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L'archivistique sous l'Ancien Régime, le Trésor, l'Arsenal, et l'Histoire - article ; n°4 ; vol.12, pg 447-472

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Histoire, économie et société - Année 1993 - Volume 12 - Numéro 4 - Pages 447-472
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1993
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Langue Français
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Paul Delsalle
L'archivistique sous l'Ancien Régime, le Trésor, l'Arsenal, et
l'Histoire
In: Histoire, économie et société. 1993, 12e année, n°4. pp. 447-472.
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Delsalle Paul. L'archivistique sous l'Ancien Régime, le Trésor, l'Arsenal, et l'Histoire. In: Histoire, économie et société. 1993, 12e
année, n°4. pp. 447-472.
doi : 10.3406/hes.1993.1685
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1993_num_12_4_1685L'ARCHIVISTIQUE SOUS L'ANCIEN RÉGIME,
LE TRÉSOR, L'ARSENAL, ET L'HISTOIRE
par Paul DELSALLE
Résumé
Nous donnons ici une synthèse des premiers résultats d'une vaste enquête sur l'histoire de
l'archivistique aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles^. L'étude des moyens matériels de conservation
démontre d'abord l'intérêt que les hommes de l'Ancien Régime portent aux archives. Les documents
constituent avant tout un trésor et un arsenal : on s'y intéresse quotidiennement pour défendre des
intérêts économiques ou des privilèges liés à un état social. Nous analysons successivement la
politique archivistique mise en œuvre par les villes et les communautés villageoises, les institutions
religieuses et hospitalières, et la situation des archives chez les particuliers. Nous montrons que
l'archivistique est déjà une véritable science, que la protection des archives est un souci constant, et
que la communication des archives au public existe, grâce au développement de la science historique,
bien avant la Révolution. L'histoire de l'archivistique qui jusqu'alors n'intéresse que les archivistes,
mérite d'être un nouveau champ de recherche pour les historiens.
Abstract
This paper summarizes the first findings of a vast survey covering the history of archival science
in the 16 th, 17 th and 18 th centuries. The study of the pratical preservation measures taken gives
ample proof of the emphasis laid on archives by the men and women of the Ancien Régime. The
documents they preserved were not just symbols of wealth, they also served as stratefie weapons,
since they were daily referred to when it came to defending the economic interests or privileges linked
to a particular social status. This study analyses the archival policies set up by towns, boroughs,
religious and charitable institutions, as well as the situation of privately held archival material. It
intends to show that archival activities had already a scientific status and that public access to archival
material existed well before the French Revolution, thanks to the development of historical science.
The history of archival science, which until now had only been of interest to archivists therefore
deserves to be treated by historians as a new stimulating research field2.
L'histoire de l'archivistique à l'époque modeme mérite d'être entreprise. Pour
l'instant, on a très peu travaillé sur ce problème bien qu'il présente un immense intérêt
en histoire. L'archivistique constitue en effet un reflet des préoccupations écono
miques et sociales des hommes de l'Ancien Régime. Le terme ďarchivistique peut être
employé sans scrupule pour la période moderne puisque cette science existe dès
l'époque médiévale3 et se développe considérablement sous l'Ancien Régime, en lia
ison avec la diffusion de l'écrit et l'essor de la recherche historique. Le rôle de Dom
Mabillon (1632-1701) est important, dont la démarche critique a souvent été souligné. 448 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
Ce Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur a fondé véritablement la diplomat
ique, la critique des documents4.
En amont, tout repose sur l'archivistique, qui peut être définie comme la science
de la conservation, du classement et de la mise en valeur des documents. En aval,
l'érudition historique devient une discipline intellectuelle, reposant sur la fréquentation
des bibliothèques, l'heuristique (c'est-à-dire la collecte des documents) et l'exposé des
résultats des travaux de recherche historique au sein des académies. Rappelons sim
plement ici l'action des Jésuites Bollandistes, des Oratoriens, des Bénédictins de la
Congrégation de Saint-Maur, tels que Louis Antoine Muratori (1672-1750) ou Fran
çois Maffei (1675-1755)5, la fondation de l'Académie des Inscriptions et des Belles-
Lettres en 1663, et le culte des antiquités, des documents anciens. Cette évolution in
tellectuelle influence sensiblement les pratiques de l'archivistique.
Aux XVIe et XVIIe siècles, les archives sont souvent appelées «titres», ce qui
donne une connotation juridique ; en effet, lorsque le mot titre apparaît au milieu du
Xlle siècle, il a le sens ď acte juridique. Ces titres sont presque uniquement des do
cuments écrits sur des supports en parchemin (peaux de vaches, de moutons,
d'agneaux...) et surtout en papier (fabriqué à partir de chiffons de lin ou de chanvre,
dont la production véritablement industrielle se développe à partir du XVIe siècle). Les
supports sont peu variés : registres, liasses ou pièces isolées, pliées ou enroulées.
L'immense majorité des actes est manuscrite, le reste étant imprimé (affiches,
édits...).
L'étude des conditions matérielles de conservation des archives montre bien que
les institutions et les particuliers voient d'abord dans les les preuves de leurs
droits et le moyen de défendre leurs privilèges. Elles sont bien «l'arsenal de
l'autorité»6. La définition donnée par Y Encyclopédie en 1751 ne laisse planer aucun
doute :
Archives : se dit d'anciens titres ou Chartres (sic) qui contiennent les droits, pré
tentions, privilèges et prérogatives d'une maison, d'une ville, d'un royaume7.
Le trésor des privilèges, l'arsenal de l'autorité
Depuis la défaite de Fréteval, en 1 194, près de Vendôme, au cours de laquelle le
roi Philippe Auguste avait perdu ses archives, on observe le souci de bien protéger les
documents, de les mettre en sûreté, comme un trésor dans un bâtiment solidement
gardé. L'Etat royal, les institutions provinciales, et surtout les villes, dont les privi
lèges sont sans cesse remis en cause, multiplient les efforts. Les échevins de Stras
bourg, en 1399, décident de «construire un local voûté, à l'abri du feu pour y déposer
cette correspondance et ces registres»8.
Le droit de garder ses propres archives fait d'ailleurs partie des privilèges concé
dés par le souverain à la ville de Lyon en 1320. Sous l'Ancien Régime, toutes les
villes ont un bâtiment sinon un simple local pour conserver leurs archives, leur trésor. L'ARCHIVISTIQUE SOUS L'ANCIEN REGIME 449
A Lille, en Flandre, les documents sont conservés à la halle échevinale, dans la «salle
de la trésorerie». A Beaune, les archives se trouvent en 1620 dans la «chambre du tré
sor». A Douai, elles restent dans la «trésorerie». A Blois, les privilèges municipaux
sont gardés dans le trésor de l'abbaye de Bourgmoyen9. Les archives de la paroisse
Saint-Maurice de Lille se gardent dans «la trésorerie» paroissiale au XVIIe siècle. Les
archives de la famille de Rochechouart, en Limousin, sont dans «la chambre du tré
sor», au château. Antoine Furetière, dans son Dictionnaire universel publié en 1690,
donne d'ailleurs cette définition du mot archives : Trésor, chambre où l'on garde les
titres et papier d'une maison, d'une communauté10.
En ville, les archives sont souvent conservées à l'Hôtel de ville, et dans une salle
spécialement affectée. Lyon réserve une salle du nouvel Hôtel de ville construit en
1645 pour les archives, avec portes blindées. On peut encore voir aux Archives
d'Arles la salle des archives installée au XVIIe siècle, et toujours à cet usage au
jourd'hui, elle aussi avec des portes blindées. A Mulhouse, on accède au caveau des
archives après avoir franchi une énorme porte blindée ; les fenêtres ont une double
rangée de barreaux1 1 . Entre le plafond et le plancher se trouve une épaisse couche de
terre, protection efficace contre le feu. Les échevins, les consuls, les capitouls et
autres hommes de loi choisissent souvent un lieu surveillé. C'est pourquoi les ar
chives sont souvent près de la prison communale. A Belfort, les archives sont instal
lées au-dessus des cachots. C'est pourquoi on garde souvent aussi les archives dans
une tour, par définition bien protégée. C'est le cas à Nice, par exemple.
La conservation des archives civiles dans les établissements religieux est un phé
nomène beaucoup plus surprenant, mais il faut se souvenir du droit d'asile dont bénéf
icient les édifices religieux. En cas de troubles, les autorités civiles demandent aux
institutions religieuses de bien vouloir accueillir les archives. A Gap, les archives sont
ainsi déplacées à la fin du XVIIe siècle, d'abord à Sisteron, puis à Aix-en-Provence,
et reviennent enfin à Gap, au couvent des Dominicains. A Epinal, les privilèges de la
ville sont conservés dans le chancel de l'église Saint-Goéry. A Reims, on a construit
en 1475 un chartrier entre deux voussures de l'église Saint-Pierre. Les titres les plus
précieux sont souvent restés très longtemps dans les églises, même en période de
paix. A Thann, en Haute Alsace, le coffre des privilèges de la ville est resté dans
l'église Saint-Thiébaut jusqu'en 1908 !
La mise en sécurité des archives dans un édifice religieux ne se fait pas qu'en pé
riode de guerre, comme le révèle l'exemple de Belfort. Suite aux guerres et aux alertes
continuelles, les autorités belfortaines décident de mettre en sûreté leurs archives dans
la cathédrale Saint-Jean de Besançon, en particulier la charte de franchise de 1307. Cet
événement étant raconté en détail par un historien local, Henry Bardy12, il suffit ici de
le résumer. Au début du XlVe siècle, un des bourgeois de Belfort, membre du
Conseil des Neuf, dépose à la cathédrale de Besançon- quelques pièces précieuses. A
la fin de la guerre, les archives reviennent à Belfort. Puis quatre documents repartent à
Besançon, dont la charte des franchises de 1307. A la fin du mois de mai 1412, trois
bourgeois du Conseil des Neuf vont à Besançon voir si leurs archives sont toujours
«saines et entières». Ils inspectent l'écrin qui les contient et souhaitent alors en faire HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE 450
confectionner un autre «tout neuf» avec deux clefs et «bien ferrez». En attendant, ils
reprennent les archives. Quand l'écrin est prêt, on y met les documents, dans un
«drappel blan pour mueulx guerder ycelles lettres». On appose enfin une «cédule» sur
l'écrin, et on reprend une fois de plus le chemin de Besançon. . . Le coffre est remis au
marguillier, qui le met au secret sur un grant armoire deriers la court de Besançon. Le
«marglieo> de la cathédrale délivre enfin un acte de reconnaissance du dépôt, avec les
deux clefs...13 Il semble bien que ce souci d'une bonne conservation des principaux
titres de la ville ne soit pas éphémère : Le compte de 1466 nous apprend que Jehan
Colin et Freryat vont à Besançon à ce sujet et font quelques dépenses pour la conser
vation et la sûreté des dites archives. Ils achètent notamment deux clefs et une pau
melle pour l'écrin où sont renfermées les lettres de franchises, donnent une gratifica
tion au marguillier de Saint- Jean, ainsi qu'au notaire qui a fait la vérification des dites
pièces. Ces deux bourgeois reçoivent du Magistrat 50 sols pour leurs frais de voyage
et leurs chevaux. En 1470, le dimanche de Quasimodo, nous trouvons une dépense de
1 2 sols et 5 deniers à la suite de la réception faite au «poille» de la maison de ville par
le conseil et une partie de la communauté lorsque les deux «soichaulx de Saint- Jean de
Besançon» gardant les franchises de notre ville vinrent à Belfort14. Au début du XVIe
siècle, les franchises de Belfort se trouvent encore à Besançon, le compte de 1524
nous livre une mention particulièrement intéressante : baille a prevost a maistre bour
geois et ajeha besancon pour ord. des bourg lejeudj audemain de St matheypour re-
pourter les franchises au secret de monsgr St Jehan de besanc po leurs miss et despens
q pris ce quo bailli a clavier de St Jehan v libz : X III s VIII d15. Cela à l'occasion de
fêtes. Les pièces transférées à Besançon reviennent ensuite définitivement (semble-t-il)
à Belfort, désormais capable de garder elle-même ses archives16.
Du coffre à l'armoire
Aux XVIe et XVIIe siècles, on conserve habituellement les archives dans des
coffres. Le mot «archives» provient d'ailleurs de «arche», ancien mot désignant le
coffre. Comme l'arche d'alliance de Moïse qui contenait les Tables de la loi, le coffre
contient précieusement le trésor archivistique. Le coffre reste en usage jusqu'à la fin
du XVIIIe siècle. La ville de Nantes fait confectionner en 1436 un coffre à 3 serrures
et Beaune en fait façonner un à 7 serrures en 156917. Lorsqu'on soulève le couvercle
du coffre, on trouve parfois des tiroirs : c'est le cas d'un coffre fabriqué au XVIIIe
siècle pour l'abbaye de Saint-Gall, en Suisse18.
On assiste durant l'Ancien Régime au remplacement progressif du coffre par
l'armoire, qui offre une plus grande capacité et surtout une meilleure facilité d'accès
aux documents, de plus en plus nombreux. L'armoire à casiers ou à tiroirs se répand
dès le XVe siècle. Albi dispose d'une armoire à 6 serrures dès 1488. Riom a une ar
moire à 3 portes en 1655. Certaines villes entreprennent de gros travaux mobiliers
pour la conservation de leurs archives. Arles fait construire un ensemble de 20 a
rmoires en 1675. Douai fait construire en 1749-1751 une série d'armoires basses au-
dessus desquelles se trouvent 370 profonds tiroirs pour le rangement des liasses ; les
registres sont rangés sur des rayons, au-dessus des armoires. A Aix, le sculpteur L'ARCHIVISTIQUE SOUS L'ANCIEN REGIME 451
Claude Routier décore en 1739 un ensemble de 13 armoires en ronce de noyer : on
peut encore les admirer à la Bibliothèque Méjanes.
La conservation des archives dans des armoires est fréquente aussi dans les
grandes institutions provinciales. Au XVIIIe siècle, les Etats de Provence font
confectionner 17 armoires «conformément à celles des archives de la ville»19. Il en est
de même dans les institutions religieuses ou les Ordres religieux. Le Musée historique
de Mulhouse présente un meuble à archives provenant de la commanderie des
hospitaliers de Saint-Jean-de- Jérusalem. On utilise aussi des rayonnages à tablettes,
comme à Nîmes en 1749. On peut encore en voir de très beaux spécimens dans une
tour du château de Porrentruy (aujourd'hui en Suisse), près de Belfort, ou encore
d'autres qui datent de l'année 1698 à la nouvelle chancellerie de l'Hôtel de ville de
Lucerne, en Suisse20.
Coffres, armoires, casiers, rayonnages, étagères, conviennent bien pour les re
gistres et les boites d'archives. Mais, pour protéger les documents en liasses,
l'habitude est prise de les conserver dans des petits sacs de toile. En 1500, le pape
Alexandre VI accorde des indulgences à la paroisse des Hières, en vue de la réparation
de l'église et de son entretien par les villageois : la bulle est glissée dans un sachet21.
A Carpentras, en 1554, les archives sont dans 12 sacs numérotés de 1 à 12. A Nice,
vers 1580, ce sont des sacs de toile rouge, avec des étiquettes de parchemin désignant
le contenu : prefetto, arbitrí, giudice, etc. En 1623, Arles confectionne 18 sacs de toile
fine, à 10 sols chacun22. Cette pratique de la conservation des archives dans des sacs
persiste au XVIIIe siècle, elle est encore attestée à Beaune en 1741 et aux Archives des
Etats de Provence, à Aix, en 1714 : on a mis tous les papiers dans des sacs, parce
qu'il est plus aisé de trouver ceux que l'on cherche et qu'il y a moins de danger qu'ils
ne se confondent ; on peut d'ailleurs les emporter et, après, les remettre au même en
droit avec plus de facilité ; on a marqué les sacs par des numéros et les papiers qui
sont dedans par lettre alphabétique. Chaque sac contient les papiers qui regardent un
même sujet et une même affaire1^. Ces petits sacs ont parfois été conservés : dans le
fonds de l'hôpital de Briançon, les lettres patentes de Louis XV sont gardées un
sac en toile24.
Les œuvres d'art réalisées à l'époque, qu'il s'agisse des tableaux, des estampes
ou des gravures, apportent de multiples témoignages sur la conservation des archives.
On retrouve ces fameux petits sacs de toile, suspendus au mur (dès le XlVe siècle
d'ailleurs) par exemple sur les Miniatures du Livre des comptes du monastère de San-
Matthiae, àMurano25. Dans Le paiement des redevances, de Brueghel le Jeune (vers
1565-vers 1637), on voit divers sacs d'archives, étiquetés26.
On aurait tort de croire que la bonne conservation des archives ne concerne que
les institutions importantes. Il n'est pas possible ici d'évoquer toutes les institutions,
ni la variété des possesseurs d'archives, ni tous ceux qui en ont la charge. Par
exemple, pour les notaires, des études sont en cours27. Nous voudrions simplement 452 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
souligner l'effort des petites institutions, comme les communautés villageoises, les
paroisses, et les maisons religieuses, telles que les abbayes ou les couvents.
Les communautés rurales
L'action archivistique des communautés villageoises est réduite mais non négli
geable. Les archives constituent, comme pour les villes, une prérogative des gens de
loi, des échevins, des responsables de la communauté, qui veillent jalousement sur le
trésor. On sait le rôle joué par le curé et le maître d'école dans l'alphabétisation, la
lecture, l'écriture, la culture. Dans les contrats d'embauché des maîtres d'écoles, d
iverses attributions mi-civiles, mi- religieuses sont spécifiées par les échevins ou
l'assemblée des habitants : sonnerie des cloches de l'église, enseignement de la lec
ture, tâches de secrétariat à la maison commune, etc. . . Or, ces personnages sont écar
tés, semble-t-il, d'un éventuel droit de regard sur les archives.
C'est presque toujours un échevin qui a la responsabilité des archives. A Baume-
les-Messieurs, dans les montagnes du Jura, les papiers et l'argent de la communauté
étaient placés un coffre, fermé à clef par l'échevin qui en avait la lourde respons
abilité28. En octobre 1772, les consuls de la vallée du Queyras prennent une délibé
ration qui témoigne de leurs préoccupations : «La vallée du Queyras voyant
l'égarement de tous se papiers et titres qui sont en partie dispersés ché plusieurs chefs
il seroit à propos pour le bien et intérêt de la vallée de faire un garde robe pour y placer
les dits titres et papiers après que la recherche en sera faitte et les déposer où la vallée
le trouvera à propos [...]. La vallée donne pouvoir au sieur Estienne Alberge consul
de la communauté de Molines et au sieur Chauffré Vasserot d'Eyguilles de faire faire
par le sieur Joseph Sibille de Saint-Véran de faire le dit coffre ou garde robe dy
poser 8 sereures à 8 clefs différentes dont 7 seront à chaque communauté et la hui
tième au secrétaire de la vallée»29. Cette magnifique armoire est visible aujourd'hui à
la mairie de Château- Ville- Vieille.
Grâce aux comptes, on peut saisir des bribes de l'action des communautés pour
leurs archives. Le château de Belvoir, non loin de Besançon, conserve un coffre du
XVIIe siècle qui provient du village30. Le compte de 1640-1641 de cette communauté
villageoise rappelle le désordre qui a régné lors des guerres passées. Les échevins font
classer et ranger les archives par deux personnes. Le coffre, mis en sécurité chez un
particulier, est rapporté. Un maître huchier est chargé de le refaçonner, et un maréchal
pose de nouvelles paumelles et serrures. Au total, cette petite communauté fait une très
grosse dépense pour la remise en ordre de ses titres.
Le cas de la Bretagne mérite d'être souligné à part, puisqu'ici la communauté et la
paroisse ne forment qu'une seule et même institution. Le «général» de paroisse est un
organe administratif et politique qui délibère sur tout : préoccupations civiles, rel
igieuses, fiscales, judiciaires. C'est une organisation forte et structurée et cela se r
etrouve inévitablement dans les archives. Au XVIIIe siècle, 18% des délibérations
concernent les archives, les titres, les comptes. Les assemblées du général se tiennent
souvent dans la sacristie de l'église, là où se trouvent les archives : les registres de dé- L'ARCHIVISTIQUE SOUS L'ANCIEN REGIME 453
libération, comme tous les autres papiers de la paroisse, doivent être conservés dans le
coffre des archives, doté de 3 clefs : l'une confiée au recteur, la deuxième au procur
eur, la dernière aux trésoriers en charge 31.
Les communautés bretonnes ont parfois, comme les villes, une salle spécialement
affectée aux archives. A Clohars-Fouesnant, dans le Finistère, on peut voir l'église
Saint-Hilaire où l'on a construit au début du XVIe siècle un corps de porche : au rez-
de-chaussée se trouvent le porche et la sacristie, et au premier étage une chambre des
archives. Les communautés conservent aussi leurs archives dans des coffres ou des
buffets, comme celui du général de Gahard (aujourd'hui canton de Sens, dans ГШе-
et- Vilaine) sur lequel on peut lire ces mots : May 1781, donné par le général de Ga
hard pour renfermer les registres.
Les paroisses
Ailleurs dans les paroisses, on pourrait croire aisément que le souci archivistique
soit très limité et que seules les grandes et riches paroisses peuvent réellement entre
prendre une action. La paroisse Saint-Maurice de Lille possède plusieurs fonds, celui
de la paroisse elle-même, et ceux des chapelles. En 1682, les maîtres de la chapelle
Saint- Vincent donne 9 livres et 1 sol à Antoine Vilain, sergent de la prévôté, pour une
caisse de bois de chêne achetée à la criée pour enclore les titres au revestiaire de ladite
chapelle. Avant 1739, l'ensemble est pesîes mele, les documents entassés, et les ar
chives sont rangées dans nombre de grands sacqs et jettes ça-là dans tous les coins.
C'est alors, à l'occasion d'un procès engagé contre un couvent, que l'on recherche les
preuves, les titres. Il faut donc examiner, ranger les documents. Dès 1739, un mar-
guillier, N. Muyssart, dresse un inventaire. Les documents sont conservés dans des
niches, sur des étagères, dans une caisse (avec de l'or, des bijoux), dans des sacs de
toile appelés «fardes». Vers 1739, l'ensemble des archives paroissiales est réparti
dans sept armoires et comprend environ 500 registres et plusieurs milliers de docu
ments32.
Toutes les paroisses accordent une grande attention aux archives. Il faut en effet
se souvenir que le curé est chargé de tâches civiles, telles que la proclamation de
déclarations, d'édits ou d'ordonnances, et surtout de la tenue des registres d'état civil.
L'article 53 de l'ordonnance royale de Villers-Cotterêts en 1539 prescrivant aux curés
de déposer chaque année les registres au greffe du bailliage n'a pas été suivi d'effet,
sauf exceptions localisées, comme en témoignent les rappels à l'ordre de 1579, 1580,
1639, 1667 ou 1736. Et encore ne s'agit-il là que du second exemplaire (la grosse) de
chaque registre ; le premier (la minute) reste dans la paroisse. Les législations spéci
fiques pour les Flandres, l'Artois, la Lorraine, et la Franche-Comté, entre autres pro
vinces tardivement rattachées au royaume, ont les mêmes effets33.
Avant 1792, il n'est donc pas rare que le curé ait, chez lui au presbytère, des ar
chives qui remontent parfois à l'époque médiévale, et qui occupent en tout cas un cer
tain volume dans une salle du presbytère sinon à la sacristie ou dans l'église. HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE 454
Abbayes, couvents et hôpitaux
La puissance économique des abbayes se retrouve dans la richesse de leurs ar
chives. Elles conservent des fonds considérables, quand ceux-ci n'ont pas souffert
des guerres de religion, comme à l'abbaye bénédictine Saint-Jean-de-Réone de
Moutier-Saint-Jean en 1567 : «nous sommes entrez en ladite église et mesme en la
chapelle ou estoit le trésor d'icelle ou avons veu la porte d'icelle avoir esté forcée et les
titres et les liettes ou estoient lesdits titres particulièrement rompues et en pièces, les
diets titres pris et emportez, et nous a apparu que l'on cestoit amusé a les brûler»34.
Parfois plusieurs centaines de mètres linéaires, plus fréquemment quelques dizaines de
mètres. Aux Archives départementales de la Haute-Saône, à Vesoul, le fonds laissé
par l'abbaye de Bellevaux s'étend sur 14,50 mètres linéaires, et celui du prieuré
bénédictin de Morey sur 4,80 m.l.
Les titres ont fait l'objet d'inventaires. Les Archives départementales du Nord
conservent pour l'abbaye d'Anchin huit inventaires, dont deux du XVIe siècle, deux
du XVIIe siècle et quatre du XVIIIe siècle35. Ici aussi, les titres forment un trésor et
un arsenal.
On connaît encore mal les conditions de conservation des titres. Dans l'abbaye de
Boscodon, près d'Embrun, qui appartient à l'ordre de Chalais (Bénédictins), le bât
iment le plus élevé s'appelle «la tour des archives». Au-dessus de la sacristie, on ac
cède à la salle du trésor (à l'origine chambre de l'abbé) puis à la salle des archives.
C'est donc en quelque sorte le lieu le mieux protégé, une fois de plus. A l'intérieur de
la pièce, des tasseaux en saillie sont ménagés dans l'appareil des murs pignons aux
angles nord- est et nord-ouest ; destinés de toute évidence à porter quatre rayonnages
de la longueur de la pièce (6, 60 m), ils témoignent sans doute de la fonction première
de cette salle 36. Dans une autre abbaye bénédictine, mais de l'ordre de Cluny, celle de
Baume-les-Messieurs, près de Lons-le-Saunier, les archives sont conservées dans le
bâtiment d'entrée, la porterie, du moins vers 1763, à une époque où, il importe de le
souligner, l'abbaye est sécularisée, les moines ayant été remplacés par des chanoines
vivant chacun séparément37. En 1656, les titres de l'abbaye de Pothières, en Bour
gogne, sont dans le «revestiaire» de l'église ; à la fin du XVIIe siècle, des documents
se trouvent à l'intérieur d'un «sac de tapisserie [...] dans lequel il y a plusieurs lam
beaux de titres pourris et corrompus il y a plus de deux cens ans»38. Près de Lille,
l'abbaye de Cysoing est une maison de chanoines réguliers de l'Ordre de Saint-
Augustin. Au moment de la Révolution, les archives se trouvent réparties dans
différentes pièces, dont une appelée : dépôt des archives. Les documents sont
conservés dans des armoires. En 1789, le chanoine Henri Menu a le titre de gardien
des archives39.
Une activité archivistique se décèle aussi dans les chapitres. Le chapitre de Notre-
Dame à Paris, qui possède un immense domaine foncier et immobilier, garde ses ar
chives dans une maison du cloître. Joseph-Nicolas Pavillet est garde des archives en
178940. L'ARCHIVISTIQUE SOUS L'ANCIEN REGIME 455
Pour étudier l'action archivistique des établissements religieux, il y aurait lieu de
tenir compte des Ordres auxquels ils appartiennent, car des pratiques archivistiques
spécifiques ont peut-être été mises en œuvre. Françoise Vignier l'a bien montré lors
des classements des fonds de la série H des Archives départementales de la Côte- d'Or,
par exemple pour l'abbaye de Molesme : «un premier cadre de classement, établi au
milieu du XHIe siècle, fut suivi jusqu'au rattachement à la Congrégation de Saint-
Vanne en 1647 : il établissait une distinction entre les privilèges généraux octroyés par
les évêques de Langres, les bulles pontificales, les titres domaniaux, ceux de la
pitancerie et de la sacristie, enfin ceux des prieurés, groupés par diocèse. Les
transformations apportées par la réforme à la structure même de l'ordre, nécessitèrent
un profond remaniement du fonds, tâche à laquelle se consacra Dom Briot, mais dont
les caractéristiques nous demeurent en partie inconnues»41.
Liées étroitement ou non aux maisons religieuses, les institutions hospitalières
mettent souvent un point d'honneur dans la bonne conservation de leurs archives,
souvent très anciennes. L'hôpital de Draguignan connaît de grandes difficultés éco
nomiques, pourtant il protège soigneusement ses titres. Lorsqu'un nouveau greffier
est élu, on établit un inventaire : en 1641, l'inventaire traditionnel n'étant pas exécuté,
le nouveau greffier ne peut pas prendre possession des archives. Entre 1583 et 1777,
onze inventaires au moins sont réalisés, principalement au cours du XVIIe siècle.
Chaque pièce est analysée, cotée, placée dans une liasse puis dans un sac numéroté.
L'essentiel est ensuite placé dans une armoire à trois clefs gardées par trois personnes
différentes42. En 1768, le Bureau des Hôpitaux de Troyes accepte les offres de Dom
Mareschal, un Bénédictin «dont les talents sont connus» pour «mettre en ordre les
titres et papiers des hôpitaux de cette ville, vérifier les inventaires qui en ont été
commencés, examiner sy tous les titres et papiers portés aus dits inventaires y sont,
déchiffrer les anciennes chartes, et autres, arranger les archives, et mettre le tout en
état»43. L'œuvre est en fait poursuivie et menée à terme par Jean-François Delion qui
rédige 14 magnifiques volumes d'inventaires des documents «répartis dans 142
layettes de bois de chêne, placées elles-mêmes dans cinq meubles massifs, peintes de
couleurs variées suivant les divers hôpitaux et portant extérieurement les titres des
chapitres en lettres capitales». Ce bel ensemble (inventaires, meubles et layettes) a été
déposé aux Archives départementales de l'Aube en 185644. Dans ces conditions, il
n'est pas surprenant que les fonds hospitaliers soient parmi les plus riches et les mieux
conservés.
Le cas des établissements d'enseignement est tout aussi intéressant. Aux Archives
de la Haute-Garonne à Toulouse, le collège Saint-Martial fondé au milieu du XlVe
siècle a laissé un fonds de 13,60 m.l. Les titres du collège de Foix ont fait l'objet d'un
inventaire en 1632. Ceux du collège Saint-Front de Périgord, toujours à Toulouse, ont
été classés et inventoriés en 1715 et en 1732. Il en est de même pour d'autres collèges
universitaires de Toulouse45.
Les universités ont relativement peu d'archives sous l'Ancien Régime, sauf ex
ceptions, mais elles comptent. Lorsque l'Université de Dole est transférée à Besançon,
on aménage une «salle des actes» en 1691. En 1746, elle dispose d'une salle près de