L'école russe en 1914 - article ; n°3 ; vol.19, pg 285-300

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Cahiers du monde russe et soviétique - Année 1978 - Volume 19 - Numéro 3 - Pages 285-300
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1978
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Wladimir Berelowitch
L'école russe en 1914
In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 19 N°3. Juillet-Septembre 1978. pp. 285-300.
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Berelowitch Wladimir. L'école russe en 1914. In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 19 N°3. Juillet-Septembre 1978.
pp. 285-300.
doi : 10.3406/cmr.1978.1322
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1978_num_19_3_1322WLADIMIR BERELOWITCH
L'ÉCOLE RUSSE EN 1914
Au xixe siècle, l'intelligentsia russe se forme dans les salons littéraires,
les universités, les kruzki, les rédactions des revues. Au tournant du siècle
elle commence à jouer dans les zemstva un rôle autre qu'idéologique. Car
ils sont à la fois un lieu de formation et une sphère d'activité pour une
intelligentsia professionnalisée : ingénieurs, juristes, agronomes, inst
ituteurs enfin. On sait la place que tenait l'école primaire dans la vie des
zemstva. La généralisation de l'instruction primaire, projetée, voulue, peut-
être sur le point d'être réalisée, n'avait donc pas seulement une incidence
sur l'évolution des campagnes russes. Cette instruction était aussi l'une
des voies par lesquelles l'intelligentsia prenait pied dans la réalité, découv
rait une identité et une raison d'être. C'est dans les zemstva qu'elle
commençait à connaître le monde rural et à agir sur lui, en particulier par
le truchement de l'école. Autour de celle-ci, il se forme un corps d'institu
teurs, des militants de la scolarité pour tous, des administrateurs des
affaires scolaires, des idéologies scolaires enfin, qui fleurissent à la fin
du siècle et qui exaltent les diverses missions qu'on assigne à l'école.
Dans cette optique, nous voulons présenter brièvement l'essor de
l'école primaire et secondaire russe au début du siècle : à partir d'un bilan
de son état en 1914, nous nous interrogerons sur les conditions dans
lesquelles cet essor se produisit, sur les incidences qu'il eut sur l'évolution
de l'intelligentsia, sur la signification qu'il convient de lui donner.
V école pour tous
La grande question qui domine l'histoire de l'école russe des dernières
années de l'ancien régime est celle de l'alphabétisation de la Russie.
On savait la population illettrée dans sa masse. Le recensement de 1897
confirma le retard de la Russie sur les autres pays européens : 27 % de la
population âgée de neuf ans et plus sachant Hre et écrire (21 % pour
l'ensemble de la population), ce sont là en gros les chiffres de la France
de Louis XIV1. La Russie cultivée ressent ce fait comme une humiliation
nationale, un vide à combler. Mais au lieu de se cantonner dans le domaine
des idées, elle définit ce retard en termes concrets et elle envisage les
moyens pratiques de le combler. Il s'agit bien sûr de l'instruction primaire
et c'est par elle que nous allons commencer.
Quelques chiffres d'abord2. En 1898, on dénombre en Russie environ
Cahiers du Monde russe et soviétique, XIX (3), juil.-sept. 1978, pp. 285-300. 286 WLADIMIR BERELOWITCH
70 000 écoles primaires et 3 600 000 élèves. En 1915, il y en a respective
ment 115 000 et 8 000 000. En dix-sept ans, la population scolaire a plus
que doublé, principalement grâce aux progrès de l'école publique. Les deux
dernières décennies de l'ancien régime sont donc celles où l'école primaire
« décolle » réellement. Si nous remontons le temps, nous constatons que
l'école sort du quasi-néant où elle se trouvait dans les années 60 (avec la
création des zemstva) et jusqu'au début des années 80. Suit une période
de stagnation d'une quinzaine d'années et le développement reprend, avec
une accélération toute particulière après 1908 : de 1908 à 1914, le rythme
d'ouverture des écoles primaires est de 8 000 à 10 000 par an, ce qui est
énorme3.
Dans quelles conditions s'est effectué ce « décollage » ? L'image qu'on
rencontre souvent chez les historiens soviétiques et les militants des
zemstva d'avant-guerre, c'est celle d'un État qui résiste à toute idée de
développement de l'école primaire et qui fait tout pour le freiner, alors
que la partie la plus « progressiste » de la société pousse au contraire dans
le sens d'une instruction générale. En fait, la situation est plus compliquée.
A un niveau élémentaire d'abord, on constate que les efforts financiers de
l'État et ceux des zemstva suivent la même courbe ascendante, comme si
le mouvement était parallèle4. A cet égard, il est particulièrement instruct
if de suivre le cheminement de l'idée même d'instruction obligatoire.
Si elle apparaît pour la première fois sous le règne d'Alexandre Ier,
on ne commence à en parler sérieusement qu'à partir des années 60.
Or, ce qui est intéressant, c'est que les résistances viennent à la fois de
l'État (principalement pour des raisons financières et à cause de son
désintérêt) et de la société civile : les nobles sont peu soucieux de faire
endosser des charges supplémentaires aux zemstva et de déstabiliser le
monde paysan, avec l'exode rural que pourrait entraîner son instruction.
Dans l'intelligentsia elle-même, on se méfie du projet d'instruction obli
gatoire, derrière lequel on soupçonne la main perfide de l'État. Le raiso
nnement est souvent de type populiste : le peuple aspire à l'instruction,
il faut donc le laisser venir à l'école, qui sera une école du peuple (narod-
naja škola). Nous pensons donc qu'il faut abandonner l'image idéale des
zemstva comme pionniers de l'instruction primaire dès sa création. Si cela
devient vrai à la fin du siècle, dans les années 60 les zemstva s'y intéressent
encore peu et conçoivent leur action souvent comme un simple encoura
gement aux communautés paysannes5. A l'inverse, on trouve, parmi les
hauts fonctionnaires des défenseurs de l'école obligatoire et, en premier
lieu, le comte D. Tolstoj qui fut ministre de l'Éducation de 1866 à 1880 et
qui, dès 1862, élabora un plan précis. Les années 1860-1870 voient donc
naître un projet encore abstrait, mais déjà pris au sérieux à la fois par
l'État et par l'intelligentsia, avec de grandes résistances dans chaque
camp. Bon an, mal an, c'est cette période qui vit démarrer véritablement
l'école primaire.
Le projet de l'école obligatoire reçoit un coup sévère après les calculs
qui furent faits en 1880 : pour scolariser l'ensemble de la population, il
aurait fallu 260 000 écoles, alors qu'à l'époque, il y en avait 20 000e.
La période de stagnation qui suivit connut un regain de populisme.
On abandonne le terme ď « instruction obligatoire » (objazatel'noe obu-
čenie) au profit de celui de l'instruction pour tous (vseobščee obučenie). l'école russe en 1914 287
C'est le peuple lui-même qui doit prendre en charge son éducation. On se
tourne alors vers tous les embryons d'écoles paysannes, où des gramotet
locaux, soldats en retraite, instituteurs occasionnels donnaient quelques
rudiments de lecture et d'écriture. Léon Tolstoï, par exemple, était hostile
à une école d'État, inapte selon lui à alphabétiser la Russie, et préconisait
des écoles prises en charge par les paysans, qui garderaient l'initiative
privée de les ouvrir7. Reculant devant l'immensité de la tâche qui s'impos
ait à la société, on préférait ainsi en revenir à une sorte d'autodidactisme
généralisé. Or il est frappant de constater que l'État adopte à la même
époque une position symétrique : ce qu'il souhaite, c'est le développement
des écoles d'alphabétisation (Školy gramotnosti) et des écoles paroissiales.
De sorte que le populisme rejoint l'Etat dans l'abandon du projet d'école
obligatoire. Si l'État entendait ainsi privilégier le rôle de l'Église et
accroître son emprise idéologique sur la population par le truchement de
celle-ci, l'intelligentsia recommande des solutions voisines, dans l'espoir
que le peuple créerait lui-même sa propre école. L'un comme l'autre
entend emprunter une autre voie que celle de la France ou de l'Allemagne.
Chose curieuse, c'est un autre calcul, optimiste celui-là, qui ouvre la
dernière période qui est, nous l'avons vu, celle d'un essor de l'école.
En 1894, V. N. Vahterov, un des champions les plus dynamiques de
l'instruction pour tous, montre que cet objectif peut être réalisé en une
vingtaine d'années8. Progressivement, une véritable fièvre s'empare des
zemstva, impatients de réaliser l'école universelle. Les colonnes des jour
naux, des bulletins des zemstva, de la revue du ministère de l'Éducation
(Žurnál ministerstva narodnogo prosveŠčenija), s'emplissent de statistiques
et de graphiques de toutes sortes. Il se crée des Sociétés d'alphabétisation
(Obsčestva gramotnosti), une Ligue de l'enseignement, un Comité d'alpha
bétisation. Le projet prend corps. En 1903, le premier plan gouverne
mental voit le jour, mais il reste lettre morte. La seconde Duma élabore
en 1907 un projet précis qui prévoit la généralisation de l'instruction
primaire en 1920 et en définit le financement nécessaire. Les normes qu'il
propose : pas plus de 50 élèves par classe et pas moins d'une école dans un
rayon de trois verstes sont déjà celles qui prédominent dans les zemstva
les plus avancés. En 1908, le projet est repris officiellement par le ministre
Kaufmann9. En même temps, on abandonne progressivement l'optique
populiste. En 1915, par exemple, on adopte un statut des écoles primaires :
il introduit pour la première fois la scolarité obligatoire dans les villes
disposant d'un nombre d'écoles suffisant et prévoit des amendes pour
les familles qui contreviendraient à cette obligation. Le projet n'eut pas
le temps d'acquérir force de loi, mais il est révélateur d'un changement
de mentalité10.
Quelle est la situation à la fin de l'ancien régime ? A partir de 1908-
1910, zemstva et municipalités entrent en pourparlers avec l'État pour
élaborer des plans de réseaux scolaires11. En 191b, 421 zemstva d'uezd
sur 441 et .576 sur 784 avaient déjà dressé le leur. En 1917,
la Russie d'Europe était presque prête à introduire la scolarité obligatoire.
Quant à l'ensemble du pays, il y avait en 1917 plus de 60 % des enfants
d'âge scolaire qui fréquentaient l'école primaire. L'opération dont le
terme avait d'abord été fixé à 1920, puis remis à 1922, serait sans doute
achevée en 1927. 288 WLADIMIR BERELOWITCH
Nous avons évoqué ces différentes étapes des progrès de l'école pri
maire, parce qu'elles appellent deux réflexions. Le « décollage » de l'école
intervient dans les années précédant immédiatement la guerre et tout se
passe comme si, tant du côté de l'État que de celui des zemstva, l'idée de
l'école pour tous avait fait son chemin depuis les années 60 et fini par
débloquer la situation figée antérieure. Dans cette progression, l'État et
l'intelligentsia des zemstva font figure à la fois de partenaires et de
concurrents. Si celle-ci exerce une pression sur l'État pour qu'il accélère le
processus de scolarisation, l'État lui-même joue un rôle actif de plus en
plus souvent, surtout à partir de 1905. Un exemple frappant nous est
fourni par la province de Nižnij -Novgorod : en 1914, le ministère propose
au zemstvo un plan d'instruction primaire pour tous. En retour et au même
moment, le zemstvo propose au ministère un projet de réseau scolaire12.
Les deux partenaires agissent bien ici comme des forces complémentaires.
Par ailleurs, la scolarisation de la Russie nous apparaît comme une
sorte de « conquête de l'Ouest », qui est ici une croisade contre l'ignorance
et l'analphabétisme du monde rural. La comparaison est d'autant plus
vraie que les militants des zemstva ont précisément une mentalité de
pionniers. Kajdanova cite le cas d'une institutrice qui refusa un poste par
trop « civilisé » (car situé près voie ferrée) et qui insista pour être
envoyée dans une province très reculée, dans un trou perdu (medvežij
ugolok pour reprendre un cliché de l'époque13). Rien d'étonnant dès lors
à ce que l'expansion de l'école primaire rurale ait souvent été plus avancée
que dans les villes : la croisade visait principalement les campagnes. Mais
au fur et à mesure que l'école acquiert un fonctionnement régul
ier et réglementé, qu'elle se « bureaucratise » aussi, les maîtres et les
militants des zemstva se sentent dépossédés de leur œuvre, déçus par ces
conquêtes qui leur échappent.
Ces deux traits nous semblent expliquer à la fois l'essor de l'école
primaire et ce caractère quelque peu anarchique qu'elle garde encore au
début du siècle.
Le stade artisanal
Tout l'effort d'organisation et de financement reposait essentiellement
sur les zemstva, dans les provinces placées sous leur juridiction, et cela
jusqu'au début de ce siècle. L'État apportait seulement un soutien (sur
les plans financier et organisationnel) et se bornait à contrôler les pr
ogrammes, les manuels, les inspections. De là le développement inégal des
écoles selon les régions. Nous trouvons ainsi des zemstva très en pointe,
comme ceux de Vjatsk, de Tver' ou de Saratov par exemple, d'autres
retardataires tels ceux de Kostroma, de Nižnij -Novgorod ou de certaines
régions comme la Bessarabie, la Sibérie Orientale, l'Asie Centrale14.
En 1898, tel district possédait une école pour 1 000 habitants, tel autre
une école pour 15 000 habitants. Sans entrer dans le détail, il est frappant
de voir, dans chaque cas particulier, comment l'école « démarre » d'un
seul coup, comme un fleuve gelé qui se mettrait en marche. A Moscou,
entre 1910 et 1914, le nombre d'élèves augmente de 58 %, chiffre propre
ment effarant15. l'école russe en 1914 289
Entreprise enthousiaste donc que cette scolarisation. Mais cet enthou
siasme porte avec lui la fragilité du mouvement. Les hésitations devant
l'adoption du principe de l'école obligatoire que nous avons notées et qui
se prolongent jusqu'en 1914, ces hésitations s'expliquent bien évidemment
par les difficultés matérielles et surtout financières de l'entreprise, par
le manque d'expérience que la Russie avait dans ce domaine, mais aussi
par des facteurs psychologiques : appréhension devant le monde paysan
qu'on commence seulement à connaître et qui apparaît souvent comme
une immense masse inculte, immuable et quelque peu effrayante. Peut-on
véritablement encadrer et « civiliser » cette masse — telle est la question
sous-jacente que l'on perçoit derrière toutes les hésitations ? On
appréhende aussi le caractère instrumental de l'école obligatoire (rappe
lons que le terme était évité), comme si l'enseignement primaire éprouvait
des difficultés à délaisser son stade artisanal.
En 1914, l'école primaire n'aj>as une organisation unique. Il existe
des écoles des zemstva, celles de l'Etat, dans les provinces qui ne sont pas
sous le régime des zemstva, et des écoles paroissiales qui dépendent de
l'Église. La plupart des écoles assurent aux enfants trois ou, le plus
souvent, quatre ans d'études et se limitent à l'enseignement de la lecture,
de l'écriture et du calcul. Les écoles d'alphabétisation, qui dépendent
également de l'Église, sont en voie de disparition, à cause de leur carac
tère radimentaire16. Enfin nous trouvons, dans les villes, des écoles
privées. Dans toute cette mosaïque, c'est l'école publique qui domine.
Prenons le cas des écoles paroissiales orthodoxes17. A la veille de la guerre,
on en compte plus de 30 000, contre 80 000 écoles publiques. Elles avaient
été créées sous la pression de l'État, surtout, depuis le règne de Nicolas Ier.
L'Église n'avait jamais réellement institué un réseau important d'écoles,
si ce n'est sous Alexandre II, avec le projet de Pobedonoscev de clérica-
liser l'école, qui a en grande partie échoué. Dans les années 80 et 90,
toujours sous l'impulsion de l'État, l'Église s'efforce de soutenir la concur
rence de l'école publique. A cette fin, elle engage des instituteurs à la place
des diacres qui y enseignaient jusqu'alors, ce qui rapproche ces écoles des
écoles publiques, où le catéchisme, faut-il le rappeler, fut enseigné jusqu'en
octobre 1917. Ces écoles demeurent essentiellement urbaines. Au début du
siècle, elles sont en perte de vitesse. Cela s'explique aisément : à cette
époque, l'État est convaincu, entre autres sous l'influence de ministres
comme Bogolepov, Sánger ou Vannovskij, que l'avenir est aux écoles des
zemstva. Dès lors, ou bien l'État s'arroge le contrôle des écoles paroissiales
qui s'apparentent aux écoles publiques. Ou bien elles tombent en désué
tude, la concurrence jouant au profit de l'école publique. On va donc vers
une uniformisation de l'école primaire. Il n'empêche qu'à la veille de la
révolution, la diversité demeure grande et les projets d'unification qui
paraissent çà et là restent des vœux pieux.
Le même flou s'observe dans l'administration scolaire. Jusqu'à la fin
du siècle, c'est du zemstvo de district que dépendent le financement des
écoles (y compris le traitement des maîtres) et l'ouverture de nouveaux
établissements scolaires. Pratiquement ces tâches étaient confiées à deux
ou trois employés, placés sous la direction d'un délégué nommé par l'orga
nisme dirigeant élu du zemstvo (zemskaja úprava) . Ce n'est que lentement
cjue les zemstva de province prennent en charge les affaires scolaires. Il 2Ç0 WLADIMIR BERELOWITCH
s'ensuivait de véritables embrouillaminis, où par exemple le maître était
payé en partie par le district, en partie par la province, ce qui parfois
pouvait signifier qu'il n'était pas payé du tout, du fait de l'incurie administ
rative18. Il existe, au début du siècle, concurremment un mouvement de
centralisation — l'ouverture des écoles, les financements importants se
décident au niveau de la province — et un mouvement de décentralisa
tion — le quotidien, les affaires courantes comme par exemple les examens
de fin d'année se règlent au niveau de l'arrondissement (rajon). Mais
l'école demeure encore à un stade semi-artisanal. Les besoins scolaires
de chaque région sont mal connus, de véritables recensements de la popul
ation scolarisable font défaut. On se plaint des examens annuels qui sont
souvent assurés par des personnes incompétentes envoyées par les zems
tva19. Tout ce flou administratif s'explique non seulement par l'immaturité
de l'école primaire, mais aussi par son origine dont elle ne s'est pas tout à
fait libérée et qui lui donne encore un caractère d'entreprise de charité.
Du côté de l'Etat, à l'inverse, l'appareil bureaucratic] ue est lourd, mais
n'en est pas plus simple pour autant. La Russie est divisée en douze aca
démies (učebnyj okrug) avec un inspecteur principal et toute une kyrielle
d'inspecteurs et de directeurs, ainsi que des conseils scolaires, à tous les
échelons administratifs, depuis le statut de 1864. Ajoutons à cela les
Sections d'éducation nationale (Otdel narodnogo obrazovanija) , les tuteurs
(popečiteli), les inspecteurs, et l'on aura toute une armée de fonctionnaires
que les zemstva trouvent bien étouffante et de la tutelle de laquelle ils
aspirent à se débarrasser. Seuls, deux représentants des zemstva siègent
aux conseils scolaires. En retour, les fonctionnaires peuvent se méfier des
zemstva où l'on craint toujours de découvrir des pépinières de révolutionn
aires. A la complexité administrative s'ajoute une situation conflictuelle.
Il faut terminer ce tableau par quelques mots sur le fonctionnement
môme de l'école rurale, qui se heurte à toutes sortes de difficultés. Les
distances, par exemple. Au début du siècle, plus de la moitié des élèves
habitaient à moins d'une verste de l'école20. Les rapports des inspecteurs
se plaignent de la fréquentation irrégulière des enfants. Fêtes paroissiales,
mariages, travaux de la belle saison, gardiennage de troupeaux, autant
d'événements qui vident les écoles pour plusieurs jours et, définitivement,
du mois de mai à la fin septembre21. Les enfants fréquentent l'école à
partir de l'âge de 8-9 ans et interrompent le plus souvent leurs études vers
11-12 ans. Là encore, nous sommes loin du règlement institutionnel que
devrait avoir la future école obligatoire. Pourtant, des progrès se font dans
ce sens. Dans la province de Simbirsk, en 1916, on exclut des élèves dont
les absences avaient été répétées au cours de l'année et qui avaient eu de
mauvais résultats aux examens (précisons que l'école manquait de place
et ne pouvait satisfaire à toutes les demandes)22. Les examens étaient une
sanction du travail de l'élève et de celui de l'école. De la sorte, ils jouaient
un rôle normatif, qui régularisait l'école peu à peu.
Nous croyons avoir mis en évidence le fait que l'école primaire était
engagée dans un processus où elle ne dépendait plus de l'enthousiasme de
quelques-uns, où elle perdait peu à peu son caractère artisanal et l'inconsis
tance du beau rêve qu'elle était encore dans les années 80. Il serait vain,
bien sûr, de supputer quelle aurait été son évolution ultérieure sans la
venue de la guerre et surtout de la révolution qui modifia profondément l'école russe en 1914 291
son cours. Du moins pouvons-nous nous interroger sur son efficacité dans
le domaine de l'alphabétisation qui était, faut-il le rappeler, son objectif
principal. Nous ne disposons que d'estimations sur le taux d'alphabéti
sation de la population en 1916, fondées sur des recensements partiels
(recrues de l'armée, signatures de mariages, limités à une
ville ou un district) ; elles nous donnent un pourcentage de 39 %23 (de
l'ordre de 60 % pour les hommes, l'écart avec les femmes demeurant
important). On mesure le bond accompli en 20 ans, si l'on compare ce
chiffre aux 21 % de 1897. Plus d'une personne sur trois sachant lire, cela
signifie à terme que la bataille de l'alphabétisation est en passe d'être
gagnée, car ce mouvement ne peut aller qu'en s'accélérant, et que de
profonds bouleversements sont à attendre dans les villages russes.
Dans ce l'école joue un rôle essentiel. En 1898, 40 à 70 %
de ceux qui savent lire et écrire l'ont appris ailleurs qu'à l'école. Un recen
sement de la population en 1912 indique par contre que si un tiers de la
population âgée de plus de 50 ans a appris à lire par des moyens extras
colaires, ce pourcentage s'abaisse et tombe respectivement à 4 % pour
la tranche de 20 à 25 ans et à о % P°ur ceUe de 12 à 15 ans24.
Tout ceci atteste à l'évidence qu'il y eut, au début du siècle, un fort
mouvement de la population vers les écoles. Point n'est besoin, pour s'en
rendre compte, de reprendre les témoignages enthousiastes et toujours
quelque peu suspects des militants des zemstva. Le fait même que les
écoles primaires rurales aient souvent été obligées de refuser des candi
datures est en lui-même suffisamment éloquent. A la campagne, cet afflux
était d'abord le fait des paysans les moins pauvres : dans la région de
Moscou, 45 % des paysans qui possédaient plus de 20 desiatines savaient
lire et écrire en 1914, alors que parmi les paysans sans terres, la propor
tion tombe à 24 %26. Ce que dorénavant les demandent à l'école,
c'est d'apprendre à lire et à rédiger des lettres, de comprendre une facture,
d'effectuer un calcul élémentaire. Et c'est ainsi que l'idée de « servir le
peuple » qui domine la littérature pédagogique du milieu du siècle descend
en quelque sorte sur terre pour prendre un sens de plus en plus pratique et
réaliste.
L'enseignement secondaire
Nous nous étendrons moins longuement sur l'école secondaire, qui
existe déjà depuis un bon siècle : on ne peut ici parler de révolution, au
même titre que pour l'école primaire. Ce qui nous intéresse, ce sont les
changements importants qui y sont intervenus.
Le premier, c'est le gonflement des effectifs et la multiplication des
écoles. Nous retrouvons la même courbe que pour l'école primaire. Pro
grès, puis stagnation jusqu'au milieu des années 90, où l'on atteint
133 000 élèves et 600 établissements ; enfin, accélération rapide, par
ticulièrement dans les dernières années du xixe siècle, avec, en Г914, près
de 2 000 établissements et 700 000 élèves26. Le système est d'une comp
lexité extraordinaire. Aux gymnases de filles et de garçons et aux écoles
« réalistes » (real'nye učiliŠČa) s'ajoutent des établissements qui sont des
survivances, comme les instituts pour jeunes filles nobles, toutes les écoles 292 WLADIMIR BERELOWITCH
religieuses et notamment les séminaires (bursa), des écoles profession
nelles et techniques qui se développent rapidement au début du siècle,
les écoles commerciales créées par Witte et qui dépendent du ministère
des Finances, des écoles privées (notamment des gymnases à Moscou et
à Saint-Pétersbourg), des écoles secondaires à cycle court enfin (vysšye
nacal'nye Školy) créées en 191 2.
Là encore, nous observons un « décollage » qui traduit simultanément
un effort pour étendre le réseau scolaire, bien que 14 %des établissements
secondaires soient encore concentrés dans les régions de Saint-Pétersbourg
et de Moscou27, et un afflux de la population, qui est en grande partie
un contrecoup de la poussée de l'école primaire. Un exemple : à Saint-
Pétersbourg, en 1910, 45 % des demandes d'admission dans les gymnases
ne purent être satisfaites, faute de place28. Or, en tant que phénomène
sociologique, cette poussée mérite d'être analysée. En 1914, dans les
gymnases de garçons, il y a 22 % de fils de paysans, plus de 45 % de fils
d'artisans, marchands, « petits bourgeois », le reste se partageant entre
les nobles, et les fonctionnaires et le clergé29. Dans les gymnases de filles
et les real'nye uČilišča, les choses sont encore plus nettes : le gymnase
n'est plus une école de caste et ce changement s'est produit au cours des
premières décennies de ce siècle. L'arrivée massive des paysans est par
ticulièrement sensible dans les dernières années. Certains gymnases
comptaient jusqu'à 50 % d'enfants de paysans, comme dans la province
de Vologda30 : d'ailleurs, certains zemstva commençaient à mettre sur
pied des écoles secondaires « populaires » (narodnye srednie školy),
comme par exemple dans la province de Vjatsk, où les études coûtaient
seulement 10 roubles par an, et non 75 à 100 roubles comme dans les
gymnases classiques.
A la différence de ceux qui étaient intervenus dans l'école primaire,
ces changements étaient peu perçus et les esprits étaient essentiellement
préoccupés par ce qu'on appelait la crise du gymnase. En 1905 par
exemple, des manifestes d'enseignants déclaraient que le gymnase se
mourait. Aux yeux de l'intelligentsia, l'école primaire est une école du
peuple, prise en charge jpar le peuple et répondant à ses intérêts. Le
gymnase est une école d'Etat réservée à une caste, diffusant un enseigne
ment mort et coupé de la réalité vivante, dans une atmosphère étouffante
où règne une discipline insupportable. Par ailleurs, la complexité du
système secondaire, ou plutôt d'ailleurs son absence de système, était
ressentie comme une de ses tares profondes. C'était aussi le sentiment de
certains ministres qui, à tour de rôle, élaboraient des projets d'unification
de l'école secondaire... et les choses n'allaient pas plus loin, le dernier
projet étant celui d'Ignat'ev en 1915.
Bien entendu, il serait hasardeux de reprendre ces batailles idéolo
giques sans examen critique. Quelques exemples : la question des langues
anciennes était devenue un abcès de fixation et un enjeu stratégique au
sujet duquel s'affrontaient régulièrement aussi bien les « réactionnaires »
que les « libéraux » et les « révolutionnaires ». Le ministre D. Tolstoj en
fit un cheval de bataille contre la pénétration des idées révolutionnaires
et une sorte de pilier de la discipline. A l'inverse, maints pédagogues plai
dèrent, à la suite d'Usinskij, la suppression des langues anciennes et le
développement de l'enseignement des sciences naturelles qu'ils chargeaient l'école russe en 1914 293
également d'un contenu idéologique. Autre exemple : le ministre Deljanov
déclara en 1887 que les gymnases n'étaient pas faits pour les enfants de
cuisinières, érigeant déjà ces dernières, bien avant Lénine, en symbole
politique. Cette phrase provoqua une levée de boucliers et des protesta
tions sans fin. Pourtant, si elle est sans doute révélatrice des idées et de
la maladresse insigne de son auteur, elle ne correspond guère à l'évolution
des gymnases de cette époque, au cours de laquelle ils commençaient à se
démocratiser lentement. Enfin, dernier exemple, le ministre D. Tolstoj
était devenu véritablement la bête noire non seulement des révolutionn
aires, mais même de l'opposition libérale. Or, c'est sous ce ministre et en
partie grâce à lui que l'enseignement secondaire a effectué ses premiers
progrès spectaculaires31. On voit par cet exemple que ce qui séparait le
ministre de l'intelligentsia, ce n'étaient pas tant les objectifs poursuivis
qui coïncidaient souvent, que les idées qu'ils défendaient respectivement.
Quelle était donc cette « crise » du gymnase ?
Par un de ses aspects, elle a ses origines dans l'institution elle-même.
Au début du siècle, ie gymnase continue à faire office de prodépeutique
aux études supérieures, alors que de plus en plus, la société en attend
autre chose, à savoir une formation utilisable dans la vie pratique. La
démocratisation du recrutement du gymnase tend à le transformer en un
cycle complet et autonome, ce qu'il n'est ni dans l'enseignement qu'il
dispense ni dans sa conception. Cette inadéquation se traduit naturell
ement dans les résultats. Au début du siècle, seuls 4 % à 9 % des élèves
terminent la scolarité normalement, 20 à yj % y parviennent avec des
retards, le reste est éliminé, ce qui constitue une proportion de déchet
trop importante pour ne pas être ressentie comme un échec de l'institution
elle-même.
Mais il s'agit principalement d'une crise plus profonde, où nous retrou
vons une fois de plus les partenaires et adversaires que sont l'État et
l'intelligentsia. L'emprise de l'État est en effet plus forte sur le gymnase
que sur l'école primaire, plus lointaine, plus autonome, plus imprégnée de
l'esprit libéral des zemstva. A l'inverse, les idées révolutionnaires ont très
tôt pénétré dans le gymnase, surtout parmi les élèves, ce qui ne fait
qu'augmenter la suspicion et la gestion tatillonne de l'État. Ce conflit finit
par exploser au grand jour, lors de la révolution de 1905, où l'on voit des
élèves manifester dans les rues et former des associations, les maîtres
s'organiser en syndicats32. Les revendications le plus fréquemment
formulées sont l'abolition du port de l'uniforme, la suppression de l'ense
ignement religieux obligatoire, l'assouplissement de la discipline, en un mot
toutes les marques les plus symboliques de l'emprise de l'Etat.
Mais c'est ce conflit — et c'est là le dernier changement que nous
entrevoyons dans l'évolution de l'école secondaire — qui est à l'origine
d'un nouveau « déblocage ». Il est hors de doute que l'histoire de l'école
secondaire des dernières années de l'ancien régime est celle d'une libéra
lisation. Certes, 1905 fut suivi d'une période de répression, où des élèves
et des maîtres furent exclus, où l'on tenta de raffermir la discipline.
L'épisode du ministère Kasso, de 1910 à 1914, fut à cet égard particulièr
ement malheureux ; ce personnage, souffrant véritablement d'une peur
maladive de voir les gymnases infestés de révolutionnaires, envoyait
circulaire sur circulaire, recommandant la plus grande vigilance33. Mais