L'émigration rurale dans les vallées inter-andines de Bolivie - article ; n°2 ; vol.11, pg 113-129

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1995 - Volume 11 - Numéro 2 - Pages 113-129
L'émigration rurale dans les vallées inter-andines de Bolivie
Geneviève CORTES
Inscrite dans une vieille tradition nationale, l'émigration rurale connaît une importance croissante dans les vallées inter-andines de Bolivie. Les crises contemporaines que vit le pays et les politiques d'immigration des pays d'accueil favorisent le maintien des flux vers l'Argentine et font apparaître de nouvelles destinations : les Etats-Unis et, plus récemment, Israël et le Japon. Dans ces campagnes boliviennes, les revenus de l'émigration constituent le principal moteur des économies familiales et sont à la source de dynamiques de développement de l'espace local. En même temps, l'émigration entraîne un processus de différenciation socio-économique au sein des communautés villageoises. Elle fragilise le système alimentaire familial et augmente les risques nutritionnels des populations qui restent en marge du système migratoire. A ces mutations s'ajoutent une forte déstructuration socioculturelle qui affecte la cohésion communautaire des sociétés locales.
The rural emigration in the interandean vallies of Bolivia
Geneviève CORTES
Inscribed within an ancient national tradition, rural emigration in the interandean vallies of Bolivia is gaining importance. The country 's contemporary crises and the immigration policies of the host countries maintain the flux trend towards Argentina while enabling new destination targets: the United States, and more recently Israel and Japan. In these Bolivian lands, the emigration derived income provides the driving force of family economies and triggers development of the local territory. At the same time, emigration induces a process of socio-economic differenciation in peasant communities which weakens the food-system and increases family nutritional risks in the populations marginal to this migration system. In addition to these mutations there is a strong socio-cultural destructuring which affects community-cohesion in local societies.
La emigración rural en los valles inter-andinos de Bolivia
Geneviève CORTES
Inscrita dentro de una antigua tradición nacional, la emigración rural en los valles inter-andinos de Bolivia esta conociendo una importancia creciente. Las crisis contemporaneas que vive el país y las politicas de imigración de los paises receptores favorecen el mantenimiento de los flujos hacía Argentina mientras hacen aparecer nuevos destinos : Estados-Unidos y, mas recientemente, Israel y Japón. En estas régiones rurales de Bolivia, los ingresos de la emigración constituyen el principal motor de las economías familiares y originan dinámicas de desarrollo del espacio local. Al mismo tiempo, la emigración induce un proceso de diferenciación socio-económica dentro de las comunidades campesinas, debilitando el sistema alimentario de las familias y aumentando los riesgos nutricionales de las poblaciones que se quedan al margen del sistema migratorio. A estas mutaciones se le añade una fuerte desestructración socio-cultural que afecta a la cohesión comunitaria de las sociedades locales.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1995
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Geneviève Cortes
L'émigration rurale dans les vallées inter-andines de Bolivie
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 11 N°2. Amérique Latine. pp. 113-129.
Citer ce document / Cite this document :
Cortes Geneviève. L'émigration rurale dans les vallées inter-andines de Bolivie. In: Revue européenne de migrations
internationales. Vol. 11 N°2. Amérique Latine. pp. 113-129.
doi : 10.3406/remi.1995.1466
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1995_num_11_2_1466Résumé
L'émigration rurale dans les vallées inter-andines de Bolivie
Geneviève CORTES
Inscrite dans une vieille tradition nationale, l'émigration rurale connaît une importance croissante dans
les vallées inter-andines de Bolivie. Les crises contemporaines que vit le pays et les politiques
d'immigration des pays d'accueil favorisent le maintien des flux vers l'Argentine et font apparaître de
nouvelles destinations : les Etats-Unis et, plus récemment, Israël et le Japon. Dans ces campagnes
boliviennes, les revenus de l'émigration constituent le principal moteur des économies familiales et sont
à la source de dynamiques de développement de l'espace local. En même temps, l'émigration entraîne
un processus de différenciation socio-économique au sein des communautés villageoises. Elle fragilise
le système alimentaire familial et augmente les risques nutritionnels des populations qui restent en
marge du système migratoire. A ces mutations s'ajoutent une forte déstructuration socioculturelle qui
affecte la cohésion communautaire des sociétés locales.
Abstract
The rural emigration in the interandean vallies of Bolivia
Geneviève CORTES
Inscribed within an ancient national tradition, rural emigration in the interandean vallies of Bolivia is
gaining importance. The country 's contemporary crises and the immigration policies of the host
countries maintain the flux trend towards Argentina while enabling new destination targets: the United
States, and more recently Israel and Japan. In these Bolivian lands, the emigration derived income
provides the driving force of family economies and triggers development of the local territory. At the
same time, emigration induces a process of socio-economic differenciation in peasant communities
which weakens the food-system and increases family nutritional risks in the populations marginal to this
migration system. In addition to these mutations there is a strong socio-cultural destructuring which
affects community-cohesion in local societies.
Resumen
La emigración rural en los valles inter-andinos de Bolivia
Geneviève CORTES
Inscrita dentro de una antigua tradición nacional, la emigración rural en los valles inter-andinos de
Bolivia esta conociendo una importancia creciente. Las crisis contemporaneas que vive el país y las
politicas de imigración de los paises receptores favorecen el mantenimiento de los flujos hacía
Argentina mientras hacen aparecer nuevos destinos : Estados-Unidos y, mas recientemente, Israel y
Japón. En estas régiones rurales de Bolivia, los ingresos de la emigración constituyen el principal motor
de las economías familiares y originan dinámicas de desarrollo del espacio local. Al mismo tiempo, la
emigración induce un proceso de diferenciación socio-económica dentro de las comunidades
campesinas, debilitando el sistema alimentario de las familias y aumentando los riesgos nutricionales
de las poblaciones que se quedan al margen del sistema migratorio. A estas mutaciones se le añade
una fuerte desestructración socio-cultural que afecta a la cohesión comunitaria de las sociedades
locales.113
Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 11 -N°2
1995
L'émigration rurale
dans les vallées inter-andines
de Bolivie
Geneviève CORTES
INTRODUCTION
Peu connue, la migration internationale bolivienne est pourt
ant loin d'être un phénomène marginal. Elle a pris en effet, ces vingt dernières
années, une importance croissante. Selon le recensement de l'INE (Institut National
de Statistiques) de 1976, 250 000 personnes se trouvaient à l'extérieur du pays, soit
4 % de la population totale. Au dernier recensement de 1992, 380 000 personnes rési
daient à l'étranger, soit 6 % de la population ('). Ces flux, majoritairement d'origine
urbaine, touchent également les populations rurales du pays. Au dernier recensement,
35 % proviennent des campagnes.
A l'échelle nationale, ces mouvements de population demeurent sans aucun
doute bien moins significatifs que les flux internes qui se sont amorcés, d'une part,
dès la réforme agraire de 1953 et, d'autre part, avec les politiques d'ouverture des
frontières vers les plaines pré-amazoniennes (région de Santa Cruz) dans les années
60 O.
Dans certaines régions rurales du pays, la migration internationale a pris cepen
dant plus d'importance que les déplacements internes. Bien plus, elle relève d'une
véritable tradition familiale qui se transmet de génération en génération et constitue
un élément moteur des économies paysannes. Les villages de Santa Rosa et
d'Arbieto que nous avons étudiés lors de travaux de terrain entre septembre 1991 et
février 1993 dans la région des vallées inter-andines, et plus précisément dans la
Haute Vallée de Cochabamba (voir carte de localisation) sont des exemples signifi
catifs de ces processus (3). D'après le recensement que nous avons réalisé à l'échelle
des communautés villageoises, les flux d'émigration sont surprenants : 40 % de la
population totale des villages se trouvent à l'extérieur du pays, essentiellement en
Argentine et aux Etats-Unis. Parallèlement, de nouvelles trajectoires se dessinent :
Israël est un lieu de destination qui commence à se banaliser au sein de ces villages. Geneviève CORTES
Certains auteurs ont cherché à mesurer et à identifier ces flux d'émigration, en
particulier ceux en direction de l'Argentine, à partir d'enquêtes réalisées soit sur les
lieux de destination des migrants (Mugarza,1985 ; Balan, 1990), soit dans les espaces
d'origine (Anderson, 1981 ; Dandier et al., 1982, Dandier et Medeiros, 1985). Ces
travaux mettent en évidence l'importance de l'émigration dans de nombreuses com
munautés rurales des vallées de Cochabamba et ce, malgré une bonne aptitude à
l'agriculture et une bonne intégration des paysans au marché régional (4). Ils permett
ent de saisir les causes de la diffusion de ces phénomènes migratoires : forte parcel
lisation des terres (la superficie moyenne est d'à peine un hectare), forte pression
démographique (la densité de la population s'élève à 41 h/km2 contre 5,7 pour la
Bolivie), fortes sécheresses consécutives et enfin, un fort degré de métissage qui
favorise la migration (pratique de l'espagnol parallèlement au quechua, familiarisa
tion avec le milieu urbain).
CARTE DE LOCALISATION
Plus de 3000 m fïïTÏÏI
Plus de 1000 m
Route
Illustration non autorisée à la diffusion
Extrait et réadapté de : Easwood (D.A.)., Pollard (HJ.), 1987
Si la migration peut être envisagée comme le résultat de facteurs exogènes de
nature macro-économique (crise nationale, disparités démographiques, politiques
d'immigration des pays d'accueil), pour le groupe social elle relève également d'une
stratégie de vie qui n'implique pas nécessairement la rupture avec l'espace d'appar
tenance. Dans cet article, nous nous proposons de montrer comment la migration
constitue actuellement une réelle stratégie de diversification des activités paysannes
dont le principe repose sur un.modèle d'élargissement de l'espace de vie familial. En
intégrant le fait migratoire à l'analyse des économies paysannes, nous chercherons à
voir comment il s'enracine dans les logiques de production et les projets de vie des
paysans migrants et à saisir ses retombées sur le devenir socioculturel et économique
de ces sociétés paysannes. Cette démarche s'appuie sur des enquêtes locales effec- L'émigration rurale dans les vallées inter-andines de Bolivie
tuées dans les villages de Santa Rosa et d'Arbieto. La méthodologie vise une
approche globale du système de reproduction économique et sociale de la famille.
Parallèlement à l'identification des volumes et de la nature de la migration dans les
communautés villageoises, nous avons procédé à un suivi économique mensuel de
9 familles de ces villages inégalement touchées par le processus migratoire. La natu
re et la provenance des revenus, les dépenses familiales et la consommation aliment
aire ont été les principaux indicateurs considérés pour mesurer les niveaux de vie des
populations migrantes et déceler les mutations socioculturelles et économiques que
l'émigration engendre (5).
DE LA TRADITION À L'INNOVATION MIGRATOIRE
A l'échelle des villages enquêtes, l'Argentine demeure la première destination
des migrants par ordre d'importance (tableau 1). Sur le total des emigrants (soit
1 031 personnes), 60 % résident à Buenos- Aires.
TABLEAU 1 : Lieux d'émigration à Santa Rosa et Arbieto
Nombre % sur le total Lieu % sur la
d' emigrants d'émigration des emigrants population totale
Argentine 624 60,5 23,8
Etats-Unis 388 37,6 14,8
Israël 19 1,8 0,7
1031 39,3 Total 100,0
Elaboration propre.
Source : recensement des villages en février 1993 (échantillon de 2 600 personnes).
La migration vers l'Argentine dans ces régions s'inscrit dans une vieille tradition
nationale. En effet, les flux vers ce pays prennent de l'importance dès le début du
siècle, et en particulier à partir de 1914. Jusqu'aux années cinquante, le nord argent
in était le principal pôle d'attraction pour bon nombre de Boliviens (le Chili, le
Brésil ou le Pérou étaient beaucoup moins attractifs). Les productions extractives tro
picales comme la canne à sucre de Salta et de Jujuy ou les plantations fruitières plus
au sud, les vignobles de Mendoza, ont longtemps attiré les travailleurs agri
coles saisonniers en provenance des régions altiplaniques et des vallées inter-andines.
Mais dès les années soixante, à la suite de changements économiques internes à
l'Argentine, ces migrations temporaires rurales, sans pour autant disparaître, ont été
progressivement supplantées par des migrations vers les grands centres urbains de
Cordoba et Buenos Aires (secteur de la construction) (Foucher, 1977 ; Alfaro, 1981 ;
Rapado, 1982 ; Dandier, 1985).
Selon les sources officielles de la Direction Nationale des Migrations
d'Argentine, la population bolivienne résidente en Argentine en 1947 atteignait
48 000 personnes, tandis qu'en 1969 elle s'élevait à environ 450 000 et 600 000 en
1973 (Foucher, op. cit. ; Rapado, op. cit.). Aujourd'hui, et selon le décret 1033 sur 116 Geneviève CORTES
la régularisation des immigrants clandestins en Argentine rendu actif au 1er novembre
1992, 500 000 immigrés clandestins (tous pays confondus) ont été « dépistés » sur le
territoire. 160 000 ont été régularisés entre novembre 1992 et novembre 1993, dont
60 % de Boliviens (soit 96 000 personnes). Le processus de démocratisation amorcé
en 1984 en Argentine semble avoir été à l'origine d'une considérable vague d'im
migration en provenance des pays limitrophes, dont 18 000 Boliviens pour cette
seule année. Si environ 3000 Boliviens sont entrés légalement dans le pays en 1991
(Russo, 1993), on constate ces trois dernières années une stabilisation des départs.
Depuis une dizaine d'années, par contre, on enregistre des départs de plus en plus
nombreux vers les Etats-Unis. Dans les villages de Santa Rosa et d' Arbieto, 39 % du
total des migrants à l'étranger travaillent dans la construction à Miami ou Washington (6).
Bien que plus tardive, cette migration tournée vers les Etats-Unis n'est cependant
pas récente. En 1970, on y recensait environ 7 000 Boliviens immigrés (Rapado,
1982). Il s'agissait plutôt d'une «fuite des cerveaux» (étudiants, ingénieurs, médec
ins) concernant des populations urbaines favorisées. Actuellement, les flux migra
toires vers les Etats-Unis concernent également des populations non qualifiées (pay
sans ou chômeurs des villes) employées dans le secteur du bâtiment. Les Boliviens
s'insèrent en fait dans le mouvement migratoire beaucoup plus global des « latinos »
aux Etats-Unis (Dominicains, Cubains, Colombiens, Mexicains...) qui semble « gr
ignoter » progressivement l'espace sud-américain (Body-gendrot, 1991). Certes, la
migration bolivienne aux Etats-Unis reste minoritaire en comparaison des autres pays
latino-américains, mais les estimations indiquent que (compte non tenu de la migra
tion clandestine) le nombre total de permis de résidence accordés aux Boliviens entre
1976 et 1989 est passé de 520 à 13 000 par an. Par ailleurs, près de 90 000 Boliviens
auraient été admis légalement sur le territoire nord-américain en 1989 en tant
« qu'ouvriers temporaires » (Statistical Abstract of Latin America, 1992) .
Si les départs vers Israël demeurent minoritaires (1,8 % des emigrants de nos vi
llages résident à Tel Aviv), ils relèvent d'une véritable innovation au sein des com
munautés. Il en est de même pour les départs vers le Japon qui devient un nouveau
pôle d'attraction, dont il est difficile de dire s'il se renforcera dans les années à venir.
Par un système de « bouche à oreille » particulièrement efficace, les familles les plus
téméraires n'hésitent pas à s'endetter (de 3 000 à 4 000 dollars) pour tenter leur chan
ce à Tel Aviv ou Tokyo. « A l'époque de la cocaïne, nous avions acheté un camion et
faisions le commerce de la coca. Mais quand les prix ont baissé, il fallait trouver une
autre solution. Je suis parti en Israël, avec ma fille aînée, sur les conseils d'un ami.
J'étais le premier du village à partir là-bas. Au bout de deux ans, je suis revenu avec
quelques économies. On m'a dit que l'on cherchait des gens dans une entreprise de
construction en Australie. Avec deux autres amis, je suis donc parti, mais les gens qui
devaient nous attendre à l'aéroport ne sont jamais venus. On est rentré au village
deux jours après. Cette fois là, j'ai perdu beaucoup d'argent. Dans quelques mois
j'espère partir au Japon. Tout est presque prêt : passeport, visa. J'ai dépensé
3 500 dollars pour faire faire un faux passeport japonais. » (Migrant de Santa Rosa,
janvier 1993).
La présence de communautés asiatiques dans les régions orientales du pays
(départements de Santa Cruz et du Béni) peut expliquer l'initiative d'une migration
tournée vers le Japon (7). Mais plus énigmatique nous semble la migration vers Israël, L'émigration rurale dans les vallées inter-andines de Bolivie
car contrairement à l'Argentine et aux Etats-Unis, l'éloignement et les démarches
administratives ne facilitent pas à priori cette destination.
SYSTEME DE MOBILITE : UN CONTINUUM SPATIAL
Les départs à l'étranger dans les villages de Santa Rosa et d'Arbieto impliquent
presque systématiquement le recours à l'emprunt pour financer les coûts de transport,
de passeport et de visa. Tout un réseau informel de prêteurs, calqué sur les liens de
parenté et d'amitié dans les villages, contribue aux départs. Les familles qui ont pu
accumuler un capital suffisant dans l'émigration, prennent en charge les candidats au
départ en leur prêtant de l'argent, en leur prodiguant des conseils et en leur fournis
sant des contacts dans le pays de destination. Ainsi, les migrants de « la vieille génér
ation » assurent une transmission de leur « savoir-faire ».
Ce qui ressort de l'analyse du système de mobilité des familles paysannes (ryth
me, fréquence et durée d'absence) est que l'émigration constitue une stratégie tota
lement intégrée au cycle de vie de la famille et à son processus de développement.
En général, l'itinéraire migratoire des individus s'organise en plusieurs phases d'ab
sences successives avec des retours périodiques au village.
Dans un premier temps, ce sont principalement les hommes qui, dès l'âge de
18 ans, partent en Argentine, lieu de migration moins coûteux en terme d'investisse
ment (400 dollars). Il s'agit là, en quelque sorte, d'une étape « initiatique » pour le
jeune migrant. Puis, après quelques années d'émigration, ceux qui réussissent à accu
muler un capital suffisant (le temps nécessaire varie entre 1 et 5 ans selon le niveau
d'épargne) reviennent dans leur communauté d'origine pour se marier ou construire
leur maison. Ils poursuivent ensuite leur itinéraire migratoire vers les Etats-Unis ou
Israël ; destinations qui supposent un capital initial plus important (3 000 à 4 000 dol
lars) mais qui permettent aussi d'espérer des gains supérieurs. C'est ainsi que les
durées accumulées d'absence sur toute une vie peuvent atteindre 20 ans, parfois plus.
Au cours d'une phase de migration dont la durée est de 3 à 10 ans selon le pays,
la plupart des chefs de famille et des fils aînés reviennent généralement une fois par
an au village. Ces retours périodiques maintiennent et resserrent les liens sociaux et
culturels en particulier lors des festivités villageoises. Ils rythment la vie familiale et
communautaire et sont l'occasion pour les familles de se réunir entre parents, amis,
compadres et padrinos (x) (qui ont généralement aidé au départ du jeune migrant)
pour effectuer un bilan de la migration et réfléchir à de nouvelles stratégies.
Depuis quelques années, des filles aînées tentent elles aussi leur chance en
Argentine, ou même en Israël. Cependant, elles ne partent jamais seules et sont
« confiées » à un membre de la famille résidant sur place. Il arrive aussi que toute la
famille parte. Mais les difficultés d'adaptation aux modes de vie urbains et plus occi
dentalisés de Buenos Aires ou des Etats-Unis sont un frein à l'installation définitive
de la famille, notamment des femmes : « En 1959, dès notre mariage, nous sommes
partis en Argentine, mon mari et moi. Pendant que mon mari travaillait dans une
entreprise de construction, au début je restais à la maison. Puis, j'ai voulu vendre
des légumes au marché. Mais comme je parlais très mal l'espagnol, je n'ai pas pu
continuer. En plus, je devais m habiller comme les gens là-bas, sans ma pollera C). 118 Geneviève CORTES
Je n 'ai pas voulu y rester et à la naissance de mon premier fils, je suis rentré au vil
lage. » (femme de migrant à Arbieto).
Par ailleurs, même lorsqu'une famille entière s'absente pendant plusieurs années
consécutives sans retour au village (selon notre recensement, ces cas représentent
seulement 2 % des emigrants), les terres sont confiées à un membre proche ou éloi
gné. Au terme de la période de migration, la famille revient au village et les exploi
te à nouveau.
La mise en évidence de ces processus permet de relativiser le concept même de
migration dite « définitive ». La spécificité des formes d'émigration rencontrées dans
ces villages, à savoir la possible « réversibilité » d'un départ à l'étranger des indi
vidus ou de toute une famille, rend l'approche dualiste classique migration tempor
aire/définitive inadéquate. Il est fréquent que les familles, après plusieurs années de
migration à l'étranger (parfois plus de 5 ans) reviennent sur leur terre d'origine. Nous
retrouvons la classification des types de migration proposée par H. Domenach et
M. Picouet, où ce système de mobilité correspond à ce que les auteurs appellent les
flux à réversibilité renouvelée (1987). Ces pratiques de l'espace se fondent sur la
double résidence et l'alternance de cycles d'absence et de présence sur l'exploitation
qui demeure l'espace de référence socio-culturelle et économique de la cellule famil
iale. En réalité, elles sont étroitement liées aux objectifs de vie des migrants, dont
l'argent envoyé permet à la famille d'améliorer ses conditions de vie, et dans certains
cas, un réel enrichissement. C'est ainsi que l'émigration débouche sur une forte di
fférenciation et une véritable hiérarchie socio-économique au sein des communautés
villageoises.
RETOMBEES DE L'EMIGRATION SUR LES ECONOMIES
DOMESTIQUES PAYSANNES
La migration internationale génère des flux monétaires considérables et permet
d'atteindre des niveaux de revenus familiaux bien supérieurs à la moyenne nationale
A elle seule, la migration d'un ou deux membres d'une même famille aux Etats-Unis
ou en Israël rapporte en moyenne 2 000 boliviens mensuels, soit 500 dollars améri
cains. La migration en Argentine permet un revenu mensuel moyen de 660 boliviens,
soit 160 dollars (10).
L'impact monétaire de la migration se lit encore mieux dans la comparaison faite
avec le revenu total mensuel des familles dont aucun membre ne migre. Celui-ci
s'élève à 730 boliviens contre 2 790 pour les familles de migrants en Argentine et
4 490 aux Etats-Unis ou Israël.
L'importance de la migration dans les économies familiales apparaît également
avec l'origine des revenus. La place de l'agriculture et de l'élevage est secondaire :
nos enquêtes révèlent qu'ils ne représentent en moyenne que 15 % du total des reve
nus annuels. Les fruits de la migration représentent 29 % des ressources monétaires
annuelles et peuvent atteindre plus de 50 % pour certaines familles. Il est important
de souligner cependant que l'objectif de la famille est de conserver sa place dans la
communauté d'origine et de maintenir ses activités agricoles. Pendant les périodes
d'absence des migrants, la mise en culture des terres est une nécessité. Elle assure L'émigration rurale dans les vallées inter-andines de Bolivie
un revenu minimal pour la famille restée au village (généralement les femmes et les
enfants). De même l'élevage, avec le commerce des fromages, est une ressource des
tinée aux dépenses courantes (alimentation, habillement, éducation...). L'argent
envoyé par les émigrés peut donc être épargné. Mais cette constitution de capital
monétaire n'est possible que si la famille dispose d'une quantité de terre suffisante
(un minimum de 2 hectares selon nos observations). Dans ces conditions, il est très
fréquent que la migration demeure une stratégie de simple reproduction, l'épargne du
migrant ne servant qu'à satisfaire les besoins alimentaires de la famille. C'est le cas
notamment des familles de migrants en Argentine dont la superficie foncière est
réduite et pour qui une migration plus rentable vers les Etats-Unis ou Israël est diff
icilement envisageable.
De plus, pour recourir à l'emprunt, encore faut-il pouvoir en garantir le rem
boursement. Aussi la « réputation » de la famille fondée sur les ressources « visibles »
(superficie de terre, taille du cheptel) et les ressources « invisibles » (honnêteté, adhé
sion aux normes communautaires) est-elle une condition essentielle à une stratégie
migratoire.
Ainsi, pour bon nombre de familles dont la quantité de terre ne dépasse pas un
hectare, la migration « coûteuse » (aux Etats-Unis ou en Israël) est une stratégie jugée
dangereuse à cause de l'endettement qu'elle peut entraîner. Certaines familles préfè
rent cependant tenter leur chance plutôt que de quitter leur terre et partir s'installer
en ville. Or la décision de migrer est un risque, l'entrée aux Etats-Unis est souvent
clandestine et il arrive parfois que le migrant soit refoulé à la frontière. Pour un pre
mier départ réussi, il faut généralement deux, parfois trois tentatives, ce qui multiplie
démesurément les frais de voyage.
La priorité fondamentale du migrant dans les premiers temps est de rembourser
le plus vite possible sa dette avant que des taux d'intérêt exorbitants (2 à 5 % mens
uels) ne provoquent un endettement sans retour. Or peu de familles échappent à ce
schéma. Nos enquêtes le montrent : sur un total de 9 foyers suivis pendant un an,
4 sont fortement endettés (entre 150 et 4 000 dollars). La dette est due généralement
à un emprunt contracté par le chef de famille dans l'objectif d'envoyer son fils aux
Etats-Unis. Le cas de Domingo V. est à cet égard significatif : il a moins d'un hectar
e de terre pour nourrir sa famille ; ses deux fils, après quelques années passées en
Argentine, sont partis deux ans aux Etats-Unis. Reste le sort du dernier fils qui vient
d'avoir 18 ans : après une brève tentative en Argentine où le jeune migrant n'a pu
trouver du travail, le père de famille emprunte une première fois 3 000 dollars et
envoie son fils aux Etats-Unis. Refoulé à la frontière, celui-ci revient trois jours plus
tard sans avoir pu entrer dans le pays. Désormais engagé dans cette première dette,
le père se lance dans un second emprunt de 1 500 dollars pour une deuxième tenta
tive qui, cette fois-ci, réussit. Bilan : 4 500 dollars de dette qui exige nécessairement
une épargne mensuelle de 700 dollars pendant 6 mois (sur un salaire maximum de
1 000 dollars par mois).
La stratégie migratoire met donc en péril la situation économique de la famille
car elle repose sur un «pari» fait sur l'avenir à court et moyen terme (passage de la
frontière, obtention d'un travail durable...). Il arrive fréquemment que de lourdes
dettes poursuivent des familles pendant plusieurs années. Dans ce cas, la solidarité
communautaire peut jouer pendant un certain temps : les familles pratiquent ce que 120 Geneviève CORTES
l'on peut appeler des emprunts « tournants » auprès de leurs parents proches ou élo
ignés et ont recours au système d'ayni (") pour l'obtention de produits alimentaires
notamment. Cependant, ce sont là des solutions pour des périodes transitoires qui, si
elles se prolongent, débouchent sur une inévitable décapitalisation des moyens de
production (vente du cheptel par exemple).
Mais, lorsque la migration réussit, elle peut être à la source de nouvelles dyna
miques agricoles. Chez certaines familles dont les membres migrent aux Etats-Unis
ou Israël, nous avons pu observer un investissement important dans l'exploitation qui
a permis une modernisation des systèmes de production et une innovation agricole.
Citons seulement le cas d'un chef de famille qui, au terme de 19 ans de migration au
total, dont 4 ans aux Etats-Unis, a investi dans 1,5 hectares de terres achetés à
9 000 dollars (38 % de la superficie actuelle de la famille), un tracteur pour un capital
de 8 000 dollars (le reste à crédit) et la plantation d'un hectare de pêchers pour un inve
stissement de 3 000 dollars (construction d'un puits individuel et achat d'une pompe à
eau). Et cet exemple n'est pas un cas isolé. C'est ainsi que depuis une dizaine d'années,
les plantations de pêchers ne cessent de s'étendre dans cette région. Selon les données
du CIDRE (Centre de Recherche et de Développement Régional), plus de 10 000 arbres
fruitiers supplémentaires ont été plantés en 1990, soit une augmentation de 70 % de la
surface cultivée par rapport à l'année précédente (Aramayo, 1991).
Si l'innovation agricole n'est pas le fait de toutes les familles, l'achat de terre
semble être un objectif commun à l'ensemble des migrants dans ces villages : dans
notre échantillon, toutes les familles dont un ou plusieurs membres a migré au cours
de leur cycle de vie a acheté au moins une parcelle de terre. Or cette tendance n'est
pas récente. J. Dandier et al. dans une étude de l'émigration bolivienne en Argentine
(1985) calculent que 14 % des emigrants investissent dans la terre dans les espaces
d'origine. Et tandis que 48 % ont une activité agricole avant de partir, 69 % cultivent
leurs terres à leur retour.
Ainsi, l'émigration est un facteur considérable de mutations des économies agri
coles familiales dans ces régions. Elle permet non seulement le retour à la terre, mais
parfois une modernisation des systèmes de production (achat de tracteur, mise en
place de structures d'irrigation, introduction de nouvelles cultures à vocation comm
erciale). Mais sans doute ne doit-on pas sous-estimer la considérable hétérogénéit
é des situations. Car, outre une bonne gestion et un esprit particulièrement innovant
de la part du chef de famille, l'investissement exige au départ de bonnes ressources
foncières (plus de 2 hectares) et une forte endurance de la part de la femme qui doit
assumer seule le contrôle de l'exploitation pendant les périodes de migration. Or, il
apparaît que le déficit de main-d'œuvre masculine dû à la migration, entraîne ind
irectement une baisse de la production de type traditionnel (maïs, pomme de terre et
blé) . Les femmes en charge de l'exploitation agricole sont parfois obligées de rédui
re la mise en culture des terres, comptant de plus en plus sur les entrées d'argent
qu'offre la migration. Elles peuvent cependant, grâce aux revenus de la migration,
recourir à une main-d'œuvre extérieure salariée pour les travaux agricoles. Mais, du
fait de la généralisation de la migration dans la zone, il y a pénurie de travailleurs sa
isonniers qui entraîne une hausse des salaires journaliers : « au total, on a plus de
4 hectares mais je ne peux pas semer toutes les parcelles par manque de main-
d'œuvre. On ne trouve plus de travailleurs dans les alentours. En plus, ils exigent des