L
16 pages
Français

L'enseignement agricole et la paysannerie française - article ; n°4 ; vol.100, pg 459-473

-

Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Description

Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest - Année 1993 - Volume 100 - Numéro 4 - Pages 459-473
15 pages

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1993
Nombre de lectures 46
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Michel Morineau
L'enseignement agricole et la paysannerie française
In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 100, numéro 4, 1993. La culture paysanne (1750-1830). pp.
459-473.
Citer ce document / Cite this document :
Morineau Michel. L'enseignement agricole et la paysannerie française. In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome
100, numéro 4, 1993. La culture paysanne (1750-1830). pp. 459-473.
doi : 10.3406/abpo.1993.3495
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0399-0826_1993_num_100_4_3495L'enseignement agricole
et la paysannerie française
par Michel Morineau
Sous le titre que l'on vient de rappeler, nous nous proposions d'examiner la
façon dont le savoir agricole « scientifique » (guillemets de rigueur) qui s'était
constitué en France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle puis s'était affermi et
avait progressé jusqu'à nos jours ce savoir, donc, avait pu être transmis aux pay
sans et concourir à l'augmentation de leurs productions, à l'amélioration de leurs
conditions de vie et, finalement, à l'évolution de leurs manières d'être, de sentir et
de se comporter. Nous avions renoncé, d'emblée, à être exhaustif, faute de temps.
La réserve et la circonspection qui en découlaient redoublèrent, d'ailleurs, à peine
les premières investigations ébauchées. Le sujet était plus compliqué qu'il n'en
n'avait l'air. A tel point qu'aujourd'hui nous serions tenté de chercher une autre
enseigne, plus adéquate et plus compréhensive. Mais n'anticipons pas et refaisons,
voulez-vous l'itinéraire que nous avons parcouru.
1.1. Pris dans une longue durée, les développements dans un bon sens ne semb
lent pas soulever d'objections. Ni quantitativement : les experts parlent d'un dou
blement de la production agricole entre 1820 et 1830 (un taux d'accroissement
annuel moyen de 0,91 %) ; ni qualitativement : que l'on songe à l'habitat, à la via
bilité, voire à l'adduction d'eau - bien que celle-ci ait attendu la période posté
rieure à 1950 pour être parfaite1. Par contre, l'enseignement agricole offre une
vision beaucoup moins roborative. « Quel paradoxe qu'en France longtemps pay
sanne où l'enseignement agricole a toujours été le parent pauvre ! » s'écrie
Antoine Prost2. Il a fallu patienter jusqu'en 1960 et à la loi Berthoin pour que l'on
1. Jean-Jacques Carré, Paul Dubois et Edmond MALINVAUD : Abrégé de la croissance française
(Paris, Le Seuil, 3e édition, 1984) page 19.
2. Antoine Prost : Histoire de l 'enseignement et de l 'éducation en France (Paris, 4 vol.) ; Tome IV,
page 553. 460 ANNALES DE BRETAGNE
crée des collèges et des lycées agricoles, rattachés d'ailleurs au Ministère de
l'Agriculture et non à celui de l'Education Nationale. Quant aux fondations précé
dentes, elles ont eu soit un caractère très spécifique, soit une fréquentation réduite
et ciblée, soit encore une existence éphémère. Qu'il s'agisse d'établissements
modèles sous l'Ancien Régime (Rambouillet), des incitations révolutionnaires,
des fermes-écoles (parfois d'initiative privée), des écoles vétérinaires, des eaux et
forêts, d'agriculture pratique et, même, de l'I.N.A. (Institut National
Agronomique)...3 « Quelques centaines déjeunes gens seulement ont reçu une
formation agricole vers 1880 » constate Françoise Mayeur4.
Partant de cet état de fait, A. Prost prononce un jugement assez sévère sur la
routine des agriculteurs : « L'idée prévaut qu'une formation est inutile : le métier
s'apprend auprès de son père, non dans les livres. L'agriculture française abritée
par le protectionnisme de la fin du XIXe siècle n'a pas ressenti le besoin de pro
grès qualitatifs à la hollandaise ». F. Mayeur est un peu moins dure puisqu'elle
ajoute à sa phrase précédemment citée : « A cette date (1880), pourtant, les inno
vations de la « révolution agricole », notamment la diffusion des fourrages, ont
été adoptés depuis une génération. L'empirisme des agriculteurs n'a donc pas
abouti à une totale immobilité, tout en ralentissant le changement ». Mais quelle
que soit la formulation à laquelle nous souscrivions, le progrès venait de la
science (et de l'enseignement), la routine paysanne (ou la tradition) lui était
contraire.
1.2. Une objection se présente immédiatement. N'est-il pas trop étroit de limi
ter la transmission d'un savoir agricole « scientifique à l'enseignement, qui plus
est institutionnalisé sous une forme rigoureuse ? On peut envisager, en effet et a
priori, d'autres modes de diffusion. A commencer par les livres, périodiques,
almanachs qui ont été publiés sur l'agriculture et les moyens de la maintenir ou de
l'améliorer. Ceci nous renvoie, d'ailleurs, de Charybde en Scylla car l'écrit, pour
être assimilable, doit, d'abord, être lu. En arrière de cette proposition élémentaire
se profile évidemment la question de l'alphabétisation sur laquelle on connaît les
classiques et qui a été traitée ici même sur exemples régionaux. Pour affiner un peu,
on rappellera ce qui est d'expérience : que l'apprentissage de la lecture ne signifie
pas ipso facto l'habitude de lire et a fortiori de lire un certain type d'ouvrages, fus
sent-ils décorés d'un label professionnel5. Ce qui conduit à distinguer deux ver
sants de notre sujet :
3. M. BoUTET : Evolution de l'enseignement agricole en France (Dijon, E.N.S.A.A. 1978 et 1979).
A. PROST : Histoire de l'enseignement en France 1800-1967, (Paris, A. Colin, 1968).
4. Françoise MAYEUR : L 'enseignement et l 'éducation en France de la Révolution à l 'Ecole républi
caine 1789-1930, (Paris, 1981) tome III de l'Histoire de l'enseignement... sous la direction d'A.
PROST, cité à la note 2. Page 244.
5. François FURET et Jacques OZOUF : Lire et écrire. L 'alphabétisation des Français de Calvin à
Jules Ferry, (Paris, Ed. de Minuit, 1977). ANNALES DE BRETAGNE 46 1
1°) la nature du savoir qui est offert aux paysans ex agronomia : s'agit-il de
connaissances véritablement sûres, intégrables, adaptables ? et la réponse à cette
question appelle modulation, bien entendu, selon les époques ;
2°) quelle réception lui ont réservé les paysans ? et, par préalable encore, quelle
était leur degré de réceptivité à son égard ? de quels moyens disposaient-ils pour
tâter de ses enseignements (au sens large), les assimiler et les adopter ?
Notons que les autres modes de transmission auxquels on peut songer : sociétés
agricoles, comices, voire tardivement syndicats, coopératives, organisations
diverses ont rencontré les mêmes préalables dans leur action. Le bouche à oreille
lui-même et l'imitation, si le savoir transmis vient de l'extérieur, suppose à l'or
igine une prise de connaissance par la lecture, un consentement et la certitude ou la
vérification d'une efficacité.
1.3. Nous avons à nous tourner à présent vers des histoires générales de l'agri
culture en France pour faire une idée plus fouillée de son développement depuis
le XVIIIe siècle. Avertissons tout de suite que nous nous sommes limités à des titres
récents, ayant une intention « nationale » (couvrir l'ensemble du territoire) et que
nous ne somme pas descendu jusqu'à l'échelon régional; bien qu'à plusieurs
reprises, la démarche nous aurait paru nécessaire6. Nous n ' avons pas été sans remar
quer des lacunes sur d'autres points, ni des divergences d'interprétation ou de pré
sentation qui traduisent des inspirations différentes, parfois de la soumission à des
idées reçues : le tout étant gênant pour la cohérence. Au demeurant, nous nous
contentons ici d'un survol ou d'un rappel, sans préjudice des approfondissements
que l'on apportera ultérieurement et qu'au surplus, nous souhaitons vivement.
2.1. On ne reviendra pas sur la pauvreté de la littérature agronomique en France
avant 1750 et sa floraison ensuite. Meuvret les avaient soulignées et la statistique
le prouve7. De même n'y-a-t-il pas à remettre en cause les descriptions et analyses
d' A.-J. Bourde sur l'agronomie française au XVIIIe siècle, faites dans la perspective
qu'il avait adoptée8. On rappellera, néanmoins, les réserves de prudence du pre
mier vis-à-vis d'une production qui vise à la propagande, disqualifie automatique
ment les résultats obtenus par des méthodes différentes de celles qu'elle préconise,
exalte au-delà de toute mesure un seul type d'exploitation - la grande culture - sans
s'interroger sur la possibilité universelle de sa transposition et s'accompagne en
6. Georges DUDY et Armand WALLON (éd.) : Histoire de la France rurale, (Paris, Le Seuil, 1975-
1976) 4 volumes. Jean-Pierre Houssrx : des paysans français du XVIIIe siècle à nos
jours, (Roanne, Horvath, 2e éd. 1987). Yves LEQUIN (éd.) : Histoire des Français {XlXe-XXe siècle),
Paris, A. Colin, 1983) 3 volumes. Annie MOULIN : Les Paysans dans la Société française de la Révol
ution à nos jours (Paris, 1988). Les remarques précédentes ne cachent aucune animosité à l'égard des
auteurs cités.
7. J. Meuvret : L'Agriculture en Europe au XVIIe et XVIIIe siècle (contribution publiée dans Rela-
zioni del X Congresso Internazionale di Scienze Storiche, tome IV, 1955), Repris dans Etudes d'His
toire Economique (Paris, A. Colin, 1971), page 180.
8. A.-J. BOURDE : Agronomie et agronomes en France au XVIIIe siècle, (Paris, 1967) 3 volumes. 462 ANNALES DE BRETAGNE
outre des idéologies physiocratique et libérale. Il y aurait certainement encore un
tri à faire entre l'utopique, le raisonné inapplicable et le reste. La nécessité des di
scriminations grandit, d'ailleurs, pour la période suivante. D'une part, à cause du
prurit de plume qui n'a cessé d'enfler ; d'autre part à cause de la diversification qui
s'introduisit : à côté des traités devenus déjà classiques et reprenant les enseigne
ments du demi-siècle précédent, persisteront les « recettes » miraculeuses pour la
multiplication des grains (par telle ou telle pratique, par le blé d'Egypte, etc.)
paraîtront des descriptions probes d'exemples particuliers et des « almanachs du
bon cultivateur » remplis de conseils semi-folkloriques et semi-éprouvés, balbu
tieront les premières recherches véritablement scientifique de chimie organique ou
d'étude des engrais. Au surplus, il ne faudrait pas se bloquer sur le stade d'une
découverte mais prendre en filature ses retombées : de la divulgation à l'incorpo
ration dans la pratique laquelle sous-entend dans un cas pris pour exemple, une
production suffisante et à prix abordable de potasse ou de phosphates. Et parallè
lement, l'évolution des modes de culture (les assolements), de sélections végétale
et animale (les Herd-books), du machinisme, etc.. dont nous parlerons dans un
instant. Car si la fragmentation causale s'impose à l'historien dans son enquête, la
vie rurale, elle, se déroule et se développe dans un syndrome.
Nous n'avons pas, à ma connaissance et malheureusement, la totalité ordonnée
des informations qui seraient nécessaires pour une telle reconstitution9. Meuvret,
encore lui, indiquait des étapes : l'impuissance de Lavoisier à transférer ses
connaissances chimiques en agronomie, les premiers éclaircissements de Davy, la
formation « d'un corps de doctrine qui prévaudra après 1840,c'est-à-dire après
l'apparition des traités classiques de Liebig et de Boussingault, bien plus loin
encore de la science actuelle ». Notre défunt collègue écrivait les lignes ci-dessus
en 1955 : nous n'apprendrons rien à personne en disant qu'en quarante ans bien des
progrès ont été accomplis en génétique, insémination artificielle, alimentation des
animaux, etc. . . Donc, une science et ses applications qui se sont lentement dégour
dies et dont on ne doit pas anticiper les succès dans lesquels interviennent aussi des
intuitions et des décisions humaines »10.
2.2. Nous nous référons toujours à des ouvrages généraux pour jeter un coup
d'œil sur les méthodes agricoles. Certes, les risques s'accroissent d'une dilution
des entités régionales cependant irréductibles dans la réalité. De même les conflits
d'interprétation : il est si facile de laisser traîner une fane de pomme de terre
9. Les Histoires générales des Sciences ne contiennent que des renseignements épars et rares à cet
égard.
10. J. MEUVRET, dans le texte cité, donne un exemple précis à propos de ces « bavures » résultant de
l'application trop stricte des conseils à propos de « l'excès d'azote » entraînant une croissance de la
paille plutôt que du grain dans les fortes terres, constaté par Isoré en 1802 mais restant une énigme
pour lui. Une surdose de la chaux dans un champ pouvait encore se produire au début du XXe siècle,
avec la conséquence de « brûler » la terre. ANNALES DE BRETAGNE 463
(« cachez ce tubercule que je ne saurais voir »)n ou de prendre un trèfle à quatre
feuilles pour une révolution agricole. Mais restons fidèle à notre ligne de conduite
et essayons de reproduire une opinion moyenne.
L'étude de l'exploitation paysanne est grevée d'un certain nombre de considérat
ions annexes : indépendance de propriétaire ou dépendance avant la Révolution,
effets de la vente des biens nationaux, sensibilité aux prix et, particulièrement, dans la
seconde moitié du XIXe siècle, lors de la « Grande dépression ». Elles sont loin d'être
dénuées d'intérêt mais occupent parfois abusivement le devant de la scène, de même
que les aphorismes d'Arthur Young ou d'autres agronomes-économistes, comme il
a déjà été dit. On les entérinera comme des éléments à la fois structurels : la libération
des contraintes collectives de l'Ancien Régime, par exemple, et conjoncturels : la
réaction induite par un amenuisement des revenus. Sur l'influence à peu près nulle
des dissertations agronomiques et des « intermédiaires culturels » que revendi
quaient d'être les sociétés d'agriculture avant et après 1789 et les comices agricoles :
« le savoir agronomique n'a guère d'influence sur le savoir-faire paysan »12. Les
nouveautés préconisées au XVIIIe siècle n'avaient guère pénétré avant la Révolution.
C'est un point dont il faudrait relever l'incidence région par région. Il est difficile, de
plus, de distinguer des procédés « savants » d'améliorations réalisées, si l'on peut
dire, sur le tas comme le rongement des jachères parles cultures dérobées ou des four
rages artificiels (en surface toujours restreintes) ou le développement de la polycul
ture en Alsace et dans les Pays de la Garonne. On ne pourrait davantage généraliser à
propos du partage des communaux et de la vaine pâture à propos desquels se sont
affrontées deux catégories de paysans. Et nous aurons à enregistrer la même langueur
et le même disparate dans l'emploi de la faux, de la charrue de fer, de la moissonneuse,
de la machine à battre, de l 'usage des engrais. Les premières n' ont vraiment triomphé
que dans la seconde moitié du XIXe siècle, les autres encore plus tard : ceci sans préju
dice, encore une fois, des variétés locales et d'une modulation selon les types de pro
duits (il y a eu une ère du guano. . .) et celui des exploitations. Les facteurs exogènes :
routes, marchés, chemins de fer agissent graduellement comme on le voit pour l'él
evage du Massif Central qui ne démarre vraiment qu'après l'ouverture de la ligne
Paris-Clermont-Ferrand, et leur dessin comme leur semis accentuent le déséquilibre
entre régions proches de la capitale et régions éloignées, régions riches et régions
pauvres sauf possibilités de reconversion et de spécialisation13.
11. C'est à peu près la réaction de J.P. POUSSOU dans le volume consacré à la Révolution française
de la nouvelle version de Peuples et Civilisations. Bien que membre de la Société de démographie
Historique, il ne semble pas avoir lu ce qui a été publié dans les Annales de la même Société : en
Révolution agricole, révolution alimentaire, révolution démographique (1974).
12. A. Moulin, op. cité, page 70.
13. Nous avons évoqué ce problème des écarts grandissants entre les régions comme une résultante de
l'unification nationale au Colloque tenu à Rouen en novembre 1992 sur Structures nationales et pro
cessus de transition (Actes parus aux Editions Sociales, Paris, 1993)). Cf. aussi M. LÉVY-LEBOYER :
Les inégalités inter-régionales de revenu dans l'agriculture : leur évolution au XIXe siècle in Economie
Rurale (1982) pages 26,33. 464 ANNALES DE BRETAGNE
Au fond, rien qui ait de quoi nous surprendre. La pesanteur, le rythme doublent
ceux que nous avions reconnus dans les avancées de la science agronomique, avec
cette remarque importante qu'on ne peut postuler entre les deux phénomènes une
liaison déterminante. En fait, l'étonnement se situe sur un troisième registre14.
2.3. Il est de taille. Examinons les chiffres de la production agricole que nous
proposent les différents auteurs qui ont écrit de la croissance15. Si nous en croyions
Jean Claude Toutain, la production des céréales en France, semences déduites,
serait passée de 60 millions de quintaux vers 1740 à 85 en 1790; soit une augment
ation de 40 %, un taux moyen annuel de 0,8 %. Dans le demi-siècle qui va de 1814
à 1864, le progrès aurait été supérieur : 56 %, un taux calculé comme ci-devant de
1,1 %. Entre 1864 et 1914, l'accroissement serait tombé à 13 %, soit 0,26 % en
moyenne annuelle. Constatations identiques, aggravées, pour la viande qui bondit
de 130 % au XVIIIe siècle, augmente encore de 77 % dans la période suivante et
seulement de 57 % dans les cinquante dernières années. La décélération est manif
este mais elle conduit à une conclusion que nous éviterons, en première instance,
de qualifier d'étrange bien qu'elle puisse apparaître telle aux yeux de beaucoup. Il
faudrait admettre que les méthodes traditionnelles paysannes, la routine ou l'empi
risme, de quelque nom qu'on les affuble, ont été plus efficaces que celles qui se
sont mises en place plus tard, avec le concours, si réduit eût-il été, de la science
agronomique et les innovations en matériel, engrais et semences.
Si nous resserrons la comparaison sur les cent dernières années nous arrivons
à des résultats analogues. Que la production de l'orge ait épousé une courbe en
cloche entre 1814 et 1914, avec 50 % d'augmentation dans la première moitié et
30 % dans la seconde est relativement normal si l'on fait intervenir la désaffec
tion qui a touché cette céréale dans le public. C'est moins facile à avaliser pour
le froment qui, logiquement aussi, a dû bénéficier symétriquement d'un report de
surface cultivée (89 puis 21 % d'augmentation) et pour l'avoine (120 puis 31 %)
en raison des progrès de l'élevage du cheval. Dans les productions d'origine ani
male, en dehors de la viande, déjà mentionnée, celle du lait aurait aussi patiné
(70 puis 48 % d'augmentation), le beurre et le fromage, les œufs auraient amél
ioré légèrement leur performances16. Tout se serait donc passé comme si les
14. Nous nous arrêtons ici à la veille de la première guerre mondiale mais la prospection pourrait se
prolonger au-delà. La modernisation ne devint générale qu'aux environs de 1950.
15. J. TOUTAIN : Le Produit de l'agriculture française de 1700à 1958'mCahiers de l'Institut de Science
Economique Appliquée,n° 115etsupplément(1961) ;J.MARCZEWSKI : Le produit physique de l'Econo
mie française de 1789à 1913 (comparaison avec la Grande-Bretagne), Cahiers de VI.S.E.A., 1965 ; J.C.
TOUTAIN : Le Produit Intérieur Brut de la France de 1789 à 1982 in Economies et Sociétés (Cahiers de
l'I.S.M.EA. 1987) ;MauriceLÉVY-LEBOYERetFrançois BOURGUIGNON -.L'économie française auXlX*
siècle (Paris, Economica, 1985) ; Emmanuel CHADEAU : L 'Economie Nationale aux XIXe et XXe siècles
(Paris, PressesderEcoleNormaleSupérieure,1988) ;J.J. CARRÉ, P. DUBOIS, E. MALINVAUD :op.cité.
16. Calculé d'après J.C. TOUTAIN (1961), supplément, pages 4 à 16. Le chiffre que nous indiquons
pour 1740 est un « arrondi » entre les 59,1 millions de quintaux indiqués pour 1701-1710 et 61,5 pour
1751-1760. ANNALES DE BRETAGNE 465
progrès les plus importants avaient été réalisés dans une indigence certaine de
moyens et de connaissances. Encore nous sommes-nous abstenu de spéculer sur
des valeurs monétaires de la production qui auraient révélé des contrastes encore
plus accusés, à cause de l'évolution des prix : doublement au XVIIIe siècle, 134 %
de hausse de 1814 à 1864, 48 % de 1864 à 1914. Un sommet aurait donc été
atteint à un moment de l'évolution qui est ainsi caractérisé par Ronald
Hiïbscher : « les transformations sont comme une mince pellicule de progrès pla
quée sur un monde traditionnel »17. On ne pourrait porter à l'actif des de
méthode en tous genres qu'une atténuation de la grande dépression et on ne sait
de combien18.
3.2. Quelqu'un de sens commun ne peut pas ne pas flairer quelque incohé
rence dans la conclusion à laquelle semble acculer la simple comparaison des
séries de données. L'opinion vulgaire ne serait pas seule interloquée. F. Mayeur
et A. Prost plaçaient le savoir scientifique, le savoir diffusé par l'enseignement,
au-dessus de l'empirisme paysan. Et, à défaut d'écoles ad hoc, l'alphabétisation
avait pénétré dans les campagnes, multipliant les moyens d'information.
Il est un fait, toutefois, qui viendrait renforcer le paradoxe : durant la grande
dépression de la fin du XIXe siècle, ce seraient les petites exploitations, celles qui en
principe étaient les plus traditionnelles, qui auraient le mieux résisté et se seraient
reprises le plus tôt. Fragilité d'une économie devenue trop dépendante des prix et
des prêts ? Triomphe d'une meilleure élasticité ? Capacité d'adaptation supérieure
parce que demandant une moindre mise de fonds et davantage d'huile de bras et de
courbatures ? Cela ne modifie pas la déduction ébauchée et, bien mieux, lui four
nirait un argument supplémentaire. Naturellement, il faudrait examiner à fond les
modalités du succès apparent, les aides reçues d'une modernisation extérieure (le
rail pour l'expédition des melons de Cavaillon et des fraises de Montauban),
l'indice de la productivité humaine globale et horaire, les retranchements. Y a-t-il
eu partout remplacement des activités en perte de vitesse par d'autres en flèche et
jusqu'à quel point ? Les chiffres à notre disposition tant pour les oliviers que pour
les autres plantes oléagineuses, pour la garance, pour la soie, le lin et le chanvre
sont suffisamment inquiétant pour que l'on y regarde de près. Et les mûriers aban
donnés dans la garrigue languedocienne à côté de magnaneries désertées n' incitent
pas non plus à un optimisme aveugle19.
17. Ronald HÙBSCHER : L'agriculture et la Société Rurale dans le Pas-de-Calais du milieu du XIXe
siècle à 1914 (Arras, Mémoire de la Commission départementale des Pas-de-Calais, 1980) Tome I,
page 59. Cf. du même, sa contribution à 1* Histoire des Français (Y. Lequin, éd.), op. cit.
18. Les chiffres cités ci-dessus écartent l'idée d'une grande dépression dont l'origine serait à cher
cher exclusivement dans des crises particulières : pébrine du ver à soie, phylloxéra, etc..
19. R. HÛBSCHER : La petite exploitation en France : reproduction et compétitivité (fin XIXe - début
XXe siècle) in Annales E.S.C. 1985, pages 3-34. Des études régionales devraient faire la lumière sur
ce point : y a-t-il eu une compensation et un rattrapage identique en Ardèche et dans le Vaucluse, par
exemple ? ANNALES DE BRETAGNE 466
Des difficultés sérieuses surgissent d'un autre type de comparaison. Si l'on
met en regard les volumes (et les valeurs) de la production agricole, d'une part, le
nombre des habitants, d'autre part, le XVIIIe siècle aurait été marqué par un essor
extraordinaire du revenu par tête (un triplement des récoltes de céréales, un octu-
plement dans l'expression monétaire, cette fois tout compris. Voilà qui réjouirait
les partisans de la croissance « vraie »20. Le phénomène se serait répété entre
1814 et 1864 avec une certaine atténuation (coefficients respectifs de 2,5 et de 4).
Dans les cinquante dernières années, le quotient des céréales n'aurait pas aug
menté ou très peu (coefficient, 1,2), l'accroissement en valeur aurait persisté
(coefficient 4,5).
Ces données sont sommaires. Une pondération ne peut être que tâtonnante en
l'état de la statistique. Efforçons-nous y néanmoins. Pour nous rapprocher des
paysans, il faudrait tabler sur la population rurale ou, mieux, sur la population
active agricole que nous ne connaissons, très approximativement (a-t-on compté
toutes les femmes et les enfants ?), qu'à partir de 1851. Avec autant d'à peu près,
on avancera que les taux de progression seraient probablement relevés dans les
cent dernières premières années à cause d'une croissance démographique moins
rapide en général et moins encore dans les campagnes que dans les villes ; ils
seraient revenus ensuite à parité21. Un deuxième trouble naît de l'utilisation de
prix courants pour les évaluations monétaires. De la sorte, les périodes de cherté
sont exaltées, notamment entre 1760-1770 et 1814 ; les périodes de bon marché
pénalisées (cf. la grande Dépression à la fin du XIXe siècle. Des mouvements de
progrès en volume sont ainsi masqués ou sous-estimés comme celui qui se pro
duit entre 1845 et 1864 ou 1874. Le découpage par périodes cinquantenaires était
commode : il est trompeur en dissimulant les séquences intermédiaires. Il existe
ainsi des sauts brusques au milieu de la seconde et à la fin de la troisième (entre
1904 et 1914) qui succèdent à d'autres, médiocres ou atones et il faudrait rendre
à tout moment la tonalité.
Etablissons cependant un dernier parallèle. Il est certain que les quelques amél
iorations constatées dans la condition des paysans au XVIIIe ne correspondent pas
aux croissances supposées pour la même époque. L'inventaire des progrès dans
la première moitié du XIXe siècle est ingrat car les témoignages jurent assez sou
vent entre eux et il faut, en outre, dissocier les régions et les rangs sociaux. Ils
portent sur la couverture des maisons, de manière très inégale sur la construction,
l'agencement intérieur et l'ameublement, relativement peu sur l'alimentation,
nettement sur l'habillement. On insiste en général sur leur lenteur dans le temps
et dans l'espace. Un point assuré, c'est qu'ils deviennent nets sous le Second
20. Démographie d'après Louis HENRY et Yves Blayo : La population de la France de 1740 à 1860
in Population, 1975, numéro spécial, page 99. Agriculture : J.C. TOUTAIN (1961, suppl.), op. cit. loc.
cit. et page 61-65.
21. Quelques données dans M. LÉVY-LEBOYER et F. BOURGUIGNON : op. cit. pages 296-298. DE BRETAGNE 467 ANNALES
Empire (n'entendant pas inférer, par cette datation, d'une influence du politique
sur l'économique)22. Au jugé, puisque l'on ne peut faire autrement, ils n'apport
ent pas de confirmation aux taux de croissance précédemment relevés et multi
plient au contraire les cas embarrassants. Les transformations entre 1864 et 1914,
elles, sont évidentes en tout genre : alimentation, habillement, bâtiment, ameu
blement, matériel d'exploitation, sinon semi-luxe (les carrioles et charrettes
anglaises, par exemple). Mais la croissance affaissée (la grande dépression) ne
permettait pas de les augurer23.
3.2. La nouvelle prospection n'a pas dissipé les incohérences. Elle les a épais
sies. Le problème se pose, dès lors, de savoir si nous devons vivre avec elles,
purement et simplement. C'est-à-dire ou refuser de les voir, fermer les yeux sur
elles ou les considérer comme imprescriptibles, ce qui revient au même. Et, dans
la foulée, accepter tels qu'ils nous sont proposés les statistiques, l'agencement,
l'interprétation, la périodisation. Cette attitude de résignation et le renoncement
n'est guère justifiable. De surcroît, elle n'est pas justifiée.
On remarquera, d'abord, que les chiffres avancés pour la croissance ont la double
fonction d'argument a quo et de preuve adquem. Il en résulte la nécessité de redou
bler de vigilance quant à leur fiabilité et celle-ci dépend des sources utilisées. Elles
sont impropres pour le XVIIIe siècle. Il ne s'agit pas de jeter la pierre à Jean Claude
Toutain qui a fait une œuvre courageuse et pionnière, comme B.H. Slicher van Bath
dans un autre domaine, mais le devoir de l'historien, après tout, comme de tout autre
« scientifique », est de vérifier en toute occasion le bien fondé des résultats de
manière à n'entériner que ceux qui sont effectivement indéniables24.
Faute de statistiques solidement étayées, J.C. Toutain a recueilli toutes les est
imations qu'il a pu picorer dans les livres de l'époque. Il en a fait une critique pour
essayer de n'en retenir que de valables. Malheureusement, il n'a pas poussé assez
loin sa discrimination et s'est laissé abuser, quelquefois, soit par une réputation,
soit par une mauvaise lecture. Nous allons le voir successivement pour la viande et
pour les céréales qui sont les deux articles qui constituent la charpente du comput.
Rien ne garantit la justesse, même lointaine, de l'estimation de la consommation de
viande en France à la fin du XVIIe siècle par deux auteurs anglais (Gregory King et
Charles Davenant) dont on ignore l'origine et la qualité des informations et qui
■ s'égarent grossièrement sur le nombre des habitants25. Les choix opérés pour des
22. C'est la tentation à éviter pour Napoléon III comme pour Colbert.
23. Serait à analyser le problème des termes de l'échange, durant cette période, entre produits agri
coles et produits industriels. Le progrès dans le secteur secondaire au secours des producteurs du sec
teur primaire ? Question complexe.
24. En d'autres termes, J.C. TOUTAIN n'a pas mérité les sarcasmes d'E. LE Roy LADURIE, d'une part.
Son travail n'a pas à être blanchi par l'hypocritique de J.C. Perrot, d'autre part. On doit pouvoir en
débattre raisonnablement. Sa critique des textes est insuffisante mais les historiens lui ont-ils propo
sés mieux ?
25. Ils spéculaient sur 13 millions d'habitants !