Gitans de Barcelone à Perpignan : crise et frontières - article ; n°3 ; vol.13, pg 99-119

-

Documents
23 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Revue européenne de migrations internationales - Année 1997 - Volume 13 - Numéro 3 - Pages 99-119
Gypsies from Barcelona to Perpignan : Crises and Borders.
Alain TARRIUS et Lamia MISSAOUI
When, in the 50's and 60's, the Catalan gypsies on both sides of the border lost the economic complementarity bounding them to local societies thanks to horse dealing and leather work activities, they reduced the community ties created on seminomadism routes to those of strictly clanic networks. These trans-border clanic ties made it possible to develop heroin underground economies from Barcelona from the moment that, pushed by growing misery and local political dependence, they became organized as a mafia. This drug trafficking is grafted onto larger underground ethnic economies controlled by Senegalese, Moroccan and Andalusian gypsies. As for the Catalan gypsies, they keep the heroin they pass for self-consumption; therefore, HIV contamination takes alarming proportions (up to 8 % among men of 25 to 45) and gives way to conservative attempts at a return to old values particularly aiming at women's submission. In actual fact, the « crisis effect » hides a slow but sharp rise in the autonomisation of gypsy women and suggests solutions likely to disrupt the constituent norms of the gypsy community bond.
Gitanas de Barcelona a Perpiñan : crisis y fronteras
Alain TARRIUS, Lamia MISSAOUI
Al perder durante los años cincuenta y sesenta la complementaridad económica que, mediante el chalaneo y el curtido les ligaba a las sociedades locales, los Gitanos catalanes de ambos lados de la frontera franco-española, han reducido la solidaridad comunitaria nacida del seminomadismo a solidaridades de redes basadas en los clanes. Estas solidaridades de tipo clanico y transfronterizo han permitido el desarrollo, desde Barcelona, de economías sumergidas basadas en la heroína, que, empujadas por la creciente miseria y las dependencias políticas locales, han pasado a ser mafiosas. Este tráfico se inserta en unas economías sumergidas mas amplias, dominadas por senegaleses, marroquíes y gitanos andaluces. Los gitanos catalanes autoconsumen la heroína que transportan, con lo que el contagio del SIDA cobra proporciones alarmantes (de hasta 8 % de los hombres entre 25 y 45 anos), y llevan a intentos conservadores de volver a antiguos valores, especialmente aquellos orientados al sometimiento de las mujeres. En realidad, el « efecto crisis » esconde un lento pero claro ascenso de la autonomía de las mujeres gitanas y sugiere consecuencias susceptibles de revolucionar las normas constitutivas del lazo comunitario gitano.
Gitans de Barcelone à Perpignan : crises et frontières.
Alain TARRIUS, Lamia MISSAOUI
En perdant dans les années 50 et 60 la complémentarité économique qui les liait aux sociétés locales grâce aux activités de maquignonnage et de travail du cuir, les Gitans catalans de part et d'autre de la frontière franco - espagnole ont réduit les solidarités communautaires nées dans les parcours de semi-nomadisme à celles de réseaux étroitement claniques. Ces solidarités claniques transfrontalières ont permis le développement, à partir de Barcelone, d'économies souterraines de l'héroïne dès lors que, poussées en cela par la misère grandissante et les dépendances politiques locales, elles devinrent mafieuses. Ces trafics se greffent sur des économies souterraines ethniques de plus grande ampleur, maîtrisées par des Sénégalais, des Marocains et des Gitans andalous. Les Gitans catalans, eux, autoconsomment l'héroïne qu'ils transitent : dès lors la contamination par le VIH prend des proportions alarmantes (jusqu'à 8 % parmi les hommes de 25 à 45 ans), et donne lieu à des tentatives conservatrices de retour à des valeurs anciennes particulièrement orientées vers la soumission des femmes. En réalité, « l'effet crise » dissimule une lente mais nette montée de l'autonomisation des femmes Gitanes, et suggère des résolutions susceptibles de bouleverser les normes constitutives du lien communautaire gitan.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1997
Nombre de visites sur la page 54
Langue Français
Signaler un problème

Alain Tarrius
Lamia Missaoui
Gitans de Barcelone à Perpignan : crise et frontières
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 13 N°3. Les catalognes, laboratoire de l'Europe. pp. 99-
119.
Citer ce document / Cite this document :
Tarrius Alain, Missaoui Lamia. Gitans de Barcelone à Perpignan : crise et frontières. In: Revue européenne de migrations
internationales. Vol. 13 N°3. Les catalognes, laboratoire de l'Europe. pp. 99-119.
doi : 10.3406/remi.1997.1568
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1997_num_13_3_1568Abstract
Gypsies from Barcelona to Perpignan : Crises and Borders.
Alain TARRIUS et Lamia MISSAOUI
When, in the 50's and 60's, the Catalan gypsies on both sides of the border lost the economic
complementarity bounding them to local societies thanks to horse dealing and leather work activities,
they reduced the community ties created on seminomadism routes to those of strictly clanic networks.
These trans-border clanic ties made it possible to develop heroin underground economies from
Barcelona from the moment that, pushed by growing misery and local political dependence, they
became organized as a mafia. This drug trafficking is grafted onto larger ethnic economies
controlled by Senegalese, Moroccan and Andalusian gypsies. As for the Catalan gypsies, they keep the
heroin they pass for self-consumption; therefore, HIV contamination takes alarming proportions (up to 8
% among men of 25 to 45) and gives way to conservative attempts at a return to old values particularly
aiming at women's submission. In actual fact, the « crisis effect » hides a slow but sharp rise in the
autonomisation of gypsy women and suggests solutions likely to disrupt the constituent norms of the
gypsy community bond.
Resumen
Gitanas de Barcelona a Perpiñan : crisis y fronteras
Alain TARRIUS, Lamia MISSAOUI
Al perder durante los años cincuenta y sesenta la complementaridad económica que, mediante el
chalaneo y el curtido les ligaba a las sociedades locales, los Gitanos catalanes de ambos lados de la
frontera franco-española, han reducido la solidaridad comunitaria nacida del seminomadismo a
solidaridades de redes basadas en los clanes. Estas solidaridades de tipo clanico y transfronterizo han
permitido el desarrollo, desde Barcelona, de economías sumergidas basadas en la heroína, que,
empujadas por la creciente miseria y las dependencias políticas locales, han pasado a ser mafiosas.
Este tráfico se inserta en unas economías sumergidas mas amplias, dominadas por senegaleses,
marroquíes y gitanos andaluces. Los gitanos catalanes autoconsumen la heroína que transportan, con
lo que el contagio del SIDA cobra proporciones alarmantes (de hasta 8 % de los hombres entre 25 y 45
anos), y llevan a intentos conservadores de volver a antiguos valores, especialmente aquellos
orientados al sometimiento de las mujeres. En realidad, el « efecto crisis » esconde un lento pero claro
ascenso de la autonomía de las mujeres gitanas y sugiere consecuencias susceptibles de revolucionar
las normas constitutivas del lazo comunitario gitano.
Résumé
Gitans de Barcelone à Perpignan : crises et frontières.
Alain TARRIUS, Lamia MISSAOUI
En perdant dans les années 50 et 60 la complémentarité économique qui les liait aux sociétés locales
grâce aux activités de maquignonnage et de travail du cuir, les Gitans catalans de part et d'autre de la
frontière franco - espagnole ont réduit les solidarités communautaires nées dans les parcours de semi-
nomadisme à celles de réseaux étroitement claniques. Ces solidarités claniques transfrontalières ont
permis le développement, à partir de Barcelone, d'économies souterraines de l'héroïne dès lors que,
poussées en cela par la misère grandissante et les dépendances politiques locales, elles devinrent
mafieuses. Ces trafics se greffent sur des économies souterraines ethniques de plus grande ampleur,
maîtrisées par des Sénégalais, des Marocains et des Gitans andalous. Les Gitans catalans, eux,
autoconsomment l'héroïne qu'ils transitent : dès lors la contamination par le VIH prend des proportions
alarmantes (jusqu'à 8 % parmi les hommes de 25 à 45 ans), et donne lieu à des tentatives
conservatrices de retour à des valeurs anciennes particulièrement orientées vers la soumission des
femmes. En réalité, « l'effet crise » dissimule une lente mais nette montée de l'autonomisation des
femmes Gitanes, et suggère des résolutions susceptibles de bouleverser les normes constitutives du
lien communautaire gitan.Revue Européenne des Migrations Internationales, 1997 (13) 3 pp. 99-1 19 99
Gitans de Perpignan à Barcelone
crises et frontières
Alain TARRIUS* et Lamia MISSAOUI
Les Gitans catalans de Perpignan sont, depuis le XVe siècle, « des étrangers de
l'intérieur ». Leur destin collectif, malgré de fortes analogies dans de rudes périodes de
xénophobie, n'a pas suivi celui des Juifs, étrangers de l'intérieur de plus grande
antériorité qui ont su, soit par périodes avec les princes, soit de façon plus structurelle
après la Révolution française, négocier leur statut de communautaires dans notre
République. Communautaires, de sang, de voisinage et d'esprit, les Gitans le sont
demeurés jusqu'à nos jours. Au début du siècle les « hommes libres », puisque c'est
ainsi qu'ils se désignent en opposition aux paies, les paysans, les sociétaires, ceux
attachés ou asservis aux lieux, accentuèrent leur spécialisation dans les métiers du
cheval : soins, maquignonnage, travaux du cuir pour la sellerie, les bottes ou les
vêtements, entretien et réparation, voire construction, de charrettes, permirent quelques
réussites affirmées. De plein pied dans les technicités du déplacement, ces professions
accentuèrent la pratique des autres métiers traditionnels, tels que ventes ambulantes,
réparations diverses à domicile, brocantes. L'aire d'influence n'était pas très importante
pour cette petite communauté nord catalane : de Narbonne à Carcassonne au Nord, et
de Figuères à Gérone au Sud. Les Gitans catalans de Perpignan étaient donc, du fait
même de la modestie de leurs déplacements, des semi-nomades. Les pèlerinages
tenaient lieu de grands déplacements et justifiaient souvent davantage le maintien des
roulottes et de leurs attelages que les activités professionnelles.
Dépendants de diverses aides sociales, depuis la perte de leurs métiers
traditionnels et donc de leur autonomie économique dans les années 1950-1960, ils
forment désormais une population sédentaire. Depuis le début des années 1980, la
* Professeur de sociologie. Universités de Perpignan et de Toulouse II - CIREJED,
MIGRINTER Unité Mixte de recherche CNRS - Université de Poitiers, Institut Catalan de
Recherches en Sciences Humaines, 2, rue du Figuier 66000 Perpignan, France.
** Allocataire de recherche (Programme CNRS Europe). CIREJED, Upres A, Maison de la
Recherche, Université de Toulouse le Mirail, 31058. Toulouse cedex, France. 1 00 Alain TARRIUS et Lamia MISS AOU1
drogue, héroïne en premier lieu, est devenue d'usage courant, chez les jeunes d'abord,
puis dans l'ensemble de la population masculine. Il en est résulté un taux élevé de
contaminations par le VIH. Aux anciennes mobilités qui mêlaient les divers clans le
long des parcours professionnels se sont substitués des réseaux claniques étendus de
part et d'autre de la frontière franco-espagnole qui permettent la constitution de
« familles » au sens mafieux du terme : ces formations sont particulièrement efficaces
dans les initiatives des économies souterraines de psychotropes.
Lors d'une recherche menée de 1993 à 19971 nous avons tenté de comprendre
non seulement les modalités de socialisation de ces trafics parmi les familles gitanes de
Perpignan à Barcelone, mais encore quels processus de résolution étaient en acte
derrière cette situation paroxystique de crise sociale, économique et sanitaire.
HABITAT ET DEPENDANCE DES GITANS CATALANS DE
PERPIGNAN
La ville de Perpignan compte actuellement environ 105 000 habitants et son
agglomération 190 000. Cinq mille Gitans catalans et huit cents Andalous y
demeurent ; il s'agit donc d'une sous population significative, mais très minoritaire.
Elle est pourtant au cœur des préoccupations sociales, sanitaires, économiques et
politiques des élus et des divers représentants des services publics. Il n'est que signaler
le taux de chômage dans le quartier centre urbain de Saint Jacques, territoire
communautaire gitan catalan, 62 % en 1995 toutes populations confondues, pour
comprendre que les problèmes économiques sont à la hauteur des précédents.
Le quartier Saint Jacques est central au double titre de sa situation
géographique et de son histoire. 11 se présente comme un village de 800 immeubles
étroits construit sur un site collinaire de huit hectares parcouru de ruelles de trois à
quatre mètres de large, de structure labyrinthique qui ne facilite pas le passage des non
résidents. Soixante dix pour cent des logements sont insalubres. A l'hectare, la densité
du bâti est de deux cents logements, et celle de la population est de cinq cents
habitants. Plus de 40 % des habitants sont Gitans : parmi les quatorze familles que nous
avons plus particulièrement rencontrées, le chômage des 15 à 19 ans atteignait 80 % et
celui des hommes de 20 à 55 ans 73 %. La population maghrébine, voisine dans le
même quartier, compte aussi pour 40 % de la population.
L'histoire de la localisation des Gitans dans ce quartier indique un processus
lent de sédentarisation. Il ne laisse place à aucune politique délibérée, aucune initiative
des autorités municipales, à visée intégrative, comme cela s'est produit ailleurs, dans
les années 60 et 70 pour des Tsiganes nomades, ou ségrégative, comme on peut
Alain Tarrius : Fin de siècle incertaine à Perpignan ; drogues, pauvreté, communautés
d'étrangers, jeunes sans emplois, et renouveau des civilités dans une ville moyenne française.
Editions en français et en catalan. Ed. du Trabucaïre. Perpignan, 1997.
REMI 1997 (13) 3 pp. 99-119 Gitans de Perpignan à Barcelone : crises et frontières 101
actuellement l'observer un peu partout dans le choix des emplacements périurbains
pour Gens du voyage. Les premières présences gitanes en Catalogne datent du XIVe
siècle et, depuis lors, les aires de nomadisme privilégiées désignèrent Perpignan
comme étape importante, avec Valencia, Tarragone, Barcelone, Gérone et Figuères.
Toutefois la spécificité historique nord-catalane, avec la constitution d'un royaume du
Nord, dit de Majorque, et les nombreux déplacements de frontières des Corbières aux
Albères, le fort marquage de la Révolution française, et des décrets « d'incorporation »
des communautés à la Nation dès 1791, eut une influence certaine sur les populations
Gitanes catalanes « du Nord ». Perpignan était pour elles l'unique ville de haute
centralité, et bien que les liens avec ceux du Sud ne se soient jamais interrompus, les
campements gitans sur les berges de la Têt, auprès du Pont qui permettait la seule
traversée vers la France, hébergèrent la communauté des siècles durant. Les « grandes
familles », qui font aujourd'hui encore référence, acquirent leur distinction dans la
communauté dans les années trente, à partir de réussites économiques qui les
assimilèrent, en petit nombre, à la bourgeoisie moyenne locale. A Barcelone, ceux qui
vécurent, au même moment, ces ascensions économiques, achetèrent des immeubles
dans le centre urbain et se regroupèrent en association de commerçants de quartier.
Aujourd'hui encore leur communauté est vigoureuse, dans le quartier Sant Antoni, et
leur aire d'exercice professionnel couvre l'Espagne entière pour les tissus par exemple.
A Perpignan, modeste ville de 35 000 habitants en 1900, les Gitans acquirent
peu de foncier bourgeois et ne développèrent, au-delà de leur petite aire d'influence,
aucune activité spécifique. Ils ne surent pas utiliser cette courte période faste de leur
histoire pour imposer, dans les échanges économiques français, une complémentarité
nette, reconnue. Leur stratégie foncière consista donc, dans les années trente, à acheter
quelques terrains nus, pour la pitance des chevaux, et quelques modestes maisons dans
les petites villes qui bordent la Têt, créant ainsi des petites communautés en centre
urbain à Millas, Ille sur Têt, Prades, où l'on retrouve les grandes familles gitanes, telles
les Reyes, les Gimenez. Le modèle de localisation sédentaire en centre urbain se
développa donc d'abord dans les petites villes rurales du Roussillon, et lorsque, entre
1936 et 1940, la sédentarisation généralisée à Saint Jacques survint, ce mode de
présence communautaire n'eut rien de surprenant. Un patriarche gitan, instruit et
reconnu par les siens comme dépositaire de la mémoire collective locale, nous décrit
ainsi ce passage :
« J'ai lu des tas de bêtises sur notre arrivée à Saint Jacques. La plus grosse,
c'est de dire qu'une crue de la Têt2 nous a obligés à partir des cabanes construites sur
les berges. Comme s'il n'y avait pas eu déjà de nombreuses crues. Quand l'eau montait
le Gitan partait vite, et revenait encore plus vite quelques jours après. (...) C'est la
construction du « Pont Rouge », à la place du Vieux Pont, qui a provoqué le début des
départs. Les travaux ne nous convenaient pas, à nous et aux chevaux et on ne faisait
pas propre autour du nouveau pont. Alors on est nombreux à s'être déplacés vers les
jardins de Saint Jacques, où certains possédaient quelques terrains, ou les louaient.
(...) Le coup d'éclat, c'est en 1940, quand le décret du gouvernement est tombé : plus
2 Rivière qui traverse Perpignan avant de se jeter dans le Golfe du Lion.
REMI 1997 (13) 3 pp. 99-119 1 02 Alain TARR1US et Lamia MISS AOUI
de nomades pendant la guerre, tout le monde doit avoir un domicile dans les villes et
les villages. Alors on est presque tous montés au plus haut de Saint Jacques, sur la
Place du Puig, qui veut dire « sommet » en catalan, parce que là il y avait une caserne
désaffectée. Ceux qui avaient un peu d'argent ont acheté des vieilles maisons à de
pauvres Juifs qui commençaient à partir ; rue du Paradis, ma famille a acheté un
immeuble à un tailleur juif, en 1942. On lui a donné tous les sous qu'on avait et on l'a
fait passer, lui et tous les siens, du côté espagnol. Il nous a bénis cent fois. (...) A
l'époque, le camp de Rivesaltes servait pour les Juifs, plus de trente mille y sont passés
avant d'être expédiés vers les camps de la mort ; pour nous, à Perpignan, quelques uns
y sont allés, mais il n'y a pas eu de morts dans les camps. C'est les Gitans de l'Europe
centrale qui ont disparu après leur passage par Rivesaltes3. Tu sais qu 'il y avait à la
Préfecture, pendant l' occupation un de ces paios que l'éternité respectera, un Juste
d'Israël ; il était secrétaire général, ni Juif ni Gitan, et il nous a sauvés, nous et les
Juifs, autant qu 'il l'a pu. (...) Les autres ont tenu bon dans la caserne, et puis peu à peu
on s'est étendu, comme de l'encre sur un buvard. (...) Mais moi je crois que ce n'était
pas si simple pendant la guerre, je suis sûr qu 'il y a des hommes de Pétain qui ont joué
à Saint Jacques les Gitans contre les Juifs. Un après-midi d'Août 42 trois paios sont
arrivés dans notre maison. Ils venaient voir s'il n'y avait pas un Juif caché. J'avais
vingt ans. Le chef, un de ces sales paios, m'a craché sur la figure en hurlant : « On
préfère le choléra à la peste. Quand il n'y aura plus de peste, que vous nous aurez
aidés à la tuer, c'est le choléra qu'on soignera et alors je reviendrai te voir. » Nous
étions le choléra et les Juifs la peste. Il aurait dû attraper les deux maladies à la fois.
(...) En 1950 la mairie nous a chassés de la caserne du Puig ; elle a été restaurée et
nous y sommes retournés avec des baux de location. A partir de là, le quartier a
vraiment été celui des Gitans. (...) Mais moi j'ai jamais été rassuré par les paios qui
sont venus nous voir ensuite à chaque élection (...) depuis les années 70 (...) parce que
je reconnais bien ceux que j'avais vus ce jour d'Août 42. Ils tiennent encore ceux qui
avaient travaillé avec eux, avec leurs pères si tu préfères ». Les témoignages sont
convergents, et l'histoire de la localisation à St Jacques énoncée par ce tio correspond,
pour les dates repères, à celle écrite par des historiens locaux.
Se lier, se délier
La dépendance quasi-totale entre Gitans et paios qui administrent la ville de
Perpignan date de la fin des années 60. Il n'y a plus de travail pour les hommes ; les
drogues, cannabis et haschich ont déjà fait leur apparition et sont consommées avec
intensité, bien qu'on ne trouve trace dans les journaux, rapports et mémoires, d'aucune
allusion à de quelconques commerces de ces produits.
A partir des premières années 70 les Gitans sont venus au vote sur le mode du
dévoiement : des élus paios, de diverses formations politiques, et principalement de
3 Ces estimations correspondent bien à celles proposées par Ramon Gual et Jean Larrieu dans
les n° 89-90 et 91-92, sur « Vichy, l'occupation nazie et la résistance catalane » de la revue
Terra Nostra, 1996.
REMI 1997 (13) 3 pp. 99-119 Gitans de Perpignan à Barcelone : crises et frontières 103
celles en charge de la municipalité, mettent en place des réseaux-relais, constitués de
Gitans actifs dans la communauté, afin de canaliser les votes. Admises, dans le paysage
politique local, ces pratiques sont rarement opposées aux élus qui les perpétuent. C'est
dire à quel point les stigmatisations historiques de la communauté gitane la situent dans
un « ailleurs » citoyen. Ce dévoiement n'est pas sans influence sur l'intensité et la
nature même de la grave crise que traverse la communauté gitane : les initiatives de
« sortie de crise » sont étroitement surveillées et réprimées par ceux-là même, Gitans,
qui contrôlent les réseaux clientéliques. Ainsi s'établit une spirale d'interdépendance
entre les gestionnaires politiques de la Ville et leurs exécutants gitans de basses oeuvres
électorales. On devine combien ces derniers, attentifs avant tout à leurs avantages de
« médiateurs » bien particuliers, étouffent toute initiative de résolution de crise issue
des populations les moins compromises dans ces échanges, des mères gitanes
notamment ; la puissance publique locale se trouve donc victime de ses intérêts
électoraux immédiats, et ne peut agir que dans la minuscule surface qu'autorisent les
« médiateurs ». C'est ainsi que deux cantons de Perpignan, peuplés de fortes minorités
de Gitans, peuvent donner un complément non négligeable d'assise politique aux
dirigeants de la Ville : celui du Haut et celui de Saint Jacques, déclaré zone
d'intervention d'urgence des dispositifs sociaux.
Bien des symptômes laissent comprendre combien cet équilibre des
interactions entre élus et « médiateurs » gitans est fragile, instable, evanescent : il
implique sans arrêt un calcul sur les chances des divers candidats, et, du point de vue
Gitan, la situation de « médiateur » tient moins sa légitimité d'une indéfectible fidélité
aux parrains politiques en exercice, que de la capacité de prévoir les changements en
cours et de rallier à temps les possibles nouveaux « maîtres ». Tous les aspects de la vie
sociale et économique sont tributaires de ces conduites qui suggèrent l'existence d'un
contexte ségrégatif délibéré, sans cesse renforcé par cette dialectique ancienne des
dépendances-méfiances réciproques.
Un peu partout en France les personnes d'origine maghrébine sont les
partenaires de l'altérité, les « autres » qui permettent de proclamer leur identité
indigène à tous ceux que la crainte des devenirs pousse vers l'irrationnel xénophobe. A
Perpignan, le Gitan, ce vieux citoyen, remplit ce rôle de repoussoir ultime. Les
évolutions d'écoles publiques, dans le quartier de Saint Jacques, témoignent de ce
phénomène : les enfants de ceux qui se désignent, dans ces rapports d'altérité, comme
« authentiques français » et des familles maghrébines fuient ces écoles qui ne
regroupent plus que déjeunes Gitans. Ainsi, de fait, s'instaure une ségrégation radicale
dans l'école publique.
Membres, en France, d'une nation qui ne reconnaît pas les distinctions
d'appartenances ethniques ou communautaires entre citoyens, les Gitans sont
singularisés dans chacune de leurs démarches, comme s'ils vivaient en abstraction de
notre société. Les mixités qu'ils vivent avec tous ceux, paios, qui les entourent sont peu
signalées et généralement c'est une description de leurs destins en termes de
reproduction à l'identique d'un lointain et incertain « âge d'or » qui tient lieu de
localisation dans l'histoire sociale.
REMI 1997 (13) 3 pp. 99-119 1 04 Alain TARRIUS et Lamia MISS AOUI
Comment concevoir que « notre société » a vécu des transformations
profondes ces quarante dernières années, et dénier aux Gitans la possibilité de vivre
collectivement de toutes aussi profondes transformations ? Déplorer chez eux seuls la
perte de pouvoir des anciens, l'audace des adolescents qui fument devant leurs aînés, le
prétendu danger de la coquetterie des jeunes filles et de leurs libertés nouvelles d'aller
et venir, relève de ces comportements conservateurs généralisés qui nient la réalité
d'une histoire sociale gitane, confondue avec la répétitive histoire de notre rapport à
leur différence.
Tout mouvement social, toute situation de crise, toute tentative de résolution
est dès lors présentée comme fin définitive ou solution totale : il n'y a plus, en ce qui
concerne les Gitans, d'histoire des processus longs pour donner dimension aux
événements actuels ; l'avant-scène et la partition qui s'y joue sont seules sources de
sens, le moment s'impose comme unique déterminant de la situation générale, l'arbre
devient forêt, sans qu'il soit supposé qu'il dissimule quelque paysage autre.
Misère des Gitans andalous de Barcelone
A Barcelone 8 400 Gitans catalans résident dans les quartiers centraux de
Sants et de Gracias. Leur situation est différente de celle des Gitans catalans de
Perpignan : leur faible proportion par rapport aux autres populations ne les expose pas
aux négociations-soumissions avec les élus, et leur habitat témoigne encore de la
réussite des grandes familles de commerçants des années 30. En apparence donc, les
problèmes d'éducation, de santé, et tout simplement de cohésion sociale, sont bien
moindres que ceux rencontrés parmi leurs frères perpignanais. Par contre 17 000 Gitans
andalous vivent des situations sociales et économiques difficiles dans les périphéries
les plus pauvres de la métropole. D'une façon générale l'espace périphérique a été
réservé aux « migrants de l'intérieur », main d'œuvre requise lors de la grande
mobilisation tayloriste catalane des années 50 et 60. Les Gitans andalous se sont donc
eux-mêmes trouvés aux périphéries de ces migrants. Les « enclaves » gitanes
andalouses n'ont rien à envier aux « territoires urbains » gitans catalans de Perpignan.
Trois quartiers sont généralement cités en exemple : Sant Cosme, dans le LLobregat,
rassemble environ 3000 Gitans andalous dans de l'habitat collectif fortement dégradé,
abandonné par ses anciens locataires ouvriers lors de l'extension de l'aéroport de
Barcelone ; Can Tunis, qui ressemble en tous points, jusqu'aux barbelés qui l'entourent
et aux policiers qui surveillent constamment son entrée, à un camp de concentration de
1 700 habitants, entre le port industriel, l'autoroute qui le longe et la colline du
cimetière Montjuic ; et enfin La Mina, quartier de Sant Adrian de Besos, regroupant
environ 6 000 Gitans dans des grandes barres d'habitat social. C'est là que la
communauté andalouse est la plus ouverte aux influences extérieures, mais aussi la
plus dynamique dans son expansion vers le Sud de la France, et la plus entreprenante,
autour de la Fédération ses Associations Gitanes Catalanes, pour tenter d'apporter
quelques résolutions aux graves problèmes que les Gitans rencontrent là comme
ailleurs.
REMI 1997 (13) 3 pp. 99-119 Gitans de Perpignan à Barcelone : crises et frontières 105
Ce quartier de La Mina, au nord est de Barcelone, en continuité avec le tissu
urbain de la grande Cité, séparé de la commune proche de Badalona par l'autoroute
littorale, concentre les bâtiments d'habitat social les plus impressionnants de
l'agglomération : succession de « barres » parallèles séparées par de vastes espaces
bétonnés, mi ramblas, mi places publiques. Les Andalous y sont très nombreux et leurs
associations dominent la vie communautaire locale. Au contraire de Can Tunis, La
Mina est un quartier ouvert. L'habitat pavillonnaire populaire, les immeubles en
copropriétés, jouxtent la zone d'habitat social. Un vaste centre social délabré, au cœur
du quartier, peuplé très partiellement par des associations de voisins et des joueurs de
cartes du troisième âge, permet aux dealers de vendre leurs produits à des habitués qui,
lorsqu'ils achètent de l'héroïne, se piquent sous le regard amusé ou blasé des aînés tout
à leurs parties de truc, jeu de cartes catalan. Ces dealers d'héroïne sont de jeunes gens
de toutes origines sociales venus, pour leur commerce, des quartiers centraux de
Barcelone. La Mina est donc un vaste délestoir diurne où les Gitans catalans et
andalous, qui y résident, figurent surtout comme petits clients circonstanciels. Les
grands trafics d'héroïne et de haschich, qui passent par la communauté gitane
andalouse de ce quartier, ne sont pas destinés à l' autoconsommation familiale, mais
réalisent là une étape d'une véritable filière tsigane vers l'Europe.
Plusieurs femmes et hommes andalous nous ont dit combien les « Gitans de
toutes origines », ceux que nous dénommons Tsiganes, sont en train de réaliser une
unité européenne, transfrontalière évidemment. 11 est simple de comprendre combien
efficace serait une telle fédération de peuples nomades exposés plus que tous autres à la
misère et forts d'un savoir-circuler séculaire, pour convoyer les psychotropes qu'ils
consomment déjà depuis des décennies.
En fait l'Assemblée des Eglises Evangélistes Tsiganes est l'institution qui
active le plus intensément le projet fédérateur : là comme dans les autres institutions, y
compris familiales, se glissent des trafiquants. Les Gitans andalous sont très actifs, en
Espagne, dans la constitution d'associations affiliées à ce mouvement religieux. Il n'est
donc pas surprenant de constater parmi elles la présence de personnes utilisant ces liens
fédératifs internationaux pour faire circuler les drogues. Ce phénomène n'est pas sans
poser, en Espagne, et probablement très bientôt en France, de graves problèmes aux
institutions sanitaires et médicales, aux élus et aux autorités administratives. D'une
part, en effet, les Eglises Evangélistes préconisent le retour aux valeurs
communautaires traditionnelles, développent des actions pour contrecarrer les effets
des drogues dures, bénéficiant de l'appui des pouvoirs publics, et d'autre part,
régulièrement des scandales éclatent qui manifestent leur infiltration par les plus
puissants trafiquants des communautés. En Espagne, le cas récent de tio Casiano est
particulièrement révélateur de ces problèmes. En 1991, une opération menée par des
tios, patriarches de grandes familles gitanes andalouses, aboutissait à l'éradication des
commerces d'héroïne dans un vaste camp de la périphérie madrilène. Les médias
mirent en valeur l'engagement de tio Casiano, Gitan né en 1925 en Estramadure et
élevé à La Celsa, à Madrid. Il fut dès lors surnommé « Roi des Gitans » et « Patriarche
des Patriarches » et, proche des Evangélistes , protégé par la Reine, qui n'hésita pas à
se faire photographier auprès de lui, il constitua une série d'associations de lutte contre
les drogues dures, de l'Estramadure à Madrid, de Madrid à l'Andalousie. Le message
REMI 1997 (13) 3 pp. 99-119 1 06 Alain TARRIUS et Lamia MISS AOUI
social évangéliste « sport et musique pour les jeunes, retour des femmes au foyer »,
était inlassablement répété. C'est dans les premiers mois de 1996 que l'on apprit
l'arrestation de Tio Casiano, de son fils et de son neveu, en possession d'héroïne, de
bijoux, de devises. Depuis de longs mois déjà des femmes gitanes dénonçaient le
« chemin de la mort » que constituaient selon elles les oeuvres de Casiano, trafiquant
de premier ordre entre l'Amérique hispanophone et lusophone et l'Espagne, via le
Portugal. Plus récemment, « El Quirillo », Vicente Rodriguez Arribas, a réussi, à partir
des mêmes positions, à se faire patronner par le Président du gouvernement autonome
d'Andalousie. Pourtant, El Quirillo, chef de clan de Los Charros, est sous le coup de
mandats d'arrêt pour trafic international d'héroïne et de cocaïne. Nul doute que
certaines associations sont les centres des trafics d'héroïne à partir de la Mina, vers les
villes de Catalogne espagnole et vers Perpignan, via Figuères. Nous avons eu
confirmation de ce fait non seulement à Barcelone, à la Mina même, par des
témoignages précis, au Barrio Chino, par des réseaux concurrents, mais encore par trois
familles de Figuères dont une est impliquée dans ces trafics. Les filières qui sont ainsi
constituées « sautent » en quelque sorte le marché perpignanais gitan catalan, jugé peu
intéressant, et déjà accaparé par d'autres distributeurs, ou se délestent de petites
quantités.
PASSER LES FRONTIERES : RESEAUX CATALANO-SENEGA-
LAIS ET RESEAUX MAROCO-ANDALOUS
Deux réseaux, entretenant selon les quartiers ou les villes, quelques relations
de collaboration ou au contraire de conflit violent, opposent les Gitans catalans aux
andalous. Le premier est animé par plusieurs Sénégalais, parmi lesquels des Mourides,
présents de Grenade à Barcelone, et en cours de migration actuellement vers Perpignan.
Il s'agit d'un réseau greffé sur une filière dite « nigériane », constitutive, si l'on en croit
les articles de presse ou les rapports des services policiers spécialisés, de l'une des
principales voies mondiales de l'héroïne. Barcelone est l'une des nombreuses plates-
formes de distribution dans des espaces nationaux, l'un des points d'articulation des
logistiques internationales. La satisfaction des besoins locaux, dans le Barrio Chino,
n'est qu'un minuscule aspect de leur manifestation. Pourtant il faut convenir que le
« génie commercial » de ces trafiquants est d'articuler les différents espaces, de
l'international au local, dans leur distribution. Les Sénégalais de Barcelone concernés
par ces trafics remplissent donc plusieurs fonctions. Les Mourides ont ceci de
particulier, outre le fait qu'ils refusent, et parfois avec violence, de vendre des drogues
dures à des musulmans, peuvent exercer leurs activités commerciales aussi bien
dans la vente de statuettes, de colifichets, de cuirs, de vêtements, que de drogues. Leur
propre organisation en réseaux leur permet d'investir telle ou telle activité qui nécessite
ce type d'organisation.
D'autres Sénégalais travaillent avec eux, qui ne se réclament pas
d'appartenances mourides. Il s'agit de jeunes des milieux de la contre-culture
sénégalaise, actifs à Dakar. Leurs coiffures, très travaillées, leurs vêtements, de style
« Bronx », leurs façons très policées les distinguent. A Barcelone ils s'occupent des
REMI 1997 (13) 3 pp. 99-119