Industries anciennes et industries nouvelles à Lyon au début du XXème siècle - article ; n°2 ; vol.13, pg 321-342

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Histoire, économie et société - Année 1994 - Volume 13 - Numéro 2 - Pages 321-342
Abstract Lyon, immersed at the end of 19th century in the economic depression, placed side by side, like some other countries in France, traditionnal activities, above all silk goods, and a wide scale of new industries. The study of a stample of nine entreprises during more than two decades shows the slowness and the difficulties of the new development, the resistance and the adaptability — in particular thanks to the combine — of the textile industries, but their regression begins during the twenties, before the burst of the international crisis.
Résumé Lyon, plongé à la fin du XIXème siècle dans la dépression économique, juxtaposa, comme quelques autres lieux en France, aux industries traditionnelles, (surtout soyeuses), une large gamme d'activités nouvelles. L'étude d'un échantillon de neuf entreprises pendant plus de deux décennies montre la lenteur et les difficultés du nouveau développement, la résistance et l'adaptation, en particulier grâce aux ententes, des industries textiles qui entamèrent, néanmoins, leur régression au cours des armées 1920, avant que n'éclate la crise internationale.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1994
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Pierre Cayez
Industries anciennes et industries nouvelles à Lyon au début du
XXème siècle
In: Histoire, économie et société. 1994, 13e année, n°2. pp. 321-342.
Résumé Lyon, plongé à la fin du XIXème siècle dans la dépression économique, juxtaposa, comme quelques autres lieux en
France, aux industries traditionnelles, (surtout soyeuses), une large gamme d'activités nouvelles. L'étude d'un échantillon de neuf
entreprises pendant plus de deux décennies montre la lenteur et les difficultés du nouveau développement, la résistance et
l'adaptation, en particulier grâce aux ententes, des industries textiles qui entamèrent, néanmoins, leur régression au cours des
armées 1920, avant que n'éclate la crise internationale.
Abstract Lyon, immersed at the end of 19th century in the economic depression, placed side by side, like some other countries in
France, traditionnal activities, above all silk goods, and a wide scale of new industries. The study of a stample of nine entreprises
during more than two decades shows the slowness and the difficulties of the new development, the resistance and the
adaptability — in particular thanks to the combine — of the textile industries, but their regression begins during the twenties,
before the burst of the international crisis.
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Cayez Pierre. Industries anciennes et industries nouvelles à Lyon au début du XXème siècle. In: Histoire, économie et société.
1994, 13e année, n°2. pp. 321-342.
doi : 10.3406/hes.1994.1699
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1994_num_13_2_1699INDUSTRIES ANCIENNES ET INDUSTRIES NOUVELLES
A LYON AU DEBUT DU XXème SIECLE
par Pierre CAYEZ
Résumé
Lyon, plongé à la fin du XIXème siècle dans la dépression économique, juxtaposa, comme
quelques autres lieux en France, aux industries traditionnelles, (surtout soyeuses), une large gamme
d'activités nouvelles.
L'étude d'un échantillon de neuf entreprises pendant plus de deux décennies montre la lenteur et
les difficultés du nouveau développement, la résistance et l'adaptation, en particulier grâce aux
ententes, des industries textiles qui entamèrent, néanmoins, leur régression au cours des armées 1920,
avant que n'éclate la crise internationale.
Abstract
Lyon, immersed at the end of 19th century in the economic depression, placed side by side, like
some other countries in France, traditionnal activities, above all silk goods, and a wide scale of new
industries. The study of a stample of nine entreprises during more than two decades shows the
slowness and the difficulties of the new development, the resistance and the adaptability — in
particular thanks to the combine — of the textile industries, but their regression begins during the
twenties, before the burst of the international crisis.
Depuis que les vagues de la croissance ont soulevé des fractions de plus en plus
larges de l'univers habité, les mécanismes structurels — techniques et économiques
— de ce mouvement ont été par trois fois remis en cause, à la fin du XVIIIème,
XIXème et XXème siècles. Par trois fois le volume et la profitabilité des activités
«traditionnelles» déclinèrent alors que les industries nouvelles indiquaient les voies de
la relance. Ces périodes charnières juxtaposaient l'ancien et le nouveau, la stagnation
et le dynamisme, elles faisaient coexister les régions et (ou) les états frappés par la dé
pression et les structures emportées par le nouvel élan.
La réalité de la longue faiblesse qui toucha l'économie française à la fin du
XIXème siècle a été suffisamment étudiée pour être, aujourd'hui, bien connue1.
Amorcée par la lente régression des taux de croissance dès les années 1860, elle fut
marquée par la poussée des faillites, la régression quasi générale des taux de profit et
des investissements, la remise en cause des anciens équilibres ruraux basés sur la
pluriactivité. En même temps, l'Allemagne, la Russie et les Etats-Unis connaissaient
une conjoncture inverse, une croissance forte et rapide. HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE 322
Les événements français posaient la question de leur inversion : comment retrou
ver des indicateurs positifs et sortir de la «crise» ? On guettera donc avec intérêt le
mouvement des créations d'entreprises, en particulier dans le secteur des activités
nouvelles, la relance des investissements et le renouveau des bénéfices.
Nous avons ainsi tenté d'observer le renouvellement entreprenarial dans une
zone, certes localisée, la région lyonnaise, mais riche d'une industrie traditionnelle
dont la pièce maîtresse était la production des soieries, et favorable aussi à l'éclosion et
au développement des activités nouvelles. Le monde proliférant des petites et
moyennes entreprises lyonnaises fut, archivistiquement, peu conservateur. Néan
moins la réunion d'une documentation assez complète portant sur 9 sociétés permet de
tenter une estimation des résultats économiques de l'échantillon et d'en tirer quelques
conclusions.
Le renouvellement des entreprises
Les divers domaines d'activité industrielle furent inégalement touchés par les dif
ficultés économiques qui marquèrent les deux décennies de la fin du XIXème siècle.
Si les indicateurs les plus généraux fléchirent, les industries de consommation résistè
rent avec fermeté.
Dans le secteur textile, les importations de matières premières soyeuses et
l'activité de la Condition des soies augmentèrent, mais usines et métiers mécaniques se
développèrent de façon décisive à partir de 1877, en éliminant à bras et travail
à domicile, de nombreuses entreprises de marchands- fabricants disparurent.
D'autre part, pendant ces deux décennies, l'industrie du bâtiment, de plus en plus
tournée vers la construction d'immeubles, eut une activité soutenue.
En revanche, les grandes entreprises sidérurgiques créées dans le bassin rhoda
nien par les initiatives et les capitaux lyonnais s'effondrèrent : en 1887 s'ouvrait la
faillite de l'importante Société de Terrenoire. La Voulte, Bessèges, la petite entreprise
de Pont-Evêque disparaissait et la société de l'Horme liquidait puis ressuscitait grâce à
des capitaux nouveaux. D'ailleurs la décélération se contentait ici d'achever des entre
prises dont la gestion était depuis longtemps déficiente.
Les indices de réaction contre une conjoncture médiocre étaient d'ailleurs assez
nombreux. La production totale d'acides des établissements rhodaniens se développa
au prix d'un reclassement des fabrications. Plus qu'ailleurs en France, le département
du Rhône connut une forte poussée usinière marquée par le développement du nombre
et de la puissance des machines à vapeur2. Le système économique cherchait des i
ssues et proposait des réponses comme l'indique le mouvement des créations de sociét
és3. De 1844 à 1890, celui-ci déclina légèrement en passant de 340 à 300 par an. La
courbe se redressa ensuite pour dépasser les 1 000 créations en 1914, après avoir
connu accélérations et reculs : 700 en 1900, un record en 1904 (1 100) suivi du repli
de 1905 et d'une lente remontée jusqu'au nouveau sommet de 1914. A travers ces do- ANCIENNES ET INDUSTRIES NOUVELLES 323 INDUSTRIES
cuments juridiques se lisent les nouvelles orientations de l'investissement lyonnais. De
1895 à 1914, 73 créations concernaient le secteur électrique : construction de matériel
électrique (Filiales de sociétés suisses telles que la Société genevoise La Volta et la
Société des cables de Cortaillod ou entreprises d'origine lyonnaise comme la Société
des électrodes et la Société A. Gramont), production d'électricité (Société des forces
motrices du Rhône) et surtout utilisation de l'énergie électrique ; sous cette dernière
rubrique se rangeaient, en particulier, 40 sociétés de tramways au capital desquelles
participaient, selon un processus classique, les fabricants de matériel électrique. Une
dizaine d'entreprises représentaient l'industrie automobile naissante : Rocher- Schneid
er, Pilain, Bonnet-Spazin, Luc Court, Audibert-Lavirotte, Cottin-Desgouttes, Auto
mobiles de la Buire et Automobiles Berliet. Le secteur chimique groupait 32 sociétés
nouvelles ou parfois simplement renouvelées qui relevaient à la fois d'activités tradi
tionnelles comme la teinture et la chimie minérale et d'innovations industrielles : entre
prises du groupe Lumière, Société lyonnaise du caoutchouc, Société chimique des
usines du Rhône, Soie artificielle d'Izieux créée par les Gillet.
A la marge de l'industrie, la statistique des actes de société révèle deux orienta
tions nouvelles. Les sociétés immobilières se multiplièrent, la plupart, de fort petite
taille, ne réalisaient que quelques constructions dans une rue. D'autre part,
l'investissement colonial s'intégrait dans le mouvement plus large qui portait des ca
pitaux français vers l'étranger. Une trentaine de sociétés poursuivaient Outremer des
buts commerciaux et miniers plutôt qu'industriels et les principaux investissements se
réalisaient en Indochine (Société des Docks de Haiphong, Docks et houillères de Tou-
rane), à Madagascar (Compagnie lyonnaise de Madagascar) et en Afrique du Nord
(Mines de Zaghouan, Ciments d'Algérie).
L'approche énumérative nous renseigne peu sur les rythmes et les mécanismes de
cette nouvelle croissance industrielle. Par contre les archives des entreprises encore en
activité et les ressources variables de la série 65 AQ des Archives nationales permettent
de présenter plus précisément un groupe d'entreprises que l'on fragmentera en trois
sous-ensembles ou plutôt en trois générations.
La Société anonyme de filature de Schappe et la Manufacture de velours et pe
luches J.B. Martin étaient de création ancienne et suivaient les rythmes de l'industrie
textile régionale. La Société chimique des usines du Rhône n'était que la transformat
ion, en 1895, de la vieille entreprise Gilliard, Monnet et Cartier. Puis au tournant du
siècle naquirent et se développèrent des industries nouvelles comme l'entreprise Lu
mière, fabricant de plaques et papiers photographiques, la Société des Forces motrices
du Rhône, productrice d'électricité, la Société des automobiles Berliet Troisième, la
Société des Câbles de Lyon. Une troisième vague de créations résulta des circons
tances particulières de la période de guerre : ainsi la société Paris-Rhône créée en 1915
et la Société chimique Progil constituée juste au lendemain de la fin des hostilités.
Échantillon non exhaustif, mais néanmoins significatif puisqu'il permet de comp
arer le dynamisme et les résultats divers, traditionnels, renouvelés ou nouveaux. 324 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
Deux des entreprises les plus anciennes expriment bien l'activité de la soierie ré
gionale. La Société anonyme de filature de Schappe4 qui peignait et filait les déchets
de soie était un des grands fournisseurs de l'industrie des soieries à une époque où
celle-ci recherchait des matières premières moins coûteuses, tels le coton et la
Schappe. Elle fut créée en 1885 par la fusion de deux entreprises qui dataient du début
du siècle, Franc et Martelin de Lyon et Hoppenot de Troyes. Dès les années 1890, elle
exploitait des usines à Saint-Rambert (Ain) et à Troyes, à Kriens et Rothen
(Confédération helvétique), à Rozzano (Italie) et à Moscou, et formait la première
entreprise française dans sa spécialité. Dotée d'un capital primitif de 7,5 millions F,
son chiffre d'affaires augmenta rapidement, doublant de 1886 à 1899 de 11 à 22
millions F. Cette progression connut quelques à-coups en cette fin de siècle perturbée :
ils s'exprimèrent par les déficits de 1887 et 1891. L'activité de cette société est un bon
révélateur de l'évolution de l'industrie textile régionale.
La Société J.B. Martin atteignait en 1898 un niveau rare d'industrialisation dans le
monde de la soierie lyonnaise5. Son capital de 12 millions F. regroupait alors quatre
entreprises qui apportaient chacune leur usine (Martin, Chavent, Charbin et Crozier) et
réalisaient ainsi une des premières opérations de concentration dans la soierie et plus
particulièrement dans le secteur spécifique des velours et peluches.
La Société chimique des usines du Rhône apparaît comme société anonyme en
1895 et se trouvait dans une situation intermédiaire entre la tradition et la nouveauté6.
L'activité chimique et parachimique avait de très anciennes racines à Lyon : aux ori
gines de la S.C.U.R. se trouvait une maison de commerce de produits tinctoriaux,
créée à Lyon sous le 1er Empire et remplacée en 1868 par la société Gilliard et Monn
et. Avec celle-ci s'amorçait le passage vers une chimie moderne ; comme d'autres
entreprises anglaises, allemandes et suisses, l'entreprise française commençait la fa
brication des colorants de synthèse sur la base des brevets de Prosper Monnet dans
l'usine de la Plaine près de Genève puis en 1883 dans l'usine de Saint-Fons près de
Lyon. Pour répondre aux besoins de financement, elle se transforma en société ano
nyme au capital de 3 millions F. en 1895.
Ces trois entreprises dont la fondation et les activités remontaient à la première
moitié du siècle évoluaient selon des voies diverses : la taille et l'organisation des deux
entreprises textiles se modifiaient profondément, l'activité chimique passait des colo
rants naturels à la chimie du goudron de houille. Avec la S.C.U.R. apparaissait cette
dimension nouvelle de l'entreprise industrielle : gestion des brevets, recherche et i
nnovation.
Parallèlement au renouvellement et au développement de ces entreprises anciennes
naissait une gamme d'activités caractéristiques de la seconde étape de la «révolution
industrielle» que nous pouvons illustrer par quatre cas typiques : la Compagnie des
câbles de Lyon, la société Lumière et fils, les Automobiles Berliet et la Société des
forces motrices du Rhône. Ces entreprises occupèrent pour un temps une place déci
sive dans la production nationale : en 1900 Lumière et fils fabriquaient les 2/3 des INDUSTRIES ANCIENNES ET INDUSTmES NOUVELLES 325
plaques photographiques françaises et Berliet en 1913, 65% des véhicules poids
lourds.
Les circonstances de leur création furent très différentes. Les sociétés Lumière et
Berliet exploitèrent des techniques mises au point par leurs fondateurs.
Antoine Lumière, modeste mais ingénieux photographe venu de Besançon créa à
Lyon en 1882 une petite activité de fabrication de plaques photographiques dont le
chiffre d'affaires atteignait 294 525 F. en 1886. Les profits furent tels que la Société
anonyme de plaques et papiers photographiques A. Lumière et fils fondée en 1892 ré
unissait un capital de 3 millions F. fournis par autofinancement. Sous cette nouvelle
raison, l'entreprise fut gérée par les deux fils d'Antoine, Auguste et Louis, anciens
élèves de l'établissement technique La Martinière7.
Marius Berliet fut, avec les frères Lumière, un autre symbole lyonnais de la nou
velle industrie. Les dernières années du XIXème siècle et les premières du XXème
furent consacrées aux mises au point industrielles dans le cadre de l'atelier artisanal,
alors que l'entreprise Berliet était largement dépassée par les autres fabricants lyonn
ais. L'année 1903 marqua le passage à un niveau d'activité supérieur avec le rachat
pour 23 000 F. de l'usine du concurrent Audibert-Lavirotte, située dans le quartier de
Montplaisir. En 1904 la vente d'un brevet de chassis à l'Américan Locomotive
Corporation rapporta 500 000 F. et permit de développer les espaces de fabrication par
la création des usines A et В où furent introduits avant la première guerre mondiale des
éléments de taylorisme. Ce développement résultait, à l'exception de modestes comm
andites, de l'autofinancement et du réinvestissement : lorsqu'en 1917, le capital de la
société anonyme fut fixé à 50 millions F., Marius Berliet reçut 35 000 actions
(1 000 F. chacune) pour ses apports et se porta acquéreur de 9 030 autres. Le poids
financier du fondateur souligne l'importance de l'accumulation antérieure8.
Dès 1888, l'ingénieur Raclet avait élaboré le projet de produire de l'électricité près
de Lyon en utilisant l'énergie du Rhône. La proximité d'un vaste marché urbain l'y
incitait : on y berçait encore l'espoir qu'une énergie facilement distribuable favoriserait
le maintien du travail textile à domicile. Les négociations pour obtenir la concession
furent longues et se heurtèrent aux intérêts en place, en particulier ceux de la Compag
nie du Gaz. En 1892 le Syndicat des forces motrices du Rhône fut transformé, après
un an d'existence, en société anonyme au capital de 12 millions F. sur la base d'une
concession de 99 ans. En une dizaine d'années fut créé un barrage à Jonage
susceptible de produire 12 000 CV grâce à un lac de retenue de 160 hectares et un ca
nal de déviation de 19 kilomètres. En février 1901 le Journal financier français pouvait
conclure : «Au point de vue industriel, les Forces motrices du Rhône présentent un
très grand intérêt : c'est même, en l'espèce, l'entreprise la plus importante d'Europe à
l'heure actuelle»9.
La création de la Société des Câbles de Lyon résulta de l'importation de
techniques électriques étrangères, comme cela se passa fréquemment dans ce secteur
d'activité10. Comme l'exprimait le conseil d'administration (6 avril 1900) : «Jonage a 326 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
été la cause déterminante de notre existence»11. La nécessité d'équiper Lyon en câbles
pour diffuser l'énergie et la lumière qui allaient être produites par le nouveau barrage
amena la Société des câbles électriques Berthoud, Borel et Cie de Cortaillod en Suisse
à créer une filiale lyonnaise en septembre 1897 au capital de 1 300 000 F. Dans le
conseil d'administration H. de Coulon, M. de Coulon, M. de Perrot représentaient les
intérêts suisses ; L. Souchon, L. Wolff, tous deux liés à la banque Cottet, J.
Lamaizières et A. Teste les intérêts français. La filiale recevait tous les brevets suisses
et pouvait les utiliser dans tous les pays sauf aux Etats-Unis. Dans ces débuts de
l'électrification la charge des fabricants de câbles était lourde car ils assuraient la pose
des câbles et garantissaient la bonne marche des installations. Ce n'est qu'à la veille de
la guerre et à la suite de l'intervention de la Compagnie générale d'électricité que le
capital social de l'entreprise passa à 3 millions F.
Les résultats et les moyens
Pour chaque entreprise, les chiffres d'affaires, les bénéfices bruts et nets, le capit
al social, permettent l'évaluation du taux de croissance du chiffre d'affaires et du taux
de bénéfice (Bénéfices bruts x 100/ chiffre d'affaires). Mais il est évident que les so
ciétés disposaient d'autres ressources que celles du capital social et il est trop souvent
impossible de calculer les fonds propres sur une longue période pour en faire une uti
lisation fiable.
La comparaison des chiffres d'affaires en 1913 est largement instructive :
S .A . de la Schappe : 47 944 741 F. Câbles de Lyon : 6 000 142 F.
Martin : 12 220 F. Lumière : 8à9 J. B. 859 millions F.
s .C .U.R. : 7 680 567 F. Forces motrices du Rhône : 5 957 039 F.
Berliet : 29 000 000 F.
Les deux entreprises textiles restaient largement en tête du classement et bénéfi
ciaient d'une véritable prime d'ancienneté. Le fabricant de velours J.B. Martin n'était
dépassé que par la Société Berliet.
Croissance annuelle Taux de bénéfices
du chiffre d'affaires (1898-1913 moyen
6,32 % S.A. la Schappe 14,72 %
J.B. Martin 3,26 % 15,25 %
3,05 % S.C.U.R. 15,86 %
Câbles de Lyon 4,59 % 12,39 %
5,81 % Lumière 19,22% (1898-1909)
Forces Motrices du Rhône 7,76 % 40,00% (1900-1913)
Berliet 26,38 % 23,91 % (1907-1913) INDUSTRIES ANCIENNES ET INDUSTMES NOUVELLES 327
Hormis l'exceptionnelle performance de Berliet, la croissance du chiffre
d'affaires place en tête une activité nouvelle (Forces Motrices) et une industrie an
cienne (La Schappe). La leçon tirée de l'examen des taux de bénéfices est plus évi
dente : à l'exception des Câbles de Lyon les industries nouvelles l'emportaient sur les
industries textiles anciennes. Si la Société de la Schappe connut deux périodes fastes
de 1895 à 1900 et à la veille de la guerre, les industries nouvelles bénéficièrent de la
fameuse rente de rareté et d'une situation de semi ou quasi monopole sectoriel ou ré
gional. Lumière, Berliet, les Forces Motrices atteignirent des taux bénéficiaires élevés
précocement : la S.C.U.R. et les Câbles de Lyon ne les rejoignirent qu'à la veille de la
guerre car ces deux entreprises rencontrèrent de sérieuses difficultés dans leur déve
loppement.
Les Câbles de Lyon subirent les fluctuations brutales de ces débuts de
l'utilisation de l'électricité ; le conseil d'administration précisait (9 avril 1902) : «Les
graves mécomptes éprouvés par les entreprises de transport à traction électrique ont
arrêté net l'établissement de nouvelles lignes de trams»12 et signalait un an après un
«Brutal revirement de fortune». Les difficultés provisoires de financement amenèrent
l'entreprise à emprunter 1 500 000 F. d'obligations soit l'équivalent de son capital.
L'essor de la S.C.U.R. fut interrompu entre 1895 et 1905, années marquées par des
résultats d'une grande médiocrité. Engagée depuis plusieurs décennies dans la fabri
cation des colorants synthétiques, l'entreprise se heurta à la très vigoureuse concur
rence allemande soutenue par une activité de recherche et de production supérieure.
Handicapée de plus par une médiocre gestion, la S.C.U.R. connut en 1904-1905 un
profond échec qui lui fit abandonner la fabrication des colorants synthétiques et ré
duire son capital de 6 millions F. en 1898 à 500 000 F. en 1904 avant de le reconst
ituer à 3,2 millions l'année suivante.
Les entreprises Lumière, Berliet, J.B. Martin purent assurer leur croissance par
un autofinancement presque intégral. Par contre les autres sociétés furent contraintes,
soit par la lourdeur des investissements, soit par les variations conjoncturelles, de
solliciter et d'accepter l'aide et le secours des banques.
A partir de 1885, la Société anonyme de filature de schappe connut une série
d'années difficiles dont deux déficitaires (1887 et 1891). Son bilan se chargeait
d'investissements nouveaux et de stocks de matières premières coûteuses dont la va
leur variait fortement et que l'insuffisance des bénéfices ne permettait plus
d'autofinancer. En 1890, elle souhaitait porter son capital de 7,5 à 9 millions F. et
émettre 4,5 millions F. d'obligations. Après des tentatives avortées auprès des milieux
bancaires lyonnais, les dirigeants de la société entrèrent en relation avec la banque
bâloise habituée aux affaires de schappe. Ainsi en 1890, la Basler Bank Verein,
banque de la Société industrielle de la Schappe, concurrente bâloise de l'entreprise
lyonnaise, souscrivit la moitié des 3 000 actions de 500 F. et plaça les obligations
émises. Deux représentants de la banque entraient au conseil d'administration :
Schuster-Burckardt et Laroche-Burckardt. Le premier devint président du conseil,
fonction dans laquelle lui succéda Ch. Abbeg-Arler, président de la Société suisse de HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE 328
Zurich. Pendant plusieurs années, probablement jusqu'en 1900, la participation des
banquiers à la direction de la société fut très réelle13.
Le secours bancaire s'imposa plus impérativement encore dans le cas de la
S.C.U.R. La constitution de l'entreprise en société anonyme en 1895 résultait déjà de
l'endettement de l'entreprise et de la difficulté de trouver de nouveaux crédits. Dans le
capital de la nouvelle Société des usines chimiques du Rhône, les fondateurs (Gilliard,
Monnet et Cartier) devinrent minoritaires et le conseil d'administration se peupla de
représentants bancaires (J. Machiels, banquier parisien ; J. Robert, agent de change à
Lyon ; Von Ernst, banquier à Berne ; J. Diodati, agent de change à Genève). La situa
tion continua à se dégrader : en 1901 E. Gaudet, administrateur de la Société Générale
et L. Weill, administrateur du Crédit espagnol, entrèrent au conseil de la S.C.U.R.
Dès 1901-1902 l'entreprise croulait sous les dettes et la question de son existence était
posée. En juillet 1905 le capital fut réduit de 3 millions à 500 000 F., — ce qui consac
rait les pertes des anciens actionnaires — , puis porté à 3 200 000 F. par transformat
ion des dettes en actions, les anciens dirigeants furent exclus et le conseil comprenait
désormais six représentants bancaires dont quatre de la Société Générale. Toutes les
productions déficitaires furent supprimées et l'entreprise redémarra sur une gamme de
produits réduite mais bénéficiaire.
Ces deux entreprises aux origines anciennes, menacées l'une et l'autre, furent
donc secourues et sauvées par une intervention bancaire qui modifia leur gestion et
leur stratégie. Mais qu'en était-il des entreprises de création plus récente ? La situation
des Forces motrices du Rhône est significative : il s'agissait de réaliser un investiss
ement massif en une seule fois, ce qui excluait tout processus d'autofinancement. En
1892 plusieurs banques participaient au capital primitif de 12 millions F. (24 000
actions) ; Demachy et Seillères (2 025 actions), Vernes (800), Evesque de Lyon (2
502), Bouchard un agent de change lyonnais (1 600). Deux industriels avaient sousc
rit des paquets d'actions — la Société Schneider et l'entreprise de travaux publics
Roux de Lyon — et participaient largement aux travaux. D'augmentations de capital
en émissions d'obligations, l'entreprise eut bien besoin de ses banquiers puisque le
capital passa de 12 (1892) à 16 (1895), à 20 (1898), à 25 (1901) et à 30 millions F. en
1911. À juste titre le journal «Paris Bourse» s'exclamait : «Quand s'arrêteront donc
ces appels successifs au crédit de la Société des Forces motrices ! » (1er mai 190 1)14.
Dans un conseil d'administration, difficile à recruter, la présence bancaire se renforçait
avec A. Falcouz et F. Jacquier, représentant la banque Evesque et de Cincay,
administrateur du Comptoir d'escompte.
Comparativement la réunion du capital de la Société des Câbles de Lyon
(1 200 000 F.) fut un jeu d'enfant. Sur 2 600 actions, 1 200 revenaient à la société
suisse de Cortaillod en rétribution de ses apports. L'entreprise naissante fut aussitôt
aidée dans le placement d'obligations et d'obtention d'ouverture de crédit par les deux
banques siégeant au conseil d'administration : Perrot de Neuchâtel et surtout la banque
Cottet représentée par L. Wolff. Celle-ci, en particulier, joua un rôle important dans
les premiers développements de plusieurs entreprises lyonnaises (le groupe verrier
Souchon-Neuvesel, par exemple). ANCIENNES ET INDUSTRIES NOUVELLES 329 INDUSTMES
Au conseil d'administration de la «Société des plaques et papiers photogra
phiques Antoine Lumière et ses fils» (Capital de 3 000 000 F.) siégeaient Louis Prádel
et Francisque Vial, fabricants de produits chimiques, mais aussi administrateurs du
Comptoir lyonnais Robin et Rondel qui se transforma en 1898 en Banque privée
commerciale et coloniale Lyon-Marseille. A ce titre, ils devinrent l'un et l'autre admin
istrateurs des établissements Poulenc frères. Avec la Banque Cottet et la Banque pri
vée s'enrichit donc la liste des petites banques qui soutinrent efficacement les débuts
des nouvelles industries françaises.
Un peu avant et un peu après le tournant du siècle débuta la difficile création des
filiales en France et surtout à l'étranger : il s'agissait dans le second des cas de
contourner les barrières douanières et de valoriser au mieux les productions et les i
nnovations des entreprises.
Indépendamment des usines qu'elle gérait directement en Suisse et en Italie, la
Société anonyme de la Schappe créa assez rapidement une filiale en Russie. En juillet
1886, une usine fut louée à Moscou : «Le premier établissement qui se fondera en
Russie pourra facilement accaparer toute la clientèle grâce aux droits élevés et, une fois
la place occupée, il n'y a que fort peu à craindre qu'un concurrent vienne en faire au
tant», un propos qui définissait bien la stratégie du conseil d'administration (13 avril
1886)15. La réussite de l'affaire fut telle que la S.A. de la Schappe décida d'acquérir
un terrain et d'y construire une usine. Arguant de la différence des conditions de tra
vail en Russie et de la nécessité de ne pas charger l'entreprise-mère d'amortissements
assez lourds, le conseil d'administration décida en 1897 de constituer une société ano
nyme de filature de Schappe en Russie au capital de 4 millions F. A partir de 1909,
une installation aux U.S.A. fut envisagée, en accord probable avec les autres product
eurs européens, mais le projet ne fut réalisé qu'après la première guerre mondiale.
D'autre part J.B. Martin créa aux Etats-Unis l'usine de Norwich en Nouvelle-Anglet
erre puis constitua une filiale, la J.B. Martin Stock Company en 1898.
Le textile traditionnel s'implantait donc sur les marchés russe et américain, par
contre les tentatives des chimistes furent moins fructueuses. La S.C.U.R. s'efforça de
commercialiser ses brevets : en Grande-Bretagne deux sociétés furent créées avec
l'aide des britanniques Wilson et Salomon. Le 1er décembre 1896 la «Médico-hygie-
nic inventions Company Limited» fut formée pour acquérir les brevets de la S.C.U.R.
concernant le chlorure d'éthyle, la formaldehyde et les procédés de désinfection Tril-
lat, son capital était de 17 895 £ dont 5 200 rétribuaient les brevets, mais son existence
fut fort brève puisqu'elle fut liquidée au mois d'août 1895. Le 24 avril 1897 la
S.C.U.R. s'accordait avec la Saccharine Corporation, société au capital de 200 000 £ :
moyennant 7 700 £, elle fournissait la moitié de ses besoins en saccharine. En janvier
1897 fut constituée à Berlin une éphémère «Deutsche Gesellschaft der Rhonewerbe»
au capital de 120 000 marks. D'autre part la S.C.U.R. vendit ses brevets de fabrica
tion (Vanilline, saccharine, résorcine, chlorure d'éthyle) à l'entreprise américaine Fries
and Brothers.