Généralisation du commerce transfrontalier : petit ici, notable là-bas - article ; n°1 ; vol.11, pg 53-75

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1995 - Volume 11 - Numéro 1 - Pages 53-75
Généralisation du commerce transfrontalier : petit ici, notable là-bas
Lamia MISSAOUI
A partir d'une enquête menée auprès de la population maghrébine des clients des commerces de Belsunce, à Marseille, d'une part sur les lieux mêmes d'achat et d'autre part dans des logements sociaux à Lyon, Saint-Etienne, Valence, Avignon, Nîmes, Toulouse et Perpignan, l'auteur met en évidence :
— la réalité de plus en plus généralisée des doubles situations des migrants : plus petits statuts économiques et sociaux en France, notables dans leurs pays d'origine, grâce à des micro-investissements productifs ;
— le rôle déterminant de la transformation de Belsunce en dispositif du type « comptoir commercial colonial méditerranéen » (au sens donné par F. Braudel à cette expression), dans cette généralisation des formes d'enrichissement là-bas, c'est-à-dire de réussite du projet migratoire originel. L'altérité radicale de l'économie souterraine de réseaux à partir de Belsunce fait, depuis quelques années, de plus en plus richesse et société bien au-delà des seuls commerçants maghrébins de Marseille et permet collectivement ce que les tentatives d'intégration françaises n'ont pu réaliser au-delà de quelques trajectoires singulières ;
— la forte distance de cette évolution par rapport à l'influence islamiste intégriste : cette économie souterraine basée sur l'exploitation du différentiel frontalier de richesse entre nations du nord et du sud exige le développement des réseaux pluriethniques, pluriculturels, pluri-religieux afin de rendre possible l'échange à partir du code d'honneur de la parole donée, entre Turcs, Polonais, Libanais, Italiens, Maghrébins, Noirs-Africains... C'est-à-dire l'inverse des descriptions médiatiques des caractéristiques de l'altérité maghrébine actuellement en vigueur.
The Generalization of Business with the Old Country: the Little Guy at Home is Prominent Abroad
Lamia MISSAOUI
Based on a survey of the North African population which patronizes the shops of Belsunce, in Marseille, conducted in the shops and commerces themselves and in public housing in Lyon, Saint-Etienne, Valence, Avignon, Nimes, Toulouse, and Perpignan, the author demonstrates:
— an increasingly widespread tendency for migrants to have two distinct social identities: a relatively insignificant economic and social status in France, and a highly respected social position in the old country due to profitable micro-investment;
— the decisive role of the transformation of Belsunce into a device of the « Mediterranean colonial trading post » type (as defined by Fernand Braudel), in this generalization of ways of growing rich in the old country, that is, of the success of the original migratory plan. The radical alterity of the underground economic network connected to Belsunce has, in recent years, produced wealth and social recognition well beyond that typically achieved by Marseille's North African shopkeepers, and has enabled collectively what attempts at French integration have failed to do except in a few individual cases;
— the great abyss between this development and fundamentalist Islamic influence: the underground economy based on profiting from the wealth differential between northern and southern nations requires the development of multi-ethnic, multi-cultural, and multi-religious networks in order to make trade possible on the basis of the code of honor of a promise made between Turks, Poles, Lebanese, Italians, North Africans, and Black Africans, etc. That is, the description of the characteristics of North African otherness currently put forward by the media is the opposite of reality.
Generalización del comercio transfronterizo : pequeño aquí, notable allá
Lamia MISSAOUI
A partir de una encuesta realizada, entre la población de clientes magrebinos de los negocios de Belsunce en Marsella, por una parte en los lugares mismo de compra y por otra en viviendas sociales en Lyon, Saint-Etienne, Valence, Avignon, Nîmes, Toulouse y Perpignan, el autor pone en evidencia :
— la realidad cada vez muás generalizada de la doble situacion de los migrantes : status sociales miy bajos en Francia, notables en sus países de origen, gracias a micro-inversiones productivas ;
— el papel determinante de la transformación de Belsunce en dispositivo de tipo « mostrador comercial colonial » mediterráneo (en el sentido dado por F. Braudel a esta expresión), en esta generalización de formas de enriquecimienlo « allá », es decir el logro del proyecto migratorio original. La alteridad radical de la economía subterránea o submergida de las redes partiendo de Belsunce genera, desde hace algunos años, cada vez más riqueza y sociedad más allá de los comerciantes magrebinos de Marsella y permite colectivamente lo que las tentativas de integración francesa no han podido lograr fuera de algunas trayectorias singulares ;
— la gran distancia de esta evolución con respecta a la influencia islámica integrista : esta economía subterránea basada en la explotación del diferencial fronterizo de riqueza entre las naciones del norte y del sur exige el desarrollo de redes pluriétnicas, pluriculturales, pluri-religiosas, con el fin de hacer posible el intercambio a partir del « código de honor y de la palabra dada » entre turcos, polacos, libaneses, italianos, magrebinos, negro-africanos. Es decir lo contrario de las descripciones de los medios de comunicación de las características de alteridad magrebina actualmente en vigor.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1995
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Lamia Missaoui
Généralisation du commerce transfrontalier : petit ici, notable là-
bas
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 11 N°1. Marseille et ses étrangers. pp. 53-75.
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Missaoui Lamia. Généralisation du commerce transfrontalier : petit ici, notable là-bas. In: Revue européenne de migrations
internationales. Vol. 11 N°1. Marseille et ses étrangers. pp. 53-75.
doi : 10.3406/remi.1995.1443
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1995_num_11_1_1443Résumé
Généralisation du commerce transfrontalier : petit ici, notable là-bas
Lamia MISSAOUI
A partir d'une enquête menée auprès de la population maghrébine des clients des commerces de
Belsunce, à Marseille, d'une part sur les lieux mêmes d'achat et d'autre part dans des logements
sociaux à Lyon, Saint-Etienne, Valence, Avignon, Nîmes, Toulouse et Perpignan, l'auteur met en
évidence :
— la réalité de plus en plus généralisée des doubles situations des migrants : plus petits statuts
économiques et sociaux en France, notables dans leurs pays d'origine, grâce à des micro-
investissements productifs ;
— le rôle déterminant de la transformation de Belsunce en dispositif du type « comptoir commercial
colonial méditerranéen » (au sens donné par F. Braudel à cette expression), dans cette généralisation
des formes d'enrichissement là-bas, c'est-à-dire de réussite du projet migratoire originel. L'altérité
radicale de l'économie souterraine de réseaux à partir de Belsunce fait, depuis quelques années, de
plus en plus richesse et société bien au-delà des seuls commerçants maghrébins de Marseille et
permet collectivement ce que les tentatives d'intégration françaises n'ont pu réaliser au-delà de
quelques trajectoires singulières ;
— la forte distance de cette évolution par rapport à l'influence islamiste intégriste : cette économie
souterraine basée sur l'exploitation du différentiel frontalier de richesse entre nations du nord et du sud
exige le développement des réseaux pluriethniques, pluriculturels, pluri-religieux afin de rendre possible
l'échange à partir du code d'honneur de la parole donée, entre Turcs, Polonais, Libanais, Italiens,
Maghrébins, Noirs-Africains... C'est-à-dire l'inverse des descriptions médiatiques des caractéristiques
de l'altérité maghrébine actuellement en vigueur.
Abstract
The Generalization of Business with the Old Country: the Little Guy at Home is Prominent Abroad
Lamia MISSAOUI
Based on a survey of the North African population which patronizes the shops of Belsunce, in Marseille,
conducted in the shops and commerces themselves and in public housing in Lyon, Saint-Etienne,
Valence, Avignon, Nimes, Toulouse, and Perpignan, the author demonstrates:
— an increasingly widespread tendency for migrants to have two distinct social identities: a relatively
insignificant economic and social status in France, and a highly respected social position in the old
country due to profitable micro-investment;
— the decisive role of the transformation of Belsunce into a device of the « Mediterranean colonial
trading post » type (as defined by Fernand Braudel), in this generalization of ways of growing rich in the
old country, that is, of the success of the original migratory plan. The radical alterity of the underground
economic network connected to Belsunce has, in recent years, produced wealth and social recognition
well beyond that typically achieved by Marseille's North African shopkeepers, and has enabled
collectively what attempts at French integration have failed to do except in a few individual cases;
— the great abyss between this development and fundamentalist Islamic influence: the
underground economy based on profiting from the wealth differential between northern and southern
nations requires the development of multi-ethnic, multi-cultural, and multi-religious networks in order to
make trade possible on the basis of the code of honor of a promise made between Turks, Poles,
Lebanese, Italians, North Africans, and Black Africans, etc. That is, the description of the characteristics
of North African otherness currently put forward by the media is the opposite of reality.
Resumen
Generalización del comercio transfronterizo : pequeño aquí, notable allá
Lamia MISSAOUI
A partir de una encuesta realizada, entre la población de clientes magrebinos de los negocios de
Belsunce en Marsella, por una parte en los lugares mismo de compra y por otra en viviendas sociales
en Lyon, Saint-Etienne, Valence, Avignon, Nîmes, Toulouse y Perpignan, el autor pone en evidencia :
— la realidad cada vez muás generalizada de la doble situacion de los migrantes : status sociales miy
bajos en Francia, notables en sus países de origen, gracias a micro-inversiones productivas ;— el papel determinante de la transformación de Belsunce en dispositivo de tipo « mostrador
comercial colonial » mediterráneo (en el sentido dado por F. Braudel a esta expresión), en esta
generalización de formas de enriquecimienlo « allá », es decir el logro del proyecto migratorio original.
La alteridad radical de la economía subterránea o submergida de las redes partiendo de Belsunce
genera, desde hace algunos años, cada vez más riqueza y sociedad más allá de los comerciantes
magrebinos de Marsella y permite colectivamente lo que las tentativas de integración francesa no han
podido lograr fuera de algunas trayectorias singulares ;
— la gran distancia de esta evolución con respecta a la influencia islámica integrista : esta economía
subterránea basada en la explotación del diferencial fronterizo de riqueza entre las naciones del norte y
del sur exige el desarrollo de redes pluriétnicas, pluriculturales, pluri-religiosas, con el fin de hacer
posible el intercambio a partir del « código de honor y de la palabra dada » entre turcos, polacos,
libaneses, italianos, magrebinos, negro-africanos. Es decir lo contrario de las descripciones de los
medios de comunicación de las características de alteridad magrebina actualmente en vigor.Européenne Revue
des Migrations Internationales
Volume 1 1 - N° 1
1995
Généralisation du commerce
transfrontalier :
petit ici, notable là-bas
Lamia MISSAOUI
Le dispositif maghrébin n'est pas une abstraction : il
permet aujourd'hui à ceux qui l'animent comme à ceux qui l'approchent, immig
rants ou emigrants selon les points de vue, de donner sens au récit de leurs
trajectoires. Le Belsunce dont parle Alain Tarrius dans l'article qui précède se
démultiplie, des entrepreneurs vers tout un chacun qui les côtoie, Maghrébin
immigré en tant qu'ouvrier ou employé, chômeur définitif ou petit pensionné
parce que brisé par des décennies de dur travail. Pour ceux-là, « tous petits » ici,
le dispositif de Belsunce fait société, en s'élargissant, en amalgamant, et permet
de nouvelles perspectives de réussite là-bas d'où l'on vient, que jamais notre
société française n'a été à même de proposer. Il ne s'agit plus du rêve de retour
assorti de la lente construction d'une maison, mais bien de l'enrichissement par
la pratique de micro investissements productifs. Le sens de l'acte migratoire s'en
trouve renouvelé : le projet originel, celui établi dans la douleur des premiers
temps de la migration, réapparaît. Ce sens, si nous le prenons au sérieux, excède
les histoires individuelles ou communautaires maghrébines pour rejoindre et
réinterpréter notre histoire collective.
« L'entrée dans le dispositif de Belsunce a été possible pour de nombreux
migrants, qui ont payé cher le droit d'usage, mais en ont tiré un grand bénéfice. En
effet il est captateur de richesse et de puissance qu'il redistribue à ceux qui le
confortent, à l'image d'une nouvelle forme coloniale, suffisamment subtile pour ne
pas s'imposer sur le mode de la sédentarite, ni généraliser ses usages, suffisamment
prudente pour dissimuler la réalité de son altérité »('). Car telle est la finalité
historique de ce dispositif colonial circulatoire, celle qui nous concerne particuliè
rement : apprendre à qui veut l'apercevoir que le territoire ne produit pas que de
l'identité, notre identique, mais aussi de l'altérité, leur différence.
Exit Puniversalisme révolutionnaire français ? La nouvelle forme sociale et
spatiale, fût-elle réservée à une minorité de ces centaines de milliers d'immigrants Lamia MISSAOUI
qui ont connu depuis trois décennies les formes diverses de soumission à nos
conceptions de la mobilisation des travailleurs étrangers, est lourde de sens pour
notre propre histoire, implique pour le moins une transformation des bases narra
tives sur lesquelles se construisent nos légitimités et nos destins. Les initiatives de
l'altérité sont plus sûrement sources de renouveau de nos conceptions de la
citoyenneté, que les tentatives forcenées, ou le « savoir ne rien voir », des politiques
intégratives.
Belsunce et son dispositif sont étonnamment modernes. Inventeurs de la nouv
elle disposition coloniale, acteurs de multiples jeux d'appartenance sociale, sans
emprise de sédentarité, sans soumission éthique, constructeurs d'un espace circula
toire de l'enrichissement, ils ont opposé à la générosité du dessein d'intégration, de
l'harmonie, du scénario de la raison-économie de l'État moderne, la force de la
réalité nomade.
« Notre confusion entre immigrant et migrant structure toutes les interpréta
tions de notre dramaturgie contemporaine. Ces récits, les nôtres, ne nous livrent
que l'identité de ceux qui parlent, c'est-à-dire d'un État qui veut être celui qui fait,
celui qui a, celui qui dit. Les mythes anciens reposaient sur l'annonce d'un désordre
apocalyptique imminent mais sans cesse ajourné. Le discours de l'économie, celui
qui disait quelle nature de l'échange faisait sens pour nous, valeur pour tous, donc
ordre, harmonie, est désormais incapable de nous apprendre autrement que sur le
mode de la répétition, comment l'imminence de la désagrégation par l'effet de la
crise peut être propulsée hors de la temporalité du récit »(2).
Belsunce nous sauve de la fin des récits : fluidité des circulations entre Etats et
invention d'une économie comme d'un territoire de l'« ailleurs », écrivent une
nouvelle trame d'un récit unusuel des devenirs. La mise en intrigue telle que
proposée dans l'énoncé de son histoire, est une opération de configuration essent
ielle : la diversité d'incidents est transformée en totalité signifiante. Elle nous dit,
entre autres enseignements, comment s'emboîtent destins singuliers et devenirs
collectifs en mouvements différenciateurs qui ont déjà modifié nos sociétés avant
de s'imposer à nos consciences.
Renversement de sens dont l'Histoire est prodigue : les transmigrants de la
misère ou de l'exil politique, qui fédèrent en voisinages les vastes distances de leurs
dispersions, seraient-ils les plus aptes à figurer des rôles à même de renouveler les
récits, quelque peu obsolètes, de nos devenirs ?
CLIENTS, ENTREPRENEURS OU ASSOCIÉS ? LES FOURMIS
DE BELSUNCE
Nous avons pu mener, du mois de mars 1993 au mois de septembre 1994 une
enquête auprès de deux cent quarante sept familles d'immigrés maghrébins pré
sents en France depuis plus de quinze années et pratiquant actuellement des inves
tissements productifs dans leur pays d'origine afin de maintenir ou de créer une
activité. L'échantillon se répartit comme suit : :
:
Généralisation du commerce transfrontalier petit ici, notable là-bas 55
St-Etienne Lyon Toulouse Perpignan Marseille TOTAL
Algériens 17 ( 8 + 22 (12 + 5 + 11) 31 (14 -ï 95 16 ( 9(3+ 6) 9) 10) -17) Illustration non autorisée à la diffusion
Tunisiens 15(10 + 18 (10 + 28 (16 -\ 77 14 ( 8+ 6) 2(1+ 1) 5) 8) -12)
- 5) Marocains 12 (9 + 18(13 4 11( 3 + 8+ 10) 16 ( 2 + 14) 75 18 ( 8) 3)
TOTAL 43 52 48 27 77 247
Deuxième Premier chiffre entre : personnes parenthèses repérées personnes directement repérées dans à partir chaque de ville Belsunce (125). (122)
Un double repérage nous a permis de composer cet échantillon : d'abord à
partir de Belsunce, par des commerçants qui nous présentaient des clients dans la
situation requise, et ensuite dans chaque ville, aidés d'assistances sociales. Nous
demandions à celles-ci de nous présenter à des familles en situation économique
précaire (arrêt de travail ou chômage de plus de quatre années). Sur 312 familles
ainsi rencontrées nous en avons sélectionnées 125, c'est-à-dire plus de 35 %. Cette
proportion est très importante et il serait peu réaliste de la projeter sur l'ensemble
des Maghrébins en situation de précarité économique, mais elle nous laisse suppos
er que c'est dans ces situations que le père de famille a le plus tendance à investir
dans son pays d'origine. Ou encore que pour investir il se place en France dans ces
situations de précarité. Le sous-échantillon constitué à partir de Belsunce comptait
vingt-huit personnes, sur 122, possédant un travail régulier et déclaré en France,
soit environ 23 % du sous échantillon. Parmi ces 28 personnes, et là seulement,
apparaissaient six femmes, sans emploi mais disposant, pour leurs activités au
Maghreb, des revenus de leurs maris salariés en France.
La répartition de cette population par activités donnant lieu à investissement
productif dans le pays d'origine était la suivante :
Agriculture Confection Garages BTP Transports
31 36 2 20 6 Algériens Illustration non autorisée à la diffusion
Tunisiens 22 11 23 15 6
Marocains 31 14 20 1 9
Les activités donnant lieu à investissements sont proches entre Tunisiens et
Marocains. Par contre les machines de chantiers de travaux publics ne sont prat
iquement pas passées par les Marocains qui assument il est vrai leurs transits en
camionnettes. Enfin la confection domine : elle mobilise un tiers de l'échantillon.
Si l'on observe d'une part la répartition des enfants adultes dans l'ensemble
des familles, en prenant soin d'identifier ceux qui possèdent la nationalité fran
çaise, et d'autre part leur association aux activités du père on découvre de fortes
différences selon la communauté : Lamia MISSAOUI
Enfants adultes Associés au père
total pères par nationalité dont français
Illustration non autorisée à la diffusion 211 167 Algériens 49 95 Algériens
Tunisiens 77 Tunisiens 72 61 (84 %) 9(12%)
Marocains 118 8 Marocains 75 (6,7 %) 61 (81 %)
Le faible taux de naturalisation correspond au plus fort taux de collaboration
parents/ enfants pour ces activités dans le pays d'origine : il s'agit du cas des
Marocains. Nous apporterons plus loin la réponse à cette observation, en traitant
spécifiquement des dynamiques collectives marocaines. Le cas strictement inverse
confirme ce constat : il s'agit des deuxièmes générations de Tunisiens, massivement
naturalisés et fortement à distance des activités de leurs parents en Tunisie. Par
contre tous les individus formant notre échantillon déclarent collaborer avec la
proche famille dans le pays d'origine (à l'exception de deux Algériens sur 95). Les
destins des deuxièmes générations sont donc très différenciés : les Marocains res
tent proches des leurs, au pays, par l'intermédiaire de ces collaborations, les desti
nées des jeunes tunisiens bifurquent, se détachent des origines, quant aux Algériens
les proportions entre les deux voies sont équivalentes.
Nous obtenons, à la question : « où vous fournissez vous en France », une très
grande majorité de réponses « Belsunce » dans le sous-échantillon choisi direct
ement dans les diverses villes. De 67 % à Toulouse à 88 % à Lyon. Pour le cas de
Toulouse ou de Perpignan (68 %), les achats effectués sur place le sont très majori
tairement auprès de commerçants qui s'approvisionnent eux-mêmes à Belsunce...
Les fréquences des voyages vers le pays d'origine distinguent encore une fois
nettement les Marocains des autres nationalités :
-f de 12 voyages de 6 à 11 voyages de 1 à 5 voyages
annuels
Illustration non autorisée à la diffusion Algériens 8 27 60
Tunisiens 13 28 34
Marocains .... 32 27 12
Enfin, encore un élément différenciant apparaît dans le type d'habitat
Locatif social Locatif privé Propriétaire
67 Algériens 12 16
Illustration non autorisée à la diffusion
51 Tunisiens 6 20
Marocains .... 47 28 0 :
Généralisation du commerce transfrontalier petit ici, notable là-bas 57
La sous-représentation tunisienne dans le secteur locatif social est en partie
due à leur présence, dans notre échantillon, en nombre relativement important à
Marseille où ils sont arrivés après la grande restriction à l'accès aux HLM (1972).
Encore une fois les Marocains, dernière migration massive manifeste, se tiennent à
distance des attaches au pays d'accueil qui pourraient résulter de l'achat de loge
ments.
Toutes ces indications nous permettent d'observer la grande unité sociale
marocaine et sa distance au pays d'accueil, en même temps que le phénomène
inverse dans la population des jeunes tunisiens. Si l'on faisait l'hypothèse que les
Marocains, derniers apparus sur la scène du dispositif commercial international de
Belsune, vont imprimer leurs dispositions au entier, comme le firent les
Tunisiens dans les années 1988-1992, on pourrait penser que son caractère nomade
ira se renforçant.
Enfin la chronologie « d'installation » d'activités dans leur pays de ces immig
rés à « double façade » confirme l'existence d'un processus de généralisation et
l'importance du rôle joué par la « prise de pouvoir » des Tunisiens à Belsunce,
évoqué dans l'article précédent.
Illustration non autorisée à la diffusion
1979 1982 1987 1989 1991 1992 1993
En ordonnée : nombre d'entreprises créées ou financées.
Base : échantillon des 247 immigrés.
On voit les successions chronologiques entre Algériens, Tunisiens puis Maroc
ains ; le relais pris en 1989 par les Tunisiens à Belsunce est contemporain de la
montée des investissements productifs des immigrés tunisiens dans leur pays, puis
l'apparition, dans le dispositif commercial, des entrepreneurs marocains est encore
contemporaine d'une forte augmentation des investissements consentis par les
immigrés. En somme, les mouvements généraux d'investissements et les transfor
mations générales des rapports entre immigrés et leurs régions d'origine sont
concomitants des métamorphoses du dispositif commercial, précédemment analy- 58 Lamia MISSAOUI
sees. Des graphiques plus détaillés permettent de constater les variations par sec
teurs d'investissements : dans ce graphique concernant les Algériens la chute des
investissements dans le secteur automobile (voitures, pièces détachées, garages) est
compensée plus tardivement par les activités de confection. Les entrepreneurs de
Belsunce organisent autrement leurs expéditions de voitures et pièces détachées
vers l'Algérie (containers) et maîtrisent mieux le marché à partir de Marseille. Par
contre pour la confection, la forte demande des entrepreneurs tunisiens et maroc
ains de Belsunce, adressée d'abord à leurs concitoyens, provoque un « départ »
tardif des investissements des immigrés algériens dans ces activités. En fait la
concomitance globalement suggérée par le premier tableau se présente sectoriel-
lement avec de légers décalages conférant à Belsunce sa prééminence dans les
choix d'activités et donc de secteurs d'investissements.
Illustration non autorisée à la diffusion
-X
1979 1982 1987 1989 1991 1992 1993
Pour les Tunisiens les tendances sont bien sûr différentes : agriculture (achats
de terres agricoles, de matériel), confection et BTP l'emportent dans ce pays où les
investissements d'aménagement sont privilégiés.
confect
voitures
agricult
BTP
— <$) — transpts
Illustration non autorisée à la diffusion
1979 1982 1987 1989 1991 1992 1993 .
du commerce transfrontalier petit ici, notable là-bas 59 Généralisation
Enfin les investissements des immigrés marocains présentent une forte singu-
larité
confect
voitures
agricult
BTP
Transpts
1979 1982 1987 1989 1991 1992 1993
Les investissements productifs sont en progression dans tous les secteurs d'act
ivité malgré un démarrage tardif, en 1990 environ.
La généralisation des rôles d'acteur économique participant aux finalités du
dispositif commercial international de Belsunce par des immigrés de longue date,
suggère l'existence, au-delà d'un lieu de commerce, d'une forme sociale coloniale
nouvelle. Belsunce, comptoir colonial méditerranéen et lieu de cette forme, ne peut
se concevoir comme la résurgence, dans le temps long, des comptoirs portuaires :
l'invisibilité et le statut nomade original qu'il se donne le rattachent plutôt à l'actuel
mouvement de mondialisation des économies souterraines. Dispositif de forme
coloniale certainement, car en constante expansion il enrichit tous ceux qui s'y
apparentent. Il engendre des normes et des codes, une diversité des échanges, qui
font territoire spécifique sur le territoire d'autres peuples. Mais territoire autre,
circulatoire sur celui des sédentaires. Et, s'il apparaît, dans sa discrétion, son
invisibilité, comme un retournement radical de l'ancienne forme coloniale sédent
aire infligée là-bas durant des décennies par le pays même qui le supporte actuel
lement, c'est que les membres, les associés, les colons en somme, de cette forme
sociale et économique nouvelle, viennent des lieux de la plus grande pauvreté :
nations étrangères en rupture de développement ou immeubles de nos banlieues.
Nomade, assurément, car il se développe au croisement des ethnies et des cultures
provoqué par la rencontre de réseaux sans contrôles étatiques, sans logiques admin
istratives ou techniques, au sens de l'aménagement de l'espace, et pourtant capab
les de modernité.
La configuration qu'offrent les Marocains de cette mise en forme coloniale est
probablement la plus brutale parce qu'à distance radicale de nos devenirs natio
naux. Parce que négatrice des bases même de notre citoyenneté nationale par ce
refus d'entreprendre les premiers pas vers notre codification des socialites. Il s'agit
en quelque sorte d'un savoir-se-protéger, qui inverse les sources et les modalités de