L'enfant bâtard et la langue du père - article ; n°2 ; vol.15, pg 83-94

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Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance - Année 1982 - Volume 15 - Numéro 2 - Pages 83-94
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1982
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André Godin
L'enfant bâtard et la langue du père
In: Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance. N°15, 1982. pp. 83-94.
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Godin André. L'enfant bâtard et la langue du père. In: Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la
renaissance. N°15, 1982. pp. 83-94.
doi : 10.3406/rhren.1982.1313
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhren_0181-6799_1982_num_15_2_131383
L'ENFANT BATARD ET LA LANGUE DU PERE.
Dans l'admirable et essentiel colloque d'Erasme, Le banquet religieux, le maître
de céans, Eusebius alias Erasme, invite d'abord ses huit hôtes à faire un tour de jardin. Sur
la porte d'entrée, une image de saint Pierre, portier de ce lieu symbolique qui tient à la fois
du jardin d'Epicure, du paradis terrestre et du paradis céleste :
«EUSEBIUS.- Et mon gardien n'est pas muet : il parle au visiteur en trois lan
gues.
TIMOTHEUS.- Que dit-il ?
EUSEBIUS.- Pourquoi ne lis-tu pas toi-même ? La distance est bien trop grande pour que ma vue porte jusque-là Tiens, avec ces lunettes, tu seras un véritable Lyncée.
TIMOTHEUS.- Je vois du latin : «Si tu veux entrer dans la vie, observe les com
mandements», Matthieu, chapitre 19.
EUSEBIUS.- Lis maintenant le grec.
THIMOTHEUS.- Je vois bien du grec, mais lui ne me voit pas. Je passe donc le
flambeau à Theophilus qui ne cesse d'en déclamer.
THEOPHILUS.- «Repentez-vous et convertissez-vous», Actes (des Apôtres) 3.
CHRYSOGLOTTUS.- Je vais me charger de l'hébreu : «Le juste vivra par sa foi»
(1)»
Dans cette conversation enjouée, dépourvue, semble-t-il, d'arrière-pensées théo
logiques ou d'arrière-plans affectifs, j'observe pourtant deux détails, d'inégale importance,
mais qui nous placent d'emblée au cœur du sujet. En premier lieu je note que la sentence
en hébreu est déchiffrée par un personnage dont le nom est une variante du surnom donné
à un Père de l'Eglise, saint Jean dit Chrysostome «champion de l'imprécation anti-juive»
(2). Je remarque surtout, en second lieu, qu'à la différence des deux autres cette citation
biblique ne comporte aucune référence (3). Oubli singulier de la part d'un exégète comme
Erasme, oubli très significatif s'agissant d'un passage tiré de l'ancien Testament, très préc
isément d'Habacuc, 2,4, où vous avez reconnu la formule-choc de la justification par la foi
d'après YEpître aux Romains (1, 17), signature textuelle chez Saul de Tarse de sa rupture
doctrinale avec la religion de ses ancêtres. De la part d'Erasme, omettre d'exhiber la réfé
rence naturelle de la citation, n'est-ce pas subtilement ou involontairement suggérer que le
corpus hébraïque de l'ancien Testament n'a plus de référant à soi, qu'il est tout entier
dépendant du corpus grec du nouveau Testament ?
L'effet dépréciatif se trouve confirmé par les commentaires d'Eusebhis sur ces
citations trilingues et sur un autre groupe de phrases accompagnant cette fois une repré
sentation de Jésus sur l'autel d'une petite chapelle sise en ce même jardin des délices «où
les plantes non plus ne sont pas muettes» (72, 117). Après avoir souligné une première
fois que «ce ne sont pas les œuvres mosafques qui donnent la vie» (71, 83), Eusebhis-
Erasme précise à nouveau que pour atteindre la Vie éternelle, qui est Jésus lui-même, il
faut absolument «rejeter les ombres judaïques» (71, 96). 84
désignations ou dénominations du Christ, à sa disposition dans l'Ecriture canonique,
Erasme a retenu celle de V Apocalypse (1, 8). Pourquoi ce choix dans un livre, si peu prisé
de l'humaniste qu'il en a bâclé l'annotation dans son Novum Testamentum, pourquoi cet
emprunt au seul des écrits néo- testamentaires dont il s'est toujours refusé à faire la Para
phrase ? Surmontant ici ses réticences d'exégète et de théologien, le grammairien Erasme
s'enchante -et le dit avec éclat- de voir le christocentrisme, qui constitue le cœur de sa rel
igion personnelle, exprimé au mieux par la première et la dernière lettre de l'alphabet grec.
Dans cette simple proclamation, l'amour des lettres et le désir de Dieu coïncident pour le
plus grand plaisir de notre helléniste chrétien (4) : consécration de la grammaire par l'Ecri
ture sainte, dignité du langage humain dont les deux lettres extrêmes, récapitulant la total
ité de la chaîne alphabétique, sont établies en quasi-sacrement du Christ en personne.
Il serait facile de relever et d'analyser d'autres traits qui font véritablement du
domaine d'Eusebius un endroit où l'on cause, mieux un espace idéal de parole, voire un
lieu symbolique où «çà parle» (5). Davantage encore, il importe d'observer qu'en cette
«demeure toute bruissante de mots», loquacissimam (72,118), le logos prédominant est le
grec comme il ap parait encore au dernier acte : la remise des cadeaux aux invités. Entre
autres, quatre livres sont distribués : ils expriment la totalité de la production littéraire
en grec (6).
Répétitives, disséminées dans la trame d'un récit qui n'est lisse qu'en apparence,
ces notations souvent infîmes imposent d'autant plus la question, chez Erasme, d'une hié
rarchie entre les langues et de ses raisons secrètes. Aussi, vais-je d'abord établir la typologie
comparée des principaux textes érasmiens sur les trois langues sacrées, avant de tenter une
remontée aux sources vives d'une passion d'helléniste, doublée d'un dépit d'hébraïsant
manqué.
UNE NOMENCLATURE COMPLEXE.
Un premier ensemble de textes traite sur un plan d'égalité l'hébreu, le grec, le
latin. Ce sont en général les énoncés, plus ou moins apologétiques, liés aux conflits qui ont
accompagné les efforts du mouvement humaniste européen pour intégrer, par le biais des
collèges trilingues (7), l'étude de ces langues dans les structures universitaires existantes.
Partie prenante d'une lutte d'imposition collective, Erasme a dans ce cas tendance à taire
ses secrètes préférences et à valoriser en bloc les trois langues par la double caution de
l'Ecriture et du magistère ecclésiastique.
Reprenant par exemple le topos patristique de l'inscription trilingue sur la
croix de Jésus (Le, 23, 38), il note sobrement :
"assurément, c'est la raison même pour laquelle ces trois langues, seules de toutes
les langues à avoir été consacrées (dedicatae) sur la croix de notre Seigneur Jésus
Christ, devraient être chères à tous les chrétiens (8).B 85
Ici, la nécessité d'une étude conjointe des trois langues sacrées (supérieures en
dignité à tous les vernaculaires existants) n'est que suggérée. Ailleurs, elle est clairement
établie, moyennant une double méprise, sur d'anciens documents officiels de l'Eglise.
D'après une décision du concile de Vienne (1311), promulguée parles Constitutions (V,I,
1) de Clément V, devaient être nommés, dans chacune des quatre universités de Paris,
Oxford, Bologne et Salamanque, deux professeurs chargés d'y enseigner l'hébreu, l'arabe
et le chaldéeen. Le but assigné était de mieux former les missionnaires pour la conversion
des infidèles (9).
Entre 1501-1518, citant à quatre reprises au moins (10) le décret pontifical,
Erasme le modifie (involontairement d'abord, puis sciemment) sur deux points caractéris
tiques : il affirme que les trois langues en question sont l'hébreu, le grec (11), le latin et
que le dessein du décret est de prescrire l'étude de l'Ecriture, d'en faciliter la compréhens
ion grâce aux trois langues sacrées, lesquelles sont bien plus nécessaires que la philosophie.
Là où le document parlait «evangelisation», Erasme lit interprétation de textes, laissant
entrevoir par ce lapsus devenu ensuite erreur délibérée quel but il assigne lui-même à
l'enseignement de ces langues anciennes.
A côté de cette première série de textes, il y a la masse des énoncés théoriques
qui louent et préconisent exclusivement le grec et le latin : citons-en deux parmi les plus
explicites.
Le premier se lit dans le De recta latini graecique sermonis pronuntiatione (1528)
Dans. un passage qui jaillit soudain comme une confidence trop longtemps retenue, Erasme
exprime un souhait, une nostalgie aussi peut-être, face à la moderne Babel des langues et
des prononciations nationales :
«Ah ! si le genre humain tout entier n'utilisait que deux langues !- Lesquelles ? -
Le latin et le grec. - Et la langue hébraïque ? - Comme elle n'est pas très répandue
et que, manifestement, les Hébreux eux-mêmes ne la connaissent plus très bien,
je la laisserais aux Juifs et aux Théologiens ; de plus, je craindrais, qu'à l'étudier,
l'enfant ne s'imprègne de judaïsme» (12).
Le trilinguisme affiché plus haut tourne ici au bilinguisme. A la limitation de fait
du rayonnement culturel de l'hébreu devrait correspondre une restriction de droit dans
l'étude qui en est faite. Autrement dit, comme l'indiquent d'autres ouvrages pédagogiques
d'Erasme {De ratione studiï, De pueris insthuendis), «dès le plus jeune âge» (13), grec et
latin sont la base de l'instruction, i.e. (en transposant dans nos catégories actuelles) le
«tronc commun» du programme éducatif érasmien. Après le tronc commun, viendront les
«spécialisations», par exemple la théologie. Inutile pour les médecins, les juristes, les mathém
aticiens, les princes, l'hébreu est nécessaire au futur théologien.
Mais, même à ce stade, Erasme laisse subsister une certaine inégalité entre l'h
ébreu et le grec. Dans un passage de YEcclesiastes (1535), il note que l'hébreu sert à com
prendre la sainte Ecriture ; le grec aussi mais, de plus, il est indispensable dans presque tou
tes les disciplines libérales :
«Parmi les trois langues, l'hébreu est la première en dignité, mais son utilité est
circonscrite dans des bornes très étroites. C'est le grec qui est le plus largement
répandu, non seulement parce que la première traduction de l'ancien Testament 86
a été faite en cette langue et qu'elle a servi à écrire le nouveau, mais aussi parce
que toutes les disciplines et la totalité de la philosophie nous ont été transmises
par les grecs, en grec» (14).
On chercherait en vain, dans l'œuvre d'Erasme, des traces du mythe de la langue
originelle, unique et universelle ! Déclarée sans plus «première en dignité», à cause sans
doute de son ancienneté, la langue hébraïque n'en est pas pour autant envisagée comme
langue primitive, matrice de toutes les autres. La réflexion érasmienne ne s'oriente d'au
cune manière dans la direction chère à Duret et aux auteurs étudiés par Claude-Gilbert
Dubois (15). Selon le rotterdamois, le véhicule universel d'une culture encyclopédique,
tant profane que sacrée, c'est le grec. A l'hébreu, les honneurs accordés du bout des lèvres
à une langue vénérable et étrange, au grec l'autorité véritable d'instrument efficace don
nant accès au trésor multiforme des bonae litterae. Se trouve donc posée, en ces textes, la
suprématie du grec, suprématie dont Erasme s'est avisé très tôt qu'elle s'exerçait même sur
le latin.
Et j'en arrive ainsi, dans ma typologie sommaire, au troisième groupe : textes à
la seule gloire du grec et attestant sa précellence de fait sur les deux autres langues sacrées.
A Jacques Batt, son confident des décisives années 15 00-15 01, notre moine en
congé d'études fournit deux raisons de son désir violent (percupio) de voir son ami se mett
re au grec : le latin sans le grec reste «manchot» ; l'intimité des deux hommes en sera plus
agréable (16).
Un an plus tard, dans une lettre à son mécène, Antoine de Berghes, abbé de
Saint Bertin, il reprend la même cantilène, mais assortie cette fois d'une métaphore somp
tueuse :
«La connaissance du latin, si cher coûte-t-elle, reste comme un manchot ou un demi-être sans
celle du grec. Car chez nous l latins ] , il y a tout juste quelques ruisselets et mares boueuses ;
chez eux [les grecs ] sont les sources parfaitement pures et les fleuves roulant de l'or» (17).
Ceci concernait d'abord la Patristique. Mais en tout domaine, le grec est indispen
sable : Erasme nous en assure dans la préface à l'édition vénitienne de ses Adages (1508),
sans une bonne connaissance de la langue d'Homère, point de science, point de culture (18).
De fait, il ne faudrait pas réduire la passion d'Erasme pour le grec au seul désir de lire le
nouveau Testament dans le texte original et de ramener à ses sources patristiques grecques
la théologie embourbée dans la dialectique sans âme et le latin «barbare» des scolastiques.
Les conditions spécifiques de l'apprentissage du grec par Erasme, l'ensemble de sa pratique
littéraire, attestent que son engouement pour le grec a d'autres mobiles que le dessein, cla
irement avoué et sincère, de se vouer aux saintes Lettres, d'autres causes que le pur amour
d'une théologie rénovée.
Une brillante et convaincante démonstration vient tout juste d'en être donnée
par Jacques Chomarat (19) : même s'il n'avait jamais eu le projet de publier son Novum
Testamentum, Erasme se serait mis de toutes façons au grec. Mais pourquoi donc, à la fin
des fins, cet acharnement à vouloir maîtriser la langue d'Homère, de Platon et d'Origène ?
Pourquoi, au bout du compte, cette boulimie d'éditions et de traductions des auteurs grecs
les plus divers, par exemple, trois ans seulement avant sa mort, l'édition princeps de la
Géographie de Ptolémée ou la publication (1524) du lexique grec-latin de Ceratinus ? (20) 87
AUX SOURCES CACHÉES D'UNE PASSION D'HELLÉNISTE...
Certes, Erasme est partie prenante d'un phénomène d'histoire intellectuelle et
culturelle dont il a été l'un des grands chefs d'orchestre. Cet aspect bien connu ne doit pas
nous empêcher de rechercher la spécificité érasmienne d'un goût commun à tous les grands
hellénistes de la Renaissance. La question est donc la suivante : en deçà d'une maîtrise
culturelle incontestable, sous l'effet de quelle nécessité intérieure, encore plus forte que ses
requêtes savantes, Erasme a-t-il privilégié à ce point la langue et la culture grecques ?
Ma réponse est simple : la passion d'Erasme pour le grec est l'une des formes qu'a
prise chez lui la quête du père absent, le désir de s'égaler au père idéalisé dans un procès
constant d'identification. Second fils bâtard d'un prêtre, orphelin de père et de mère vers
14/16 ans, poussé au couvent par des tuteurs sans scrupules, Erasme a douloureusement
ressenti ces chocs successifs et en a été profondément et à jamais marqué. De ce qu'il faut
bien appeler sa névrose (21), on ne souligne généralement que les aspects négatifs ou agress
ifs : la honte ressentie durant ses jeunes années a effectivement conduit Érasme à refouler
le trauma primitif. De là, entre autres ces trous de mémoire sur la date de sa naissance, de
lourds silences ou des contradictions sur tout ce qui touche à la prime enfance et, par un
retour en force du refoulé, les charges souvent hargneuses contre la réalité monastique.
Pour autant, il ne faudrait pas oublier les phénomènes compensatoires positifs
qu'ont suscités également, chez l'adulte Erasme, la dite névrose. En repérer l'origine larg
ement inconsciente devient possible si l'on applique au cas Erasme le processus psychique
décrit par Freud sous le nom désormais classique de «roman familial des névrosés» (22).
Dans ce texte, Freud établit le caractère normal, quasi universel, de cette expérience enfan
tine et démontre que le phénomène devient seulement pathologique chez l'adulte qui per
siste à y croire et à l'élaborer. On sait le parti que Marthe Robert (23) a su tirer d'une ap
plication du modèle psychanalytique aux productions romanesques de la littérature euro
péenne.
Il est d'autant plus tentant d'utiliser ici ce modèle que nous avons gardé une
trace écrite de l'invraisemblable «roman familial» qu'Erasme a édifié dans le fameux
Abrégé [ ... ] (24), lequel porte en exergue cette formule énigmatique : è fifoS A H 6 f**
«La vie, secrètement». Composé selon toute vraisemblance lors d'un accès dépressif lié à
une crise aiguë de gravelle qui lui paraît mettre ses jours en danger, cette esquisse -canevas
pour les broderies d'hypothétiques biographes- dévoile, selon l'auteur, ce que fut sa vie :
une suite interminable de maux («3. At< ©* K«Lfc uW ») (25), car nul n'a jamais
été plus malheureux que lui. C'est en tenant le plus grand compte de cet arrière-plan
psycho-affectif où plane Y imago mortis, qu'il faut lire et interpréter le petit mythe des
origines et des enfances érasmiennes.
«Il est né à Rotterdam la veille des saints Simon et Jude. Il estime être âgé de 57 ans. Sa mère
se nommait Marguerite [ ... j Son père se nommait Gérard. Il eut des rapports clandestins avec
ladite Marguerite, espérant l'épouser. Des racontars, disent quelques-uns, intervinrent. Les
parents et les frères de Gérard prirent très mal la chose [ ... ] Tous estimèrent que sur des fils
si nombreux Tun devait être consacré à Dieu [ ...]Se voyant de toute façon, par l'accord massif
de tous les autres, empêché de se marier, Gérard fit ce que font les gens désespérés : il s'enfuit
secrètement et, pendant son voyage, expédia à ses parents et à ses frères une lettre avec deux
mains entrelacées et ce post-scrip turn : «Adieu, je ne vous reverrai jamais». 88
Entre-temps, il laissait sa fiancée enceinte. L'enfant fut élevé chez sa grand-mère. Gérard se
rendit à Rome où il pourvut largement à sa subsistance en copiant, car l'imprimerie n'existait
pas encore, et il avait une très belle écriture. Et il vécut en jeune homme. Il se consacra bien
tôt aux bonnes études et sut bien le grec et le latin [ .... ] II avait copié de sa main tous les
auteurs. Lorsque ses parents surent qu'il était à Rome, ils lui écrivirent que la jeune fille qu'il
avait voulu épouser était morte. Il le crut et dans son chagrin se fit prêtre et se consacra de
toute son âme à la religion. Rentré chez lui, il découvrit l'imposture. Elle ensuite cependant
ne voulut pas se marier et lui ne la toucha jamais plus (47-48, 1-29)».
Contrastant avec un relatif effacement du personnage maternel, me frappe sur
tout l'idéalisation du père romantiquement héroisé. De la bâtardise trop réelle de l'enfant
Erasme, Gérard est entièrement disculpé, doublement victime innocente et de l'opposition
des siens à une régularisation. matrimoniale souhaitée pourtant par le jeune homme, et
d'une pression familiale qui vise à en faire un prêtre malgré lui. S'il n'est pas responsable de
l'illégitimité de son fils (26), ce père idéalisé ne l'est pas davantage de sa fugue ni de sa lon
gue absence, consécutives aux menées mesquines et tyranniques de ses parents et de ses
neuf frères.
Bien mieux, le départ de Gérard devient l'occasion glorieuse d'un accès à l'aut
onomie, d'une réussite intellectuelle, d'une ascension sociale : le tout acquis dans la Ville !
Le texte d'Erasme, souligne deux aspects de la personnalité que son père s'est forgée à
Rome, «qui avait alors une étonnante floraison de savants» (1. 23). De fait, son excellente
connaissance du grec et du latin (graece et latine pulchre calluit) lui permit de pleinement
épanouir des dons exceptionnels pour la calligraphie (27). Ainsi, d'une épreuve injuste et
d'une blessure narcissique surmontée, naquit un nouveau Gérard, humaniste et lettré, quel
que peu versé aussi dans le droit (1.22), qui put déployer ses talents de copiste de manière
encyclopédique. Le processus narratif d'idéalisation culmine en effet dans l'affirmation
hyperbolique d'un merveilleux savoir-faire culturel.
Par cette fable biographique, dont tous les traits sont d'ailleurs loin d'être fic
tifs (28), Erasme a tout à la fois compensé le sentiment d'abandon et nourri le désir d'in
timité paternelle, creusés violemment en lui par une si longue absence. A quoi il faut ajout
er, pour achever la mise en perspective de cette espèce de «rêverie éveillée», un autre
traumatisme, survenu à l'adolescence, celui de la mort du père, emporté par la peste à un
peu plus de quarante ans, très peu de temps après la disparition, dans la même épidémie, de
la mère du jeune homme (1. 41-46). Il serait difficile de sous-estimer les répercussions
psychologiques, l'effet cumulatif de ces drames familiaux à répétition sur le caractère, les
choix de vie de l'enfant, puis de l'adolescent Erasme, appelé tour à tour dans les textes
Erasme (fils) de Gérard ou de Roger (29).
A ce père provisoirement puis définitivement absent il lui fallait s'identifier
d'une façon ou d'une autre, rejoignant, rejouant la réalité et la fiction d'un destin doulou
reux héroïquement surmonté. Négativement, cette quête fantasmatique du père se traduis
it chez Erasme, sa vie durant, par une tendance de plus en plus paranoïde à se croire vic
time sans défense de forces maléfiques (30). Positivement, l'inclination irrépressible du
jeune Erasme pour les études, le fait qu'il se voit voué si fébrilement et presque compul-
sivement à la littérature classique, s'expliquent au plus juste par une intense identification
au père absent et/ ou mort. Ce même besoin d'égaler, voire de dépasser ce père idéal, après
avoir intériorisé son image, fait mieux comprendre l'acharnement héroïque, les sacrifices
de tous ordres (31) que frère Erasme s'imposa pour devenir à son tour un helléniste con- 89
sommé et -jusqu'au terme- (32) un infatigable éditeur de textes anciens. Ainsi fut payée
l'incommensurable dette d'amour, vengé la mémoire du père bafoué, exorcisé aussi peut-
être le spectre culpabilisant de l'illégitimité.
... ET D'UNE RÉSISTANCE A L'HÉBREU.
Partons d'un constat qu'atteste assez la Correspondance : malgré trois tentatives
(33), Erasme fut un éternel débutant en hébreu, «le seul parmi les grands humanistes de
son temps à ne pas savoir cette langue» (34). Mes lectures d'Erasme et de plusieurs auteurs
ayant récemment étudié de près la question (35) m'ont convaincu que s'il n'était pas tout
a fait ignorant en la matière comme le lui reprochaient férocement ses adversaires (36),
notre exégète demeura toujours un hébraïsant médiocre, complexé peut-être, à qui par
exemple Oecolampade, son collaborateur pour l'édition du Novum Testamentum, (contra
irement à l'usage de sa correspondance humaniste) devait traduire les deux mots hébreux
vocalises d'une banale formule d'affectueuse déférence (37).
Les résistances d'Erasme à pénétrer la langue de la Genèse n'ont d'égale que ses
réticences à encourager l'étude de l'ancien Testament et sa totale fermeture au Talmud et
à la traduction cabalistique juive où il ne voyait qu'une variante, plus insupportable encore,
de la Scolastique chrétienne. Dans ce double registre aussi, les sentiments d'Erasme sont
assez clairs et forcent à parler de son antijudaïsme (38). Parmi des textes à suffisance élo
quents, citons les deux plus véhéments. Le premier livre sa vive réaction en apprenant le
déchaînement des passions suscitées par «l'affaire» du grand hébraïsant Jean Reuchlin :
«Pour moi, je préférerais que soit totalement anéanti l'Ancien Testament (et que le Nouveau
reste intact) plutôt que de voir l'entente des Chrétiens déchirés par les livres des Juifs» (39)
La seconde séquence est une mise en garde à son disciple Wolfgang Fabricius
Capiton (40), l'hé braisant le plus doué de sa génération, un des futurs réformateurs de
Strasbourg :
«Je souhaiterais que tu eusses une plus grande propension pour les lettres grecques que pour
ces (ista) hébraïques, encore que je ne critique pas ces dernières. Je vois que cette nation
I hébraïque ] , pleine de mythes très froids, ne nous propose à peu près rien d'autre que des
choses fumeuses : Talmud, Cabale, Tétragrammes, Portes de la Lumière, vains noms. Je préfé
rerais voir le Christ infecté par Scot que par ces puérilités [ ... ] Ah 1 si l'Eglise chrétienne n'at
tachait pas autant d'importance à l'Ancien Testament ! car, bien qu'il ait été donné à titre
provisoire et ne consiste qu'en apparences (cf. Col., 2,17), on lui donne presque le pas sur les
Lettres chrétiennes et ce faisant nous nous écartons bon gré mal gré du Christ qui, même à lui
tout seul, nous suffisait» (41).
Ainsi, Selon Erasme, la connaissance de l'Ancien Testament n'est pas vraiment
indispensable au chrétien ; elle peut même devenir dangereuse, car elle fait courir à la rel
igion du Christ le risque mortel du formalisme, d'un ritualisme sans âme conduisant tout
droit à un christianisme d'observances extérieures dont les protagonistes sont surtout les
moines, cible privilégiée de l'ex -moine Erasme. Pour désigner cette attitude charnelle qui
s'oppose à la religion en Esprit, celle du Christ des Béatitudes, Erasme a ce mot-clé : «ju-
dai'ser». Il n'a qu'un but, qui tourne parfois à l'idée-fixe : comment guérir l'Eglise de ce
fléau (pestes) i.e. de tout ce qui reste en elle du légalisme judaique, naguère dénoncé par
saint Paul ? 90
Obnubilé par ce danger moral, l'exégète Erasme n'a pas compris que la renais
sance des lettres hébraïques, la prise en compte effective de la tradition philologique des
rabbins (42) étaient la condition de possibilité des progrès de la discipline exégétique dans
son ensemble. Il était à ce point bloqué sur les risques d'une judaisation des gestes et des
comportements chrétiens qu'il la voyait déjà à l'œuvre dans l'apprentissage même de la
langue hébraïque. Il ne veut donc pas qu'on l'enseigne car, dit-il dans le passage déjà cité
du De recta pronuntiatione (43), «je craindrais qu'à l'étudier l'enfant ne s'imprègne de
judaïsme». Indépendamment même d'une connaissance du contenu des textes de la li
ttérature hébraïque (Ancien Testament compris), le premier maniement de l'hébreu porte
déjà en soi un signe certain de contamination par imprégnation verbale : puissance ambiguë
de la Lingua !
Au-delà de toutes les raisons socio-culturelles qu'avait Erasme de se méfier de
l'hébreu, d'en limiter le champ d'utilisation à quelques spécialistes, de s'en tenir lui-même
éloigné, dans la réserve ironique, dans les pirouettes dépitées de l'exégète (44), bref dans
les résistances et les réticences érasmiennes, n'y aurait-il pas aussi la trace, la conséquence
d'un conflit intra-psychique mal résolu ?
Traitant de la langue hébraïque, Erasme souligne à plusieurs reprises son carac
tère étrange, barbare au sens que les grecs donnaient au mot, i.e. «tout ce qui était diffé
rent de leur propre idiome». Sur les cinq appréciations négatives portées par Erasme,
voici la plus dédaigneuse et pour nous la plus suggestive. Dans son Commentaire sur le
Psaume 77, au terme d'une petite discussion technique sur le sens du mot Bar en syrien puis
en hébreu, il tranche :
«mais je n'ai pas l'intention de tourner et de retourner dans les labyrinthes de cette langue
barbare» (45).
Les blocages d'Erasme par rapport à l'hébreu, à l'ancien Testament et à l'e
nsemble de la littérature juive ne sont pas simplement le reflet des conditions socio-culturell
es d'une époque fortement marquée par l'antijudaïsme et l'antisémitisme. Le contenu trop
manifeste du «complexe» érasmien appelle l'exploration d'un contenu latent. La clinique
psychanalytique, qui a établi que l'homosexualité masculine est à mettre en rapport, chez
lé sujet, avec l'absence du père et une étroite fixation à la mère, est venu à point confirmer
bon nombre de déductions classiques sur les tendances homosexuelles d'Erasme. On peut
tenter d'aller plus loin sur la voie étroite d'une psychanalyse hors les murs.
Les situations de forte dépendance maternelle sont généralement propices aux
jeux de bascule (ou de coexistence) de violents sentiments contraires, la haine succédant à
l'amour, l'aversion cohabitant avec l'amour. Dans cette perspective, il devient possible, en
dernière analyse, de rapporter le «complexe hébraïque» d'Erasme et ses contenus variés
(peur et refus de l'Autre, fascination-répulsion de son inquiétante étrangeté, de son insaisis
sable multiplicité de significations) à la relation d'inconnu, i.e. à la mère, objet impossible
du désir (46).
Encore fragile à ce stade de la recherche (47), l'hypothèse prouve déjà sa fécon
dité d'être confrontée à l'une des caractéristiques du «roman familial» : l'inégalité sociale
des deux parents, fantasmée par l'enfant. A l'élévation du père promu au rang de roi ch
imérique, de noble ou à toute autre situation équivalente selon l'échelle des valeurs sociales
en cours, correspond habituellement l'effacement certain de la mère (48). Avec l'exaltation 91
du grec, langue du père et l'abaissement de l'hébreu, langue inaccessible de la mère, nous
aurions alors une transposition culturelle, par Erasme, voir l'équivalence des hiérarchies
œdipiennes repérées par Freud.
Quoiqu'il en soit, se refuserait-on ou s'avouerait-on impuissant à explorer l'ab
îme des enfances erasmiennes, resterait l'évidence, dans son œuvre conservée, d'une polarité
positive vis-à-vis du grec, négative vis-à^vis de l'hébreu. Analyser toujours plus finement
chez Erasme le jeu dialectique ou contrasté de ces pôles opposés, leurs oscillations «méta-
phoro-métonymiques», c'est-au-minimum, s'éviter le risque de ramener notre Protée à sa
figure et à son rôle rassurants d'humaniste catholique, c'est-au maximum, enraciner au plus
près du langage le constat de ses contradictions insurmontables d'homme et d'écrivain,
c'est enfin et surtout peut-être, deviner là l'envers et l'endroit d'une même passion qui est
chez Erasme (ni plus ni moins narcissique que chacun d'entre nous) la passion fiévreuse,
une curiosité déplacée (49), la quête éperdue de sa double origine.
André GODIN
C.N.R.S. Paris
NOTES
1 — ERASME, Cinq banquets, texte et traduction, sous la direction de J. Chomarat et D. Ménager,
«Textes et documents de la Renaissance», 4, Paris, 1981, p. 70, 1. 68 sv. Abréviations pour les
œuvres d'Erasme : L£. = Opera omnia, éd. J. Clericus, I-X, Leyde, 1703-1706 : Allen = Opus Epis-
tolarum Desidern Erasmi Roterodami, éd. P.S. Allen, I-XII, Oxford, 1906-1958 \ASD= Opera
omnia D. Erasmi Roterodami recognita [ ... ] , 11 vol. parus, Amsterdam, 1969-1981.
2 — M. Simon, Vents Israel. Etude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l'Empire romain (135-
425) 2ème édition, Paris, 1964, p. 256.
3 — Dans le manuscrit du Convivium religiosum, conservé à la Bibliothèque royale de Copenhague,
Erasme n'a pas transcrit les caractères hébraïques de la citation biblique : C. Reedijk, «Three
Erasmus Autographs in the Royal Library at Copenhagen» dans Studia bibliograpbica m bonorem
Hermann de la Fontaine Verwey, A collection of Essays and Studies in Bibliography and Allied
Subjects ed. by S. van der Woude, Amsterdam, 1966, p. 342.
4 - Cf. A dag., n 8 («Prora et puppis»), LB.f II, 28 F.
5 — Outre les plantes (72,117), parlent «et même en grec» les animaux figurés dans un des jardins
corés d'Eusebius (74,225), les murs et les verres de sa maison (82,520). Dans ce banquet d'hommes
cultivés, la femme d'Eusebius est exclue car «que serait-elle d'autre qu'un personnage muet ?»
(80,435).