Immigration et immigrés en Afrique du Sud - article ; n°1 ; vol.14, pg 193-219

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1998 - Volume 14 - Numéro 1 - Pages 193-219
Immigration et immigrés en Afrique du Sud
Antoine BOUILLON
De nombreux étrangers, en particulier des Africains, affluent en Afrique du Sud depuis le début de sa transition politique. Pays d'immigration, celle-ci s'était dotée, dès les années trente, d'une législation réservant l'immigration aux seuls blancs. Les noirs étrangers n'étaient, comme les noirs sud-africains eux-mêmes, que tolérés dans l'Afrique du Sud « blanche » pour des séjours temporaires, au titre d'une main d'œuvre sous contrat. L'inversion de 1990, le remplacement de la politique d'encouragement de l'immigration blanche par une politique de restriction, a été confirmée par la suite, et s'est accompagnée d'un renforcement sans précédent de la répression de l'immigration « illégale ».
Bien qu'elle donc n'ait jamais été reconnue, l'immigration noire en Afrique du Sud représente néanmoins la composante la plus importante de la population étrangère résidant dans le pays, tous statuts confondus. Après avoir rendu compte de cette situation, l'article s'efforce de dresser « l'inventaire » de cette population étrangère à travers les divers statuts de l'immigration permanente, de l'immigration temporaire, des réfugiés, et de l'immigration dite « illégale ».
Immigration and Immigrants in South Africa
Antoine BOUILLON
Since the beginning of its political transition, South Africa has witnessed the influx of many immigrants, particularly Africans. A Country of immigration, it had adopted in the thirties a « whites only » immigration policy, while foreign as well as local black people were restricted to a temporary migrant worker status. The reversal of its pro-active (white) immigration policy in 1990 has been supplemented by an unprecedented level of repression of « illegal » immigration.
Although they have never been recognised as such, black immigrants are the most numerous component of the South African immigrant population. After giving an account of this situation, this article endeavours to take stock of the immigrants population as a whole, by covering the whole range of permanent, temporary, refugee and « illegal » immigrant status and populations.
Inmigración e inmigrantes en África del Sur
Antoine BOUILLON
Desde el principio de la transición política numerosos extranjeros, especialmente africanos, afluyen a África del Sur. País de inmigración, este Estado se ha dotado, desde los anos treinta, de una legislación reservando la inmigración solamente a los blancos ; los negros extranjeros, como los negros sudafricanos solo eran solamente tolerados en la África del Sur « blanca » con contratos de trabajo temporales. El cambio producido, en 1990, el paso de una política de fomento de la inmigración blanca a una política restrictiva sigue confirmándose, y se acompaña de una represión sin precedentes de la inmigración « ilegal ».
Aunque nunca haya sido reconocida, la inmigración negra, en sus diferentes tipos representa en África del Sur la parte mas importante de la población extranjera residente en el país. Después de una reseña de esta situación, este articulo se esfuerza por hacer un inventario de la población extranjera, examinando los diversos tipos de inmigración : permanente, temporal, de refugiados, y la inmigración llamada « ilegal ».
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1998
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Antoine Bouillon
Immigration et immigrés en Afrique du Sud
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 14 N°1. La ville destabilisée ? Faits et représentations. pp.
193-219.
Citer ce document / Cite this document :
Bouillon Antoine. Immigration et immigrés en Afrique du Sud. In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 14 N°1.
La ville destabilisée ? Faits et représentations. pp. 193-219.
doi : 10.3406/remi.1998.1616
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1998_num_14_1_1616Résumé
Immigration et immigrés en Afrique du Sud
Antoine BOUILLON
De nombreux étrangers, en particulier des Africains, affluent en Afrique du Sud depuis le début de sa
transition politique. Pays d'immigration, celle-ci s'était dotée, dès les années trente, d'une législation
réservant l'immigration aux seuls blancs. Les noirs étrangers n'étaient, comme les noirs sud-africains
eux-mêmes, que tolérés dans l'Afrique du Sud « blanche » pour des séjours temporaires, au titre d'une
main d'œuvre sous contrat. L'inversion de 1990, le remplacement de la politique d'encouragement de
l'immigration blanche par une politique de restriction, a été confirmée par la suite, et s'est accompagnée
d'un renforcement sans précédent de la répression de l'immigration « illégale ».
Bien qu'elle donc n'ait jamais été reconnue, noire en Afrique du Sud représente
néanmoins la composante la plus importante de la population étrangère résidant dans le pays, tous
statuts confondus. Après avoir rendu compte de cette situation, l'article s'efforce de dresser «
l'inventaire » de cette population étrangère à travers les divers statuts de l'immigration permanente, de
l'immigration temporaire, des réfugiés, et de l'immigration dite « illégale ».
Abstract
Immigration and Immigrants in South Africa
Antoine BOUILLON
Since the beginning of its political transition, South Africa has witnessed the influx of many immigrants,
particularly Africans. A Country of immigration, it had adopted in the thirties a « whites only »
immigration policy, while foreign as well as local black people were restricted to a temporary migrant
worker status. The reversal of its pro-active (white) immigration policy in 1990 has been supplemented
by an unprecedented level of repression of « illegal » immigration.
Although they have never been recognised as such, black immigrants are the most numerous
component of the South African immigrant population. After giving an account of this situation, this
article endeavours to take stock of the immigrants population as a whole, by covering the whole range
of permanent, temporary, refugee and « illegal » immigrant status and populations.
Resumen
Inmigración e inmigrantes en África del Sur
Antoine BOUILLON
Desde el principio de la transición política numerosos extranjeros, especialmente africanos, afluyen a
África del Sur. País de inmigración, este Estado se ha dotado, desde los anos treinta, de una
legislación reservando la inmigración solamente a los blancos ; los negros extranjeros, como los negros
sudafricanos solo eran solamente tolerados en la África del Sur « blanca » con contratos de trabajo
temporales. El cambio producido, en 1990, el paso de una política de fomento de la inmigración blanca
a una política restrictiva sigue confirmándose, y se acompaña de una represión sin precedentes de la
inmigración « ilegal ».
Aunque nunca haya sido reconocida, la inmigración negra, en sus diferentes tipos representa en África
del Sur la parte mas importante de la población extranjera residente en el país. Después de una reseña
de esta situación, este articulo se esfuerza por hacer un inventario de la población extranjera,
examinando los diversos tipos de inmigración : permanente, temporal, de refugiados, y la inmigración
llamada « ilegal ».Revue Européenne des Migrations Internationales, 1998(14) 1 pp. 193-219 193
Immigration et immigrés en
Afrique du Sud
Antoine BOUILLON*
La transition démocratique en Afrique du Sud s'est accompagnée de l'afflux
d'immigrants, pour la plupart « illégaux », issus dans leur grande masse des pays de la
région, et en particulier des voisins directs (Mozambique, Lesotho, Zimbabwe...), mais
aussi de l'Afrique de l'Est et Centrale (Ouganda, Kenya, Somalie, Rwanda, Burundi,
Zaïre, Congo...) de l'Afrique de l'Ouest (Nigeria, Ghana, Bénin, Mali, Sénégal, Togo,
Côte d'Ivoire...) et même de l'Afrique du Nord (Maroc, Algérie). A ces migrants
africains s'ajoutent des Européens, de l'Europe centrale et orientale en particulier, et des
Asiatiques (Indiens, Chinois).
UN PAYS D'IMMIGRATION
Ce nouvel afflux d'étrangers, en particulier d'Africains, n'est évidemment pas
sans lien avec l'abrogation de l'apartheid et à la venue au pouvoir de Mandela et de
l'ANC, mais il s'inscrit dans la continuité d'une histoire qui a fait de l'Afrique du Sud,
aussi loin que ses traditions remontent, un pays d'immigration. Les blancs, qui, à
l'instar des esclaves qu'ils importèrent ou des Indiens qu'ils firent venir travailler sous
contrat dans les champs de canne à sucre du Natal, ne peuvent échapper à l'évidence de
leur origine étrangère, se sont efforcés d'en réduire la portée en faisant des Africains
eux-mêmes des immigrés : selon l'histoire officielle, ceux-ci seraient arrivés dans le
pays à peu près en même temps que les Européens, voire après eux1. Mais si les noirs
sud-africains actuels sont bien les descendants de peuples de langue « bantoue » ayant
migré vers le sud du continent, il s'agit de migrations remontant au premier millénaire
* Sociologue, chercheur ORSTOM, membre du GDR Afrique Australe, 213 rue La Fayette,
75480 Paris cedex 10, France.
1 « Les Bantou ne sont pas des autochtones ; ils sont arrivés dans le pays après les Hollandais et
les Britanniques » déclarait ainsi le ministre de l'Information, C.P Mulder, en 1975, (cité par
Cornevin, 1979, p. 79). 194 Antoine BOUILLON
— leur présence est archéologiquement attestée dès le IIIe siècle au sud du Limpopo
(frontière nord de l'Afrique du Sud avec le Zimbabwe) — et qui les ont conduits à se
mélanger aux Khoisan qui peuplaient l'Afrique australe depuis des temps reculés
(Cornevin, 1979 : 83-95).
L'ordre d'arrivée des immigrants et la différence à tous points de vue entre
leurs diverses vagues donneront lieu à un conflit durable à l'intérieur du monde blanc
lui-même2 : l'arrivée des Britanniques fin XVIIF/début XIXe provoqua l'émigration de
milliers de Boers (les descendants des premiers colons d'origine hollandaise, mais aussi
allemande, française et autre) vers les régions du nord-est du pays, au cours du fameux
« Grand Trek » (1834-39). Peu après, la découverte du diamant (1867) et de l'or (1886)
dans ces zones d'immigration boer (Orange et Transvaal) attira des milliers de
prospecteurs, qui formèrent bientôt l'essentiel de la population de la ville nouvelle de
Johannesburg. À ces immigrés qu'ils appelaient les « outlanders », ceux qui viennent
d'une terre du dehors, les Boers refusèrent les droits politiques, ce dont les Britanniques
se saisirent pour établir leur mainmise : au soulèvement des outlanders orchestré par
Cecil Rhodes suivront l'achoppement des négociations sur leur sort et le déclenchement
de la guerre anglo-boer (1899-1902). Dans les décennies qui suivirent, le
développement minier et industriel fera de l'immigration « la norme » (Kotzé et Hill,
1995, p. 2) qui s'exercera jusqu'à nos jours. Une immigration blanche et noire,
dédoublée selon l'apartheid.
C'est ainsi que l'Afrique du Sud ressemble à un pays où tout le monde serait
immigré pour tout le monde : les Anglais et les « Bantous » pour les descendants des
premiers colons qui se sont approprié le nom d'Africains {Afrikaners), les Afrikaners et
les Anglais pour les noirs, les Indiens et les autres pour les blancs et les noirs. Quant
aux métis, ne portent-ils pas témoignage d'un scandale : une identité partagée avec
l'étranger3 ? Dans ce pays d'immigration, la coupure entre l'indigène et l'émigré, objet
de tant de variations, s'avère un enjeu primordial de la légitimité sociale et politique :
l'immigration sert, en effet, en chacun des camps nationalistes, à délégitimer les
prétentions des adversaires qui se disent, tous tant qu'ils sont, autochtones ou aussi
autochtones que les autres, et revendiquent des droits historiques sur le pays et ses
richesses. L'importance de la question de l'immigration dans l'idéologie d'apartheid et
depuis atteste de sa place centrale dans le débat fondateur sur ce qu'est l'Afrique du Sud
et ce que sont les Sud-Africains, débat que l'oppression d'apartheid n'aura fait
qu'exacerber. Le ressurgissement, dans les années 1990, d'une thématique ant
iimmigrants de nouveau cinglante, prend des allures d'avatar.
2 Voir l'analyse développée dans le travail collectif: A, Bouillon, S, Dayan et M, Goldring,
Afrique, Irlande du Nord, Proche-Orient : Désirs de paix, relents de guerre, Paris, Desclée de
Brouwer, 1996.
3 Les « Coloured » ou métis sont un ensemble composite où figurent aussi des descendants des
anciens esclaves malais et, en petit nombre, des descendants des populations autochtones
khoisan.
REMI 1998 (14) 1 pp. 193-219 Immigration et immigrés en Afrique du Sud 195
L'afflux des immigrants durant la transition fait resurgir dans toute son acuité
la question de l'autre, c'est-à-dire de la définition même du même : à savoir de ce qui
fait le Sud-Africain, et réciproquement l'étranger. Question troublante, dans la mesure
où elle touche au point le plus sensible, de l'articulation de l'identité et du droit, qui fut
l'enjeu historique de l'apartheid et du combat anti-apartheid, et plus encore aujourd'hui,
à l'heure où son abolition a supprimé la coïncidence de la frontière entre les « races4 »
et de celle séparant les citoyens (exclusivement blancs) des non-citoyens. Alors que le
pays accouche de sa loi fondamentale, l'immigration repose aussi à nouveaux frais la
question essentielle de la réciprocité, sans laquelle il n'est pas de contrat ni même de
droit, et en particulier vis-à-vis des peuples voisins qui ont payé cher leur solidarité
avec la lutte de libération sud-africaine, La tendance, au pays du racisme institué, à
investir la différence de tous les prédicats d'essence imaginables, à en faire une donnée
socialement reçue, incline à oublier qu'il est évidemment impossible de définir et de
traiter des non-citoyens en tant que non-citoyens sans mettre en cause la définition et le
traitement des citoyens comme citoyens. L'immigration repose ainsi les questions de la
légalité et de la légitimité, c'est-à-dire du « qui est en droit de décider », et jusqu'à quel
point, et de quelle manière de phénomènes par définition inter- et trans-nationaux,
mettant en cause la souveraineté des Etats en même temps que les libertés humaines
essentielles, à travers le partage des droits de l'homme et du citoyen. Toutes questions
que le régime précèdent tranchait dans l'arbitraire et par la dictature, selon une
conception identitaire essentialiste, réservant ou déniant l'exercice du droit à des
catégories pré-définies par l'appartenance de « race », et discriminant entre les ethnies
comme entre autant de « nations ». Toutes questions sur lesquelles se jouent, par
conséquent, la rupture avec le passé et la qualité de la construction nouvelle.
La pierre de touche : / 'Aliens Control Act de 1937
L'Union Sud- Africaine, proclamée en 1910, n'organisa que progressivement sa
politique d'immigration : le recrutement de la main d'œuvre africaine nécessaire à
l'industrie minière continua de s'étendre aux pays voisins sous domination britannique
ou portugaise, dont parvenaient aussi des immigrants qui s'installaient dans le pays
avec leur famille pour s'employer sur les fermes ou comme domestiques (Adepoju,
1988, pp. 46-49). L'immigration blanche, de son côté, fait l'objet dès 1913 d'un
« règlement » {Immigrants Regulation Act), et son contrôle s'accroît dans les années
4 Pour un chercheur en sciences humaines de tradition française, le recours omniprésent à la
notion de « race » jusques et y compris dans le discours scientifique, a de quoi déconcerter,
Que les différences génétiques à l'intérieur de l'espèce humaine soient aussi secondaires
qu'aléatoires, qu'il y ait incommensurablement plus de différences génétiques d'un individu
quelconque à un autre individu quelconque que d'un groupe prétendument « racial » à un
autre, bref, que la notion de races humaines n'ait aucun fondement scientifique mais serve à
des manipulations idéologiques pour le moins douteuses semble à peine commencer
d'effleurer le discours académique au pays du post-apartheid. Premier signe du genre, à ma
connaissance : quatre universitaires et chercheurs en médecine ont demandé récemment que le
traitement des données en fonction de l'appartenance de « race » disparaisse des travaux et
publications {South African Medical Journal, cité par Edmunds, 1997).
REMI 1998 (14) 1 pp. 193-219 196 Antoine BOUILLON
vingt et trente, l'arrivée d'un nombre croissant de juifs alertant les nationalistes
afrikaners sur les « dangers » d'un afflux de blancs d'une « qualité inférieure »5... À
partir de la loi sur le contrôle des étrangers (1937), base de toute la législation
postérieure y compris la plus actuelle, l'immigration est soumise à permission : il est
interdit d'entrer sans un permis de résidence temporaire ou permanente, et tout étranger
désireux de travailler en Afrique du Sud, y compris bénévolement, doit au préalable en
demander l'autorisation. La loi institue un Immigrants Selection Board désigné par le
chef de l'État, et chargé d'examiner les demandes et de délivrer les permis de résidence
permanente. Le Bureau, qui n'est pas tenu de justifier ces décisions, doit veiller à ce
que le demandeur « soit de bonne réputation », « susceptible d'être assimilé par les
habitants blancs et de devenir en un laps de temps raisonnable après son entrée un
habitant désirable », qu'il ne soit pas susceptible d'être « nuisible au bien-être du
pays » et qu'il n'ait pas, ou n'ait pas de probabilité d'avoir, « une occupation pour
laquelle (.., ) il existe déjà dans la République un nombre de personnes suffisant
satisfaire les besoins des habitants de la République » (Department of Foreign Affairs
and Information, 1984,283).
C'est donc pour interdire tout immigration « non-blanche » et tarir le flot
d'immigrants juifs que le gouvernement « de fusion » Hertzog-Smuts6 fit adopter
Y Aliens Control Act. Cependant, la situation devait changer après la seconde guerre et
la priorité passer du contrôle au recrutement des immigrants (toujours exclusivement
blancs, il va de soi).
LA POLITIQUE D'IMMIGRATION SOUS L'APARTHEID
(1948-1991)
Les nationalistes afrikaners parvinrent au pouvoir en 1948, soit à l'ouverture
d'une époque de croissance industrielle où allaient se faire sentir de plus en plus
fortement d'importants besoins de main d'œuvre qualifiée. A la fin des années
cinquante, le régime sera persuadé qu'il lui faut intensifier ses efforts pour recruter des
immigrants qualifiés. Quant à la main d'œuvre africaine, elle fait aussi appel aux
étrangers, mais dans le cadre strict du système de contrats de travail temporaires : les
Africains ne sauraient être des « immigrants », mais seulement des « migrants ». C'est
ainsi que la mise en œuvre de l'apartheid se traduisit, dans les années cinquante et
5 Un document gouvernemental de 1926, cité par Sally Perbedy (Edmunds, 1997a) traduit
l'inquiétude de voir qu'un immigré sur quatre « est un Hébreu, généralement de qualité
inférieure » (« of a low type »).
6 Le leader du Parti National, James Hertzog, avait formé en 1933 un gouvernement d'unité
nationale avec Jan Smuts, leader du Parti Sud-Africain, leurs deux formations fusionnèrent
pour former le Parti Uni en 1934, et dirigèrent le gouvernement jusqu'en 1939, Hertzog étant
Premier Ministre et Smuts Vice-Premier ministre. Après avoir réussi à imposer, contre
Hertzog, la déclaration de guerre à l'Allemagne, Smuts devient à son tour Premier Ministre,
Les nationalistes afrikaners opposés à ce rapprochement avaient formé en 1934, sous la
houlette de Malan, le Parti National Purifié, ancêtre de l'actuel Parti National.
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soixante, par la division de la politique d'immigration en deux politiques radicalement
distinctes, selon le système de la « double entrée » « double gate »).
L'immigration noire
Officiellement, elle n'existait pas : le projet même de l'apartheid consistait à
faire des noirs sud-africain des migrants transitoires dont la seule raison de se trouver
éventuellement en zone « blanche » serait d'y travailler sous contrat. Pour le reste, ils
étaient censés séjourner dans leurs « patries », les « homelands » ou « bantoustans »,
consolidées à partir des anciennes réserves indigènes (13 % du territoire). Comme le
disait le ministre des Affaires noires, le Dr Connie Mulder, en 1978 : « Si l'on suit notre
politique jusqu'à sa conclusion logique, pour autant que les noirs sont concernés, pas
un seul noir n'aura la citoyenneté sud-africaine »7. C'est ainsi que le contrôle de
l'immigration des Africains étrangers fut tout entier recouvert par celui des
mouvements de la population Noire en tant que telle, qu'elle soit autochtone ou
étrangère, selon le système dit de « l'influx control », symbolisé par le fameux pass
book, laissez-passer intérieur que tout noir âgé de 16 ans et plus devait porter en
permanence sur lui pour justifier de sa présence en zone « blanche ». Etait « illégal »
tout noir enfreignant les lois sur le pass, quelle que fût son origine, les étrangers étant
confondus avec les « rural illegals » sud-africains qu'on renvoyait en train dans leurs
bantoustans8.
Mais Yinflux control était la contrepartie d'une « mise en migration » syst
ématique de la population africaine du pays et de la région. Dans les zones rurales
blanches du Nord et de l'Est Transvaal en particulier, le recrutement de travailleurs
étrangers était toléré sinon légalement autorisé (et se déroulait dans des conditions
d'une grande brutalité), de sorte que les Mozambicains étaient devenus « depuis 1939
comme le disait le président de l'Union des fermiers du Transvaal-Est (SALF), parties
intégrantes de la force de travail dans le lowveld», (SAIRR, 1988-89 : 399). La
7 Cité par Maxime Reitzes, (1995a, p. 6), jusqu'en 1984 pour les Indiens et les métis, et
jusqu'en 1994 pour les Africains, les « non-blancs » furent traités comme des « citoyens » de
seconde zone, ou pour mieux dire des non-citoyens, puisque privés du droit de vote.
8 Le groupe musical « Stimela » (train à vapeur), comme le célèbre morceau musical du même
nom de Hugh Masekela, se réfère à l'expérience collective de ces déportations, Hugh
Masekela écrit à ce propos qu'il est né à Witbank (mines de charbon) à l'est de Johannesburg,
« où se trouvait un conglomérat de travailleurs migrants d'Angola, du Mozambique, du
Malawi, de Namibie, de Zambie, du Lesotho, du Botswana, du Swaziland, du Zimbabwe, de
Tanzanie et du reste de l'Afrique du Sud», « Stimela » évoque l'expérience de ces mineurs
telle qu'ils en parlaient le week-end en buvant de la bière « pour s'anesthésier ». Quant à Ray
Phiri, leader du groupe Ray Phiri & Stimela, il explique : « Les membres de Stimela ont eu à
connaître fort bien les trains de l'intérieur, quelques fois considérés comme des « ruraux
illégaux » par les autorités, quant ils étaient pris sans un pass urbain, ils étaient renvoyés
dans leurs «patries » par train, mais changeaient simplement de convoi à l'arrivée, le train
fait vraiment partie de l'expérience sud-africaine passée, et à présent, c'est un symbole de
notre voyage vers le point de réconciliation et de responsabilité personnelle » (City Vision,
Johannesburg, 20 octobre 1994, p. 7).
REMI 1998 (14) 1 pp. 193-219 Antoine BOUILLON 198
logique qui présidait ainsi à la régulation des flux de population faisait du territoire
s'étendant de l'intérieur de l'Afrique du Sud aux frontières extérieures de la région tout
entière, une structure aux frontières internes plus ou moins perméables distribuées en
forme de pelures d'oignon, comme a proposé de la caractériser l'économiste Francis
Wilson (Wilson, 1980). En voici la description telle que résumée par Kotzé et Hill
(1995 : p. 4) : « Le cœur consiste dans les zones urbaines " blanches " incluant les
mines. Les industries et les fermes environnantes. La première pelure, c'est-à-dire la
zone préférentielle de recrutement de la main d'oeuvre noire, consiste dans les
bantoustans non-indépendants. La seconde pelure consiste dans les bantoustans
indépendants (TBVC). Ceux-ci sont à leur tour suivis par les anciens territoires de la
Haute Commission (Bostwana, Lesotho et Swaziland) et finalement, les États voisins
restants, notamment le Mozambique, le Malawi et le Zimbabwe ». A la faveur de ce
système, de nombreux Africains des pays voisins ont immigré vers la République Sud-
Africaine, s'y employant en particulier comme domestiques.
Dès la fin des années cinquante, le gouvernement prit des mesures de
restriction de l'immigration africaine, en particulier par l'interdiction du regroupement
familial des migrants (en 1963), ce qui eut pour effet de faire chuter la proportion des
femmes dans la population immigrée (de 21 % en 1960 à 2 % en 1978/79), et de
confiner plus étroitement le travail migrant aux exploitations minières (Adepoju, 1988,
p. 51 et 79). L'entrée sur le territoire sans document de voyage devint un délit. Quelle
que fût la durée totale de leur vie passée en Afrique du Sud, les migrants étrangers
étaient toujours privés du droit à un statut de résident permanent, de même que de
l'accès à la propriété, et à présent du droit à vivre en famille. De plus, les mineurs
originaires du Mozambique et du Lesotho étaient régis par le système de la paie
différée, touchée et réglée par l'Etat9, assorti, dans le cas des Mozambicains, d'une
interdiction de syndicalisation.
L'immigration blanche
Parallèlement à la systématisation du travail migrant africain, et face à la
pénurie croissante en main d'œuvre qualifiée, le gouvernement nationaliste donna donc
la priorité au recrutement d'immigrants européens. En 1961, un ministère de
l'immigration fut institué avec pour mission de « recruter des travailleurs qualifiés
pour des emplois où il y a pénurie » et de gérer un programme de soutien à (le « State-Aid Immigration Scheme »). De fait, à partir de cette époque
et jusqu'aux années 1990, le régime ne cessera pas de mener de nombreuses campagnes
de recrutement dans les pays européens10 et de faciliter à tous égards l'immigration
« européenne ». Ledit « State Immigration Scheme » offrait ainsi aux candidats
qualifiés la possibilité d'une prise en charge par l'Etat de leurs frais de transport
9 Environ la moitié de leur paie est réglée d'Etat à Etat, l'Afrique du Sud payant en rands et le
Mozambique rétrocédant la paie aux travailleurs dans le pays, en meticals. Les mineurs du
Bostwana et du Swaziland participent de leur côté à un système de transferts volontaires en
direction de leurs régions d'origine.
10 Voir Jacques Marchand, 1985, pp. 189-197.
REMI 1998 (14) 1 pp. 193-219 et immigrés en Afrique du Sud 1 99 Immigration
jusqu'au pays, selon des proportions variables qui allaient, en 1984, de 80 à 100 %
(Department of Foreign Affairs and Information, 1984 : 282-285).
En octobre 1989, le ministre des Home Affairs « Affaires Domestiques »
auquel revient la politique d'immigration) défendait encore la politique de recrutement
de travailleurs qualifiés étrangers à coups de campagnes de publicité. Il précisait que
son ministère approuvait dorénavant l'entrée sans embauche préalable de certaines
catégories de personnels qualifiés, que les immigrants pouvaient demander à devenir
des résidents permanents à la fin de leur contrat, et qu'ils rester dans le pays
dans l'attente de la réponse (SAIRR, 1990, p. 45). En 1988, le ministre annonçait qu'il y
avait environ 423 600 immigrés résidents permanents n'ayant pas acquis la nationalité
sud-africaine (SAIRR, 1989 : 153).
Le South African Citizenship Act de 1949 stipulait que la nationalité sud-
africaine s'acquérait automatiquement par la naissance, la filiation, la naturalisation ou
l'enregistrement11. À partir du moment où un étranger concerné résidait légalement en
permanence dans le pays depuis cinq ans, il avait le droit de demander sa
naturalisation. Les conditions permettaient toujours, bien sûr, d'en exclure les « non-
blancs » : le candidat devait avoir « bonne réputation », être « capable de parler
anglais ou afrikaans » et avoir une connaissance « adéquate » des droits et des devoirs
de la citoyenneté sud-africaine (Department of Foreign Affairs and Information, 1984,
p. 277). Devenir citoyen sud-africain n'empêchait pas de garder sa nationalité d'origine,
ce qui ne pouvait que faciliter la liberté de mouvement de toute une partie de la
population nationale (d'origine britannique, en particulier), par exemple pour échapper
aux obligations militaires. Lors du référendum de 1992, les Blancs de nationalité
étrangère furent incités à prendre la nationalité sud-africaine pour y participer (Duncan,
1995). Par contre, user activement de sa citoyenneté étrangère sans permission expresse
exposait et expose toujours le détenteur d'une double nationalité au retrait de sa
citoyenneté sud-africaine, à la discrétion du ministre des Home Affairs.
Par amendement de 1978, la naturalisation des étrangers âgés de moins de 23
ans, détenteurs d'un titre de résidence permanente, et résidant à ce titre depuis au moins
deux ans en Afrique du Sud, devint automatique, sauf démarche expresse de
renonciation, laquelle entraînait la perte du droit à la résidence permanente12. Ceux qui
refusaient de devenir citoyens sud-africains étaient contraints de déposer des demandes
de permis temporaires de résidence, d'étude ou de travail. La loi sur la citoyenneté fut
encore amendée en 1984, à l'initiative du ministre des Home Affairs de l'époque, le
futur président De Klerk, pour pourvoir à la naturalisation automatique des immigrés
de 15 ans et demi à 25 ans résidant en permanence dans le pays depuis plus de cinq ans.
Pour justifier cet amendement, F. W. de Klerk expliqua au Parlement que le statu quo
11 L'enregistrement correspond à la déclaration de naissance d'enfants nés à l'étranger de
parents sud-africains.
12 « Any person who in terms of processes of any low ceases to be a South African citizen loses
his domicile in the Republic of South Africa at the same time » déclare la loi sur les étrangers
(clause non modifiée en 1995).
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n'était pas tenable, étant donné que les contraintes du service national avantageaient les
étrangers aux dépens des Sud-Africains en matière d'emploi. Au total 46 000 jeunes
blancs devinrent ainsi automatiquement citoyens sud-africains, tandis que 711
refusèrent13.
Les réformes appliquées par le président P. W. Botha dans les années 1980 eurent
des répercussions importantes en matière de migrations. D'une part, le régime coopta les
minorités indienne et métisse dans le système en leur conférant une citoyenneté séparée
(registres électoraux et parlements distincts). D'autre part, le système de Yinflux control,
coûteux et dépassé, fut supprimé en 1986, et la répression des « illégaux » se concentra dès
lors sur les noirs étrangers, lesquels incluaient encore des millions de Sud- Africains, à
savoir les citoyens des quatre bantoustans proclamés « indépendants ».
A la même époque, l'intensification de la guerre au Mozambique entraîna
l'afflux de centaines de milliers de Mozambicains dans le Transvaal Est. Le régime finit
par leur octroyer une régularisation temporaire, mais seulement dans les bantoustans
(« autonomes ») de la région (Gazankulu, KaNgwane).
Le tournant de 1990
En 1990, le gouvernement se rendit compte que le recrutement systématique
d'immigrants qualifiés était inadapté à la nouvelle donne : «Alors que l'Afrique du Sud
encourageait activement par le passé les gens à s'installer dans le pays, déclara le ministre
des Home Affairs, Danie Schutte, l'état actuel de l'économie oblige à être extrêmement
prudent et restrictif dans l'octroi des permis de travail et de résidence permanente. Il
s'ensuit qu'une certaine préférence est donnée aux industriels et aux hommes d'affaires.
Certains travailleurs hautement qualifiés sont aussi admis. » (Toolo et Bethlehem, 1995 :
25. )14. Le ministère renforça les critères d'admission en exigeant du candidat les preuves de
sa qualification et de l'employeur la motivation de son recours à un travailleur étranger.
U Alien Control Act fut lui-même modifié en 1991, pour aggraver les peines en
cas d'entrée illégale dans le pays, renforcer le contrôle de la population immigrée et
mieux protéger le marché national de l'emploi (aggravation des peines en cas d'emploi
d'un illégal15). Aux termes de la loi, selon des dispositions remontant à 1937, tout
13 Sur tout ceci, voir les rapports annuels du SAIRR, en particulier : SAIRR, 1985, pp. 345,
747-748 ; 1989-1990, p. 41 ; Department of Foreign Affairs and Information, 1984, pp. 277-
83. Voir « Les soldats européens de l'apartheid », l'Afrique du Sud en direct Paris, vol. 2, n°
18, 26 octobre 1988, Mettew & Goodison, 1988.
14 En mars 1990, l'Etat faisait encore état de ses efforts pour attirer dans le pays des travailleurs
chinois qualifiés de Hong Kong. De nouvelles règles introduites à cette date permettaient
l'octroi d'un visa au candidat se présentant avec un capital d'au moins 215 000 rands et un type
de qualification manquant en Afrique du Sud. Des manifestations eurent lieu cette année-là au
Transvaal et à Durban contre l'emploi d'artisans étrangers. (SAIRR, 1990, pp. 631-2).
15 A une amende de 20 000 rands (ou cinq ans maximum d'emprisonnement) par « illégal »
employé, plus les coûts du rapatriement. Aujourd'hui, cette amende est de 40 000 rands
(± 40 000 F).
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