde astral » (3). La même formule pourrait s'appliquer au médaillon de Berlin
et à sa réplique fragmentaire de Mykonos ; malgré des differences notables (tête
de Ganymède), ils présentent avec les antéfixes épirotes contemporaines une
ressemblance qui confirme le témoignage qu'ils peuvent porter sur l'œuvre de
Léocharès.
Sur les médaillons et les antéfixes, l'aigle est à droite et Ganymède à gauche.
Peut-être est-ce là le schéma le plus ancien ; pourtant le célèbre miroir de Berlin
présente la disposition contraire (4) et après lui quantité d'autres représentations
du rapt. De telles inversions sont si fréquentes qu'on ne peut leur attacher beaucoup
d'importance. La date qu'on leur assigne donne à nos médaillons comme aux
antéfixes publiées par S. Dakaris une grande valeur ; ils sont très proches dans le
temps de l'œuvre de Léocharès, ce qui pourrait s'accompagner d'une plus grande
fidélité à l'original. On a souvent dénoncé les libertés probablement prises par
le sculpteur du groupe du Vatican et recommandé la prudence à son propos ;
la quasi-frontalïté du groupe et la pose de Ganymède rendent l'ensemble bien froid ;
sur nos antéfixes et surtout nos médaillons, simples produits industriels, on perçoit
un plus bel élan d'amour.
De telles représentations annoncent ce Ganymède qui, au plafond de la
Basilique souterraine de la Porte Majeure, « se livre tout entier à l'élan qui le
transporte » (5) ; le rapt devient ravissement (6). Le symbolisme religieux qui
s'attache à l'image de l'enlèvement de Ganymède, non seulement à la Basilique
de la Porte Majeure mais sur de nombreux monuments funéraires, a été souvent
(1) K. A. Neugebauer, Staatliche Museen zu Berlin, Fiïhrer durch das Antiquarium, 2, Vasen,
Berlin, 1932, p. 170 et pi. 91 (vase entier). Le médaillon de Ganymède est reproduit dans
H. Sichtermann, op. cit., pi. 5, 1.
(2) Sur la question, H. Sichtermann, op. cit., pp. 50 et 69 et notes 219 et 332.
(3) Op. cit., p. 208.
(4) H. Sichtermann, op. cit., Catal., n° 140 et pi. 7, 3.
(5) J. Carcopino, La basilique pythagoricienne de la Porte Majeure, Paris, 1926, p. 111. Sur la
valeur religieuse du motif : pp. 359-360.
(6) C'est J. Carcopino, ibid., p. 112, qui parle du «ravissement» de Ganymède. ET L'AIGLE 201 GANYMÈDE
dégagé, tout spécialement par Fr. Gumont qui y est revenu plusieurs fois (1).
D'autres savants ont repris la question, tels P. Boyancé et P. Lambrechts à propos
des rapports entre l'enlèvement de Ganymède et les sépultures des morts
prématurés, ou J. Kastelic dans une étude à paraître sur le monument de
âempeter (2). L'idée essentielle demeure celle qu'exprimait Fr. Gumont ;
« l'enlèvement de Ganymède a certainement été regardé comme le symbole de
l'ascension de l'âme vers le ciel » (3).
III. CARICATURES DU RAPT DE GANYMÈDE
Mais, dans l'art hellénistique et d'époque impériale, toutes les représentations
du rapt de Ganymède ne procèdent pas du même esprit mystique.
Anciennement déjà, le divin échanson avait été l'objet de propos malveillants.
Chez Euripide, d'ailleurs plus modéré en d'autres passages, le chœur des Troyennes
n'y va pas de main morte ; après avoir rappelé que Troie s'est souvent honorée
d'alliances avec les dieux, il précise qu'il ne parlera pas de celui qui fait la honte de
ούκέτ' Zeus : τό μεν οδν Διός | έρώ (ν. 845-846). Euripide, dont le sentiment όνειδος
à l'égard de l'amour grec est d'ailleurs ambigu (4), proteste ici une fois de plus (5)
contre les impudicités des Olympiens et tire argument de la geste des dieux pour
critiquer la religion traditionnelle, même s'il faut deviner aussi là derrière une
allusion à Alcibiade (6). Mais l'aventure se prêtait en tout cas au persiflage. Le
cyclope d'Euripide enlace le Silène en le nommant Ganymède (v. 582-586) ; dans
la Paix d'Aristophane, Hermès suggère (v. 724) à Trygée de nourrir son escarbot,
coprophage notoire, avec l'ambroisie de Ganymède ; la référence au vers 11 de la
pièce ne laisse aucun doute sur la catégorie où le bel échanson se trouve ainsi
rangé. Il reste encore un personnage en faveur dans la comédie moyenne (7).
(1) Fr. Cumont, Recherches sur le symbolisme funéraire des Romains, Paris, 1942, p. 97,
n. 2. — Cf. K. Schefold, Pomp. Malerei, pp. 116 et 191. — A noter que le motif de Ganymède
donnant à boire à l'aigle apparaît aussi sur des monuments funéraires (Fr. Cumont, ibid., note 3).
(2) P. Boyancé, Funus acerbum, REA, 54, 1952, pp. 275-289 et spécialement p. 286-289 ;
P. Lambrechts, L'enfant dans les religions à mystères, dans Hommages à W. Déonna, Bruxelles,
1957, pp. 322-333.
(3) Fr. Cumont, ibid. — ■ Pour l'interprétation de Philon : De Somniis, II, 249 et résumé dans
F. Bufïière, Les mythes d'Homère et la pensée grecque, Paris, 1956, p. 499, n. 70.
(4) II est toujours difficile de deviner la pensée personnelle d'Euripide. Par un rapprochement
éloquent son Cyclope est à la fois ivrogne et pédéraste ; mais d'après Plutarque, Eroticos, 770 c,
il accordait baisers et caresses à Agathon. Il est proposé comme άμφιδέξιος par R. Flacelière,
REG, 74, 1961, p. 118, note.
(5) Ceci dit sans préjuger du sentiment religieux profond d'Euripide, question qui requiert
une grande prudence comme le souligne J. de Romilly, L'évolution du pathétique d'Eschyle à
Euripide, Paris, 1961, pp. 126-131. — Sur la critique des impudicités divines, voir par exemple
l'étude du R. P. Festugière, L'Enfant d'Agrigente, Paris, 1950, pp. 1-32, La Religion d'Euripide
et spécialement pp. 3 et 11.
(6) E. Delebecque, Euripide et la guerre du Péloponnèse, Paris, 1951, pp. 44 et 260.
(7) P. Friedlânder RE, s.v. Ganymedes, col. 738.