Jean Giono et la « collaboration » : nature et destin politique - article ; n°1 ; vol.54, pg 86-95

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Mots - Année 1998 - Volume 54 - Numéro 1 - Pages 86-95
JEAN GIONO ET LA «COLLABORATION»: NATURE ET DESTIN POLITIQUE Quelle était la politique de Giono pendant l'Occupation ? Malgré ce qu'affirme son biographe, P. Citron, les opinions de Giono, exprimées dans la presse collaborationiste, dans l'essai-roman « Triomphe de la vie » (1942) et surtout dans son « Journal de l'Occupation », publié en 1995, sont assez proches des perspectives de Vichy et même des nazis. Mais la vision réactionnaire de l'écrivain date de bien avant la guerre et se manifeste le plus clairement dans son chef-d'œuvre de 1930, « Regain ».
JEAN GIONO AND « COLLABORATIONISM » : NATURE AND POLITICAL DESTINY What were Giono' s politics during the German Occupation in France ? Despite affirmations to the contrary by his biographer, P. Citron, in the collaborationist press, in the 1942 novel/essay « Triomphe de la vie » and in his «Journal de l'Occupation» (1995), Giono expressed views similar to those expressed by Vichy ideologues and even the nazis themselves. But the writer's reactionary vision dates from well before the war, and is demonstrated in his 1930 fictional masterpiece, « Regain ».
JEAN GIONO Y LA « COLABORACIÓN » : NATURALEZA Y DESTINO POLITICO I Cual era la posición política de Giono durante la ocupación alemana ? A Pesar de lo que afirma su biógrafo P. Citron, las opiniones de Giono, expresadas en la prensa colaboracionista, en la novela-ensayo « Triomphe de la vie » (1942) y, sobre todo, en su « Journal de l'Occupation » publicado en 1995, se acercan bastante a las orientaciones de Vichy y mismo a las de los nazis. Pero la vision reaccionaria del escritor es muy anterior a la guerra y se manifiesta ya claramente en « Regain », su opera magna de 1930.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Ajouté le 01 janvier 1998
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Richard Golsan
Jean Giono et la « collaboration » : nature et destin politique
In: Mots, mars 1998, N°54. pp. 86-95.
Citer ce document / Cite this document :
Golsan Richard. Jean Giono et la « collaboration » : nature et destin politique. In: Mots, mars 1998, N°54. pp. 86-95.
doi : 10.3406/mots.1998.2329
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1998_num_54_1_2329Résumé
JEAN GIONO ET LA «COLLABORATION»: NATURE ET DESTIN POLITIQUE Quelle était la politique
de Giono pendant l'Occupation ? Malgré ce qu'affirme son biographe, P. Citron, les opinions de Giono,
exprimées dans la presse collaborationiste, dans l'essai-roman « Triomphe de la vie » (1942) et surtout
dans son « Journal de l'Occupation », publié en 1995, sont assez proches des perspectives de Vichy et
même des nazis. Mais la vision réactionnaire de l'écrivain date de bien avant la guerre et se manifeste
le plus clairement dans son chef-d'œuvre de 1930, « Regain ».
Resumen
JEAN GIONO Y LA « COLABORACIÓN » : NATURALEZA Y DESTINO POLITICO I Cual era la
posición política de Giono durante la ocupación alemana ? A Pesar de lo que afirma su biógrafo P.
Citron, las opiniones de Giono, expresadas en la prensa colaboracionista, en la novela-ensayo «
Triomphe de la vie » (1942) y, sobre todo, en su « Journal de l'Occupation » publicado en 1995, se
acercan bastante a las orientaciones de Vichy y mismo a las de los nazis. Pero la vision reaccionaria
del escritor es muy anterior a la guerra y se manifiesta ya claramente en « Regain », su opera magna
de 1930.
Abstract
JEAN GIONO AND « COLLABORATIONISM » : NATURE AND POLITICAL DESTINY What were
Giono' s politics during the German Occupation in France ? Despite affirmations to the contrary by his
biographer, P. Citron, in the collaborationist press, in the 1942 novel/essay « Triomphe de la vie » and
in his «Journal de l'Occupation» (1995), Giono expressed views similar to those expressed by Vichy
ideologues and even the nazis themselves. But the writer's reactionary vision dates from well before the
war, and is demonstrated in his 1930 fictional masterpiece, « Regain ».Richard GOLSA№
Jean Giono et la « collaboration » :
nature et destin politique
Parmi les écrivains qui figuraient sur la « liste noire » des
collaborateurs rédigée par le Comité national des écrivains au
moment de la Libération, Jean Giono reste, pour beaucoup, un des
« cas » les plus ambigus ou, du moins, les plus discutés. Pour ses
défenseurs, au moment de l'occupation allemande, Giono a tout
simplement continué dans la voie d'un pacifisme qu'il avait défendu
avec acharnement depuis bien des années. Auteur de plusieurs textes
pacifistes pendant les années 1930, il a donné en 1938, avec Alain,
son appui aux accords de Munich. Deux ans plus tard, il ne pouvait
qu'approuver un Vichy qui « apportait la paix ». Comme on le sait
bien, Giono ne fut pas le seul pacifiste trompé par le nouveau
régime1...
En revanche, ceux qui le condamnent constatent que Giono était
admiré par les nazis aussi bien que par les idéologues de Vichy.
Le «néoprimitivisme» ou le « tarzanisme » 2 de son œuvre d'avant-
guerre suscitait un vif respect chez l'occupant, qui le fêtait dans
ses publications officielles. Sa photographie figurait sur le catalogue
de la Librairie allemande à Paris3 et, en mars 1943, le magazine
allemand Signal a consacré un article élogieux à l'écrivain pro
vençal4. Quelques mois plus tard, un autre article dans Signal a
affirmé à tort que c'était l'Allemagne nazie, et non la France, qui
0 MOCL, Texas A&M University, College Station, Texas, 77843, USA.
1. Pour les rapports entre le pacifisme d'avant-guerre et la collaboration, cf.
Pascal Ory, Les collaborateurs. 1940-1945, Paris, Le Seuil, 1976, p. 27-35
2. Le terme « tarzanisme » a été appliqué à l'œuvre de J. Giono dans les années
1930 par Henri Polies dans L'opéra politique, Paris, Gallimard, 1937, p. 207.
3. Pierre Hebey, La Nouvelle Revue française des années sombres. 1940-1941,
Paris, Gallimard, 1992, p. 349.
4. Ibid., p. 348.
86 Mots, 54, mars 98, p. 86 à 95 avait apprécié son talent en premier1. Non contents de célébrer
l'écrivain à distance, les Allemands ont aussi essayé plus d'une
fois de le faire venir aux Congrès des écrivains de l'Europe à
Weimar. J. Giono s'est esquivé, non sans exprimer une reconnais
sance apparemment sincère2.
Quant aux idéologues de Vichy — pour eux comme pour
beaucoup d'« ultras» à Paris — la célébration de la vie paysanne,
de la nature et de la Provence dans les romans de J. Giono
convenaient parfaitement aux thèmes majeurs de la Révolution
nationale, c'est-à-dire au « retour à la terre » et à l'importance des
régions du pays comme autant de lieux privilégiés de la « France
éternelle ». Ses dénonciations de la décadence de la vie moderne
et surtout des grandes villes, exprimées dans ses essais d'avant-
guerre aussi bien que dans Triomphe de la vie, œuvre majeure de
l'Occupation, plaisaient aussi aux réactionnaires pétainistes qui
rêvaient d'un passé qui, comme Philippe Burin l'a bien souligné,
n'a jamais vraiment existé3.
Le culte que les fidèles de la Révolution nationale vouaient à
J. Giono se manifestait de plusieurs façons. Sa pièce, Le Bout de
la route, a connu un succès remarquable au théâtre des Noctambules
pendant l'Occupation, avec plus de neuf cents représentations entre
juin 1941 et mai 19444. Une partie des frais de production était
payée par Vichy, et l'un des porte-parole du régime, Alfred Fabre-
Luce, exprimait son enthousiasme pour la pièce et surtout pour son
auteur, en appelant celui-ci un « dieu » dont le message était reçu
«avec une sorte de piété» par le public parisien5. Étant donné le
succès de l'œuvre théâtrale de J. Giono et surtout de son « mes
sage », il n'est pas surprenant que la troupe officielle du ministère
de l'Éducation s'appelle «Le Regain»6, nom tiré du célèbre roman
de Giono publié en 1930.
J. était aussi admiré par la presse collaborationniste à
Paris. La Gerbe d'Alphonse de Chateaubriant publiait régulièrement
des panégyriques de l'homme et de son œuvre. Lors de sa visite
1. Gérard Loiseaux, La Littérature de la défaite et de la collaboration, Paris,
Fayard, 1995, p. 577.
2. Philippe Burin, La France à l'heure allemande, Paris, Le Seuil, 1995, p. 354-
355.
3. Philippe Burin, « Vichy » dans Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, Paris,
Gallimard, 1992, tome 3, p. 337.
4. Serge Added, Le Théâtre dans les années Vichy, Paris, Ramsay, p. 277.
5. Alfred Fabre-Luce, Journal de la France II (août 1940 — avril 1942), Paris,
Imprimerie JEP, p. 196.
6. Serge Added, Le Théâtre dans les années Vichy, p. 305.
87 Paris en mars 1942, à l'occasion de la publication de Triomphe à
de la vie, Giono a été fêté par presque toute la presse collabora-
tionniste. Comme le souligne son biographe, Pierre Citron, le nom
de J. Giono était « trois semaines de suite en tête de la première
page de Comœdia»1. Dans un article sur Giono publié le 19 mars
dans La Gerbe, l'auteur, Marius Richard, décrit son sujet comme
un « berger » du peuple français. Presque seul parmi ces voix
d'adulation, Robert Brasillach osait offrir une critique assez dure
de Triomphe de la vie et de son auteur dans Je suis partout : « M.
Giono pense, nous n'y pouvons rien»2.
Il est bien sûr injuste de condamner un écrivain et son œuvre
sous prétexte qu'on trouve choquants les gouts politiques et idéo
logiques de ses admirateurs qui croient les retrouver dans les écrits
de l'auteur en question. C'est ainsi que Pierre Citron essaie de
racheter J. Giono en constatant que l'admiration des pétainistes et
des nazis ne prouve rien quant à sa propre orientation politique ni
quant aux valeurs inscrites dans son œuvre. Selon P. Citron, J. Giono
était plutôt résistant (sa pièce Le Voyage en calèche a été refusée
par la censure allemande) et, de toute façon, « il n'a pas écrit un
mot en faveur des occupants ou de Vichy » 3. A propos du
« message » de l'écrivain, P. Citron affirme que l'on ne pourrait le
condamner que par anachronisme, parce que J. Giono l'avait d'abord
exprimé tout innocemment — et dans un contexte historique et
idéologique complètement différent — dans des œuvres publiées
avant l'arrivée au pouvoir d'Hitler et de Pétain.
L'analyse de P. Citron témoigne d'une générosité d'interprétation
qui, à beaucoup d'égards, n'est malheureusement guère valable.
D'abord, des études publiées récemment, aussi bien que la biographie
de P. Citron lui-même, font le bilan d'activités et de commentaires
de l'écrivain sur l'occupant et sur Vichy pendant l'Occupation qui
sont pour le moins compromettants. A Paris, en mars 1942, c'est
J. Giono lui-même qui a pris contact avec les autorités allemandes,
avec lesquelles il a entretenu des relations bien cordiales. Parmi les
Allemands, Gerhard Heller le trouvait « " extrêmement bien disposé "
envers la collaboration » 4.
Mais les détails des rencontres occasionnelles avec l'occupant
1. Pierre Citron, Giono. 1895-1970, Paris, Le Seuil, 1990, p. 346.
2. Robert Brasillach, « Le cas Giono » dans Je suis partout, 4 avril 1942.
3. Pierre Citron, « Jean Giono » dans Jacques Julhard, Michel Winock (dir.),
Dictionnaire des intellectuels français : les personnes, les lieux, les moments, Paris,
Le Seuil, 1997, p. 539.
4. Cité dans Philippe Burin, La France à l'heure allemande, p. 354.
88 sont beaucoup moins problématiques que les remarques de l'écrivain
dans la presse collaborationniste et surtout dans son Journal de
l'Occupation, qui n'a paru qu'en 1995. Dans l'article de La Gerbe
du 19 mars 1942, J. Giono décrit la défaite de 1940 et l'avènement
de Vichy comme « une grande expérience » qui a suivi « des années
d'erreurs ». Dans son journal, il se livre à des commentaires même
plus compromettants. Après avoir affirmé que pour lui il n'y a pas
de différence entre les nazis et les alliés — « les uns et les autres
sont semblables » l — , J. Giono se déchaine contre les résistants,
qu'il traite parfois d'« assassins» et de «voyous» qui se cachent
derrière un « patriotisme » dérisoire. J. Giono se montre beaucoup
plus tolérant quand il est question des abus des miliciens et des
nazis. Même leurs victimes les plus tragiques ne lui inspirent aucune
sympathie. Dans un passage nettement brutal, J. Giono affiche une
indifférence profonde à l'égard du sort des Juifs :
« II (une connaissance juive) me demande ce que je pense du problème
juif. Il voudrait que je prenne position. Je lui dis que je m'en fous des
Juifs comme de ma première culotte : qu'il y a mieux à faire sur terre
qu'à s'occuper des Juifs. Quel narcissisme ! Pour lui, il n'y a pas d'autre
sujet. Il n'y a pas d'autre chose à faire sur la terre qu'à s'occuper des
Juifs. Non. Je m'occupe d'autre chose2».
Afin de mieux saisir l'inspiration des haines et des préjugés qui
forment l'armature du Journal de l'Occupation et qui rapprochent
les attitudes politiques et culturelles de Giono de celles de Vichy
et même des nazis, il faut comprendre qu'elles découlent d'un
antimodernisme devenu farouche et même violent au début des
années 1940. En fait, les premières pages du Journal sont consacrées
à une condamnation de « notre monde moderne et machinal » où
tout le monde devient partisan d'une idéologie et participe à cette
nouvelle « guerre de religion » afin de se donner « l'impression
qu'on est malgré tout un être pensant»3. Pour sa part, J.Giono
propose de se retirer «dans un mépris exactement appliqué»4 tout
en se lamentant que ses contemporains ne comprennent plus la
nécessité de s'évader «dans le sens de la hauteur»5.
L' antimodernisme qui caractérise le Journal de l'Occupation se
1. Jean Giono, Journal de l'Occupation dans Journal, poèmes, essais, Paris,
Gallimard (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »), 1995, p. 435.
2. Ibid., p. 398.
3.p. 311.
4. Ibid, p. 300.
5. Ibid., p. 312.
89 aussi avec acharnement dans Triomphe de la vie. Au manifeste
début du livre, l'écrivain se trouve à Marseille, entouré d'une
décadence effrayante et cosmopolite. Tous les cafés « sont comme
des halles pleines de Néron, de Caligula, de César, de Vitellius à
sextuples mentons » x. Les jeunes qui s'y trouvent sont autant de
gangsters de Chicago, «habillés avec une élégance tout orientale,
ils se sont tous fait la tête ruisselante et extasiée de plongeurs de
la mer du Sud » 2.
Suit une dénonciation globale de la civilisation « technicienne et
urbaine », de sa culture, de l'« intelligence », et des raisonnements
de son «professorat» qui a «commandé et dirigé l'âme humaine
depuis la fin de la Renaissance » et qui a prêché « la terreur de
revenir en arrière ». C'est cette foi dans le progrès qui a tué « à
chaque pas le monde naturel » 3. Et J. Giono de conclure : « Si le
progrès est une marche en avant, le progrès est le triomphe de la
mort»4.
Si cette condamnation absolue de la modernité et surtout de
l'idée du progrès correspond au désir profond de Vichy de «ne
plus faire face à l'histoire»5, le moyen dans la pensée de Giono
de mettre fin à cette crise de la civilisation française dans son
ensemble est comparable à celui des adeptes de la Révolution
nationale. Il s'agit, bien sûr, d'un « retour à la terre ». Selon
Philippe Burin, ce «retour» constitue pour Vichy une voie privi
légiée pour accéder à la « France éternelle ». Sans « réenraciner
/.../ l'homme français dans la terre de France », le « remembrement
organique de la société française » — pour reprendre une formule
chère à Pétain lui-même — ne sera pas possible et la « substance
française » sera à jamais perdue. Ainsi, pour Vichy, la terre a « une
valeur proprement magique », qui garantit « le ressourcement de
l'identité et des forces de la nation»6. Enfin, étant la classe la
plus proche de cette terre, la paysannerie constitue «la colonne
vertébrale du pays » 7.
Il est dangereux de lier exclusivement cette nostalgie d'une vie
plus simple et d'un passé révolu à la politique réactionnaire de
1. Jean Giono, Triomphe de la vie dans Récits et essais, Paris, Gallimard (coll.
« Bibliothèque de la Pléiade »), 1989, p. 659.
2. Ibid., p. 659.
3.p. 671.
4. Ibid., p. 688.
5. Philippe Burin, « Vichy », cité, p. 337.
6. Ibid., p. 335.
7.p. 332.
90 ou bien d'inscrire la vision rurale de J. Giono trop étroitement Vichy,
dans le cadre de l'idéologie de la Révolution nationale. Dans un
livre brillant, intitulé Modernity and Nostalgia : Art and Politics in
France between the Wars, Romy Golan constate que « the turn to
the rural... to the organic », — « the rusticization of the modern » l
— dans l'art français, surtout des années 1930, s'inspirait moins
d'une politique purement réactionnaire et antirépublicaine que d'une
horreur face aux dégâts causés par la première guerre mondiale, et
du désir de restaurer « what had been before the war ». De la
même manière, « the turn to the rural » tel qu'il existait dans
l'œuvre d'avant-guerre de J. Giono — et son pacifisme farouche —
étaient liés à sa propre expérience de l'horreur de la guerre des
tranchées et à son désir de retrouver ce qui était avant la guerre.
Cela dit, pourrait-on affirmer que les chefs-d'œuvre romanesques
de J. Giono des années 1930, tels que Le Grand Troupeau et surtout
Regain, s'inspiraient seulement de cette nostalgie du monde d'avant
le carnage de la Grande Guerre, ou serait-il plus juste de dire
qu'ils aussi d'une vision réactionnaire qui plairait plus
tard aux apologistes de la Révolution nationale ? Pour essayer de
répondre à cette question, je me bornerai à une courte analyse du
roman peut-être le plus apprécié des pétainistes, Regain.
Roman dont l'intrigue, les personnages et les descriptions de
paysages résument presque tout l'art du Giono d'avant-guerre, Regain
raconte l'histoire de Panturle et du petit village provençal, Aubi-
gnane, où il habite. Au début du roman, Panturle est chasseur et
Aubignane est en train de se dépeupler et donc de disparaitre. Au
fur et à mesure que les gens quittent le village, Panturle, privé
presque entièrement de contacts humains, est réduit à la solitude
et, par conséquent, à une vie de plus en plus sauvage. Mais
soudain, il rencontre Arsule, femme déchue, récemment violée et
anciennement « Mademoiselle Irène des grands théâtres de Paris et
de l'Univers»2. Entre eux nait un amour profond qui les rachètera
tous les deux et entraînera éventuellement la renaissance du village.
Le couple s'y installe, Panturle cesse d'être un chasseur, cultive la
terre et Arsule devient enceinte. Une autre famille vient s'installer
à Aubignane, cultive la terre elle aussi et partage la vie de Panturle
et ď Arsule. A la fin du roman, on fête la création de la nouvelle
1. Romy Golan, Modernity and Nostalgia: Art and Politics in France between
the Wars, New Haven, Yale, 1995, p. 10.
2. Jean Giono, Regain, Paris, Grasset, 1930, p. 50.
91 communauté ou, pour être plus exact, le «regain» de celle qui
existait avant.
Rien dans l'intrigue de Regain n'est explicitement politique, et
l'on pourrait se borner à constater que le roman exprime tout
simplement cette nostalgie d'un passé antimoderne et rural que
célébrait l'art français des années 1930 selon Romy Golan. Mais
ce serait ignorer des aspects du roman qui constituent une sorte
d'arrière-plan idéologique qui, lui, reflète une vision fixe et nettement
réactionnaire du monde — une vision bien proche, au bout du
compte, de celle du pétainisme. D'abord le monde romanesque créé
par J. Giono est gouverné par un rythme préétabli qui ne change
pas en profondeur et n'admet pas de progrès. Le seul changement
possible est un retour en arrière, soit dans le « retour à la terre »
effectué par Panturle, soit dans la réoccupation du village. Un
même rythme gouverne la vie des personnages et répond au rythme
du « monde naturel ». A la fin du roman — et après s'être sauvée
de la corruption et de la décadence du monde moderne des grandes
villes d'où elle est issue — Arsule va donner naissance à un
enfant, comme les champs viennent de rendre leurs fruits. Etant
femme, c'est son rôle de devenir enceinte, comme c'est le rôle du
vieux forgeron Gaubert, suivant un rythme « naturel », d'aller à la
retraite. Quand celui-ci hésite, Panturle lui dit : « Tu as assez pétri
le fer ; ta part, c'est le verger et l'ombre, et la maison de ton
fils...»1.
Mais ce que le roman partage le plus directement avec le discours
pétainiste, c'est la célébration du rapport quasi mystique entre les
gens et une terre non seulement sacrée mais presque magique dans
sa fécondité. En fait, Panturle, surtout, n'est qu'une sorte d'extension,
d'excroissance de cette terre, ce qui est suggéré à plusieurs reprises
par les métaphores et les images qu'emploie J. Giono pour le
décrire :
' « Le Panturle est un homme énorme. On dirait un morceau de bois qui
marche. Au gros de l'été, quand il se fait un couvre-nuque avec des
feuilles du figuier, qu'il a les mains pleines d'herbe et qu'il se redresse,
les bras écartés, pour regarder la terre, c'est un arbre. Sa chemise pend
en lambeaux comme une écorce. Il a une grande lèvre épaisse et difforme
comme un poivron rouge2».
1. Ibid., p. 124.
2. Ibid, p. 17.
92 Quand au moment de rencontrer Panturle pour la première fois,
Arsule le sauve des eaux, la même image est répétée. Elle croit
avoir vu d'abord «un grand morceau d'arbre qui tombait» avant
de se rendre compte que c'est un homme.
Mais c'est en cultivant la terre que Panturle lui-même se rend
compte de la force créatrice de celle-ci, qui rend possible à la fois
la fondation du foyer et le renouvellement de la communauté —
donc, travail, famille, patrie. Il est tout à fait approprié qu'après
avoir appris qu' Arsule était enceinte, Panturle se rende dans les
champs et prenne une poignée «de cette terre grasse, pleine d'air
et qui porte la graine. C'est une terre de beaucoup de bonne
volonté. Il en tâte, entre ses doigts, toute cette bonne volonté ». A
la fin du roman, Panturle, sa vie réussie, est « solidement enfoncé
dans la terre comme une colonne » l.
Dans une série d'articles publiés dans les années 1950 dans Les
Temps Modernes sous le titre « La pensée de droite aujourd'hui »,
Simone de Beauvoir constate que l'une des « grandes idoles » de
la droite est la nature parce qu'elle « apparait comme l'antithèse
/.../ de l'Histoire /.../ Contre l'Histoire, la nature nous donne du
temps une image cyclique : on a vu que le symbole de la roue
ruine l'idée du progrès et favorise les sagesses quiétistes. Dans le
recommencement indéfini des saisons, des jours, des nuits s'incarne
concrètement la grande ronde cosmique. L'évidente répétition des
hivers et des étés rend dérisoire l'idée de révolution et manifeste
l'éternel»2.
Si l'analyse de Simone de Beauvoir est juste, l'amour de la
nature et du monde naturel que J. Giono célébrait dans ses romans
ď avant-guerre le voua, ou peut-être même le condamna, à partager
plus tard la vision de la Révolution nationale de Pétain et le
primitivisme cher aux nazis, et cela malgré ses engagements
antifascistes des années 1930 3. L'esthétique précédait donc la
politique, pour pasticher la formule de J.-P. Sartre, et c'est peut-
être parce que J. Giono avait bien compris la validité de cette
constatation, du moins dans son cas, que ses romans d'après-guerre
ne célébrèrent plus le monde naturel, ni des gens si proches de la
nature. Victime de sa vision artistique d'avant-guerre et des consé
quences politiques qu'elle avait entrainées, J. Giono se refit en tant
1. Ibid., p. 185.
2. Simone de Beauvoir, «La pensée de droite, aujourd'hui (fin)», Les Temps
Modernes, 114-115, 1955, p. 2253.
3. Cf. Pierre Citron, Giono. 1895-1970, p. 207-231.
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