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L'arrestation de Prigent, agent clandestin du parti royaliste en Ille-et-Vilaine sous le Premier Empire (1808) - article ; n°3 ; vol.100, pg 311-331

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Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest - Année 1993 - Volume 100 - Numéro 3 - Pages 311-331
In 1808, Noël Prigent fells into the hands of the imperial police. This man, at the same time, was a spy, a messanger and the head of a clandestine organisation, that he evolved between the Normandy Islands and the coast of Ille-et-Vilaine. His arrest reveles his activities and all his complicities in the department. It shows, at the same time, an important espionnage history during the first Empire.
En 1808, Noël Prigent tombe aux mains de la police impériale. Cet homme, à la fois espion, correspondant et chef d'un réseau clandestin, évolue entre les îles anglo-normandes et les côtes d'Ille-et-Vilaine. Son arrestation révèle ses activités et toute la trame de ses complicités dans le département. Elle révèle, en même temps, une histoire d'espionnage, sous l'Empire, de tout premier rang.
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Publié le 01 janvier 1993
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Langue Français
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Y. Guerrin
L'arrestation de Prigent, agent clandestin du parti royaliste en
Ille-et-Vilaine sous le Premier Empire (1808)
In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 100, numéro 3, 1993. pp. 311-331.
Abstract
In 1808, Noël Prigent fells into the hands of the imperial police. This man, at the same time, was a spy, a messanger and the
head of a clandestine organisation, that he evolved between the Normandy Islands and the coast of Ille-et-Vilaine. His arrest
reveles his activities and all his complicities in the department. It shows, at the same time, an important espionnage history during
the first Empire.
Résumé
En 1808, Noël Prigent tombe aux mains de la police impériale. Cet homme, à la fois espion, correspondant et chef d'un réseau
clandestin, évolue entre les îles anglo-normandes et les côtes d'Ille-et-Vilaine. Son arrestation révèle ses activités et toute la
trame de ses complicités dans le département. Elle révèle, en même temps, une histoire d'espionnage, sous l'Empire, de tout
premier rang.
Citer ce document / Cite this document :
Guerrin Y. L'arrestation de Prigent, agent clandestin du parti royaliste en Ille-et-Vilaine sous le Premier Empire (1808). In:
Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 100, numéro 3, 1993. pp. 311-331.
doi : 10.3406/abpo.1993.3484
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0399-0826_1993_num_100_3_3484L'arrestation de Prigent, agent clandestin
du parti royaliste en Ille-et- Vilaine
sous le Premier Empire (1808)
par Y. Guerrin
En 1808, Noël Prigent tombe aux mains de la police impériale. Cet homme,
à la fois espion, correspondant et chef d'un réseau clandestin, évolue entre les
îles anglo-normandes et les côtes d'llle-et-Vilaine. Son arrestation révèle ses
activités et toute la trame de ses complicités dans le département. Elle révèle, en
même temps, une histoire d'espionnage, sous l'Empire, de tout premier rang.
In 1808, Noël Prigent fells into the hands ofthe impérial police. Tliis man, at
the same time, was a spy, a messanger and the head ofa clandestine organisat
ion, that he evolved between the Normandy Islands and the coast of Ille-et-
Vilaine. His arrest révèles his activities and ail his complicities in the depart-
ment. It shows, at the same time, an important espionnage history during thefirst
Empire.
L'histoire du Premier empire est placée sous le signe d'un long conflit franco-
anglais. Napoléon, maître de l'Europe continentale ne peut mettre définitivement
à genoux l'Angletterre. Celle-ci reste reine des mers. Trafalgar, le 21 octobre
1805 scelle cette domination. Durant les guerres chouannes, les insurgés royal
istes comptent sur l'aide anglaise. La peur d'un débarquement anglais reste une
constante. En juin 1795, les émigrés royalistes commandés par d'Hervilly,
Puisaye et Sombreuil débarquent à Quiberon avec l'aide de la flotte anglaise.
Malgré l'échec rapide de cette tentative, l'épisode reste dans les mémoires.
D'autant que Jersey échappe à la domination des troupes françaises et constitue
une plate-forme pour les intrigues anti-napoléoniennes, à vingt kilomètres des
côtes françaises ! 12 ANNALES DE BRETAGNE 3
En 1808, l'heure n'est plus aux débarquements et les grandes péripéties des
révoltes de l'ouest ne sont plus que des souvenirs. Mais la pacification de la
Bretagne est encore fraîche et le blocus continental décrété le 21 novembre 1806
lance l'Angleterre et la France dans une lutte à mort. C'est en 1808 que l'affaire
Prigent éclate et donne la mesure des menées royalistes en Ille-et-Vilaine. Le
département est en effet peu éloigné des îles anglo-normandes. A l'échelle dépar
tementale, cette affaire s'inscrit dans la lutte des royalistes émigrés contre l'auto
rité napoléonienne. En outre, son étude met en relief l'aide fourme par « Albion »
aux émigrés. Prigent est surveillé de longue date par la police impériale avant que
sa capture ne provoque l'« affaire » dont il sera question dans les lignes suivantes.
L'arrestation de Prigent et de ses complices peut être convenablement connue
de l'historien grâce à la minutie des services de l'administration civile et policière
impériale. La consultation des Archives Départementales d' Ille-et-Vilaine per
met de mieux connaître cette affaire grâce aux documents classés dans la série
1 m. Cette étude est convenablement complétée par la série F/7 aux Archives
Nationales.
Les aveux et déclarations très nombreux sont aussi très utiles pour appréhen
der les détails de sa mission, les divers points des débarquements et des embar
quements des espions et agents de Jersey. Ainsi, ses voyages et ses complicités
sont connus. Cela permet aux autorités de désorganiser le réseau de correspon
dance établi entre les côtes d'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord et les îles anglo-
normandes. Enfin toute cette affaire se solde par une épuration et par des
condamnations, dont certaines capitales, en soulignent toute l'importance.
L'arrestation de Prigent
En l'an 9, Prigent est déjà recherché par les autorités et est l'objet d'un rapport
du sous-préfet de Saint-Malo au préfet d'Ille-et-Vilaine1. A cette époque, les
autorités n'ont guère de renseignements à son sujet. Il n'est connu que comme
« un des actifs commissionnaires de Georges »2 Cadoudal. Pourtant l'étau poli
cier se resserre inexorablement autour de lui. A tel point que le 14 mars 1807,
Fouché, dans un des bulletins quotidiens adressés à l'Empereur signale que
Prigent est connu comme « le principal agent de la correspondance »3 clandestine
entre Jersey, les côtes de l'Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord. Voici donc
Prigent érigé au rang d'espion connu de l'Empereur et bénéficiant de l'attention
de toute la hiérarchie policière impériale.
Même si le ministre croit le tenir dans le Maine-et-Loire à Durtal, il ne s'agit
que d'un mendiant homonyme. Le véritable Prigent reste introuvable. Manquant
de renseignements confirmés, les autorités prêtent l'oreille aux bruits les plus
divers et les plus contradictoires. Il est signalé depuis les Côtes-du-Nord jusque
dans le Maine et l'Anjou4 sans plus de précisions. ANNALES DE BRETAGNE 3 13
La police redouble d'efforts pour surveiller les côtes, vérifier les activités des
suspects, traquer les possibles lieux de logement. Un commissaire général de
police est même nommé à Saint-Malo en mai 1808 pour coordonner ces opérat
ions.
Quand en juin 1808, Prigent est finalement capturé, l'affaire livre de nombreux
renseignements. Les autorités impériales découvrent « un plan d'insurrection
générale »5 tracé par le comte Joseph de Puisaye, chef émigré cherchant à contrôl
er l'ensemble du parti royaliste6. Prigent est le lien principal entre les ambitions
du parti émigré et la réalité française. Son arrestation et ses aveux permettent de
mettre au jour les projets de ce parti, et ses ramifications dans le département
d'Ille-et-Vilaine. Ses complices sont de valeur inégale : depuis les agents proches
au courant de ses projets jusqu'aux simples logeurs ou guides agissant pour
quelque argent.
Prigent est traqué depuis plusieurs semaines par la police impériale. Il est
obligé d'écourter ses passages dans les maisons amies. Certains logeurs comme
un nommé Ballet de Saint-Servan sont arrêtés. Un guide appelé Mouezan est lui
aussi démasqué. Ils se mettent à parler. Suite à ces révélations, la gendarmerie de
Saint-Malo part dans la nuit du 28 mai, à Médréac, traquer Prigent et trois comp
lices. La marche des quatre hommes est connue jusqu'à Irodouër chez le curé
Rastel, son dernier logeur qui refuse de parler. Les arrestations se succèdent.
Finalement, Prigent se voit contraint de passer la nuit du 4 au 5 juin dans un
champ de seigle. Le 5 au matin il s'y réveille avec deux compagnons. Ils sont
dans la commune de Saint-Gilles.
Tout le mérite de l'arrestation revient à la gendarmerie d'Ille-et-Vilaine. C'est
en effet le capitaine de gendarmerie Gery qui « s'est transporté avec sa troupe (...)
dans le champ où Prigent s'était retranché avec deux de ses complices et, malgré
la résistance de quelques-uns des brigands, annoncée par un premier feu, il est
parvenu à s'emparer d'eux à l'aide de ses braves gendarmes dont un a été blessé
à la jambe dans l'action »7. Quant à Prigent qui a tout fait jusque-là pour échap
per à la police, il se rend sans la moindre résistance. Il sait que la gendarmerie
n'hésite pas à tirer. Au contraire, ses complices François Deschamp et Jean
Leclerc ont fait feu blessant un assaillant. Immédiatement ils essuient un tir
nourri et rapidement, Jean Leclerc (22 ans, fils de fermier de la Flourie territoire
de Saint-Servan) s'effondre, la joue et le nez traversés d'une balle. On le croit
mort mais il s'en remettra finalement.
De haut en bas, la hiérarchie judicière pavoise de tenir enfin Prigent. Fouché ne
manque pas de signaler ce succès à l'Empereur le 7 juin 1808 dans son bulletin
quotidien. Il juge cette arrestation « importante par la grande expérience et
l'audace de cet individu qui a fait sans exagération plus de 200 voyages à la côte
de France depuis 15 ans. C'est lui qui a opéré les principaux débarquements
d'émigrés et chefs de chouans, les envois d'armes et de munitions, les corre
spondances continuelles »8. Or, même si le ministre a intérêt à ne pas minimiser la 314 ANNALES DE BRETAGNE
prise, le personnage apparaît d'emblée d'envergure. Noël Prigent est un homme
d'environ quarante ans en 1808, châtain aux yeux bleus, au visage ovale, la
bouche moyenne, le menton ordinaire avec un creux et le nez long. Il est né à
Saint-Malo et travaille depuis quinze ans pour la cause royaliste. Il est expert
dans les opérations clandestines. Il n'a jamais été arrêté.
La version officielle de son arrestation raconte que sa cache dans le champ de
seigle n'a été découverte que grâce à un petit berger qui l'a indiqué aux gen
darmes. En réalité, l'étude de documents plus confidentiels indique que Prigent et
ses compagnons ont été trahis par un complice nommé Bouchard. Ce Bouchard
était au courant de toute l'activité de son chef et l'a livré après avoir abandonné
la cause royaliste.
En saisissant Prigent et ses deux complices la police porte un coup d'arrêt à la
mission qui lui était confié par le comte Joseph-Geneviève de Puisaye. Puisaye,
l'un des chefs émigrés vivant en Angleterre d'une pension gouvernementale,
s'oppose au chevalier la Haye Saint-Hilaire pour contrôler le parti royaliste.
Chacun veut imposer sa stratégie et dispose de son homme de main. Le cheval
ier dispose de Guillevic qui a enlevé l'évêque de Vannes9 tandis que le comte
commande Prigent. Il lui a confié le soin d'établir des relations avec l'agence de
Jersey dirigée par le Duc de Bouillon. Les rapports écrits de Prigent doivent être
acheminés à Jersey par le bateau clandestin de la correspondance. Ensuite le duc
de Bouillon les transmet au général Don qui les envoie à Cooke, sous-secrétaire
d'état de sa majesté britannique. En France, Prigent devait déployer ses efforts
pour servir les prétentions du comte. Il avait reçu des plans et des instructions
étendus sur l'objet de son voyage : des comités devaient être organisés dans toute
la France. Les premiers efforts concernaient Rennes et Paris, devant chacune
accueillir un comité central. Prigent avait pour mission de commencer par
Rennes « pour s'avancer jusqu'à Paris et y attacher les fils »9.
Dans ce but, Prigent devait sonder les membres du Comité de 1797 et les déter
miner à reprendre de l'activité. Le comte de Puisaye depuis Londres comptait sur
son frère, Puisaye de Joncheret retiré dans le département de l'Orne, pour orga
niser le comité de Paris et ceux intermédiaires. La liaison avec Jersey serait dans
ce cas assurée par deux réseaux clandestins partant de Rennes : l'un par Saint-
Brieuc, le second par Saint-Malo. Pour Prigent, il s'agissait de tout organiser et
de rédiger des rapports informant Jersey des possibilités du projet échafaudé par
Puisaye.
Avec son arrestation la police y porte un coup terrible ainsi qu'aux menées
clandestines des royalistes émigrés. D'autant plus que Prigent passe très rapide
ment à des aveux détaillés. Dès le 7 juin 1808, soit deux jours après son arresta
tion, le préfet d'Ille-et-Vilaine écrit au ministre de la police que Prigent a fait une
déclaration de six heures pendant laquelle il a parlé « avec beaucoup d'abon
dance et avec de grandes apparences de sincérité »10. ANNALES DE BRETAGNE 3 15
Dès lors, l'espion ne fait aucune difficulté pour avouer le moindre détail. Il
offre ses services au ministre de la police et assure qu'« un temps viendra où son
excellence, le Ministre de l'Intérieur pourra tirer quelques meilleurs avantages
des services d'un homme qui sera plus dévoué encore, s'il est possible de s'expri
mer ainsi, qu'il ne fut attaché à la cause des Bourbons... »11.
Le prisonnier assiège véritablement le préfet et le ministre de lettres tradui
sant sa bonne volonté. Il se dévoue désormais à l'Empereur et promet de mobil
iser au mieux ses connaissances pour procurer des renseignements. C'est ainsi
qu'il écrit au ministre de la police : « En remettant autant que je puisse m'en
rappeler les noms des maisons ou personnes chez lesquelles j'ai été, j'ai désiré
n'en pas omettre (...). Je ne prétends pas vous assurer, Monsieur, que ma
mémoire m'ait mis dans le cas de me rappeler d'être bien convaincu que per
sonne n'a plus à cœur de faire connaître et de dire la vérité que moi. Je serai
toujours fidèle à mes serments. Je le jure »12. Cette rapidité et cette prolixité de
Prigent font douter de sa valeur, P. Summerscale parle même de la « médioc
rité »13 de cet agent...
Prigent est chargé de missions secrètes depuis plus de quinze ans mais
s'effondre devant la police comme un néophite. Il y a matière à interrogations.
Peut-être cela démontre-t-il que la cause royale ne paraît pas suffisamment solide
pour lui inspirer une certaine dose de fanatisme. Sans doute Prigent n'a-t-il pas
assez de confiance ni de respect envers ses agents, ses chefs et même Puisaye.
Enfin, et cela paraît plus certain, il sait qu'il risque la peine capitale et tente de
sauver son existence.
Le préfet d'Ille-et-Vilaine qui le connaît pour avoir personnellement reçu ses
aveux pendant six heures, témoigne que « cet homme a peur de la mort, (...) il
achèterait la vie par tout ce qu'on exigera de lui ».
La question de savoir si la torture a été employée à son sujet n'est nulle part
abordée et paraît même douteuse vu la facilité et la rapidité de son retournement.
La conjonction de ces différentes raisons ajoutée à une forte peur du peloton
d'exécution paraît suffisante pour les expliquer. Prigent sait que son brusque et
total retournement provoque la suspicion dans les rangs de la police. Il tente de
briser ces appréhensions en rappelant qu'il est avant tout français. A cet égard, il
prétend avoir sauvé la vie à de nombreux hommes, femmes et enfants, compat
riotes en 1794. Il les sauvait de la mort en les conduisant à Jersey. Il tente aussi,
au détour de plusieurs lettres, de jouer la carte de la pitié en soulignant qu'il est
« français », « époux » et « père »14 d'une famille réfugiée en Angleterre.
Malheureusement pour lui, tout cela ne pèse guère et Prigent doit donner des ren
seignements précis pour espérer sauver sa tête. 11 commence par livrer un moyen
d'envahir et de s'emparer de Jersey en construisant de petits navires utilisés pour
débarquer la nuit une partie de l'armée. Il s'étend aussi sur la surveillance du tra
fic britannique aux alentours des îles anglo-normandes. Mais les autorités ne don
nent aucune suite à ces révélations. Il faut attendre son rapport sur les points de 316 ANNALES DE BRETAGNE
débarquement et d'embarquement, la saisie de sa correspondance et les récits de
ses deux derniers voyages pour connaître ses activités, et intéresser la police.
Les aveux de l'espion Prigent
Les autorités savent que des liaisons maritimes sont assurées clandestinement
de Jersey aux côtes d'Hle-et-Vilaine. Donc, quand Prigent commence à dévoiler
que les îles Chausey et plus particulièrement les Rochers des Minquiers, juste à
côté, offrent une retraite et des caches faciles pour les navires clandestins, il sus
cite l'intérêt.
Très vite il précise ses révélations. Il affirme que la partie de la côte comprise
entre la pointe de Rochebonne et Fort Richeux est particulièrement propice aux
débarquements et embarquements. Il précise que ceux-ci s'effectuent sur une
quinzaine de sites précis et donc assez faciles à surveiller. Il les énumère au cours
d'un rapport envoyé au ministre. Les points de débarquement et d'embarquement
principaux se situent près du Château Richeux, près de l'anse du Verger, aux
alentours du Fort du Guesclin, près de la pointe du Meinga, à Rothéneuf, à la
Pointe de la Varde, à la pointe de Rochebonne et à Saint-Briac. Dans les Côtes-
du-Nord, il signale les alentours de Saint-Jacut, de Saint-Cast et d'Erquy
(cf. carte). Les marins clandestins utilisent ces lieux divers alternativement et
prennent bien soin de changer de temps à autre le point de débarquement. Parmi
ces points de la côte, un rocher de la pointe du Meinga sert de « boîte aux
lettres ». Un nommé Crolard y dépose les dépêches destinées au duc de Bouillon
à Jersey.
Mais disposer de points d'embarquements ou de débarquements ne sert à rien
sans des complicités les favorisant. Interrogé à ce propos, Prigent ne fait aucune
difficulté pour les livrer au cours d'un de ses premiers interrogatoires. Il dénonce
alors des familles entières. La famille Potier demeurant, de Rothéneuf à Saint-
Coulomb, ou la famille Gouin près de Saint-Coulomb sont impliqués. Suivent les
familles Flamant et Huet « à la petite Vacherie près de la grande route de Saint-
Servan »15. Quant à la famille Gignard qui vit à Saint-Jouan sur le bord de la
Rance, elle prête son bateau à Prigent pour qu'il puisse passer dans les Côtes-du-
Nord. Prenant bonne note de ces renseignements le préfet d'Ille-et- Vilaine donne
les ordres nécessaires pour faire surveiller la côte.
Suite logique de ses débarquements, ses voyages clandestins sur le territoire
français sont ensuite dévoilés. Il s'étend particulièrement sur ses deux derniers
qui se rattachent directement à la mission confiée par le duc de Puisaye.
Sa première expédition pour le compte du duc débute fin février 1807 quand il
quitte Jersey. Ces intrigues s'inscrivent toujours dans le cadre d'une lutte pour
dominer le parti royaliste. Le duc de Puisaye espère grâce à Prigent convaincre le
gouvernement anglais qu'il n'y a pas de chouannerie établie en Bretagne comme '
ANNALES DE BRETAGNE 317
SAINT-MALO ET SES ENVIRONS :
LES PRINCIPAUX POINTS DE DÉBARQUEMENT DE NOËL PRIGENT
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l'affirme la Haye Saint Hilaire. Donc pour supplanter ses rivaux, le duc dépêche
Prigent sur les côtes Bretonnes. Il débarque fin février 1807 près de Saint-Quay
dans les Côtes-du-Nord. Comme à son habitude, il est accompagnée d'une poi
gnée de complices. L'un d'eux connaît la région et pourra jouer le rôle de guide
et procurer des gîtes. Leur nombre reste néanmoins limité pour pouvoir passer
inaperçu. Il est donc entouré de Rouxelle de Cancale, Alain Hué de Paramé,
Olivier Postic de Saint-Coulomb, Jean Lemée de Saint-Quay. C'est ce dernier qui
trouve le premier logement dans une maison de la commune. Puis le lendemain
ils logent dans une métairie de Trégomeur. Là un ancien guide de Prigent les y
retrouve. Mais il est devenu ivrogne et les clandestins ne peuvent compter sur lui.
Ils reprennent la route et se réfugient à trois quarts de lieue de Saint-Brieuc dans
une ferme. Prigent s'y entretient avec un agent nommé Pierre Lemoine qui le ren
seigne sur l'état des forces royalistes en Bretagne. Les clandestins ne cessent
néanmoins de changer de gîtes pour déjouer la police et les possibles dénonciat
ions. Ils passent dans des fermes ou des métairies, à Ploufragan, entre Iffiniac et
Saint-Brieuc puis dans la commune de Hénan.
A Ruca, il reçoit Madame Gouyon Beaucorps (66 ans) qui sert de correspon
dante et travaille pour le parti. Il s'entretient avec un agent nommé Mouezan qui
renseigne et guide Prigent et ses amis. Ils continuent leur périple et poursuivent
leurs conciliabules secrets. Au Vaumé-Loisel, chez Madame Gouyon Beaucorps,
l'espion rencontre Rivière négociant de Saint-Malo. Cette entrevue ne débouche
sur rien de solide. Le marchand s'en va sans rien promettre. Par contre, Prigent
fait la connaissance d'Adèle Stevenot, 20 ans, fille d'un chouan réfugié en
Angleterre. Elle est active et passe au service du parti pour transmettre la corre
spondance et des journaux. Dans son sillage elle entraîne Marguerite Bourseul, sa
domestique. Après ces contacts Prigent et sa bande se retirent plusieurs jours dans
des fermes de Plancoët et poursuivent leurs entretiens avec des commissionnaires
qui viennent les rencontrer. Ils se rapprochent alors de la Rance en passant dans
la métairie de la Vieuville, commune de Pleurtuit. Ils franchissent la rivière près
de Saint- Jouan. Un guide les attend et les conduit.
Ils logent chez Ballet : c'est un jardinier de 64 ans très actif, connu du duc de
Bouillon en personne, il loge et trouve des logements dans sa commune de Saint-
Servan. Prigent y retrouve le négociant Rivière qui s'est tout de même chargé de
journaux pour lui. Ils sont en France depuis près de deux mois et songent à rega
gner Jersey pour rapporter les informations accumulées. Pour ce faire, ils habitent
près de la Chapelle-Saint- Vincent au nord-est de Saint-Malo. Là ils méditent
« d'enlever » un bateau à Rothéneuf. « La famille Hue fit construire des avirons
et le projet fut exécuté après avoir passé trois jours dans un champ de genêts »16.
Prigent quitte la Bretagne et aborde le 1er mai à Jersey avec Alain Hué, Olivier
Postic, Jean Lemée et Jean Leclerc. Il laisse Rouxelle à Cancale.
Cette première expédition pour servir les projets du Comte de Puisaye se te
rmine bien. Prigent n'a pas eu à subir une trop forte pression policière. Il pratique