L'aloi du denier romain de 177 à 211 après J.-C. étude descriptive - article ; n°4 ; vol.6, pg 73-140

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Revue numismatique - Année 1962 - Volume 6 - Numéro 4 - Pages 73-140
68 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1962
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Julien Guey
L'aloi du denier romain de 177 à 211 après J.-C. étude
descriptive
In: Revue numismatique, 6e série - Tome 4, année 1962 pp. 73-140.
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Guey Julien. L'aloi du denier romain de 177 à 211 après J.-C. étude descriptive. In: Revue numismatique, 6e série - Tome 4,
année 1962 pp. 73-140.
doi : 10.3406/numi.1962.1721
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/numi_0484-8942_1962_num_6_4_1721GUEY Julien
I/ALOI DU DENIER ROMAIN
DE 177 A 211 APRÈS J.-C.
(ÉTUDE DESCRIPTIVE »)
(PL VI.)
Au cours d'une enquête entreprise en 1951, souvent interrompue,
de nombreuses données de fait ont été acquises 2, qui seront pré
sentées ici le plus sobrement. Les déterminations données au cata
logue, les tableaux, les documents graphiques, voilà l'essentiel de
ce travail.
Quelques observations, toutes relatives à la métallographie mon
étaire, seront présentées d'abord, groupées sous deux chefs : I)
Valeur intrinsèque du denier. II) Questions techniques (notamment
valeur des déterminations par étincelage). Suivent III) 4 tableaux ;
IV) un catalogue (135 numéros) ; V) 2 dépliants 3.
1. Je pense revenir sur le sujet, dans un autre esprit, probablement dans la revue Annales
(Économies, sociétés, civilisations).
2. 99 déterminations chimiques, faites au Laboratoire de la Monnaie de Paris et au Laboratoire
Pourquéry à Lyon (essais faits non sur des rognures, mais sur 500 à 1 000 mg de matière pour
chaque flan). — 230 déterminations spectrographiqvies faites au Laboratoire du professeur
Ricard, à la Faculté catholique de Lyon : 154 en surface, 76 en profondeur (y compris un anto-
ninianus, Rev. Num., 1961, p. 52-62).
3. Voici l'ordre de mon enquête.
A. L'Empereur Septime-Sévère a fortement réduit la monnaie d'argent, Mommsen-Blacas,
Histoire de la monnaie romaine, III, 1873, p. 29. Mais quand, mais comment, mais pourquoi ?
D'où ma recherche, étendue à Commode, Pertinax, Julianus, Albinus et à la famille septi-
mienne. En décembre 1952, certaines précisions nouvelles parurent assez sûres pour être com
muniquées, J. Guey, La dévaluation du denier romain sous Septime-Sévère, dans Bull. Soc.
Ant. France, 1952-1953, p. 89-91 (inde A. Piganiol, Histoire de Rome, 4e éd., 1954, p. 581). A
ma connaissance, mon étude n'a été mise à profit que par Th. Pekary, dans Historia, 1959,
p. 456.
Dans ce premier temps, la recherche fut menée par voie chimique, par le moyen regrettable
(mais irremplaçable !) des analyses ou essais (Inv. 1-72). Elle tendit aussi dès le début à tirer
le meilleur parti de ces sacrifices. Sous-produit des essais, les déchets des flans (nous appelons 74 J. GUEY
Mlle Jeanne Condamin a fourni toutes les déterminations spec-
trographiques г. Elle doit être en outre tenue pour cosignataire de
la partie IL Nous remercions vivement toutes les personnes et les
institutions qui ont bien voulu nous prêter une aide souvent ines
timable, toujours précieuse 2.
flans les pièces elles-mêmes considérées dans leur réalité métallique) ne furent pas traités en
caput mortuum. Cette grenaille devint la graine d'une nouvelle recherche ! Un stock d'échant
illons de titre très exactement connu fut ainsi constitué peu à peu, pour servir, presque indé
finiment, à l'établissement des courbes d'étalonnage dont on pourrait avoir chaque fois besoin
(car il faut étalonner chaque fois... ; sur cette nécessité, voir Rev. Num., 1961, p. 70-71). Puissent
d'autres chercheurs utiliser à leur tour ce matériel, qui reste à leur disposition (chez Mlle Conda
min, à la Faculté catholique des Sciences, 25, rue du Plat, à Lyon).
B. Le titre du denier de Pescennius Niger, compétiteur oriental de Septimě (mai 193-septembre
194) était inconnu. Vu la valeur documentaire et la rareté de ce monnayage, la méthode spec-
trographique s'imposait ici. Encore des dommages étaient-ils à craindre. Avec la plus géné
reuse confiance, M. H. Seyrig voulut bien me prêter des exemplaires de sa collection (Cat.,
nos 53 et 56-58, en mars 1953 ; n° 54 en octobre 1959 ; le n° 55 appartient au Musée de Lyon).
Grâce à Mlle Condamin, depuis docteur es sciences et attachée de recherches au C. N. R. S.,
les étincelages purent être étendus à une trentaine d'autres pièces (Inv. 73-112), prêtées pour
une bonne part par les Musées de Lyon (Cat., n°» 8, 9, 15, 18, 22, 24, 27, 30, 31, 38, 39-42, 45,
46 et 55) et de Feurs (Cat., nos 92 et 97). Le nombre même des déterminations, tel résultat
aberrant (Cat., n° 126, décembre 1955) donnèrent assez vite à cette enquête un intérêt méthod
ologique. Un double exposé, historique et scientifique, fait à Genève en février 1956 devant
la Société d'histoire et d'archéologie permit à Mlle Condamin et à moi-même de faire le point.
Les résultats acquis en 1960 furent présentés à cette date au Cercle lyonnais de Numismatique,
J. Guey, dans Bull. Soc. franc, de Numism., 1960, p. 400, 413, 422, 455 et 457.
C. En mai 1961, l'exploration d'un antoninianus de Caracalla, J. Guey et J. Condamin,
dans Rev. Num., 1961, p. 51-62, vint poser de nouvelles questions. L'acquisition d'un nouveau
lot de pièces de Commode (Inv. 113-134) permit de mieux connaître l'aloi de ce monnayage.
Elle permit d'autre part d'éprouver la valeur des déterminations spectrographiques, ou plutôt
la validité des hypothèses sur lesquelles repose l'utilisation de cette méthode en numismatique
ancienne. C'était en effet la première fois que nous pouvions soumettre de façon systématique
le même matériel (et relativement abondant : 21 pièces !) aux essais d'une part, aux étincelages
de l'autre. Des constatations très encourageantes furent faites, J. Guey, dans Bull. Soc. franc,
de Numism., 1962, p. 137 et 180. Mais certaines règles de prudence parurent s'imposer.
C'est ainsi que déterminations spectrographiques et déterminations chimiques ont été infra
toujours présentées à part : les mêmes principes d'interprétation ne valent pas pour les deux
sortes. Comment totaliser ce qui n'est pas du même ordre, en vue par exemple du calcul de
moyennes communes ? Sauf pour Pescennius Niger, mes conclusions historiques se fondent
sur le résultat des seuls essais.
1. Sauf 3, qui sont de MUe Délaye, Cat., n»> 92, 97 et 123.
2. M'ont prêté des pièces : de sa collection, M. H. Seyrig ; de leur Musée, MM. Jullian.
Tricou (Musée des Beaux- Arts de Lyon) et Mme Lassalle-Guichard (Musée de Feurs),
Nous ont ouvert leurs laboratoires, M. Fauconnier, Mme Hours, M. Ricard. M'ont encou
ragé MM. Piganiol et Seston, Pflaum et Van Berchem, J. Jacob. MUe G. Fabre et M. Lafaurie
ont été des guides aussi bienveillants que savants. Nous avons été subventionnés par le
C. N. R. S. et par la Fondation Marc Bloch. La Monnaie de Paris a fait gratuitement de nomb
reuses analyses. — Mais comment dirais-je ce que je dois à M. Carcopino ?
En les redessinant, M. Cl.-R. Mazier a rendu présentables mes 7 figures et mes 2 plans
(dépliants). du denier romain de 177 a 211 ар. j.-c. 75 l'aloi
I. — VALEUR INTRINSÈQUE DU DENIER
A. État précédent de la question.
Un point fixe : Z'antoninianus de 215 après J.-C.
Dans deux mémoires remarquables sur La trouvaille de Nan-
terre x et sur Le jeu des mutations de V argent au ше siècle après J.-C. 2,
P. Le Gentilhomme n'a pas laissé seulement un exemple : il a pro
curé à la recherche une donnée fondamentale, en établissant sur
la base la plus solide la valeur de Yantoninianus de 215. Ce titre
— d'approximativement 480 %0 — est confirmé par toute l'histoire
ultérieure de l'aloi de cette dénomination : les essais, pour cette
période de 215 à 275, n'ont pas fait défaut. P. Le Gentilhomme a eu
le mérite de les multiplier. Aussi a-t-on commencé d'y voir clair.
Pour la période précédente (177-211), notre documentation res
tait des plus pauvre. J'ai voulu l'enrichir. Ce qui fut pour P. Le
Gentilhomme un point de départ est mon point d'arrivée. La pré
sente étude se raccorde aux siennes. Je ne dirai jamais assez tout
ce qu'elle leur doit.
Peu de déterminations, et la plupart assez douteuses !
Faute de documents suffisants, la recherche était donc assez sous-
alimentée. Beaucoup d'idées générales, certes. Peu de faits, on le
savait — et la plupart suspects, je m'en avise ; une information
plus réduite encore qu'on ne craignait. Au vrai, les travaux de syn
thèse vivaient depuis tantôt cent ans sur un tout petit nombre
d'analyses (chimiques !)...
Ces essais étaient presque tous fort anciens : 1834, ceux de
J. Y. Akerman; 1842, ceux de Ferd. Hoefer; 1857, ceux d'A. von
Rauch ; 1873, ceux d'E. von Bibra 3. Quelques autres étaient ré-
1. P. Le Gentilhomme, La trouvaille de Nanterre, dans Rev. Num., 1946, p. 15-114.
2. P. Le Le jeu des mutations de l'argent au IIIe siècle, étude de l'altération
de la monnaie romaine de 215 à 275, dans Métaux et civilisations, I, 1946, p. 113-127 (cette
revue n'est malheureusement pas très répandue) : seules les moyennes ont été publiées (on les
trouvera aussi dans Rev. Num., art. laud., p. 83) ; le détail encore inédit de ces déterminations
est donné dans le présent volume de la Revue.
3. J. Y. Akerman, A descriptive catalogue of rare and unedited Roman coins..., I, 1834,
p. xiv. — Ferd. Hoefer, Histoire de la chimie depuis les temps les plus reculés, I, 1842, p. 115 ;
inde J. et L. Sabatier, Production de l'or, de l'argent et du cuivre chez les Anciens, Saint- J. GUEY 76
cents 4 C'est dans YHistoire de la Monnaie romaine de Mommsen
(1873) 2 et dans un article classique de J. Hammer (1908) 3 que se
trouvait rassemblé l'essentiel de cette documentation. L. C. West
(1941) résumait notre savoir en totaux et moyennes (voir en note) 4.
Sture Bolin (1958) le présentait sous la forme d'une enumeration
(voir en note) 5.
Du point de vue où nous nous plaçons, comptent surtout les
titres de flans exactement datés : non plus seulement par règne,
mais si possible par année8. Ces déterminations sont nécessaires
pour sortir de généralités massives concernant « la politique monét
aire » de Septime-Sévère (tel fut le principe de toute mon enquête)
ou de Commode. On peut tenter aujourd'hui de tracer année par
année la courbe de la politique monétaire d'un Empereur au cours
de son règne ; et même, au moment décisif, atelier par atelier : c'est
le cas pour Septime-Sévère. Quant à Commode, on peut constater,
année par année, les résultats de son défaut de politique monétaire.
Seule l'adoption d'une unité plus fine de mesure permet à la
recherche de déboucher.
Mommsen seul, et pour le seul règne de Septime-Sévère, donne
des déterminations datées 7. Ordonnons-les dans un ordre chrono
logique approximatif (cf. tableau n° 1, p. 102-104) :
Pétersbourg, 1850, p. 74 (Les Sabatier et J. Hammer après eux estropient le nom de F. Hoefer).
— A. von Rauch, Ueber die romischen Silbermiinzen und den inneren Werth derselben, dans
Mittheilungen der num. Gesellschaft in Berlin, III. Heft, Berlin, 1857. — E. von Bibiia, Ueber
alte Eisen- und Silberfunde, arch.-chemische Skizze, Nuremberg-Leipzig, 1873, p. 37.
1. BMC, Roman Empire, IV, p. xvi (Commode, 800 et 750 %0) ; St. Bolin, State and cur
rency in the Empire to 300 A. D., 1958, p. 211 (Septime-Sévère, 474 %0).
2. Mommsen-Blacas, Histoire de la monnaie romaine, III, 1873, p. 29-30.
3. J. Hammer, Der Feingehalt der griechischen und romischen Miinzen, dans Zeitschrift fiir
Numismatik, XXVI, 1908, p. 99-102 (quelques inadvertances). — Ayant échappé à J. Hammer,
4 déterminations faites par le célèbre chimiste Klaproth (Sévère-Alexandre, Gordien, Valérien,
Gallien) risquent de tomber dans l'oubli, [M. H.] Klaproth, dans Annales de Chimie, LXXXI,
1812, p. 82-97 ; cf. J. Guey, Bull. Soc. franc, de Numism., 1962, p. 187.
4. L. C. West, Gold and Silver standards in the Roman Empire (dans NNM, n° 96), 1941,
p. 24. Seul le nombre total (et non le détail) des déterminations est donné : Commode, 10 ;
Pertinax, 2, Julianus, 1 ; Septimě, 13 ; moyennes : Commode, 711 ; Pertinax, 760 ; (Julianus,
810) ; Septimě, 573 %0.
5. St. Bolin. State and Currency, p. 211, table 17 : 800, 750, 5 x 720, 4 x 710,
671 ; moyenne, 722 %0 ; Pertinax, 900, 620 ; moyenne, 760 %0 ; Julianus, 810 %o ; Septimě,
2 X 755 ; 731, 569 [ou plutôt 571], 568, 3 x 557, 549, 487, 474, 431 ; moyenne, 583 %o. Pour
la valeur 569, sic Mommsen, Bolin, locc. laudd. ; at Akerman, loc. laud. : poids brut,
53 grains ; poids de fin, 30, 25/100 [= 570,7].
6. Nos trois auteurs les plus détaillés, Mommsen, Hammer et Bolin, n'ont pas disposé les
déterminations dans l'ordre chronologique. D'où notre tableau n° 1.
7. Un certain nombre étaient, à son insu, douteuses et sans doute fausses. Mommsen ne
cherche pas à dater Akerman, « Annona » (tableau n° 1, 20), ni Rauch, n° 78 (ibid., 23) et
80 (ibid. 17). l'aloi du denier romain de 177 a 211 ар. j.-c. 77
Année 193 : *755 %0 (Tableau n° 1, 16); années 194-197 et 194-
201 : *731 et *557 %0 (Ibid., 18 et 19) ; année 198 : *755 et *557 %0
(Ibid., 21 et 22) ; année 210 : *487 %0 (Ibid., 26).
De ces données fragmentaires le grand historien a fort justement
déduit la réalité d'une réduction du denier sous Septimě. Cette
thèse s'est imposée depuis 1873, bien qu'elle ait été de nos jours
quelque peu obscurcie \ Sur la date et l'ampleur de cette dévalua
tion Mommsen était très prudent. Il proposait un terminus ante
quem approximatif (198) [à reculer 2]. Il constatait que « vers [cette
date], l'argent n'était plus qu'un mauvais billon, dans lequel le
cuivre entrait au moins pour la moitié du poids brut » 3. L'impor
tance de la réduction a été appréciée assez diversement. Lisons par
exemple J. Hammer (1908) : « In der Mehrzahl der Analysen steigt die
Legierung [unter Septimius Severus] bis auf 45 bis 55 %, und damit
wird das Silbergeld zur vollkommenen Scheidemiinze herabge-
druckt 4»; Fr. Oertel (1939) : « Under Commodus, the alloy of the
denarius reached 30 per cent ; and more under Septimius Severus
about 50 per cent... »5 ; P. Le Gentilhomme (1946) : « [Le titre du
denier tombe] à environ 700 millièmes sous Commode et enfin à
550 et même parfois à près de 400 millièmes sous Septime-Sé-
vère » e ; D. Magie (1950) : « [Septimius] lowered the silver countent
of the imperial denarius from 71 per cent, as it has been under
Commodus, to about 57 per cent » 7 ; Tenney Frank (1959) : « Un
der Commodus the denarius fall as low as 67 % of pure silver and
the denarii of Septimius Severus usually test out as low as 56-
43 % » 8. Oui certes ; mais quand sous Commode, quand sous Sep-
time-Sévère ?
On le voit, ces évaluations sont dans le détail assez différentes.
Elles reposent néanmoins sur la même documentation, d'ailleurs
1. Voir infra, p. 81.
2.p. 91, n. 1.
3 Mommsen-Blacas, Histoire de la monnaie romaine, III, p . 29
4. J. Hammer, dans Zeitschrift fur Numismatik, XXVI, 1908, p. 100. Inde G. Mickwitz,
Geld und Wirtschaft im romischen Reich des IV. Jahrhunderts n. Chr. (1932), p. 34 :
« Das Gewicht ist (unter Septimius Severus) unverándert, absr der Feingehalt ist auf 50 %
gesunken. »
5. Fr. O[ertel], dans САН, XII, 1939, p. 725.
6. P. Le Gentilhomme, dans Rev. Num , 1946, p . 21-22.
7. D. Magie, Roman rule in Asia Minor, 1950, p. 682 (I) et p. 1534 (II).
8. T. Frank, An economic Survey of Ancient Rome, V, 1959, p. 92. Voir aussi, notamment,
G. G. Haynes, The decline and fall of the monetary System of Augustus, dans Num. Chron.,
1, 1941, p. 17-47, de quo infra, p. 80, n. 2 ; A. H. M. Jones, Inflation under the Roman Empire,
dans The Economic History Review, V (2e série), 1952-1953, p. 293-318 : le denier tombe à 75 %
sous Commode, à 50 % sous Septimě. 78 J. GUEY
incomplète 4 Certains auteurs ont été attentifs surtout aux
moyennes, d'autres aux titres extrêmes. Personne ne paraît avoir
critiqué les données mêmes qui sont à la base de ces appréciations :
on le peut aujourd'hui, donc on le doit 2.
Sont données ci-après, pour la première fois sous forme d'un ré
pertoire chronologique (complet ?), 38 déterminations relatives à
l'aloi du denier entre 177 et 217 après J.-C. (Tableau n° 1) : 28 sont
à mon avis suspectes (d'une certaine façon), et ont été à ce titre no
tées d'un astérisque. Que faire de ces dernières ? les récuser toutes
serait assurément excessif ; retenir telle ou telle, arbitraire. Il reste
que beaucoup d'entre elles encombrent plutôt qu'elles n'ins
truisent 3. Par malchance ces renseignements de moindre valeur
1. Il y a quelques omissions (voir supra, p. 76, n. 7) : les 3 monnaies de Caracalla (de 198-
211) (tableau n» 1, 24-25), de Julia Domna (de 196?-211) (ibid., 37) n'ont été relevées parmi
les pièces septimiennes ni par Mommsen, ni par St. Bolin.
2. La chose est à vrai dire possible depuis 1946 et la publication du trésor de Nanterre par
P. Le Gentilhomme, dans Rev. Num., 1946, p. 15-114, les 2 dépliants. — Je n'entends certes
critiquer les déterminations publiées par A. von Rauch qu'à l'aide d'autres essais, plus nomb
reux, qui en montrent aujourd'hui — et aujourd'hui seulement — certaines anomalies. Compar
ons par exemple les titres des pièces d'argent de Gordien III et de Philippe dans A. von
Rauch, Ueber die rómischen Silbermunzen, et dans P. Le Gentilhomme, art. laud. : les ana
lyses faites pour le compte d'A. von Rauch sous la responsabilité de Neubauer, administrateur
de la Monnaie de Rerlin, et celles que publie P. Le Gentilhomme n'ont pas du tout le même
faciès.
Gordien III. 1° P. Le Gentilhomme : le détail des déterminations est donné infra, p. 95,
n. 3. Médiane, 419 ; moyenne, 406,4 %0 ; 45 déterminations ; 39 titres différents (2 x 445 ;
2 X 442 ; 3 X 437 ; 2 X 433 ; 2 X 412).
2° A. von Rauch : 5 X 490 ; 2 X 440 ; 5 X 361. Médiane, 440 ; moyenne, 427,2. 12 déter
minations ; 3 titres différents ! Noter en outre les 2 concentrations excentriques, de 10 résul
tats sur 12 sur les valeurs les plus éloignées du titre moyen.
Les Philippe. 1° P. Le Gentilhomme : le détail des déterminations est donné infra, p. 95,
n. 3. Médiane, 404 ; moyenne, 393,3 %0. 44 déterminations ; 31 titres différents (2 x 422 ;
3 x 420 ; 2 X 410 ; 2 X 409 ; 2 x 406 ; 4 x 404 ; 2 X 398 ; 3 x 392 ; 2 X 374).
2° A. von Rauch : 3 X 500 ; 450 ; 440 ; 430 ; 350 ; 320 (omettons une malfaçon au litre de
56 %o). Médiane, 445 ; moyenne, 436,2. 8 déterminations, 6 titres différents (tous les nombres
sont des multiples de 10, et 2 d'entre eux des multiples de 50 !). Noter en outre la concentra
tion excentrique de 3 résultats sur 8 sur une valeur assez éloignée du titre moyen.
Mes propres recherches montrent une structure des diagrammes de fréquence (fig. 2 ; tableau
n° 2) tout à fait analogue à ce qu'on pourrait construire avec les résultats publiés par P. Le Gen
tilhomme, voir infra, p. 95, n. 3. Insistons d'autre part sur la dispersion des titres. Pour !a
période 177-211, j'ai pu constater les faits suivants : 99 essais ; 82 titres différents : 11 titres
se sont rencontrés 2 fois : 717 (Cat., nos 26 et 29) ; 709 (Cat., n°e 51 et 52) ; 702 (Cat., nos 25 et 43) :
concentration assez voisine du titre moyen de Commode ; 491 (Cat., nos 78 et 93) ; 482 (Cat.,
nos 89 ei 122) ; 481 (Cat., n»' 62 et 105) ; 478 (Cat., n0» 109 et 124) ; 475 (Cat., n°» 65 et 76) ;
470 (Cat., no» 67 et 79) ; 465 (Cat., n°« 80 et 103) ; 437 (Cat., n« 119 et 132) : concentration
autour du titre moyen du mauvais denier de Septimě. En outre 3 titres se sont rencontrés 3 fois,
qui coïncident presque avec cette moyenne : 480 (Cat., nos 77, 86 et 112) ; 474 (Cat., nos 66,
94 et 101) ; 468 (Cat., nos 82, 90 et 114). — Une concentration exceptionnelle dans les exemp
laires examinés d'« Emèse », infra, p. 88.
3. Pour Caracalla, A. von Rauch donne 7 déterminations ; 3 titres différents ; le titre 623
s'est trouvé 5 fois, concentration qui représente plus de 70 % du total ! La moyenne des résul- l'aloi du denier romain de 177 a 211 ар. j.-c. 79
sont relatifs aux pièces le mieux datées : toutes celles qu'a décrites
avec soin A. von Rauch.
Or la question présente un intérêt plus général. Cet auteur est
encore après presque cent ans notre source la plus abondante sur
l'aloi du denier romain aux Ier et ne siècles. La plupart des déter
minations connues sont celles qu'il a données x. Il me paraît certain
que, sous leur apparente précision, elles n'ont souvent qu'une exac
titude très problématique 2. Elles sont de toute manière inutilisables
au point de vue statistique. Mieux valait sans doute renoncer à s'en
servir.
tats publiés par A. von Rauch, 596 %o, est très supérieure au titre moyen véritable, qui est de
l'ordre de 475 %0.
Mais il y a plus : pour Commode, nous trouvons chez A. von Rauch 9 essais, 2 titres diffé
rents, vraisemblables en soi (mais la concentration ne l'est guère). Voici ces titres dans l'ordre
où ils sont donnés, avec une étrange alternance : 710, 710, 720, 720. 710, 720, 710, 720 et 720 %o.
Ces résultats sont absolument contraires à tout ce que nous commençons à savoir (mais à
savoir de science certaine) sur la structure statistique des dispersions et des concentrations.
Or cette erreur manifeste sur la fréquence interdit de tirer, d'une façon générale, toute moyenne
des déterminations fournies par Rauch, ou de construire tout diagramme sur ces renseigne
ments. Cette erreur sur les quantités jette aussi un discrédit certain sur les déterminations
elles-mêmes.
Dirons-nous que les valeurs 720 et 710 sont des approximations, arrondies au centième?
Ce pourrait être le cas. Néanmoins on relève chez Rauch beaucoup de déterminations dont le
chiffre des unités n'est pas un zéro (et si nous suspectons ce chiffre, pourquoi pas le précédent ?) ;
mais voici une hypothèse qui, sans exclure la première, paraît mieux répondre aux apparences :
les titres 720 et 710 seraient tous deux exacts. Constatés pour 2 deniers de Commode, ils
auraient été supposés (et affirmés) valables pour 7 autres pièces, arbitrairement réparties,
pièces qu'on se serait dispensé d'essayer... Un coup d'œil jeté sur la liste de Rauch (note
suivante) montrera que cette suggestion n'est pas sans quelque apparence. Je n'oserais toutef
ois la dire vraisemblable, loin de là !
1. Mieux que le répertoire plus dispersé de J. Hammer, une enumeration complète et suivie
des déterminations en millièmes données par A. von Rauch, pour ces deux siècles, montrera
ce qu'elles ont souvent de déconcertant et même de redhibitoire, notamment pour Domitien
et pour Marc-Aurèle.
Auguste : 991 ; 3 X 990. — Tibère : 3 X 990 ! — Néron : 2 X 943. — Galba : 3 X 921. —
Vespasien : 886, 878. — Domitien : 5 x 914 ! — Trajan : 884, 862, 852, 838. — Hadrien : 3 x
867 ; 2 x 824. — Antonin : 813, 800, 783, 748. — Faustine l'Ancienne : 853, 813, 796. — Marc-
Aurèle : 9 X 745 ! — Faustine la Jeune : 2 X 721 ; 705.
2. Il est deux faits néanmoins que notre critique ne doit pas faire perdre de vue :
1° Sur le plan de la longue durée, les titres publiés par Rauch permettent de jalonner (en
gros) une courbe de l'aloi de la monnaie romaine d'Auguste à Caracalla, et, de façon semble-t-il
plus incertaine, au-delà : cette courbe paraît en gros exacte, du moins pour les deux premiers
siècles.
2° Quant à la mutation de Septimě, Mommsen a raisonné uniquement sur la documentation
qu'il trouvait chez Rauch : son inference est exacte. Reste seulement à la préciser.
Il se pourrait toutefois que Rauch eût rendu désormais tous les services qu'on pouvait attendre
de lui. Dès qu'on est forcé par un sujet plus étroit de raisonner plus serré et de mesurer plus fin
— ce qui sera dorénavant le cas de la plupart des chercheurs — l'incertitude et l'imprécision
de cette documentation deviennent très graves. Comme elle n'a d'autre part aucune valeur
statistique, ces trois raisons expliquent mon refus très délibéré de trop puiser dans la falla
cieuse abondance de ce trésar. ' J. GUEY 80
« Rari nan tes... »
Donnons ici la liste, fort courte, des seuls résultats sûrs dans la
mesure où ils se rapportent au sujet (Tableau n° 1, analyses 8, 9,
12, 20, 27-30, 36, 37) :
Commode (pièces non datées) : 800 et 750 %0 (BMC) ; 671 %0
(Hoefer) ; Septime-Sévère (pièces non datées) : 567,6 ; 549,2 (Bibra) ;
474 %0 (Bolin) ; Albinus Augustus : 711 %0 (Akerman) ; Septimě
(années 195-207) : 571 %0 (Akerman) ; Caracalla (années 210-217) :
455 %0 (Akerman) ; Julia Domna (années 196? -211) : 564 %0 (Aker
man).
Telle de ces déterminations peut bien avoir une importance con
sidérable ; par exemple le titre de la pièce ď Albinus [Augustus,
nous l'avons constaté], passée bien à tort inaperçue 1. Au total le
petit nombre de ces données sûres rendrait assez arbitraire tout
calcul de moyenne, assez illusoire toute histoire de l'aloi. Un plus
ample recours aux essais chimiques s'imposait 2. En voici les ré
sultats.
B. État présent de la question.
Bon et mauvais denier : Septime-Sévère.
Ce qui s'est précisé, c'est d'abord la distinction on ne peut plus
nette entre deux deniers différents. Ramassons notre documentat
ion sous la forme d'un diagramme de fréquence (fig. 2 ; cf. fig. 4
et tableau n° 2) : voici deux pyramides 3. Dilatons-la verticalement
selon les titres, horizontalement selon les dates (dépliant n° 1 ;
cf. 2) : voici deux étages.
Il y a la pyramide et l'étage du denier ancien, que l'on appellera
un peu conventionnellement «le bon denier» : il l'est du moins par
comparaison. Il y a la pyramide et l'étage du denier récent, qui, lui,
mérite pleinement le nom de « mauvais denier », n'étant plus qu'une
pièce de billon. Entre les bases des deux pyramides, peu d'interfé
rences : un creux profond où gît et s'étire un éphémère denier
transitoire (fig. 2, en bas, en noir). Entre les deux étages, non pas
1. Voir infra, p. 86, n. 5.
2. La courbe du titre de la monnaie d'argent d'Auguste à Dioclétien publiée par G. C. Haynes,
dans Num. Chron., I, 1941, p. 47, a le défaut d'être à l'échelle arithmétique (et non logarith
mique). Il apparaît aujourd'hui qu'elle est fort inexacte pour la période qui a fait l'objet de
ma recherche : titres, en 180 ap. J.-C, 775 %0 environ ; en 210, 585 environ ; entre ces deux
valeurs, pente continue descendante, sans chute ni palier !
3. Sur ces deux pyramides, voir infra, p. 95, n. 4. l'aloi du denier romain de 177 a 211 ар. j.-c. 81
un plan incliné, non pas même un escalier : une échelle abrupte. En
quelques mois, au cours des années 194-195, le denier romain s'est
vu alléger de quelque 70 grammes de fin, un petit tiers de son poids
d'argent (fig. 3). Il a perdu le double du métal précieux perdu au
cours du règne entier de Commode ; à peu près autant qu'il avait
abandonné de sa valeur intrinsèque depuis la réforme de 64 après
J.-C, en 130 années ! A cette énergie dans la résolution, on aime à
reconnaître la volonté, la main puissante de l'Africain 1 ! Le bon
denier, c'est la dégénérescence assez inerte du denier néronien. Le
mauvais denier devrait être appelé septimien, si c'était faire hon
neur à celui qui eut la décisive audace d'altérer à ce point l'unité
d'argent — semble-t-il impunément 2. Fortuna iuvat...
C'est dire que je ne souscrirai pas volontiers à cette formule de
F. M. Heichelheim, par laquelle est résumée sous une forme un peu
absolue, une thèse célèbre : « Die von uns statuierte Denarinflation
unter Commodus » 3. Autre part, l'auteur est moins catégorique. Il
donne pour date « approximative » de cette inflation « l'époque de
Commode et de Septime-Sévère » 4. Ces deux expressions ont en
commun ceci de contestable, qu'elles ne rendent pas justice, si on
peut dire, à l'initiative du père du mauvais denier. Mais la première
a le mérite de formuler sans nuance, et de façon d'autant plus frap
pante, un fait exact qu'il restait à mesurer et à préciser par des
analyses chimiques.
Mais qu'il me soit permis de schématiser sous forme de simple
plan l'évolution de l'aloi, telle que je la proposerais.
1. L'ampleur de cette réduction dépasse naturellement de beaucoup celle de l'écart tech
nique (voir infra, p. 94, I), et aussi ce qui pourrait résulter, comme sous Commode, de l'incurie
gouvernementale et de la consomption d'un denier « fondant ».
2. Omettons à dessein tout ce qui touche au comportement économique du bon et du mauv
ais denier, à leur circulation simultanée dans l'Empire, à leur crédit comparé, à leur pouvoir
d'achat , en principe et en fait aussi les mêmes, du moins au début (L. С West, Gold and silver
coin standards, tableau AP, p. 192). — Dire bon et mauvais denier, c'est se placer au point de
vue de l'État émetteur. Pour le public, il s'agissait naturellement d'abord d'une seule et même
dénomination. La mutation n'était avantageuse que si le mauvais denier profitait du crédit fait
à l'ancien.
3. Wirtschaftsgeschichte des Altertums, 1938, p. 1129 (II).
4. F. M. Heichelheim, chez T. Frank, An economic survey o/ ancient Rome, IV, 1938,
p. 219.
Revue Numismatique, 1962.