Jeunes d'origine maghrébine : entre frustration et reconnaissance - article ; n°2 ; vol.13, pg 95-116

-

Documents
24 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Revue européenne de migrations internationales - Année 1997 - Volume 13 - Numéro 2 - Pages 95-116
Jóvenes de origen magrebino : entre frustración y reconocimiento
Michèle LECLERC-OLIVE
Si atañen a todos los asalariados, los procesos de desafiliación afectan, sin embargo, de manera especifica a los jóvenes de origen magrebino. Estos, en efecto, se encuentran mucho menos protegidos por sus diplomas que aquellos de origen francés. Por lo menos, eso es lo que evidencia una investigación (CNRS-INSEE) hecha en el barrio de Lille-Sud. Este barrio se caractériza también por un índice muy alto de práctica religiosa entre estos jóvenes de origen magrebino.
Entender como se forma poco a poco une frontera entre comunidades pide que se analizen las experiencias biográficas de estos jóvenes. Aparece entonces que el cúmulo de sanciones negativas (fracaso escolar, desempleo, racismo, policía, etc) hace cada vez más difícil la lealtad hacia les agentes corientes de integración. En tal contexto de frustración, el encuentro con alternadores, portavoces de instancias de legitimación alternativas, puede ser al principio de una conversión, incluso de una quiebra radical.
Jeunes d'origine maghrébine : entre frustration et reconnaissance
Michèle LECLERC-OLIVE
S'ils menacent l'ensemble des salariés, les processus de désaffiliation touchent cependant de manière spécifique les jeunes d'origine maghrébine. Ceux-ci, en effet, sont bien moins protégés par leurs diplômes que leurs homologues français. C'est du moins ce qu'une enquête CNRS-INSEE a permis de mettre en évidence dans le quartier de Lille-Sud. Ce quartier est aussi caractérisé par un taux très élevé de pratique religieuse régulière chez ces jeunes d'origine maghrébine.
Comprendre comment se constitue peu à peu une frontière entre les communautés requiert d'analyser les expériences biographiques de ces jeunes. Il apparaît alors que l'accumulation de sanctions négatives (échec scolaire, éviction du marché de l'emploi, racisme, police, etc) rend la loyauté à l'égard des agents classiques d'intégration de plus en plus difficile. Dans un tel contexte de frustration, la rencontre avec des « alternateurs », porte-parole d'instance de légitimation alternatives, peut être à l'origine d'une conversion, voire d'une rupture radicale.
Younger Generation of North-African : between Frustration and Recognition
Michèle LECLERC-OLIVE
Though every wage earner is threatened by the processes of disaffiliation, these processes particularly hit the younger generation of North-African descent. Thus, the latter are much less protected by their academic degrees than young French people. This is what is showed by a research (CNRS-INSEE) carried out in a neighbourhood located in the south part of Lille. This neighbourhood is also characterised by a high rate of religious observance among this younger generation of North-African descent.
Understanding how a frontier has gradually arisen between both communities requires to analyse the biographical experiences of this youth. It appears that the concurrence of negative sanctions (school failure, ousting from the labour market, racism, police, etc.) leads loyalty toward the usual agents of integration to be more and more difficult. In such a context of frustration, meeting alternators, spokesmen of alternative authorities of recognition, can be the starting point of a radical conversion, or even of a breaking.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1997
Nombre de visites sur la page 28
Langue Français
Signaler un problème

Michèle Leclerc-Olive
Jeunes d'origine maghrébine : entre frustration et
reconnaissance
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 13 N°2. pp. 95-116.
Citer ce document / Cite this document :
Leclerc-Olive Michèle. Jeunes d'origine maghrébine : entre frustration et reconnaissance. In: Revue européenne de migrations
internationales. Vol. 13 N°2. pp. 95-116.
doi : 10.3406/remi.1997.1552
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1997_num_13_2_1552Resumen
Jóvenes de origen magrebino : entre frustración y reconocimiento
Michèle LECLERC-OLIVE
Si atañen a todos los asalariados, los procesos de desafiliación afectan, sin embargo, de manera
especifica a los jóvenes de origen magrebino. Estos, en efecto, se encuentran mucho menos
protegidos por sus diplomas que aquellos de origen francés. Por lo menos, eso es lo que evidencia una
investigación (CNRS-INSEE) hecha en el barrio de Lille-Sud. Este barrio se caractériza también por un
índice muy alto de práctica religiosa entre estos jóvenes de origen magrebino.
Entender como se forma poco a poco une frontera entre comunidades pide que se analizen las
experiencias biográficas de estos jóvenes. Aparece entonces que el cúmulo de sanciones negativas
(fracaso escolar, desempleo, racismo, policía, etc) hace cada vez más difícil la lealtad hacia les
agentes corientes de integración. En tal contexto de frustración, el encuentro con "alternadores",
portavoces de instancias de legitimación alternativas, puede ser al principio de una conversión, incluso
de una quiebra radical.
Résumé
Jeunes d'origine maghrébine : entre frustration et reconnaissance
Michèle LECLERC-OLIVE
S'ils menacent l'ensemble des salariés, les processus de désaffiliation touchent cependant de manière
spécifique les jeunes d'origine maghrébine. Ceux-ci, en effet, sont bien moins protégés par leurs
diplômes que leurs homologues français. C'est du moins ce qu'une enquête CNRS-INSEE a permis de
mettre en évidence dans le quartier de Lille-Sud. Ce quartier est aussi caractérisé par un taux très élevé
de pratique religieuse régulière chez ces jeunes d'origine maghrébine.
Comprendre comment se constitue peu à peu une frontière entre les communautés requiert d'analyser
les expériences biographiques de ces jeunes. Il apparaît alors que l'accumulation de sanctions
négatives (échec scolaire, éviction du marché de l'emploi, racisme, police, etc) rend la loyauté à l'égard
des agents classiques d'intégration de plus en plus difficile. Dans un tel contexte de frustration, la
rencontre avec des « alternateurs », porte-parole d'instance de légitimation alternatives, peut être à
l'origine d'une conversion, voire d'une rupture radicale.
Abstract
Younger Generation of North-African : between Frustration and Recognition
Michèle LECLERC-OLIVE
Though every wage earner is threatened by the processes of disaffiliation, these processes particularly
hit the younger generation of North-African descent. Thus, the latter are much less protected by their
academic degrees than young French people. This is what is showed by a research (CNRS-INSEE)
carried out in a neighbourhood located in the south part of Lille. This neighbourhood is also
characterised by a high rate of religious observance among this younger generation of North-African
descent.
Understanding how a frontier has gradually arisen between both communities requires to analyse the
biographical experiences of this youth. It appears that the concurrence of negative sanctions (school
failure, ousting from the labour market, racism, police, etc.) leads loyalty toward the usual agents of
integration to be more and more difficult. In such a context of frustration, meeting "alternators",
spokesmen of alternative authorities of recognition, can be the starting point of a radical conversion, or
even of a breaking.Revue Européenne des Migrations Internationales, 1997 ( 13) 2 pp. 95-1 16 95
Jeunes d'origine maghrébine : entre
frustration et reconnaissance
Michèle LECLERC-OLIVE*
Des sanctions décisives, proférées par diverses instances (autorité parentale,
école, marché du travail, justice, etc.) orientent le cours d'une vie. D'une certaine
manière chacune de ces décisions renvoient à la personne une image d'elle-même, une
part de vérité la concernant. Lorsque s'accumulent des sanctions négatives, il peut
devenir difficile de s'approprier ces attributions identitaires et on peut être tenté de
disqualifier ces instances de socialisation au profit d'autres, susceptibles d'offrir une
reconnaissance plus valorisante. Ces moments de rupture, de basculement
s'accompagnent parfois d'une réélaboration des représentations de soi et du monde,
voire d'une véritable « conversion » et par là, ils peuvent contribuer à produire ou à
renforcer des frontières culturelles ou ethniques. Je me propose dans cet article de
réfléchir, à partir de données empiriques, à la façon dont il convient de décrire ces
expériences si on veut tout à la fois tenir compte de la manière dont elles sont vécues
par les acteurs et de la nécessité de penser également ces phénomènes en termes de
groupe et d'institutions.
Les analyses que je développe dans cet article s'appuient sur la situation de
jeunes d'origine maghrébine, mais elles veulent surtout proposer une réflexion
méthodologique dont le champ d'application se veut beaucoup plus large.
Une partie des matériaux empiriques exploités dans cet article est issue d'une
recherche collective menée dans le cadre de la grande enquête PIR-Villes-INSEE.
Outre une enquête par questionnaire portant sur 10 000 ménages représentatifs de la
France entière, des quartiers « sensibles » ont fait l'objet d'une double étude : la même
Chargée de recherche CNRS, CLERSE-IFRESI, 2 rue des Canonniers, 59 800 Lille. Je
remercie Sylvie Engrand et Marie-Antoinette Hily de leur réactions et conseils pour la
rédaction de cet article. Michèle LECLERC-OLIVE 96
enquête par questionnaire que pour l'échantillon national, réalisée par l'INSEE et une qualitative par entretiens, réalisée par des sociologues.1
DESAFFILIATION OU EXCLUSION ?
Le contexte socio-économique dans lequel se situent les exemples que l'on va
aborder peut être caractérisé — en première approximation — comme un vaste
désaffiliation.2 R. Castel à qui j'emprunte cette problématique, oppose la processus de
notion de désaffiliation à celle plus classique d'exclusion. D'une part, il s'agit par là
d'insister sur le processus plutôt que sur le résultat. D'autre part, surtout, de souligner
que ce processus affecte ou menace l'ensemble du système socio-économique.
A l'inverse, les théories de l'exclusion ont tendance à considérer que
l'ensemble de la population se partage en un groupe toujours plus restreint de
personnes bénéficiant d'un travail stable et de protections sociales, les « in » et un
groupe de personnes n'en bénéficiant pas, les « out ». Cette conception duale ignore
une vaste zone sociale de vulnérabilité où les gens, sans être complètement exclus, du
monde du travail, de la famille et des services sociaux sont en situation précaire. Une
enquête récente de l'INSEE menée pendant 22 mois auprès d'un échantillon
représentatif de ménages montre par exemple que 38 % d'entre eux ont été concernés,
soit par une, ou plusieurs, période de chômage, soit par un contrat à durée déterminée.
Ceci tend à accréditer l'hypothèse qu'un grand nombre de salariés sont concernés par
cette menace de désaffiliation économique.
Mais, à souligner la continuité qui unit l'ensemble des situations on se prive
du coup de la possibilité de penser les phénomènes de rupture, d'irréversibilité. De
plus, cette problématique reste largement silencieuse sur la vulnérabilité différentielle
des populations d'origine maghrébine menacées de précarisation.
Dans un ouvrage consacré aux différentes formes de revendication
communautaire à référence islamique, G. Kepel note, par exemple, que depuis le début
des années 1990 la crise identitaire et sociale d'une partie de la jeunesse issue de
l'immigration a rencontré le « communautarisme étanche » défendu par certains
militants islamistes. Ceux qu'il appelle les « nouveaux jeunes musulmans » décrivent
leur démarche de redécouverte de l'islam comme la seule voie possible pour échapper à
l'anomie, rompre avec les formes pathologiques de leur environnement social
(chômage, drogue,...) tout en refusant les modèles d'intégration qui leur sont proposés
(l'école principalement). Ces jeunes veulent « unir les musulmans autour d'un modèle
de vie, d'éducation (...) et si possible au sein d'un quartier musulman dans lequel
1 Duprez (D.), Leclerc-Olive (M.), Pinet (M.), Vivre ensemble. La diversité des quartiers
« sensibles » à l'épreuve de la vie quotidienne, Rapport CLERSÉ-IFRESI, 1996, 339 p. et
Vivre ensemble dans les quartiers « sensibles », Profils, INSEE, août 1996, n° 41.
2 Castel (R.), La métamorphose de la question sociale, Fayard, 1995.
REMI 1997 (13) 2 pp. 95-116 Jeunes d'origine maghrébine : entre frustration et reconnaissance 97
seront respectées les bonnes moeurs3 ». Certes, ces projets sont portés par une petite
minorité. Mais ils pointent précisément ce que risque de manquer une problématique de
la désaffiliation, d'une part référée à une conception individuelle de l'intégration et
d'autre part, trop attentive à souligner les éléments de continuité qui unissent les « in »
et les « out »4 — ces zones de « vulnérabilité » et d'entre-deux. A éclairer les processus
qui font transiter d'une zone de à une autre5, elle peut méconnaître les
phénomènes de rupture et de segmentation sociale qu'une approche en termes
identitaires, à l'inverse, radicalise.
F. Dubet et D. Lapeyronnie, sans recourir au concept de désaffiliation, mais en
se référant à la notion d'exclusion, partagent cependant avec R. Castel l'idée que
l'origine ethnique est en quelque sorte un simple « facteur aggravant ». Là où R. Castel
souligne la continuité des phénomènes d'éloignement des zones d'intégration puis de
vulnérabilité, ces deux auteurs insistent à l'inverse sur le « décrochage de certains
groupes situés en queue de peloton6 ». Mais tous s'accordent pour penser que l'origine
ethnique a pour effet de renforcer ou de précipiter ce processus pour les jeunes
d'origine maghrébine. « A la sortie du système scolaire, ils sont moins qualifiés et plus
vulnérables7 ». R. Castel écrit à propos de la notion d'intégration : « Je prends (...) le
terme d'intégration dans son sens général, qui inclut l'intégration des immigrés comme
un cas particulier. Un jeune beur, ou un jeune Noir, peut rencontrer des difficultés
supplémentaires à « s'intégrer » du fait du racisme, de l'attitude de certains employeurs
ou logeurs, et aussi de certaines caractéristiques de sa socialisation familiale. Mais ces
traits peuvent jouer comme des handicaps — à peu près comme ils ont pu jouer il y a
un siècle pour les jeunes bretons ou il y un demi-siècle pour les jeunes italiens — , ils
s'inscrivent dans une problématique commune aux jeunes d'origine populaire. Il n'y a
pas en France - en tout cas pas encore — d' underclass constituée sur une base ethnique
bien qu'il y ait un ensemble de caractéristiques socialement déqualifiantes, bas niveau
économique, absence de capital culturel et social, habitat stigmatisé, modes de vie
réprouvés, etc., auxquelles l'origine ethnique peut s'ajouter8 ».
On voit comment est pensée dans les deux cas l'origine ethnique : un facteur
aggravant, handicapant qui — si la situation se détériorait selon R. Castel, dès
aujourd'hui selon les deux autres auteurs — ne peut jouer que dans le sens d'un
décrochement par le bas d'une underclass.
Or, les observations réalisées dans nos quartiers, en particulier à Lille-Sud,
nous invitent sinon à renoncer à la notion d'handicap (notion d'emblée prise dans une
3 Kepel (G.), À l'Ouest d'Allah, Seuil, 1994, p. 290.
4 Castel (R.), op. cit., p. 21 : « On ne peut en effet autonomiser la situation de ces populations
placées aux marges, sauf à entériner la coupure que l'on dénonce en prétendant lutter contre
l'exclusion. »
5 Ibid. p. 14
6 Dubet (F.) et Lapeyronnie (D.), Les quartiers d'exil, Seuil, 1992, p. 37.
7 Ibid. p. 145.
8 Castel (R.), Métamorphoses de la question sociale.... op. cit. ; p. 424, note 1.
REMI 1997 (13) 2 pp. 95-116 Michèle LECLERC-OLIVE 98
visée objectivante) pour caractériser l'origine ethnique, au moins à l'associer à celle de
frustration (inscrite davantage dans une perspective de constitution conjointe d'une
subjectivité et d'une objectivation de l'expérience).
UNE FRUSTRATION LEGITIME
On le sait, les populations d'origine maghrébine ont plus de mal à trouver un
emploi stable que les française. Une analyse selon le niveau de
diplôme permet de préciser cette observation générale. Parmi les populations non
qualifiées, le taux de chômage (de l'ordre de 50 %) est le même quelle que soit
l'origine culturelle. Mais pour les personnes titulaires d'un baccalauréat ou d'un
diplôme supérieur, la différence entre les populations d'origine maghrébine et les
autres est loin d'être négligeable, au moins dans certains quartiers. Quelques chiffres
précisent ces observations. A Lille-Sud, par exemple, seulement 26 % des titulaires
d'un « Bac général ou plus » d'origine maghrébine9 ont accès à l'emploi, contre 51%
des personnes d'autre origine ; sur Lille-Sud nouveau10 ce premier taux tombe même à
19 %. L'écart est particulièrement net pour les jeunes. A Lille-Sud nouveau, 23 % des
moins de 35 ans d'origine maghrébine titulaires d'un baccalauréat (technique, général)
ou d'un diplôme supérieur ont un emploi. (18 % des hommes et 32 % des femmes)
contre 57 % des personnes d'origine française11.
Il est toujours possible de parler de facteur aggravant mais on peut aussi être
sensible à l'expérience spécifique vécue par ces diplômés d'origine maghrébine — des
jeunes principalement, et souvent de nationalité française — pour qui toute tentative de
rationalisation d'une telle situation conduit à une formulation en terme de dilemme : le
recours à l'école et au diplôme pour s'insérer dans la société française approfondit les
disparités selon l'origine, et l'absence de diplôme accentue la désaffiliation
économique. Les deux dimensions de l'intégration, économique et culturelle, semblent
9 Dans les quartiers de l'enquête situés dans la région du Nord-Pas-de-Calais, les populations
étrangères sont presque toutes originaires des pays du Maghreb. Nous avons défini une
variable « d'origine » dichotomique. La modalité « origine maghrébine » est attribuée aux
personnes possédant la nationalité d'un pays du Marghreb, y étant nées ou étant l'enfant d'un
homme qui possède une nationalité du Maghreb ou qui est lui-même né dans l'un de ces
pays. La modalité « toute autre origine » désigne donc, dans ces quartiers, essentiellement les
populations d'origine française.
10 Deux sous-quartiers se distinguent nettement à Lille-Sud : Lille-Sud ancien formé
principalement de petites maisons individuelles et Lille-Sud nouveau, composée
majoritairement d'immeubles de logements collectifs.
11 À Lille-Sud nouveau, sur les 10 hommes ayant entre 20 et 35 ans titulaires d'un diplôme
supérieur au bac et d'origine maghrébine, 3 ont un emploi, 5 sont au chômage, 2 poursuivent
leurs études. Chez leurs 10 homologues d'origine française, ces chiffres sont les suivants : 8
ont un emploi, et 2 sont étudiants, aucun ne se trouve au chômage. On ne peut évidemment
pas se réclamer ici d'une véritable statistique — les effectifs sont trop faibles — mais ces
données corroborent les propos recueillis dans les entretiens et les diverses observations que
nous avons pu faire, tant à Lille-Sud que dans d'autres parties de la conurbation lilloise.
REMI 1997 (13) 2 pp. 95-116 d'origine maghrébine : entre frustration et reconnaissance 99 Jeunes
donc s'exclure mutuellement. On pourrait prêter aux jeunes les propos suivants : « Ou
je me sens dans la même situation que les Français car je manque de diplôme pour
trouver un travail valorisant et je vis une exclusion partagée ou je joue le jeu de
l'intégration, par l'école notamment, et alors je vis une exclusion spécifique dont la
seule rationalité semble reposer sur une discrimination ethnique ». On voit clairement
que la première branche de l'alternative est la seule situation identifiée par Dubet et
Lapeyronnie, et Castel — « ils s'inscrivent dans une problématique commune aux
jeunes d'origine populaire » — alors que la seconde est largement méconnue par ces
auteurs.
Certes ce phénomène est peut-être propre aux quartiers de la région Nord,
mais tout laisse à penser que l'on retrouve des situations similaires dans d'autres
grandes agglomérations urbaines comme Lyon et Strasbourg, et probablement dans la
grande couronne parisienne. Il reste qu'il met en évidence que le concept d' underclass
ou celui de « facteur aggravant » ou d'handicap, ne peuvent suffire à rendre compte des
situations observées. Il paraît plus pertinent de mobiliser ici la notion de frustration,
telle qu'elle a été utilisée pour comprendre le discours islamique contemporain porté
par les jeunes diplômés des pays arabo-musulmans, ou tout au moins dans un sens
voisin. Citons Bruno Etienne qui, avant d'établir une typologie des associations
islamistes dans les pays de l'aire culturelle arabo-musulmane, trace quelques traits
généraux qui lui paraissent transversaux aux divers types d'association : « L'islamiste
est généralement un produit de la scolarisation massive, rejeton mâle d'une famille
nombreuse, plutôt traditionaliste, modeste et vertueuse. Sa réussite sociale est la pierre
d'achoppement de son drame ; frustré, car il ne trouve pas de travail avec son diplôme,
il chavire lorsqu'il aborde l'université mixte, « occidentalisée ». Aussi sera-t-il très vite
récupéré par les groupes, sécurisants, qui crient « Allah Akbar ». Il passera alors des
longues soirées où il n'arrivait pas à se saouler à la bière (mauvaise) à de longues
soirées de travail, de réflexion et de propagande, dans une ambiance « saine », sans
mixité12... »
II n'y a évidemment pas lieu de confondre les situations sur lesquelles porte
l'analyse de B. Etienne avec celle que connaissent les jeunes diplômés d'origine
maghrébine en France. Mais ces citations nous permettent de rappeler au passage que
les champs dans lesquels évoluent les personnes ne sont pas étanches, et que les
frustrations d'ordre économique peuvent aussi se traduire par un investissement
renouvelé culturel ou religieux. M. Weber écrit à propos du sentiment
religieux : « Le besoin de salut-délivrance, quand il est cultivé consciemment comme
contenu d'une religiosité, est partout et toujours apparu comme le résultat d'une
tentative de rationalisation pratique et systématique des réalités de la vie. [. . .] le besoin
de salut-délivrance est né de la revendication [...] que le cours du monde, pour autant
du moins qu'il concerne les intérêts des hommes, soit un processus doté, d'une manière
ou d'une autre, d'un sens. Cette est apparue naturellement, comme nous
l'avons vu, d'abord sous la forme du problème bien connu de la souffrance injuste, et
par conséquent comme postulat d'une juste compensation au partage inégal du bonheur
12 Etienne (B.), L'islamisme radical, Hachette, 1987, pp. 212-213.
REMI 1997 (13) 2 pp. 95-116 100 Michèle LECLERC-OLIVE
individuel en ce monde13 ». Néanmoins, si on accepte de considérer la culture non
comme un déterminant des comportements mais comme un ensemble de ressources, on
voit qu'il peut être fécond d'analyser nos situations locales en étant attentif aux
manières spécifiques dont les sanctions négatives touchent les populations d'origine
étrangère et, lorsque la chose est possible, les attitudes, les modes d'actions et les
pratiques que celles-ci mettent en œuvre.
Cette vulnérabilité spécifique des populations d'origine maghrébine a été
largement sous-estimée au début des années 90. Les analyses menées en effet à cette
époque sur la question de l'intégration, notamment par D. Schnapper14, affirmaient la
similitude d'un grand nombre de pratiques quotidiennes (consommation, culture,
travail, école) qui devait inévitablement conduire à une intégration des populations
d'origine étrangère, sur un modèle français largement éprouvé. Dans ce processus, les
femmes devaient jouer un rôle décisif. Portées par un désir naturel de quitter la
tradition pour la modernité et à cause de leur position centrale vis à vis des jeunes
générations, elles devaient à coup sûr introduire dans leur foyer les transformations
attendues par la société d'accueil.
Pour les Maghrébins diplômés de notre enquête, ces difficultés à trouver un
emploi sont autant de sanctions négatives — qui signifient un refus de reconnaissance
et qui sont dès lors difficilement réappropriables — dont la portée dépasse la seule
question des revenus et de leur identité personnelle. Les diplômés de la génération
précédente, en revanche, n'avaient pas rencontré de telles difficultés. Aujourd'hui
certains des jeunes maghrébins diplômés que nous avons rencontrés, se regroupent en
association pour s'entraider dans la recherche d'un emploi. Ce qui les pousse à agir
ainsi dépasse leurs motivations personnelles. D'après les entretiens qu'ils nous ont
accordés, ils le font aussi parce qu'ils entrevoient les effets en retour sur la génération
des petits frères devant qui il est de plus en plus difficile de plaider la cause de
l'intégration par l'école : les grands frères ont échoué. Ces sanctions négatives
compromettent la constitution du sens de l'expérience vécue, pour eux et pour leur
famille.
L'analyse de ces situations nouvelles, dont le trait principal nous paraît résider
dans ce dilemme que nous avons souligné plus haut, requiert une articulation des
problématiques de la frustration avec celles qui rendent compte des mobilisations
ethniques, et plus particulièrement de la production de « frontières ». D'autant que
l'enquête PIR- Villes - INSEE d'où nous avons extrait ces données montre que le
quartier de Lille-Sud présente également des traits spécifiques quant à la pratique
religieuse des jeunes.
13 Weber (M.), Sociologie des religions, Gallimard, 1996, pp. 451-452.
14 Schnapper (D.), La force de l'intégration, Gallimard 1991.
REMI 1997 (13) 2 pp. 95-116 Jeunes d'origine maghrébine : entre frustration et reconnaissance 101
DES JEUNES D'ORIGINE MAGHRÉBINE TRÈS
PRATIQUANTS
Certains auteurs soutiennent, à propos des populations d'origine maghrébine,
qu'il n'y a pas chez elles de besoin spirituel nouveau mais simplement une
visibilisation plus grande de pratiques autrefois circonscrites à la sphère privée. C'est
le cas par exemple de Jocelyne Cesari et de Bruno Etienne. Ce dernier reconnaît avoir
largement utilisé pour ses enquêtes de terrain la piste ouverte par Maxime Rodinson
qui écrivait en 1978 à propos de l'intégrisme : « S'il y a apparence de recrudescence de
l'intégrisme actuellement, c'est que nous sortons — provisoirement peut-être — d'une
époque et d'une situation où la confirmation d'attitudes, sommairement décrites ci-
dessus, s'était trouvée en partie occultée ».15 Bruno Etienne considère que « les masses
ne renaissent pas à l'islam ni au moralisme piétiste. C'est leur religiosité propre qui a
été occultée, depuis le début du XIXe siècle, occultée parce que, chercheurs européens,
nous fréquentions exclusivement les « élites » maghrébines séduites par le nationalisme
».16 Jocelyne Cesari reprend cette idée pour les populations maghrébines vivant en (...)
France. «Dans leur grande majorité, les promoteurs de cette visibilité de l'islam ne
sont pas devenus plus pratiquants mais ont modifié leur relation à l'environnement,
refusant de plus en plus de cantonner leur appartenance islamique à la sphère
privée ».17 Je serais plutôt, quant à moi, tentée de ne pas réduire les phénomènes
d'islamisation apparente à un simple gain de publicité.
Le questionnaire INSEE ne comportait qu'une question relative à la pratique
religieuse et l'enquêté répondait à celle-ci uniquement par oui ou par non. Il ne sera
donc pas possible de dégager de l'exploitation du questionnaire des renseignements
très détaillés. Néanmoins, quelques données me semblent dignes d'intérêt.
D'abord, une rapide comparaison entre différents quartiers de l'étude montre
qu'il n'est sans doute pas justifié de proposer un diagnostic global pour l'ensemble des
populations d'origine maghrébine en France.
Certes, à première vue, les quartiers de l'enquête ne présentent pas de
différences très marquées. Les quartiers choisis pour la comparaison ne s'écartent
guère de l'échantillon national : les populations d'origine maghrébine n'y sont pas plus
pratiquantes. I S
Notons que, classiquement, les femmes sont en général plus pratiquantes que
les hommes.
15 Cité par B. Etienne, op. cit. p. 177.
16 Etienne (B.), op. cit. p. 177.
17 Cesari (J.), Etre musulman en France, Karthala-IREMAM, 1994, p. 10
18 Les autres populations à l'inverse le sont moins. Mais ce dernier énoncé n'est en fait guère
exploitable : si dans les quatre sous-quartiers de la région Nord, l'appellation « toute autre
origine » qualifie en fait presque exclusivement des populations d'origine française, ce n'est
pas le cas ailleurs.
REMI 1997 (13) 2 pp. 95-116 Michèle LECLERC-OLIVE 102
Tableau : Taux de pratique religieuse selon l'origine en %
Lens Lié vin Argenteuil Les 4000 Marseille Echantillon Lille-Sud Lille-Sud
national ancien nouveau
Origine maghrébine
Hommes 39 36 44 39 37 36 45
61 55 42 49 50 39 Femmes 55
Illustration non autorisée à la diffusion Total 53 39 44 38 48 45 46
Toute autre origine
Hommes 5 11 12 32 9 14 9
Femmes 11 11 10 21 31 17 23
Total 11 17 32 13 19 10 8
Mode de lecture : à Lille-Sud ancien, 36 % des hommes sont pratiquants.
Source : Duprez (D.), Leclerc-Olive (M.), Pinet (M.), Vivre ensemble, La diversité des quartiers « sensibles »
à l'épreuve de la vie quotidienne, Rapport de recherche, IFRESI-CNRS, décembre 1996 (ce tableau a été
établi à partir de l'enquête INSEE).
Pour repérer ce qui différencie les quartiers de la région Nord, il faut affiner
l'analyse et, par un effet de zoom, examiner les taux de pratique religieuse selon les
classes d'âge.
En dehors de la région du Nord-Pas-de-Calais (et d' Argenteuil, mais dans une
moindre mesure), les différents sites présentent les mêmes caractéristiques : le taux de
pratique religieuse croît avec l'âge, quelle que soit l'origine. C'est là un phénomène
classique. Ce qui l'est moins, en revanche, ce sont les taux observés sur les sites du
Nord et à Argenteuil : les moins de 25 ans sont nettement plus pratiquants que la classe
d'âge immédiatement supérieure. A Lille : 48 % des jeunes adultes de moins de 25 ans
d'origine maghrébine (51 % à Lille-Sud Ancien19 contre seulement 19 % à Marseille et
28 % dans l'échantillon national) déclarent avoir une pratique religieuse régulière alors
qu'ils ne sont que 39 % au sein de la classe des 25-34 ans. Pour les plus de 35 ans, le
taux augmente comme sur les autres sites. A Lens-Liévin on note un phénomène
comparable : 52 % des moins de 25 ans se déclarent pratiquants. A Argenteuil, bien que
la proportion de jeunes ayant une pratique religieuse régulière soit plus faible que dans
le Nord, on observe également que les jeunes adultes d'origine maghrébine de moins
de 25 ans sont beaucoup plus pratiquants que leurs homologues de la classe d'âge des
25-34 ans : 40 % des premiers contre 20 % de aînés.
On note donc sur les sites du Nord un double phénomène. D'une part, les
jeunes se déclarent nettement plus pratiquants que leurs aînés, et d'autre part, ils sont
19 Dont une partie de la population d'origine maghrébine est originaire d'Algérie et arrivée en
France au lendemain de l'indépendance.
REMI 1997 (13) 2 pp. 95-116