Goûts, dégoûts, contrastes, servilités collectives du XVIIe et du XVIIIe siècles - article ; n°4 ; vol.95, pg 511-523
14 pages
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Goûts, dégoûts, contrastes, servilités collectives du XVIIe et du XVIIIe siècles - article ; n°4 ; vol.95, pg 511-523

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Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest - Année 1988 - Volume 95 - Numéro 4 - Pages 511-523
Il me paraît important de définir d'abord une théorie des mutations socioculturelles applicable à l'Ancien Régime. La formuler à propos du goût ou du dégoût, doit permettre de dégager des indicateurs susceptibles d'ordonner l'apparent désordre de la vie quotidienne pour aboutir à des cohérences plus générales. Celles-ci ne sont pas simplement liées à des tranches chronologiques successives. Des pratiques enchaînées à des ensembles divers peuvent coexister dans l'espace, voire dans des individus, qui ignorent généralement quelle influence peut avoir chacun de ces sédiments sur leur conduite ordinaire.
This part of a book on « The invention of modem man » deals with social change, collective sensibilities and mentalities. It describes a pattern of social and cultural change in France during the Ancien Régime. Beginning with a study of taste and distaste, this pattern affords room for a description of guides to order the visible disorder of everyday life and to end at entire coherences not only linked to chronology or to luxury. Behind the mirror and the laws of semblance lie gestures leading to social realities.
13 pages

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Publié le 01 janvier 1988
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Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Robert Muchembled
Goûts, dégoûts, contrastes, servilités collectives du XVIIe et du
XVIIIe siècles
In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 95, numéro 4, 1988. Les dynamismes culturels en France et
au Québec (Colloque France-Québec Rennes, 2 et 3 juin 1988). pp. 511-523.
Résumé
Il me paraît important de définir d'abord une théorie des mutations socioculturelles applicable à l'Ancien Régime. La formuler à
propos du goût ou du dégoût, doit permettre de dégager des indicateurs susceptibles d'ordonner l'apparent désordre de la vie
quotidienne pour aboutir à des cohérences plus générales. Celles-ci ne sont pas simplement liées à des tranches chronologiques
successives. Des pratiques enchaînées à des ensembles divers peuvent coexister dans l'espace, voire dans des individus, qui
ignorent généralement quelle influence peut avoir chacun de ces sédiments sur leur conduite ordinaire.
Abstract
This part of a book on « The invention of modem man » deals with social change, collective sensibilities and mentalities. It
describes a pattern of social and cultural change in France during the Ancien Régime. Beginning with a study of taste and
distaste, this affords room for a description of guides to order the visible disorder of everyday life and to end at entire
coherences not only linked to chronology or to luxury. Behind the mirror and the laws of semblance lie gestures leading to social
realities.
Citer ce document / Cite this document :
Muchembled Robert. Goûts, dégoûts, contrastes, servilités collectives du XVIIe et du XVIIIe siècles. In: Annales de Bretagne et
des pays de l'Ouest. Tome 95, numéro 4, 1988. Les dynamismes culturels en France et au Québec (Colloque France-Québec
Rennes, 2 et 3 juin 1988). pp. 511-523.
doi : 10.3406/abpo.1988.3311
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0399-0826_1988_num_95_4_3311dégoûts, contrastes*, sensibilités Goûts,
collectives du XVIIe et du XVffle siècles
par Robert Muchembled
// me paraît important de définir d'abord une théorie des mutations socio
culturelles applicable à l'Ancien Régime. La formuler à propos du goût ou du
dégoût, doit permettre de dégager des indicateurs susceptibles d'ordonner
l'apparent désordre de la vie quotidienne pour aboutir à des cohérences plus
générales. Celles-ci ne sont pas simplement liées à des tranches chronologi
ques successives. Des pratiques enchaînées à des ensembles divers peuvent
coexister dans l'espace, voire dans des individus, qui ignorent généralement
quelle influence peut avoir chacun de ces sédiments sur leur conduite ordi
naire.
This part of a book on « The invention of modem man » deals with social
change, collective sensibilities and mentalities. It describes a pattern of
and cultural change in France during the Ancien Régime. Beginning with a
study oftaste and distaste, this pattern affords roomfor a description of guides
to order the visible disorder ofeveryday life and to end at entire cohérences not
only linked to chronology or to luxury. Behind the mirror and the laws ofsem-
blance lie gestures leading to social realities.
L'histoire des sensibilités est chose passionnante, mais difficile. En posant la
question du vécu, elle oblige à s'écarter des modèles génériques pour en tester
♦ Le texte de cette communication reprend les pp. 367-385 de l'ouvrage de Robert Muchembled,
L'invention de l'homme moderne. Sensibilités, mœurs et comportements collectifs sour l'Ancien
Régime. Paris, Fayard, 1988. Reproduit avec l'aimable autorisation de l'éditeur. 512 ANNALES DE BRETAGNE
l'efficacité pratique. La mise en ordre des corps et la subtile alchimie de la culpa
bilisation des individus, évoquées précédemment dans l'ouvrage, doivent ainsi se
rejoindre dans le cadre de formations sociales précises.
Or la ligne de fracture qui sépare dès la fin du xvr siècle la civilisation des
mœurs des pratiques marquées par la saleté et la violence n'est nullement une
frontière imperméable. Elle est avant tout une dynamique que des groupes
humains adoptent et que d'autres adaptent. Rejets, résistances, bricolages et de
multiples autres formes de réactions face à la nouveauté composent à petites
touches une paysage très varié. Pour prendre une image du temps, la situation est
comparable au cycle de la panification. La société est bousculée, ébranlée, par le
jeu de facteurs généraux, comme le grain est battu en grange. Elle est de plus
tamisée, épurée, contrôlée, la fine fleur se séparant des qualités de farine plus
grossières et le son étant rejeté. Travaillée par des levures nouvelles, la pâte pro
duit finalement des pains aux formes infiniment variées, « de grands, de petits,
de ronds, de longs, de blancs et de gris ». Les connaisseurs savent que la vraie
différence réside précisément dans la blancheur1.
Les phénomènes socioculturels sont, eux aussi, bien souvent cachés sous la
croûte des apparences. L'éphémère, le quotidien, voilent en effet des mentalités
et des comportements collectifs profonds. Les objets sont reliés à des usages, les
pratiques à des sensibilités, les individus à des groupes sociaux que se meuvent
entre la tradition et le changement, tant il est vrai qu'aucune civilisation ne peut
rester parfaitement immobile, figée.
L'éphémère, voile des cultures
La notion de culture se révélant complexe et diffuse, une définition s'impose
dès le départ pour qui souhaite se donner les moyens d'apprécier le changement
socioculturel à l'œuvre sous le voile des apparences : ces mécanismes peuvent
être approchés en reconstituant la chaîne d'interactions entre les objets et les
gestes, et entre ceux-ci et les sensibilités collectives qui les induisent.
Culture et changement
Qu'est-ce que la culture ? N'ayant pas un goût excessif pour les discussions
sans issue, je ne tenterai pas de situer la notion par rapport ou par opposition à
celle de civilisation. En français, les deux termes peuvent être synonymes, ou
encore se distinguer très nettement, lorsque le premier se rapporte par exemple
aux phénomènes sur lesquels se penche le ministre de la Culture et de la
Communication. Quant à moi, je l'utiliserai dans deux acceptions : comme sub
stitut du terme civilisation et pour définir des ensembles socioculturels à
l'intérieur du tout national, ce que certains nomment de manière un peu DE BRETAGNE 513 ANNALES
péjorative des sous-cultures. La différence me semble en effet être plus de degré
que de nature entre ces notions.
En ce sens, la culture définit un système de représentations mentales et de pra
tiques propres à un groupe humain. Sa partie consciente s'exprime par divers
vecteurs : le livre, l'image, l'éducation, les signes de tous ordres, etc. Elle recèle
également une partie inconsciente, ou faiblement consciente : la boutade attr
ibuée à Selma Lagerlôf sur ce qui reste quand on a tout oublié est plus pertinente
qu'il n'y paraît à première vue, car l'adaptation d'une société humaine à un temps
et à un espace dépend de recettes pour survivre, évoluer, se perpétuer, mais aussi
d'équilibres profondément ancrés, loin du champ de perception immédiate des
individus. Les mécanismes de la violence des jeunes mâles dans les campagnes
du XVe et du xvr siècle, ou ceux de la survalorisation des pères dans les groupes
dominants de la fin de l'Ancien Régime en fournissent des exemples2.
Parfois tentée par un certain immobilisme, telle la culture paysanne d'Occident
avant l'industrialisation, une telle formation ne peut jamais réellement échapper à
des adaptations, fussent-elles partielles. Le flux des générations, les événements
climatiques, les guerres, tant d'autres choses encore interdisent aux sociétés soi-
disant « froides » de se scléroser complètement sous peine de périr. D'autant que
les canaux de transmission des valeurs et des connaissances impliquent des
gains, des déperditions ou des adaptations, donc des mouvements. Qui peut
croire que fonctionnent exactement de la même manière dans des régions fran
çaises si contrastées, aux fortes traditions, aux langues et aux patois divers, les
institutions ou les procédures informelles de transmission des rôles aux générat
ions suivantes ? La culture, c'est donc aussi la famille, la sociabilité, la veillée,
le lavoir, l'éducation par ouï-dire et voir faire, l'école, bien sûr, mais aussi les
spectacles de la vie, les sensations personnelles et collectives reçues à l'occasion
des fêtes, du travail, de la représentation des mystères, ou encore lors d'un conflit
de voisinage, d'une scène de cabaret, d'une participation à la messe. Sans compt
er le rôle des forces extérieures : alphabétisation - et résistances de l'oral par
voie de conséquence -, discours des gens de loi ou prêtres formés dans des sémi
naires, théâtre des exécutions capitales ou parade du pouvoir lors du passage
d'une armée...
Loin de se limiter à ce qu'elle montre, une culture est aussi une vision du
monde. Aux indispensables techniques de l'habitat, des vêtements, de l'outillage,
etc., elle ajoute des capacités de résolution de problèmes concrets, face à la forêt,
aux marais ou à d'autres environnements. Au-delà des nécessités immédiates,
elle décide aussi de faire face à sa manière au monde invisible : déformation des
crânes des enfants, jusqu'au XXe siècle, dans certaines régions ; dents de loups et
autres amulettes protectrices pour les bébés ; « hauts noms » pour rendre invul
nérables les jeunes hommes à marier3. Sans doute faut-il ici éviter les jugements
trop tranchés. Parler d'« univers de la peur », ou de l'« espoir en Dieu », est fo
rcément réducteur, car une culture est obligatoirement recherche constante d'un
équilibre qui fuit, synthèse persistance entre le tragique et l'appétit vital. Seules 514 ANNALES DE BRETAGNE
les sociétés trop violemment bousculées de l'extérieur perdent un tel dynamisme,
à l'image des Indiens du Pérou après la conquête espagnole, trop souvent tentés
par le suicide, le désespoir ou la perte d'identité4.
Il est donc possible de décrire une culture paysanne sous l'Ancien Régime, en
ses multiples variantes locales ou régionales. Et celle-ci se trouve elle-même
contenue dans un ensemble plus vaste, avec lequel elle s'harmonise relativement
aux XVe et xvr siècles, puis dont elle s'écarte de plus en plus, sans le vouloir, par
la suite. Car les nouveaux dynamismes globaux du xvir et xvme siècles mettent
en place des idéaux centrés sur la civilisation des attitudes, d'après le modèle de
la Cour. Corps en ordre et systèmes de reproduction des générations fondés sur
la valorisation de la famille, du père, sont en réalité des produits d'une vision du
monde classique qui affirme sa primauté et se prétend unique face à des mœurs
désormais considérées comme basses, vulgaires, inférieures3. Ainsi la coexis
tence des cultures cède-t-elle la place à une hiérarchisation des comportements.
Émergent des niveaux d'existence définis par les apparences. Des cascades de
mépris structurent les pratiques sociales autour du modèle prestigieux du roi en
sa Cour. L'identification se fait moteur de la vie des groupes. Cependant, elle est
réellement hors de portée pour le plus grand nombre, à supposer que les humbles
aient vraiment le désir d'abandonner leur propre culture pour endosser celle du
monde dominant.
Faut-il pour autant que l'historien se coule à son tour dans cette conception des
choses ? Il le fait lorsqu'il traite de manière automatique certains indicateurs
d'évolution comme des preuves de progrès absolus. L'alphabétisation, la lecture,
le confort, le luxe, pour ne citer que quelques cas, jouent bien ce rôle pour ceux
qui partagent les valeurs de la civilisation des mœurs. Ils ne rendent pas compte
de la multiplicité des réactions des groupes sociaux dans un pays vaste et varié.
Compte tenu de la lenteur de la circulation des êtres et de l'information aux
temps modernes, la France apparaît alors immense aux observateurs, et non pas
simple canton de l'univers comme elle le deviendra à l'ère électronique.
D'innombrables particularismes concourent à modeler l'existence des habitants
dans leurs communautés et leurs régions. Ces môles de résistance ne cèdent pas
tous ni en même temps au changement pourtant puissant qui s'étale en ondes aux
formes changeantes depuis la société de Cour et les villes jusqu'aux places des
villages.
L'homme moderne n'est donc qu'un archétype. Pour lui donner chair et sang, il
est indispensable de le situer sur deux axes primordiaux. Le premier est celui de
la richesse. La théorie des trois ordres - clergé, noblesse et tiers état - ne saurait
masquer son importance. Qu'elle ne soit pas le critère explicite des différences
sociales dans les représentations mentales propres aux dominants n'empêche pas
qu'elle se révèle être le pivot essentiel de toute vie sociale. La forte croissance
des impôts à partir du XVIIe siècle, les théories mercantilistes, les progrès de
l'économie urbaine et du commerce sont évidemment des forces de rupture et de
différenciation durant les deux derniers siècles de l'Ancien Régime. Mais ce DE BRETAGNE 515 ANNALES
primat inavoué de l'économique ne peut s'appliquer mécaniquement à la culture.
Trancher la société en deux parts inégales, élites et gens riches par opposition
aux masses et aux pauvres, n'est qu'une méthode d'analyse rendant compte d'une
réelle fracture perçue par une historien qui réfléchit sur ces problèmes. La réalité
est beaucoup plus complexe, car il est probable que beaucoup de Français ne se
définissent pas eux-mêmes et clairement comme des membres d'un ordre ou
d'une classe. La grille d'analyse doit de ce fait poser en abscisse les attitudes
socioculturelles, aisance et pauvreté figurant en ordonnée. En d'autres termes,
une bonne compréhension du vécu exige de nuancer l'économique par le com
portemental.
Une telle vision globale permet de ne pas considérer l'Ancien Régime comme
le champ clos d'un passé révolu mais comme le terrain de production de la comp
lexité française de la fin du XXe siècle. Venue du millénaire médiéval, la ligne
de fracture principale entre les riches et les humbles s'agrandit et s'approfondît
sous les rois absolus, en prélude au xrxe siècle bourgeois. De plus en plus nett
ement apparaissent aussi des fissures secondaires entre courtisans et provinciaux,
nobles d'épée et robins, citadins et ruraux, sédentaires et marginaux, pauvres du
Christ et mendiants honteux, etc. Une dynamique nouvelle est à l'œuvre calquée
sur celle qui prévaut dans la société de Cour, pour entraîner un double méca
nisme d'adhésion et de refoulement Dépassant le seul critère de la naissance, des
cristallisations socioculturelles se produisent autour des niveaux de fortune et
des situations sociales, accentuant la ressemblance entre ceux qui s'y reconnais
sent et la différence avec les autres. Les cascades de mépris puisent là toute leur
vigueur. Mais au fond ces nuances et ces repères ne font que voiler l'émergence
d'une solide conscience d'appartenance propre aux milieux dominants : malgré
leurs tensions internes, malgré la pression des bourgeois « refoulés sociaux »
piaffant aux portes du pouvoir, ces derniers se forgent une vision du monde com
mune, appuyée sur l'absolutisme. Le principal ciment en est sans doute une per
ception de plus en plus négative des masses populaires, si différentes et si
inquiétantes par nature.
S'il faut parler d'une conscience de classe avant la Révolution française, il me
paraît important de repérer son origine dans le processus de civilisation de
mœurs propre aux élites de l'époque. Moins figées et moins fermées qu'on ne le
dit souvent, les diverses strates qui les composent participent à une véritable
noria socioculturelle : le mouvement des goûts et des modes. L'éphémère se fait
ainsi philosophie d'une stabilité d'ensemble. Il pousse d'une part les gens et les
groupes qui s'attachent à lui à rivaliser d'effets, à la recherche de la prééminence.
Il rejette, d'autre part, et méprise les genres de vie du plus grand nombre, ne lais
sant aux humbles désireux de réussir que la voie étroite d'une imitation peu réali
sable, puisque le bon goût se fait par définition capacité incessante d'adaptation à
de fréquentes mutations. Plus subtil que les chocs frontaux des révoltes popul
aires, de la chasse aux sorcières ou des missions de christianisation du
XVIIe siècle, ce processus de domination trouve son âge d'or entre les dernières 516 ANNALES DE BRETAGNE
décennies du règne de Louis XIV et les années 1770. Puis, lorsqu'il a fini de por
ter ses fruits en ayant véritablement assuré la soumission des masses, il devient
en quelque sorte son propre ennemi. Les lignes de fracture secondaires entre les
dominants prennent alors une importance nouvelle, dans des conditions de blo
cage politique, de progrès démographique, de déséquilibre des procédures
d'identification des générations : implosion qui prépare la Révolution et permet
la remontée en surface du clivage principal entre les privilégiés et les autres. Ces
derniers, à leur tour, se mettent à expérimenter, au moins dans les villes, une
conscience de classe que l'ère industrielle forgera et trempera sans cesse davant
age.
Les lois de l'apparence
Criticable, comme toute théorie, une définition préalable du changement
socioculturel permet simplement de relativiser l'importance de la notion de pro
grès, qui est précisément, en bonne partie, une invention du XVDP siècle. Luxe et
confort ne définissent pas mécaniquement des niveaux de vie, sauf pour ceux qui
opèrent ce classement par rapport à un idéal de bonheur matériel observable dans
l'accumulation des plus beaux objets. Nombre de pratiques matérielles échappent
à l'observateur, parce qu'elles ont totalement disparu, ou qu'elles ne laissent que
des traces éparses, mises au jour par le patient labeur des archéologues : les cul
tures paysannes et en général celles des masses sont en effet particulièrement
fragiles. Leurs matériaux habituels, le bois, la terre, les fibres textiles, par
exemple, résistent mal au passage des siècles. Les objets d'usage courant, chacun
le sait, sont beaucoup plus périssables que ceux de l'apparat de la vie et surtout
de la mort - les trésors funéraires - des puissants. En ce sens, les admirables
expositons que nous contemplons parlent plus souvent de l'exceptionnel que du
banal ou du quotidien. Si bien que les gens du peuple, qui laissent déjà trop peu
de traces écrites d'eux-mêmes, courent le risque d'être une deuxième fois effacés
de la mémoire de l'humaniîé. Sauf si l'on découvre et exploite les débris
d'ustensiles, les os d'animaux et les autres vestiges de leur existence, en fouillant
les lieux de leur habitat par exemple.
Pour ne pas les oublier, il faut donc recourir à des méthodes et à des sources
spécifiques. Les premières arrivent d'abord sous ma plume, car, malgré les appa
rences, elles interviennent en premier lieu dans la démarche historique. Prétendre
interroger naïvement les documents et se laisser porter par eux relèverait d'une
conception faussement objective et risquerait de laisser les préjugés et les auto
matismes culturels inconscients du chercheur lui dicter ses conclusions. Le refus
d'une excessive subjectivité apparaît mieux, selon moi, dans la définition claire
de la méthode et des objectifs. Ce qui permet au lecteur de juger lui-même, en
sachant bien qu'un auteur préférant analyser les comportements des humbles se
distingue de ceux pour qui les individus d'exception sont les moteurs de
l'évolution humaine. DE BRETAGNE 5 17 ANNALES
Les leçons de Fernand Braudel sur les différents « temps » de la vie en société
permettent de dépasser une conception purement linéaire du progrès6. A sa suite,
il paraît possible de différencier trois types de mouvements applicables au
domaine socioculturel. Le premier est le rythme court de l'adoption des innovat
ions. Quelques mois ou quelques années suffisent à introduire des objets ou de
mœurs dans le monde paysan : l'alcool ou le tabac, l'arme à feu supplantant le
couteau, par exemple. Plus ample, mais limité à une ou à plusieurs générations,
le deuxième rythme est celui de l'implantation des modèles socioculturels dans
une population, sous la forme de la société de Cour à l'époque de François Ier, ou
bien de la culture urbaine et de ses variantes dans le courant du xvir siècle.
Enfin, un temps long et lent, enjambant plusieurs siècles, correspond à
l'adaptation partielle de nouveautés dans un ensemble culturel qui n'en perd pas
pour autant sa cohérence et sa force interne : la question du textile est à replacer
dans cette optique. L'insertion du mouchoir dans le monde paysan traduit bien la
complexité de ce mouvement : il sert d'abord à serrer des pièces d'or ; il permet
ensuite aux jeunes gens d'esquisser leur différence avec les adultes et de se mont
rer à la mode ; utilitaire il devient aussi au xvnr siècle parure, à côté des manc
hettes de dentelle7.
Cette ébauche méthodologique ne se révèle pourtant pas parfaitement satisfai
sante. La réalité est en effet souvent celle d'une coexistence dans la durée et dans
l'espace de sensibilités contrastées. Un même individu peut aussi se comporter
en se référant explicitement ou inconsciemment à plusieurs systèmes sociocultur
els. Les plus grands nobles de la Cour d'Henri III ou de celle de Louis XIII, par
fois même du xvme siècle, n'hésitent pas à se moucher à l'ancienne ou à faire
sans complexe étalage de leurs fonctions physiologiques, alors même que les
mœurs se sont raffinées dans leur milieu, on l'a vu8. Quant à la proximité géogra
phique, elle n'est en rien gage d'une imitation servile. Vers le milieu du
xvme siècle, les paysans de Montreuil-sous-Bois, aux portes de Paris, vivent
d'une manière très différente des gens de la grande ville si proche, même de ceux
qui sont aussi pauvres qu'eux9.
Comment est-il donc possible d'approcher ces states comportementales consti
tutives de la personnalité individuelle, ces groupes socioculturels divers ?
L'existence d'une source massive, qui n'a pas encore livré tous ses secrets, invite
à définir une technique de recherche en ce domaine, selon ce que j'appellerai les
lois de l'apparence. Les inventaires après décès contiennent des catalogues à la
Prévert d'objets hétéroclites, dont la liste est dressée par un notaire, un officier
urbain ou quelque autre autorité, dans une maison mortuaire. Connus depuis
longtemps, ces documents sont actuellement exploités par de nombreuses
équipes françaises ou étrangères. Les historiens anglo-saxons et québécois ont
depuis longtemps apprécié la valeur de telles archives, dont ils ont tiré de remar
quables enseignements. Les Français se sont joints plus récemment à cette
cohorte de chercheurs, bien que Lucien Febvre ait attiré leur attention sur ce
sujet dès 194 110. 518 ANNALES DE BRETAGNE
Les critiques concernant ces pièces sont bien connues. Rédigées à la fin d'une
vie, elles gomment donc tout aspect évolutif à propos de la fortune et du cadre de
vie du décédé ; leur représentativité sociale n'est pas excellente, car les plus
pauvres n'en font pas, les petites gens y ont peu recours, en raison de la cherté de
l'acte lui-même ; des lacunes nombreuses y sont en outre décelables, notamment
en ce qui concerne le monde enfantin11. Sans oublier le découragement qui peut
gagner l'historien face à des montagnes de feuilles manuscrites, souvent diffi
ciles à lire, les notaires étant généralement un objet d'épouvanté pour les paléo
graphes ! S'il parvient cependant à surmonter de tels handicaps et à ne craindre
d'enregistrer des listes souvent impressionnantes d'objets de toute nature, il dis
pose alors d'un extraordinaire médiateur socioculturel.
Médiateur, il est vrai, car le chercheur n'a pas d'accès direct à une période
aussi éloignée de la sienne. Mais tout est médiation, en ce domaine, car ni le
tableau, ni la pièce d'or, ni le squelette, ni l'acte écrit ne donnent une image
directe et complète du passé : tous doivent être analysés, critiqués, décodés,
installés dans les séries pour donner du sens. Tel est aussi le cas des inventaires
après décès, qui proposent un musée de formes verbales décrivant plus ou moins
bien des choses, et non pas une perception directe des objets eux-mêmes. Les
lois de l'apparence imposent donc une série de conversions successives, des mots
à ce qu'ils évoquent, des séries reconstituées aux gestes de l'utilisation, aux sen
sibilités, aux goûts, aux normes ou aux originalités qui s'en dégagent. Mais la
réalité ainsi atteinte est-elle finalement moins pertinente que celle qui émerge
dans le cerveau d'un lecteur parcourant des yeux la page typographique, qu'il
décode en fonction d'un long apprentissage commencé dans sa jeunesse et amél
ioré au fil de ses acquisitions culturelles ?
A condition d'accepter ces insuffisances, l'inventaire après décès se fait source
d'une richesse descriptive rarement égalée pour l'Ancien Régime. Il permet
d'imaginer un personnage dans le contexte précis de sa vie quotidienne. Les
auteurs anglais, on l'a dit, l'utilisent fréquemment en le comparant au testament
du même individu, ce qui permet encore mieux de saisir ce dernier à la fin de sa
vie, dans le cadre moins figé de ses relations familiales, de sa piété apparente à
l'heure dernière. Pour donner plus de mouvement encore au tableau, il est pos
sible de dépasser la biographie en cherchant dans l'archéologie, comme
Françoise Piponnier12, ou encore dans la peinture, voire dans d'autres sources,
des traits de comportement plus généraux, relatifs au milieu socioéconomique du
défunt.
Médiateur, l'inventaire l'est encore parce qu'il contient en filigrane la vision du
monde du rédacteur, dont le regard ne se porte pas de manière neutre sur
l'intérieur de la maison qu'il visite. Dans ses remarquables travaux sur le Poitou
et le Limousin, Nicole Pellegrin ne manque pas d'insister sur le laconisme ou au
contraire sur la richesse du vocabulaire employé. Elle repère notamment une
volonté notariale de surévaluer les objets inventoriés, en utilisant des termes
vagues afin de gonfler les honoraires. Les héritiers acceptent peut-être parfois DE BRETAGNE 519 ANNALES
d'entrer dans un jeu qui aboutit à donner plus d'ampleur apparente à la success
ion13. D'autres considérations interviennent également A Montreuil-sous-Bois,
les trois notaires actifs de 1738 à 1760, Antoine Bonnot, Pierre-Nicolas Lefort et
Nicolas Boytier, pratiquent de manière très différente. Les deux premiers décri
vent très souvent les vêtements des enfants, sans les estimer, Lefort prisant
jusqu'aux layettes des nouveau-nés, tandis que le troisième ignore presque total
ement les effets des mineurs et ne signale jamais où et dans quel meuble sont ran
gés les objets inventoriés. Le numéraire n'est jamais signalé par Bonnot, alors
que Boytier note parfois son absence ou le total de la somme et que Lefort s'en
préoccupe systématiquement. Le dernier est aussi le seul à préciser s'il y a ou
non un contrat de mariage dans les papiers du défunt. Ces sérieuses différences
d'optique se retrouvent dans le vocabulaire employé par chaucn d'entre eux.
Comme en Poitou et en Limousin, les termes définissant l'usure et la mauvaise
qualité dominent, mais de manière contrastée. Un stock commun de qualificatifs
comprend « mauvais, vieux, de peu de valeur, élimé, élingé ». Bonnot se con
tente d'y ajouter « usé », que seul Lefort n'écrit jamais . Lefort et Boytier dispo
sent en outre de « méchant, rapiécé, troué ». Boytier a sans conteste le champ
sémantique le plus étendu, car il précise « hors de service, piqué ou moulé de
vers » et dispose en tout d'une batterie de 31 qualifications diverses contre 18
pour Lefort et 12 pour Bonnot14. . .
La chronologie n'explique pas tout, car Bonnot est actif jusqu'en 1742, Lefort
de 1742 à 1748 et Boytier de 1748 à 1760. Dans le même lieu, sur une période
aussi courte, il paraît évident que se manifestent des pratiques professionnelles
différentes. Le premier notaire semble se trouver plus en harmonie que le tro
isième avec le milieu qu'il décrit. Boytier, lui, jette un regard assez distant sur ce
monde qu'il ne reconnaît pas comme sien et qu'il perçoit d'une manière plus crit
ique : en témoignent les vocables qui affinent sa description de la médiocrité pay
sanne, son total désintérêt pour l'enfance, pour les contrats de mariage et même
pour le numéraire disponible, rarement signalé. Ignorer l'existence de semblables
filtres socioculturels serait se priver d'une partie de la nécessaire critique des
sources.
Le mépris implicite de Boytier pour un monde paysan pauvre et endetté15 aux
portes mêmes de Paris n'est lui-même qu'un fragment d'un sentiment de supérior
ité diffusé par les élites sociales et les villes, adopté parfois ou partiellement par
les notables campagnards. Un tel mécanisme primordial de différenciation doit
donc être analysé à ces deux niveaux où il fonctionne, c'est-à-dire comme une
force impérieuse poussant les ruraux à modifier tant bien que mal certaines appa
rences, faute de pouvoir réellement participer au modèle de la mode et de la
bienséance qu'appliquent les gens biens nés et/ou riches. L'inventaire contient la
trace de ces deux attitudes sensiblement différentes : Boytier symbolise la pre
mière, et son pauvre client décédé représente la seconde. Dans d'autres cas, face
à d'autres notaires, les deux logiques sont moins clairement marquées. Tous les
praticiens sont pourtant des hommes de l'écrit, frottés à la culture urbaine,