Iconographie hellénistique : pour une méthodologie des identifications - article ; n°152 ; vol.6, pg 429-451

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Revue numismatique - Année 1997 - Volume 6 - Numéro 152 - Pages 429-451
Résumé. - Dans cette analyse détaillée de l'ouvrage que M.-L. Vollenweider vient de consacrer aux portraits grecs sur camées et intailles du Cabinet des Médailles, l'accent est mis sur la méthodologie qui sous-tend les identifications de souverains hellénistiques. On peut reconnaître en glyptique des phénomènes connus dans d'autres domaines de l'art hellénistique, notamment celui de la personnalisation des images divines, qui aboutit à la création de « pseudo-portraits ».
23 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1997
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François Queyrel
Iconographie hellénistique : pour une méthodologie des
identifications
In: Revue numismatique, 6e série - Tome 152, année 1997 pp. 429-451.
Résumé
Résumé. - Dans cette analyse détaillée de l'ouvrage que M.-L. Vollenweider vient de consacrer aux portraits grecs sur camées et
intailles du Cabinet des Médailles, l'accent est mis sur la méthodologie qui sous-tend les identifications de souverains
hellénistiques. On peut reconnaître en glyptique des phénomènes connus dans d'autres domaines de l'art hellénistique,
notamment celui de la personnalisation des images divines, qui aboutit à la création de « pseudo-portraits ».
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Queyrel François. Iconographie hellénistique : pour une méthodologie des identifications. In: Revue numismatique, 6e série -
Tome 152, année 1997 pp. 429-451.
doi : 10.3406/numi.1997.2147
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/numi_0484-8942_1997_num_6_152_2147QUEYREL* François
ICONOGRAPHIE HELLÉNISTIQUE
POUR UNE MÉTHODOLOGIE
DES IDENTIFICATIONS
À propos de Marie-Louise Vollenweider, avec la collaboration de
Mathilde AviSSEAU-BROUSTET, Camées et intailles, I, Les Portraits grecs du
Cabinet des Médailles. Catalogue raisonné, Paris, 1995, 2 vol., vol. 1 textes
(263 p.), vol. 2 planches (123-VIII p.), 30 cm.
Résumé. - Dans cette analyse détaillée de l'ouvrage que M.-L. Vollenweider vient de
consacrer aux portraits grecs sur camées et intailles du Cabinet des Médailles, l'accent
est mis sur la méthodologie qui sous-tend les identifications de souverains hellénis
tiques. On peut reconnaître en glyptique des phénomènes connus dans d'autres
domaines de l'art hellénistique, notamment celui de la personnalisation des images
divines, qui aboutit à la création de « pseudo-portraits ».
Les portraits grecs sur camées et intailles du Cabinet des Médailles font l'ob
jet d'une belle publication due à Mlle Vollenweider, éminente spécialiste de la
glyptique, à qui cette étude a été confiée dans les années 1970. Ces deux
volumes, un de texte, le second de planches, inaugurent la nouvelle publication
de la collection de glyptique du Cabinet des Médailles, destinée à remplacer les
catalogues de Chabouillet et de Babelon l. C'est au terme d'un long mûrisse-
* Directeur d'études à l'École pratique des Hautes Études, 4e section, Sciences historiques et
philologiques (45, rue des Écoles, 75005 Paris).
1 . Anatole CHABOUILLET, Catalogue général et raisonné des camées et pierres gravées de la
Bibliothèque impériale, suivi de la description des autres monuments exposés dans le Cabinet
des médailles et antiques, Paris, s. d. [1858] ; Ernest BABELON, Catalogue des camées antiques
et modernes de la Bibliothèque nationale, Paris, 1897. Comme veut bien me le signaler Mme
Avisseau-Broustet, conservateur au Cabinet des Médailles, le catalogue de Chabouillet sert
d'inventaire pour les gemmes et intailles entrées dans les collections avant 1858 ; si l'entrée
a eu lieu ensuite, des numéros bis ou les numéros du registre d'entrée servent de numéros
d'inventaire. On se méfiera à cet égard des confusions possibles avec les numéros de cliché :
ainsi Robert FLEISCHER, Studien zur seleukidischen Kunst, I, Herrscherbildnisse, Mayence,
1991, p. 113, indique pour le n° 185 du catalogue de Vollenweider (Chabouillet 2053) « A
12193 » comme numéro d'inventaire ; il s'agit en fait du numéro de cliché.
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ment que cet ouvrage voit le jour ; les notices ont été mises en ordre par Mme
Avisseau-Broustet, qui rappelle l'origine illustre de la collection (p. 15-16), et
l'ouvrage se présente bien comme un « catalogue raisonné », pourvu de toutes
les annexes attendues, notamment indices et table de concordance. Les port
raits princiers hellénistiques prédominent dans l'ouvrage et je me limiterai ici
à l'examen des identifications proposées par M.-L. Vollenweider, car l'approche
de la question me paraît revêtir un intérêt méthodologique particulier 2.
Qualités de l'illustration
II suffit de parcourir le volume de planches pour saisir la richesse et l'intérêt
des « portraits grecs » auxquels est consacré cet ouvrage inaugural. Il est peut-
être bon de commencer par ce superbe volume d'illustrations, car il est autant
l'œuvre de M.-L. Vollenweider que le de texte, fait suffisamment rare
pour être signalé : la majorité des clichés est son œuvre. La réussite de l'illu
stration doit être saluée : la photographie devient ici un art où la précision est
compatible avec l'interprétation. Le profil d'Alexandre sur la gemme qui orne
la jaquette en couleurs (n° 29) est comme transfiguré dans les deux photogra
phies en noir et blanc de l'original et du moulage (pi. 27) : les quelques taches
qui brouillent un peu le profil à la transition entre les deux couches colorées
sur le cliché de couverture, et qui existent évidemment sur l'original, ont mira
culeusement disparu sur la photographie en noir et blanc de M.-L. Vollenweid
er, sans qu'il y ait eu le moindre trucage. On voit par cet exemple comment
les quelques planches en couleurs, d'excellente qualité, dues au service photo
graphique de la Bibliothèque nationale de France, complètent heureusement
les photographies en noir et blanc de M.-L. Vollenweider, qui livrent elles aussi
la vision de l'auteur et sa connaissance intime et sensible des gemmes.
Critères de l'identification
Le choix même des documents est dicté par la conception qu'a M.-L. Vol
lenweider de l'art du portrait.
2. Pour la commodité du lecteur, je donne la liste des numéros du catalogue qui font ici l'ob
jet de remarques : nos 29, 33, 34, 35, 37, 38, 39, 42, 43, 45, 46, 49, 51, 54, 55, 57, 58, 59, 61, 62,
63, 64, 65, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74, 75, 77, 78, 79, 80, 84, 85, 85 bis, 101, 102, 103, 106,
107, 109, 110, 111, 112, 114, 115, 120, 123, 125, 127, 128, 129, 148, 150, 151, 153, 154 , 155,
156, 157, 171, 172, 173, 174, 175, 176, 177, 179, 180, 181, 182, 183, 184, 185, 186, 187, 188, 189,
190, 191, 192, 201, 202, 203, 204, 205, 206, 207, 209, 210, 211, 212, 213, 216, 217, 218, 219, 220,
221, 222, 224, 225. J'ajoute l'abréviation suivante à celles dont l'usage est recommandé dans la
RN : LIMC = Lexicon Iconographicwn Mythologiae Classicae, Zurich, Munich. J'ai bénéficié en
préparant ce qui devait être un court compte rendu, d'avis très utiles de MM. Georges Le Rider
et François de Callatay ainsi que de Mme Mathilde Avisseau-Broustet.
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Ce qui retient l'attention dès la couverture, c'est le splendide camée au
profil d'Alexandre dont la qualité est telle que M.-L. Vollenweider l'attribue à
Pyrgotélès (n° 29) 3. La science de la glyptique que possède V. interdit de
négliger une telle attribution, qui s'appuie sur des comparaisons poussées.
On constate ce que peut apporter sur ce point le catalogue de V. à notre
connaissance de l'iconographie d'Alexandre, quand l'on se reporte à l'ou
vrage récent d'A. Stewart, qui, d'après le style, date cette gemme de la fin du
IIIe ou du début du IIe siècle av. J.-C. 4.
La partie consacrée aux portraits hellénistiques est scandée par les
identifications de V., qui sont quelquefois plus nuancées que le titre des
notices ne le laisserait penser dans sa brièveté. Je me séparerais des vues de
V. sur l'interprétation d'un certain nombre de documents, qui témoignent
selon moi d'un phénomène fréquent à l'époque hellénistique : la personnali
sation de certaines images divines ne va pas jusqu'à les transformer en port
raits de personnages précis ; on peut, quand le visage divin est doté de traits
fortement individualisés, parler de « pseudo-portraits » et, dans d'autres cas,
noter simplement que la tête a une expression individuelle. Il ne s'agit pas de
nier l'existence de représentations de rois en divinités, bien connue, mais
l'identification doit procéder par comparaisons avec des portraits sûrement
identifiés et considérer aussi la vraisemblance historique : on a ainsi mis en
doute la possibilité d'une assimilation de Mithridate VI à Méduse en notant
que Mithridate prétend descendre du héros Persée 5. Ce phénomène, s'il
n'est pas bien cerné, risque de conduire l'exégète à ne retenir que les traits
individualisés pour proposer des identifications qu'il est difficile d'accepter.
Ce risque est d'autant plus grand que l'iconographie de rois eux-mêmes divi
nisés a déteint sur la conception de l'image divine et l'a comme façonnée à
sa ressemblance.
Roi ou dieu ?
J'en prendrais d'abord pour exemples quelques cas où le doute est permis
tant l'individualisation est poussée : s'agit-il d'un roi ou d'un dieu ? Le
superbe camée n° 57 en forme de buste ne peut représenter Ptolémée II,
dont les portraits assurés ont des traits plus lourds 6, mais peut-être un roi
3. On ajoutera à la bibliographie un renvoi à Jean Leclant, Gisèle Clerc, LIMC, I, 1981,
p. 683, n° 172, pi. 552, s. v. « Ammon » (« Alexandre en Ammon ? »).
4. Andrew STEWART, Faces of Power. Alexander's Image and Hellenistic Politics, Berkeley,
Los Angeles, Oxford, 1993, p. 322, n. 105.
5 Jeffrey Spier, Two Hellenistic gems rediscovered, Antike Kunst, 34, 1991, p. 93, pi. 10, 5.
6. Helmut Kyrieleis, Bildnisse der Ptolemaer (Archáologische Forschungen, 2), Berlin,
1975, pi. 8-15.
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casqué assimilé à Ares : il porte un casque corinthien avec cimier, un bau
drier lui barre la poitrine et un manteau retombe sur l'épaule gauche,
comme un buste du dieu en haut relief trouvé à Pétra, de date augus-
téenne 7 ; il conviendrait de rapprocher le camée de la tête casquée n° 33,
dont la nouvelle identification, comme Alexandre Balas, paraît difficile à
soutenir en l'absence de comparaisons précises avec les portraits monét
aires, comme l'était également la précédente, avec Séleucos Ier 8.
Un « jeune prince assimilé à un Triton » (n° 210) a un nez cassé à la racine
qui lui donne toute l'apparence d'un portrait ; ce nez busqué n'est pas dû à
un accident de l'intaille et il paraît difficile de le mettre au compte de la mal
adresse d'un graveur qui fait preuve d'une grande délicatesse dans le travail
de cette intaille.
Personnalisation des images divines
Dans d'autres cas, nous avons sûrement affaire à des images divines aux
traits personnalisés, comme la sculpture en offre de nombreux exemples
depuis le second classicisme. Le buste n° 42 couronné de lierre avec des
corymbes et vêtu d'une nébride est celui d'un faune ou d'un centaure ana
logue au jeune Centaure du Capitole 9 plutôt qu'un portrait de Démétrios
Poliorcète assimilé à Dionysos : V. note bien le caractère dionysiaque de la
figure hilare, vêtue de la nébride caractéristique, mais une image aussi
crûment rendue ne se rencontre pas dans l'iconographie de Dionysos 10 ;
elle représente donc un membre du thiase ; pour y reconnaître un portrait,
il faudrait pouvoir comparer cette tête à une physionomie analogue qui
représenterait sûrement un personnage précis ; en fait, l'hermès de la villa
des Papyri à Naples qui figure sans doute Démétrios Poliorcète, n'a pas le
rictus de la tête n° 42, à laquelle il ne ressemble pas d'ailleurs n.
Des portraits géminés s'inspirent des doubles portraits lagides, mais
peuvent figurer des divinités aux traits personnalisés, quand il n'existe pas
de rapprochement probant avec des portraits princiers ; comme l'écrit V.
à propos de son identification comme « Démétrius III Eucaerus et sa
mère » sur l'intaille n° 203, « l'attribution de ces portraits est peu
7 Christian Auge, L1MC, II, 1984, p. 493, n° 1, pi. 372, s. v. « Ares (in peripheria orien-
tali) ».
8. Voir R. Fleischer, op. cit., n. 1, p. 94, à ajouter à la bibliographie.
9. Francis HASKELL, Nicholas Penny, Pour l'amour de l'antique. La statuaire gréco-romaine
et le goût européen. 1500-1900, Paris, 1988, p. 194-198, fig.
10. Voir Carlo Gasparri, LIMC, 111, 1986, p. 420-514, pi. 296-406, s. v. « Dionysos ».
1 К R.R.R. Smith, Hellenistic Royal Portraits (Oxford Monographs on Classical Archaeol
ogy), Oxford, 1988, pi. 4-5.
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convaincante du point de vue iconographique » : cette simple remarque
conduit à renoncer à l'identification proposée I2. Cette intaille au double
profil accolé d'un personnage barbu et lauré et d'une femme au menton
gras témoigne d'une forte influence lagide dans l'ouverture exagérée des
yeux, trait que les effigies des rois d'Egypte partagent avec celles des
dieux ; on pourrait supposer que le roi des dieux, Zeus, est ici représenté
avec son épouse Héra ou avec Dioné, dont l'image apparaît vers 230-220 celle de Zeus sur des monnaies du koinon des Épirotes 13 ; cette
seconde interprétation semble cependant moins vraisemblable, car
représentation monétaire est localisée en Épire et l'intaille ne présente
pas de caractéristique qui témoignerait d'une telle origine. Il est en fait
probable que les deux divinités soient influencées par les doubles port
raits fréquents chez les Lagides.
Il est difficile de reconnaître le Séleucide Démétrios Ier assimilé à Apollon
dans l'image de l'intaille n° 177. V., tout en notant la hardiesse de son inter
prétation, l'appuie esssentiellement sur l'air de famille séleucide qu'elle
décèle dans les traits du visage. Le profil ressemble en effet à celui de l'in
taille n° 176, où elle reconnaissait un jeune prince séleucide, peut-être
Démétrios Ier adolescent, par comparaison avec l'intaille n° 175, dont le prof
il serait celui de Démétrios Ier. En fait, le rapprochement établi entre
l'image dite de Ier adolescent (n° 176) et celle dite du roi Démét
rios Ier (n° 175) est peu convaincant : l'adolescent a des yeux à fleur de peau
qui ne se retrouvent pas sur l'image du roi ; on pourrait discerner d'autre
part derrière l'épaule de l'adolescent une extrémité pointue qui figurerait le
haut d'un carquois, à moins qu'il ne s'agît de l'indication rapide d'une agrafe
de sa chlamyde : le n° 176 doit représenter un Apollon. Les comparaisons
avec les effigies monétaires du roi séleucide font ressortir les différences qui
existent entre l'Apollon n° 177 et le profil de Démétrios Ier 14 : le roi a un
visage carré et ramassé en hauteur, une bouche petite, un nez busqué qui le
distinguent de l'Apollon au visage allongé et à la bouche grimaçante. Faut-il
donc reconnaître dans cette divinité un Apollon aux traits individualisés ?
L'individualisation en ce cas confine à la caricature ; il est plusieurs façons
de rendre compte de ce phénomène : la maladresse du graveur a accusé des
traits qui deviennent caricaturaux, ou le graveur a été influencé par quelque
image royale aux traits accusés, ou encore il a représenté un roi en Apollon.
La deuxième possibilité me paraît la plus vraisemblable : le dieu ressemble
en fait à des images peu flattées d'Antiochos VIII 15, qui se signalent par un
nez fort long, des yeux à fleur de peau et une bouche au rictus caractéris-
12. Voir les portraits de Démétrios III connus par la numismatique et la glyptique :
R. Fleischer, op. cit., n. 1, pi. 50 e-f, 51 a-e.
13. Erika Simon, LIMC, III, 1986, p. 412, n° 6, pi. 295, s. v. « Dione ».
14. R. Fleischer, op. cit., n. 1, pi. 29-30.
15. R. ibid., p. 81, pi. 45 f.
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tique ; on peut aussi penser à Ariarathe IX 16 ; on retrouve ces traits dans
l'image de l'intaille n° 177, aussi bien que sur l'intaille n° 176, mais ils sont
comme adoucis ; sans que l'on puisse avancer une quelconque identification
avec Antiochos VIII ou Ariarathe IX, le rapprochement est éclairant pour
préciser la datation de ces deux pierres gravées, à situer dans les années 125-
96 (règne d'Antiochos VIII), et même dans la dernière période (108-96), qui
voit fleurir ces véritables caricatures du roi ; cette datation est confirmée par
le rapprochement avec les profils d'Ariarathe IX frappés de 99 à 97.
Simple figure idéale que la tête du n° 151, Diadumène de Polyclète et non
« jeune prince coiffé d'un diadème » : le succès de la statue célèbre de Poly
clète est tel dans l'Antiquité qu'elle aurait pu être adaptée ici pour un port
rait 17, mais, sur la pierre gravée, même si le traitement est rapide, on di
scerne le mouvement de la tête tournée vers l'épaule droite nue,
caractéristique du modèle ; le graveur a, de son cru, accentué la lourdeur de
la bouche et exagéré l'ouverture des yeux ; ces éléments dénotent une
conception stylistique qui s'écarte de la copie fidèle de l'original, mais ce
phénomène est bien connu dans la sculpture, où la copie se conjugue avec
des tendances stylistiques contemporaines du copiste et peut aller jusqu'à la
création d'une œuvre éclectique 18. L'intaille du Cabinet des Médailles
témoigne d'un phénomène analogue.
Faux rois lagides
Le camée n° 54 ne peut figurer Ptolémée II et Arsinoé II, dont l'iconographie,
bien connue par la numismatique et la sculpture, ne fournit pas de traits re
ssemblants 19. La scène suggère l'union de Dionysos avec Ariane : le dieu est
bien reconnaissable à sa coiffure de lierre avec des corymbes ; la figure fémi
nine qu'il attire à lui et qui, de la main droite, soulève un pan d'étoffe, res-
16. Otto M0RKHOLM, The coinages of Ariarathes VIII and Ariarathes IX of Cappadocia,
dans Essays presented to Stanley Robinson, éd. CM. Kraay, G.K. JENKINS, Oxford, 1968,
p. 245-247, droit A I, pi. 30 ; p. 255-257 (datation) ; Bono SlMONETTA, The Coins of the Cap-
padocian Kings (Typos, II), Fribourg, 1977, p. 26, pi. 2, 11-12 (monnayage attribué à tort à
Ariarathe V, voir ci-dessous). Je dois cette suggestion à un auditeur de ma conférence à l'É
cole pratique des Hautes Études, M. André Potier.
1 7. Voir, en général, Caterina Maderna, luppiter Diomedes und Merkur aïs Vorbilder fiir
rômische Bildnisstatuen. Untersuchungen zum rômischen statiiarischen Idealportmt (Archâo-
logie und Geschichte, 1), Heidelberg, 1988 ; N. HlMMELMANN, Idéale Nacktheit in der griechi-
schen Kunst (JDAI Erg.-Heft, 26), 1990.
18. Sur ce phénomène bien lisible sur les copies plastiques d'œuvres de Polyclète, voir
Caterina Maderna-Lauter, Polvklet in hellenistischer und rômischer Zeit (Kat. 155-179).
Die Rezeption polykletischer Formen im hellenistischen Osten, dans Polyklet. Der Bildhauer
der griechischen Klassik, éd. H. Beck, P.C. Bol, M. Buckling (catalogue d'exposition, Franc
fort/Main), Mayence, 1990, p. 298-327.
19. H. Kyrieleis, op. cit., n. 6, pi. 8-15 (Ptolémée II), 70-73 (Arsinoé II).
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semble aux représentations assurées d'Ariane, qui est aussi le plus souvent
dénudée 20, mais elle présente une particularité : sur ces représentations, Ariane
ne porte pas le petit voile de tête de la compagne de Dionysos sur le camée, qui
me semble être le klaft que l'art hellénistique a emprunté au costume des indi
gènes d'Egypte ; l'attitude de cette figure debout se rencontre en revanche au
IVe siècle dans l'iconographie d'Ariane, que Dionysos assis attire à lui 21. Le klaft
que porte la compagne du dieu me paraît dénoter une interprétation égypti-
sante du motif ; je retrouve ainsi le commentaire de V., qui note qu'un camée
de Berlin orné du même motif a été acquis au Caire (p. 70) ; les figures ne peu
vent pas pour autant être identifiées comme des portraits de souverains lagides.
Le vase de verre travaillé en camée n° 55 figure le héros Persée délivrant
Andromède, comme le signale V. n ; l'identification prudemment envisagée
avec Ptolémée II n'est pas fondée sur des rapprochements précis, alors que les
portraits du roi sont bien connus par la numismatique, la glyptique et la plas
tique. L'identification de Ptolémée III assimilé à Hermès (n° 58) pose le délicat
problème des rapports entre l'iconographie divine et l'iconographie royale,
que l'on retrouve pour le n° 61, l'un des rares objets du catalogue pour lequel
l'illustration est insuffisante ; l'intaille, que j'ai pu examiner à la binoculaire
grâce à l'obligeance de Mme Avisseau-Broustet, est très bombée et difficile à
photographier étant donné sa petitesse. La tête, dont V. donne une description
fine et précise, a un caractère individuel qui se conforme aux conventions de
l'iconographie royale ptolémaïque, où Ptolémée III, notamment, a été assimilé
à Hermès Thôt. J'hésite cependant à accepter l'identification comme Ptol
émée III assimilé à Hermès, car la tête est moins personnalisée que les figura
tions du roi reconnues par H. Kyrieleis, à la suite de J. Charbonneaux, dans
certaines versions d'un groupe en bronze où Ptolémée III en Hermès-Thôt ter
rasse son adversaire 23. Même difficulté à apprécier le caractère de portrait des
figurations de «jeune prince assimilé à Hermès » des nos 129 et 153. Sur le
canope miniature n° 72, il me paraît difficile de reconnaître un portrait pos
thume de Ptolémée IV, dont les traits sont plus marqués.
Le sexe même est quelquefois indécis : le n° 110 ne peut représenter Pto
lémée X assimilé à Apollon, car les portraits du Lagide, qui se signalent par
une forte mâchoire, un nez cassé et un menton proéminent, ne présentent
aucune ressemblance avec l'image de l'intaille 24 ; cette divinité ne serait-elle
pas d'ailleurs une déesse laurée ?
20. Marie-Louise BERNHARD, L1MC, III, 1986, p. 1051-1066, pi. 727-737, s. v. « Ariadne ».
21. Carlo Gasparri, LIMC, III, 1986, p. 484, nos 731-734, pi. 384, 5. v. « Dionysos ».
22. Ajouter à la bibliographie : Konrád Schauenburg, LIMC, I, 1981, p. 781, n° 78, pi. 636,
5. v. « Andromeda I », et, maintenant, Linda Jones ROCCOS, LIMC, VII, 1994, p. 344, n° 211,
5. v. « Perseus ».
23. Jean Charbonneaux, Portraits ptolémaïques au musée du Louvre, Monuments Piot,
47, 1953, p. 114-118, fig. 18-19; Helmut KYRIELEIS, КАЭАПЕР EPMHZ KAI Í2POI, Antike
Plastik, 12, 1973, p. 133-147, pi. 45-48.
24. H. Kyrieleis, op. cit., n. 6, p. 67-69, pi. 55, 1-10.
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Fausses reines lagides
La personnalisation des images divines peut aussi affecter l'iconographie
des déesses. Le n° 63 offre un exemple très net de la personnalisation à
l'époque hellénistique d'un modèle classique illustre : plutôt que Bérénice II
assimilée à l'Athéna Parthénos, je reconnais ici la déesse de Phidias dotée
d'une expression quelque peu personnelle ; on pourrait discerner dans le
mouvement boudeur des lèvres une invention du graveur, mais les commiss
ures tombantes ressortent surtout dans une vue de profil et la comparaison
avec l'Athéna du Varvakeion 25 fait ressortir une si grande similitude avec le
profil du camée que l'on pourrait attribuer au modèle de Phidias cette
expression de la bouche ; rien en tout cas qui oriente vers l'identification
avec une reine lagide, ni dans les caractéristiques physionomiques, ni dans
l'origine ou la technique du camée. Le camée n° 212 présente une autre
interprétation d'Athéna, portant la Stéphane 26 et l'égide, plutôt qu'une reine
ou une princesse assimilée à Athéna : cette figure en buste, qui ne se laisse
pas rapprocher d'un type statuaire connu de la déesse, a des traits froids et
impersonnels qui interdisent d'y reconnaître un portrait, mais qui trahissent
l'inspiration classicisante de l'artiste.
Pour la « Bérénice I en Psyché » (n° 47), V. a un commentaire prudent : ses
cheveux sont « serrés par des bandelettes, ou un diadème, d'où se détache
un pan de tissu ou un aileron de Psyché » ; l'examen de l'objet, comme celui
de la photographie, assure qu'il s'agit d'une extrémité de tissu plutôt que
d'un aileron ; on comprend que V. ait eu quelque hésitation pour interpréter
cet élément, car une incision légère dessine un cercle sur ce pan d'étoffe, fa
isant penser au cercle qui orne l'aile d'un papillon ; cependant l'iconographie
de Psyché assure que les ailes ne sortent jamais du crâne, mais naissent tou
jours dans le dos 27 ; l'identification comme Bérénice I paraît difficile à prou
ver : la reine a un visage gras avec un double-menton qui défigurerait les
traits gracieux de la jeune fille du camée en verre bleu.
Une intaille de l'ancienne collection De Clercq (n° 111) figurerait une prin
cesse lagide, fille de Ptolémée VI et de Cléopatre II ; l'absence de toute com
paraison précise avec des portraits lagides rend cette interprétation dou
teuse. L'intaille représente en fait une divinité, peut-être Coré, ou une Heure,
avec deux épis de blé et un pavot, dont la grâce, inspirée des œuvres du
sculpteur Callimaque se retrouve sur le vase des Saisons (n° 115).
25. Pierre Demargne, LIMC, II, 1984, p. 977, n° 220, pi. 729, 5. v. « Athena ».
26. J'avoue ne pas discerner sur la photographie « le ruban qui en un sens perpendiculaire
retombe du sommet de l'occiput sur le diadème, un peu au-dessus de l'oreille » et qui suggé
rerait la présence d'un casque.
27. Voir Noëlle Icard-Gianolio, LIMC, VII, 1994, p. 569-585, pi. 436-461, s. v. « Psyche ».
RN 1997, p. 429-451 ICONOGRAPHIE HELLÉNISTIQUE : POUR UNE MÉTHODOLOGIE DES IDENTIFICATIONS 437
Le camée n° 112 ne figure sans doute ni Cléopatre III adolescente ni
même Artémis, à laquelle elle serait assimilée, car elle ne porte pas le car
quois attendu : la reine lagide, dont l'iconographie est malaisée à cerner,
aurait, suivant les conventions de l'iconographie, des yeux plus ouverts et
des traits beaucoup plus personnels que n'en offre la froide interprétation du
camée. Quant au torse dénudé n° 187, il est celui d'une bacchante plutôt que
celui d'une jeune princesse sous les traits d'une : il paraît peu
vraisemblable de dévêtir ainsi sans raison un jeune rejeton de la maison des
Ptolémées et n'est-ce pas surinterpréter le document que de déceler dans le
geste de la main droite, à l'index pointé vers le bas, l'annonce d'« un événe
ment qui doit être significatif » ?
Qu'est-ce qui permet de reconnaître Cléopatre Séléné sur le n° 188 ? Le
croissant de lune discrètement incisé au-dessus du front de cette jeune per
sonne ferait allusion au surnom de cette fille de Cléopatre VII et d'Antoine ;
l'absence de toute identification de traits spécifiquement lagides sur cette
intaille m'amène à douter fortement de la validité de cette interprétation,
même si le caractère de portrait de cette tête est indéniable ; ne s'agirait-il
pas d'un portrait privé, car le bandeau qui paraît ceindre le crâne est plus
proche d'un cécryphale que d'un diadème ? Il en va de même pour la tête du
n° 186, où Diane est clairement désignée par le carquois et le croissant de
lune : la personnalisation des traits du visage n'est pas suffisante pour étayer
une identification avec Cléopatre Séléné. Sur l'intaille n° 189, le couple
représente Séléné et Hélios, plutôt que Cléopatre Séléné et Antiochos IX, car
les deux têtes sont faiblement personnalisées, sans être des portraits ; de
même que je reconnais tout bonnement les Dioscures sur les intailles nos 190
et 192, au lieu des fils de Cléopatre Séléné assimilés aux Dioscures : les deux
bustes qui se font face sur le n° 190 sont fréquents dans l'iconographie des
jumeaux divins 28, aussi bien que les deux profils géminés du n° 192 29.
Fausse princesse du pont
La « princesse du Pont assimilée à Amphitrite » (n° 209) est plutôt
une Néréide ou une Séléné qui sort de l'onde ; ce motif constitue une
variante, vue de dos, de la divinité fluviale, vue de face, appelée tradition-
28. Voir par exemple des monnaies d'époque impériale : Antoine Hermary, L1MC, III,
1986, p. 576, n° 102 (sous Antonin le Pieux), 106 (sous Domitien), pi. 464, 5. v. « Dioskou-
roi ».
n° 105, 29. Voir une monnaie d'Aké-Ptolémaïs, de 132 av. J.-C. : A. Hermary, ibid., p. 576,
pi. 464, 5. v. « Dioskouroi » ; des deniers de la République romaine : Françoise Gury, LIMC,
III, 1986, p. 624, nos 124, 126, pi. 499, s. v. « Dioskouroi/Castores ».
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