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L'illusion du bonheur et le bonheur de l'illusion chez La Mettrie - article ; n°4 ; vol.83, pg 819-828

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Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest - Année 1976 - Volume 83 - Numéro 4 - Pages 819-828
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Publié le 01 janvier 1976
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Langue Français

Pierre Naudin
L'illusion du bonheur et le bonheur de l'illusion chez La Mettrie
In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 83, numéro 4, 1976. La Bretagne littéraire au XVIIIe siècle.
pp. 819-828.
Citer ce document / Cite this document :
Naudin Pierre. L'illusion du bonheur et le bonheur de l'illusion chez La Mettrie. In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest.
Tome 83, numéro 4, 1976. La Bretagne littéraire au XVIIIe siècle. pp. 819-828.
doi : 10.3406/abpo.1976.4660
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0399-0826_1976_num_83_4_4660du bonheur et le bonheur L'illusion
de l'illusion chez La Mettrie
l'existence la Français le de heureux d'un ne dont des ingénue volontaire l'art simulation talent Nul ce dédaignait se bals du parle boudoir, temps donner n'ignore spectacle d'être de du masqués, ou Saint-Lambert quotidienne l'être. l'époque, la machiniste d'un à non pas la le fantasmagorie la le et Au magicien disposition de (1), mouvement, féerie goût ce l'étrange ce reste, réserver cette sont — prestige procure prononcé dans du mieux de l'ordonnance les prédilection théâtre, fascination d'un son à sans manifestations de quelques-uns à que décor, poème et jardin propre des l'apparence, compter on persistant les spectateurs qu'exercèrent voulait pour le fastes d'une des — spectacle. chatoiement l'illusion qui Saisons — « les ce de façade, encore du d'agréables l'abbé trahissent, vertige l'opéra plus abusés, xvme La (2). particulière sur s'offrir Pluche, d'un la courantes nature Non de les ou siècle décoration mais erreurs l'illusion, costume, la chez hommes content la magie même Saint- pour trop joie que les de »
Lambert déjà nommé et, plus tard, Delille (3) — la surprise d'une
grandiose parade, multiforme et bigarrée, plus fascinante encore que
la plus habile mise en scène. Comment donc s'étonner qu'avec Mme du
Châtelet, beaucoup aient jugé l'illusion un « vernis » de nos plaisirs,
un ingrédient nécessaire au charme de nos jours (4), et que plus d'un
ait repris à son compte la profession de foi de Mme de Puisieux :
« J'aime mieux une erreur qui fait mon bonheur qu'une évidence qui
me désespère. » (5) ?
La Mettrie fut-il de ceux-là ? La profusion des métaphores théâtrales
qui parsèment ses écrits pourrait faire conclure, en effet, à une curieuse
obsession du spectacle chez l'auteur de L'Homme-Machine, et d'autant
plus curieuse que l'illusion de l'apparence est d'abord dénoncée par
lui comme la cause ou l'effet d'un égarement dont le philosophe doit
se guérir et guérir autrui, puis, par un singulier renversement, recher
chée, voire provoquée comme une source inépuisable de bonheur et
d'enchantement. Dans un cas, La Mettrie se proclame « disciple de
la nature, ami de la seule vérité » (6), il affirme : « Heureux qui a du
goût pour l'étude ! plus heureux qui réussit à délivrer par elle son
esprit de ses illusions et son cœur de la vanité ! (7) » ; dans l'autre,
quand il confesse : « Prenons les choses pour ce qu'elles nous sem
blent ; regardons tout autour de nous, cette circonspection n'est pas
sans plaisir, le spectacle est enchanteur ; assistons-y en l'admirant, mais cette vaine démangeaison de tout concevoir (8) », il n'est pas
loin d'adopter le précepte formulé par de Boissy dans Les Dehors
trompeurs ou l'homme du jour :
Soyons toujours en l'air : des choses de la vie
Prenons la pointe seule et la superficie. » (9) 820 ANNALES DE BRETAGNE
Déroutant paradoxe d'une illusion assumée et récusée tour à tour :
en nous y arrêtant, nous n'aurons pas la prétention d'en déchiffer
tous les secrets ; plus modestement, nous chercherons à en décrire le
cheminement dans l'œuvre et la pensée de La Mettrie.
1. L'illusion dénoncée :
En philosophe soucieux du vrai qu'il fut par vocation et par métier,
La Mettrie se devait assurément de pourchasser les vains mirages
enfantés par la peur d'une réalité qui nous afflige. Il ne s'en fit point
faute, et « le bâton de l'expérience » (10), dont il feint de s'aider dans
la nuit du doute, lui servit plus souvent à donner des coups qu'à guider
ses pas. Redoutable professeur de désillusion, on sait en quel mépris il
tient « le génie » « léger, superficiel, incertain, mignard et vain » (11)
de ses compatriotes, et quelles réflexions mordantes ou désabusées lui
inspirent les « fadaises » et autres « bagatelles » dont ils nourrissent
leur esprit : « Les histoires, les romans, les opéras, lit-on dans L'Ou
vrage de Pénélope (12), tout, jusqu'aux Iris, jusqu'aux parades et aux
amphigouris, tout est l'aliment de l'esprit français ». Tels sont les gens
du monde : à l'instar de Mme du Châtelet qui riait sans honte aux
facéties de Polichinelle (13), leur bcnheur ne consiste qu'à se repaître
de chimères. Il est vrai que l'auteur du Discours sur le bonheur se
prêtait à cette sorte d'illusion en connaissance de cause et avec la
circonspection d'une femme de tête ; mais combien n'eurent pas de
ces prudences ni de ces scrupules ! Au reste, il y a plus grave que cet
engouement naïf pour les jeux de la scène : c'est sa vie entière
que le mondain offre en spectacle, son être même qui s'évanouit dans
le vertige d'un pur paraître, son esprit et son cœur qui se laissent
aveugler, à leur insu, par des valeurs factices. Les vertus mêmes dont
il fait parade (« il y a peu de vertus dont on ne fasse parade » (14),
déclare La Mettrie) — honneur et chasteté, bravoure et frugalité — ne
sont que pauvres oripeaux que la coutume et l'éducation lui ont légués.
Vérités d'emprunt, absurdes raisons de vivre, futiles satisfactions
d'amour-propre : tout cela ne compose, en définitive, qu'un bonheur illu
soire et inconsistant. Sur ce vain théâtre du monde, La Mettrie ne
cessera d'exercer cette « vision désabusante » dont parle justement
Aram Vartanian (15), ce regard sans complaisance d'un spectateur
affranchi des préjugés, car il sait, lui, la précarité d'un tel bonheur et
de quels mensonges il est pétri. Pour les mettre à nu, il n'est que
d'évoquer le vieux thème épicurien de la fuite des jours : « Quelle
vie fugitive ! les formes des corps brillent comme les vaudevilles se
chantent. L'homme et la rosé paraissent le matin, et ne sont plus le
soir (16) », puis d'annoncer, après tant d'autres, l'approche inéluctable
du dénouement : « Au lit de mort, il n'est plus question de ce faste,
ou de ce bruyant appareil de guerre qui, excitant les esprits, fait machi
nalement courir aux armes. Ce grand aiguillon des Français, le point
d'honneur, n'a plus lieu [...]. Plus de spectateurs ; plus de fortune ;
plus de distinctions à espérer (17). » Dès lors, les spectateurs ont
déserté le théâtre ; seul, reste le philosophe qui, lui, n'était pas dupe. Le
rideau tombe enfin : au lieu de la mort, la vérité reprend son empire.
Fera-t-elle entendre de nouveau sa voix ? saurons-nous enfin ce qu'est
le vrai bonheur ? ANNALES DE BRETAGNE 821
Pas encore, car il est une autre illusion qu'il faut dénoncer, une
illusion d'autant plus insidieuse qu'elle est produite par les philosophes
eux-mêmes qui la font passer pour vérité. Tous, en effet, ils se font
gloire d'enseigner les secrets du bonheur et de dispenser des certi
tudes, mais, outre qu'ils ne sont d'accord ni sur les uns ni sur les
autres, les certitudes qu'ils professent et le bonheur qu'ils proposent
ne sont que fantômes dérisoires surgis de leur cerveau : « Les philo
sophes, écrit La Mettrie, s'accordent sur le comme sur tout
le reste. Les uns le mettent en ce qu'il y a de plus sale et de plus
impudent [...]. Les autres le font consister dans la volupté prise en
divers ; tantôt c'est la volupté raffinée de l'amour ; tantôt la même
volupté, mais modérée, raisonnable [...] : ici, c'est la volupté de l'esprit
attachée à la recherche, ou enchantée de la possession de la vérité ;
là enfin, c'est le contentement de l'esprit, le motif et la fin de nos
actions, auquel Epicure a donné encore le nom de volupté, nom dange
reusement équivoque [...]. Quelques-uns ont mis le souverain bien dans
toutes les perfections de l'esprit et du corps. L'honneur et la vertu le
constituaient chez Zenon. Sénèque, le plus illustre des stoïciens, y a
ajouté la connaissance de la vérité, sans dire expressément quelle
vérité (18). » Volupté « dangereusement équivoque », « contentement
de l'esprit », « perfection », vérité qui ne dit pas son nom — absurde
cliquetis de mots : les candidats au bonheur resteront sur leur faim.
Tous ces prétendus sages ne font, en réalité, que s'abuser et nous
abuser, comme si l'erreur était inhérente à leur démarche, comme si
la philosophie n'était que l'autre nom de l'illusion. Malebranche lui-
même eut beau consumer sa vie en l'austère recherche du vrai, il
« n'a montré qu'un esprit faux, incapable de saisir la vérité ; l'imagina
tion qui le domine ne lui permet pas de parler des passions, sans en
montrer; ni d'exposer les erreurs des sens, sans les exagérer (19). »
Et La Mettrie ajoute : « J'admire la magnificence de son ouvrage, il
forme une chaîne nulle part interrompue ; mais l'erreur, l'illusion, les
rêves, les vertiges, le délire en sont les matériaux [...]. Son palais res
semble à celui des fées [...]. Esclave des préjugés, il adopte tout ; dupe
d'un fantôme ou d'une apparition, il réalise les chimères qui lui passent
par la tête (20). » Etonnant paradoxe du sage victime de l'illusion même
dont il croyait déjouer les pièges ! Descartes n'y échappe point qui,
pourtant, « avait le plus souvent l'esprit juste » : mis à part sa
méthode et ses traités de géométrie, « cet enfant de l'imagination »
n'a construit « que des châteaux en l'air, sans utilité comme sans fon
dement » ; ces « égarements » sont « ceux d'un grand homme » (21), et
nous accordons, hélas, plus de crédit aux fantasmes du génie qu'aux
vérités de l'ignorance. Pour annoncer au profane la promesse d'un
bonheur qui ne doive rien au mensonge, le philosophe authentique
n'aura d'autre souci que de se désabuser lui-même, puis de désabuser
les autres, en leur montrant l'envers du décor, ce théâtre où des mas
ques portent les noms de vertu, de vérité, de liberté, d'immortalité :
comme le médecin pourchasse la maladie jusqu'en ses ultimes replis,
il saura traquer l'erreur partout où elle se cache, au cœur même de
l'activité intellectuelle. Ecoutons son appel : « [...] du faîte de cette
immortalité glorieuse, du haut de cette belle machine théclogique,
vous descendrez, comme d'une gloire d'opéra, dans ce parterre physique,
d'où ne voyant partout autour de vous que matière éternelle et formes 822 ANNALES DE BRETAGNE
qui se succèdent et périssent sans cesse, confus, vous avouerez qu'une
entière destruction attend tous les corps animés (22) ».
De ce « parterre physique » dont parle La Mettrie, nous pourrons
reconnaître enfin le véritable visage de l'illusion :
— l'illusion d'un bonheur fondé sur le savoir, car « le bonheur ne
peut dépendre de la manière de penser ou plutôt de sentir [...]. Ceux-
là donc qui cherchent le bonheur dans leurs réflexions, ou dans la
recherche de la vérité qui nous fuit, le cherchent où il n'est pas (23) »,
et penser avec Sénèque que le bonheur ne saurait se passer de la
« connaissance intellectuelle du », c'est oublier que d' « heu
reux imbéciles » (24) trouvent leur bonheur dans l'ignorance même
du bonheur.
— L'illusion d'un bonheur fondé sur la vertu, car les hommes, qui
croient l'aimer, ne courtisent cette belle que pour la parure dont
elle orne ses charmes faisandés : « L'honneur est le diamant qu'elle
porte au doigt : amants vils, ce n'est point elle qu'on aime ; c'est son
brillant qu'on voudrait avoir sans passer par sa rude étamine [...].
C'est une vieille laide qu'on recherche pour le lustre qui pend à ses
oreilles, ou pour son argent qu'il faut gagner. Tels sont les charmes
de cette Reine du sage, de cette Belle par excellence [...] ! (25). »
L'honneur et la gloire, « séduisants fantômes », « ont été nommés pour
servir de cortège à la vertu qu'ils excitent. Le mépris, l'opprobre, la
crainte, l'ignominie sont attachés aux vices pour les poursuivre, les
effrayer et leur servir de furies. Enfin on a remué l'imagination des
hommes et par là on a tiré parti de leur sentiment, et ce qui en soi
n'est que chimère devient par relation un bien réel (26). »
Le savoir dévalué, la vertu mise en pièces : reste encore cette
« fière raison » que tant de philosophes appellent à la rescousse pour
imposer à l'anarchie de nos sentiments l'ordre nécessaire à l'édification
d'une félicité durable. Mais ce n'est là qu'une illusion de plus : sans
doute — et R. Mauzi le souligne fort justement — La Mettrie n'est-il
pas le premier ni le seul, au XVIIIe siècle, à formuler de graves réser
ves sur « le rôle de la raison dans la construction du bonheur » (27),
mais, tandis que la plupart de ses contemporains « s'insurgent au
nom de la tranquillité devant les vérités désagréables que le travail de
la raison risque de mettre à nu (28) », c'est ce « travail » même qu'il
conteste, et R. Mauzi n'a pas tort de parler à ce propos d'un « naufra
ge de la raison (29) » ; immergée dans le biologique, soumise à la
tyrannie des sensations et à la fatalité du tempérament, cette reine
des facultés n'est qu'une reine déchue et son palais, un château de
cartes. Après Montaigne auquel il doit tant (20), après Pascal auquel il
emprunte souvent, La Mettrie paraphrasant Mme Deshoulières (31),
nous conseille de laisser-là « cette fière raison dont on fait tant de
bruit. Pour la détruite, il n'est pas besoin de recourir au délire, à la
fièvre, à la rage, à tout miasme empoisonné, introduit dans les veines
par la plus petite sorte d'inoculation ; un peu de vin la trouble, un
enfant la séduit. A force de raison, on parvient à faire peu de cas de
la raison. C'est un ressort qui se détraque comme un autre, et même
plus facilement (32) ». Les catégories du raisonnable et du déraisonna
ble ont-elles même un sens ? « [...] la folie et la sagesse, l'instinct et
la raison, la grandeur et la petitesse, la puérilité et le bon sens, le vice ANNALES DE BRETAGNE 823
et la vertu se touchent d'aussi près dans l'homme que l'adolescence et
l'enfance, que l'esprit recteur et l'huile dans les végétaux, enfin que
le pur et l'impur dans les fossiles (33). » Autre mirage, autre comédie :
celle que d'honnêtes savants comme M. Haller se jouent, lorsqu'ils se
croient détachés des plaisirs de la chair : l'activité de notre esprit
ressortit encore à l'ordre de nos sens : « L'esprit n'est-il pas le pre
mier des sens, et comme le rendez-vous de toutes les sensations ? (34) » ;
quant à l'étude, elle n'est qu'un art de jouir, une façon de satisfaire
le corps : « [...] l'étude a ses extases, comme l'amour (35. »
Ainsi « tout vient [...] de la seule force de l'instinct, et la monarchie
de l'âme n'est qu'une chimère (36) » ; tout est machine en l'homme :
les « causes corporelles » et la « disposition » de nos organes font
seules notre bonheur et nos joies. Pour dissiper les fumées de l'illu
sion, le philosophe n'aura « point de plus sûrs guides que les sens [...].
Quelque mal qu'on en dise, eux seuls peuvent éclairer la raison dans la
recherche de la vérité [...] ». « Voilà mes philosophes (37) », conclut-il
superbement. La philosophie authentique est une anatomie (38), le vrai
sage, un médecin (39).
2 L'illusion consentie :
Cependant, pour avoir osé proclamer ainsi ces dures vérités, et
contraint ses adversaires à redescendre du « faîte » de la machine, le
philosophe n'a pas quitté pourtant le théâtre ; le « scandaleux bon
heur » (40) qu'il nous fait entrevoir porte encore le masque de l'ill
usion : derrière le décor, c'est un autre décor que nous découvrons,
comme s'il n'avait dénoncé, un temps, l'illusion que pour la retrouver,
puis s'abuser à nouveau, volontairement cette fois, devant la surface
trompeuse des choses qu'un instant plus tôt, il s'acharnait à briser :
« Nous voyons, écrit-il dans Le Système d'Epicure (41), tous les objets,
tout ce qui se passe dans l'univers, comme une belle décoration d'opéra,
dont nous n'apercevons ni les cordes, ni les contrepoids. Dans tous
les corps, comme dans le nôtre, les premiers ressorts sont cachés, et
le seront vraisemblablement toujours. « Pareil spectacle n'est pas sans
charme, il est vrai ; au reste, en bon disciple de Fontenelle, La Mettrie
observe qu'il faut savoir « sacrifier quelquefois la vérité à l'agr
ément (42) » : mais, au lieu que Fontenelle, à l'exemple de Descartes,
faiait confiance en la raison pour déchiffrer l'énigme du monde, La
Mettrie lui dénie ce pouvoir : la nature est cette belle et froide machine
qui nous meut ; soyons assez lucides et courageux pour l'admettre,
mais n'ayons point la présomption de pénétrer le mystère de ses res
sorts cachés. Elle impose au philosophe lui-même l'aveugle nécessité
de sa loi ; spectateur d'une comédie qu'il n'a pas écrite, celui-ci doit
renoncer à l'espoir de prendre un jour la place du machiniste : « Oh !
qu'un tableau aussi varié de l'univers et de ses habitants, qu'une scène
aussi changeante et dont les décorations sont aussi belles, a de charmes
pour un philosophe ! Quoiqu'il ignore les premières causes (et s'il s'en
fait gloire), du coin du parterre où il s'est caché, voyant sans être vu,
loin du peuple et du bruit, il assiste à un spectacle où tout l'enchante
et rien ne le surprend, pas même de s'y voir (43). » Toujours, les
vérités ultimes nous feront défaut, et la nature, en sa jeune violence, 824 ANNALES DE BRETAGNE
n'est pas moins ignorante que nous : « Comment prendre la Nature sur
le fait ? Elle ne s'y est jamais prise elle-même. Dénuée de connaissance
et de sentiment, elle fait la soie, comme le Bourgeois gentilhomme fait
de la prose, sans le savoir, aussi aveugle lorsqu'elle donne la vie,
qu'innocente lorsqu'elle la détruit (44). »
Tel est donc notre lot : l'ignorance et l'aveuglement. Pourtant, nous
saurons tirer un bonheur de cet aveuglement même — bonheur d'illu
sion sans doute, mais n'est-il pas le seul que nous puissions concevoir et
espérer ? Dans ce jeu de dupes qu'est l'existence, l'illusion n'est-elle
pas inhérente à notre condition ? Sachons donc nous fabriquer des
illusions heureuses et faisons de nos mensonges la vérité de nos vies.
Le « béat » ou « l'heureux imbécile » pourrait, à cet égard, nous donner
d'utiles leçons : « Jugez s'il est ferme dans l'adversité ! Il rit de voir
combien la fortune est dupe d'avoir cru le chagriner ; il se joue d'elle,
comme un pyrrhonien de la vérité [...] (45). » Entre l'illusion délicieuse
d'un vain peuple qui se trompe et les fastidieux mensonges d'un faux
sage qui se croit détenteur de la vérité, n'hésitons pas ; retournons à
l'opéra, et soyons bon public : « Transportons-nous à l'opéra ; la
volupté n'a point de temple plus magnifique ni plus fréquenté (46). »
Suivons l'exemple de la Delbar, « dans une loge d'opéra » : « pâle et
rouge tour à tour, elle bat la mesure avec Rebel, s'attendrit avec Iphi-
génie, entre en fureur avec Roland, etc. Toutes les impressions de
l'orchestre passent sur son visage, comme sur une toile. Ses yeux
s'adoucissent, se pâment, se rient, ou s'arment d'un courage guerrier.
On la prend pour une folle. Elle ne l'est point, à moins qu'il n'y ait de
la folie à sentir le plaisir (47). » Tout plaisir procède d'un égarement
consenti ou recherché, et, dans le sein de la volupté, le sens du réel
finit par s'effacer de notre conscience : « [...] que cette langueur a de
charmes ! Est-ce un rêve ou une réalité ? Il me semble que je m'affaisse,
mais pour tomber, heureux Cybarite, sur un monceau de rosés (48). »
Recherchons le bonheur de l'illusion, mais n'en soyons pas tout à fait
dupes : sachons, au contraire, nous ressaisir en nous oubliant, nous
oublier en nous retrouvant ; c'est là que le bonheur réside, dans ce
paradoxal va-et-vient d'une lucidité qui s'aveugle et d'un aveuglement
que la lucidité dissipe. Complice de l'illusion qu'il nourrit et détruit à
la fois, le philosophe trouvera « plaisant de vivre, plaisant d'être le
jouet de lui-même, de faire un rôle aussi comique, et de se croire un
personnage important (49). » Mangeur d'opium à l'occasion, il n'est
pas de ceux qui méprisent les songes, « ces fidèles rapporteurs des
idées de la veille, ces parfaits comédiens qui nous jouent sans cesse
nos passions dans nous-mêmes [...] quand le théâtre est dressé, que
la toile est levée, et que de belles décorations les invitent à repré
senter (50). » Vertige de l'oubli, charmes de l'extase : « l'image du
plaisir qui [...] résulte (de tant d'illusions charmantes) est le plaisir
même (51). » L'art de jouir est un spectacle et la fiction du bonheur, le
bonheur même. Qui sait d'ailleurs si cette fusion délicieuse du réel et
du rêve n'est pas la vérité — la vérité nue, la nôtre, la seule qui nous
importe au fond ? « Tel est l'empire des sensations. Elles ne peuvent
jamais nous tromper, elles ne sont jamais fausses par rapport à nous,
dans le sein même de l'illusion, puisqu'elles nous représentent et nous
font sentir nous-mêmes à nous-mêmes, tels que nous sommes actu, DE BRETAGNE 825 ANNALES
ou au moment même que nous les éprouvons [...] (52) ». Mensonge ou
vérité, cela ne compte guère, si l'illusion consentie peut, seule, combler
notre attente.
Or, c'est ici que l'imagination intervient — non point l'imagination
passive qui, « abandonnée à elle-même », se complaît dans les ténèbres
des préjugés, mais active que guide l'attention et que
forme le jugement. Son rôle est capital ; cette faculté commande, en
fait, à toutes les facultés ; « l'imagination seule aperçoit ; [...] c'est
elle [...] qui est l'âme, puisqu'elle en fait tous les rôles. Par elle, par
son pinceau flatteur, le froid squelette de la raison prend des chairs
vives et vermeilles ; par elle, les sciences fleurissent, les arts embelliss
ent, les bois parlent, les échos soupirent, les rochers pleurent, le marbre
respire, tout prend vie parmi les corps inanimés. C'est elle encore qui
ajoute à la tendresse d'un cœur amoureux le piquant attrait de la
volupté. Elle la fait germer dans le cabinet du philosophe et du pédant
poudreux ; elle forme enfin les savants, comme les orateurs et le poète
[...]. Elle raisonne, juge, pénètre, approfondit (53). » Dans le chaos de
nos sensations, dans le tourbillon inconsistant de nos impressions, cette
imagination dynamique nous fait éprouver l'unité de notre moi, elle
nous inspire le sentiment de la durée (54), elle nous aide à forger les
illusions qui nous font vivre. En bref, « tout s'imagine, et [...] toutes
les parties de l'âme peuvent être justement réduites à la seule imaginat
ion qui les forme toutes, et [...] ainsi le jugement, le raisonnement,
la mémoire ne sont que des parties de l'âme nullement absolues, mais
de véritables modifications de cette espèce de toile médullaire sur
laquelle les objets peints dans l'œil sont renvoyés comme d'une lan
terne magique (55). »
Cette théorie de l'imagination doit beaucoup, sans doute à Montaigne,
à Pascal, à Locke, aux médecins que La Mettrie pratiquait, mais aussi,
peut-être, à Malebranche dont nul n'ignore l'importance qu'il accorde
à l'imaginaire dans l'activité de l'esprit. Hypothèse aventurée, dira-t-on,
surtout que La Mettrie n'a jamais montré la moindre sympathie envers
ce philosophe. Toutefois, le texte cité plus haut ne peut manquer de
faire songer à tel passage où l'auteur de la Recherche de la Vérité
définissait l'imagination comme « la puissance qu'a l'âme de se
former des images des objets, en produisant des changements dans les
fibres de cette partie du cerveau que l'on peut appeler partie princi
pale, parce qu'elle répond à toutes les parties de notre corps, et que
c'est le lieu où notre âme réside immédiatement [...] (57). » De ces
« égarements », il dressait l'imposant catalogue (58), et La Mettrie ne
se fit pas scrupule d'y puiser (59). Mais il n'en prend pas moins ses
distances : Malebranche montrait, en effet, qu'un même mouvement
porte le cœur humain vers les vrais biens et les félicités illusoires ; la
faculté d'imaginer ne nous offre qu'un substitut de cette perfection à
laquelle, obscurément, aspirons : au cœur même de l'illusion que
nous avons créée, nous éprouvons la nostalgie d'un absolu que nulle
image ne peut combler ; pourtant, nous sommes à ce point endurcis
dans le péché que nous cherchons encore et toujours le remède à nos
inquiétudes dans les fantasmes de notre imagination — confusion
fatale dont nous devons nous prémunir. La tâche du philosophe sera de
nous ouvrir les yeux, ou plutôt de nous aider à voir les choses avec 826 ANNALES DE BRETAGNE
les yeux de l'entendement : ainsi nous serons en état de choisir entre
le vrai et le faux. La Mettrie refuse ce dilemme : si tout n'est qu'illusion,
l'illusion seule peut nous combler ; si l'imagination a bâti son empire là
où notre âme réside, les félicités illusoires seront notre unique bonheur.
Malebranche a vitupéré trop durement les séductions de l'imaginaire
pour ne pas les rendre estimables à nos yeux. A trop vouloir prouver...
La Mettrie, pour sa part, accepte le risque, et l'inquiétude même lui
semble « un avant-goût » du bonheur (60). Ce malebranchisme pervers
ne manque pas d'attrait.
Tel nous apparaît, en tout cas, l'itinéraire qui conduit l'auteur de
L'Homme-Machine de l'illusion à l'illusion, de l'illusion dénoncée à
l'illusion consentie, de qui se donne pour vérité à l'illusion
vécue comme illusion. Bien que trop rapide à notre gré, l'analyse que
nous venons d'esquisser montre combien l'hédonisme de La Mettrie,
en dépit des présupposés matérialistes sur lesquels il se fonde, parti
cipe des préoccupations les plus communes de son temps. Ses contem
porains n'ont cessé de s'interroger sur les rapports du bonheur et de
la vérité (61); pour originale et audacieuse qu'elle paraisse, la réponse
de La Mettrie ne saurait être jugée aberrante pour autant : elle doit
beaucoup à l'auteur des Essais et à tous ceux qui, à sa suite, ont fait
de l'illusion l'objet de leur étude ; elle s'inscrit, en somme, dans une
tradition.
En 1750, plus qu'à nulle autre époque, les honnêtes gens jouaient la
comédie du bonheur, tout en sachant qu'ils la jouaient. Mais une chose
est de le penser, une autre de le dire, et crûment : d'avoir osé, comme il
le fit, proclamer insolemment ce que d'autres se gardaient bien d'avouer,
même à leurs amis ; d'avoir fait parade, non de ses vertus, mais de ses
folies ; d'avoir estimé, enfin, que le non sérieux de la vie n'était pas
indigne du sérieux philosophique, La Mettrie s'exposait à de méchantes
accusations de la part des philosophes sérieux, ses confrères. On le lui
fit bien voir : « un fou au pied de la lettre » (D'Argens), « dissolu,
impudent, bouffon, flatteur » (Diderot, dans l'Essai sur les règnes de
Claude et de Néron). Semblables gentillesses n'auraient pu, cependant,
l'offusquer, lui qui fut, comme Montaigne, son maître en illusion, « le
scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction, et, après
tout, le badin de la farce (62). »
Pierre NAUDIN
(Paris XII.)
(1) Voir J. Starobinski, L'invention de la liberté, Skira.
(2) Les saisons, l'Hiver. Argument, Amsterdam, 1769.
(3) Dans son poème L'imagination, notamment.
(4) Discours sur le bonheur, éd. par R. Mauzi, Paris, Belles Lettres, en parti
culier p. 14 sq. La Mettrie n'a pu connaître l'ouvrage de Mme du Châtelet qui parut
en 1779.
(5) Les caractères, Londres, 1750.
(6) Discours préliminaire, in Œuvres philosophiques, Berlin, 1775, tome Ier, p. 52. DE BRETAGNE 827 ANNALES
(7) L'Homme-Machine, Princeton University Press, 1960, p. 148.
(8) Système d'Epicure, § xxvi, in Œuvres philosophiques, Amsterdam, 1753,
tome II.
(9) Acte i, scène vi.
(10) L'Homme-Machine, op. cit., p. 151.
(11) Politique du médecin de Machiavel ou le chemin de la fortune ouvert aux
médecins, Amsterdam, 1745, p. xn.
(12) L'ouvrage de Pénélope ou en médecine, Genève, 1748-1750, III, 56.
(13) Op. cit., p. 15.
(14) Anti-Sénèque ou Discours sur le bonheur, in Œuvres philosophiques, Ams
terdam, 1753, tome II, p. 37.
(15) Le philosophe selon La Mettrie, in Revue du Dix-huitième siècle, n° 1,
Paris, Garnier, p. 170.
(16) Système d'Epicure, op. cit., § il.
(17) Id., § lxxviii.
(18) Anti-Sénèque ou Discours sur le bonheur, op. cit., p. 3-4.
(19) Traité de l'Ame, chap. xii, § 4, Du Génie, in Œuvres philosophiques , Berlin,
1775, tome Ier.
(20) Ibid.
(21)
(22) Discours préliminaire, op. cit., p. 3.
(23) Traité de l'Ame, chap. xii, § 1, Les sensations, le discernement et les
connaissances, op. cit.
(24) Anti-Sénèque au Discours sur le bonheur, op. cit., p. 14.
(25) Id., p. 35.
(26) Id., p. 32.
(27) R. Mauzi, L'idée du bonheur au XVIIIe siècle, Paris, Colin, 1965, p. 537.
(28) Ibid. La Mettrie développe à plusieurs reprises cette idée, notamment
dans Y Anti-Sénèque, op. cit., p. 11 et 14.
(29) Id., p. 250.
(30) Au chapitre De la Vanité des Essais notamment. On sait que La Mettrie
ne ménage pas ses éloges envers Montaigne (cf. en particulier Discours prélimin
aire, op. cit., p. 25 et Système d'Epicure, op. cit., § lxxviii.
(31) Poésies de Mme et Mlle Deshoulières, Paris, 1732.
(32), Système d'Epicure, op. cit., § xxxi.
(33) Id., § xli.
(34) L'Homme-Machine, op. cit., p. 144.
(35) Id., p. 145.
(36) Traité de l'Ame, op. cit., chap. xi, § 2, De l'instinct.
(37) Id., chap. i, Exposition de l'ouvrage.
(38) Traité de l'Ame, chap. xii, § 1.
(39) Cf. Aram Vartanian, art. cit.
(40) L'expression est de R. Mauzi, op. cit., p. 249.
(41) Op. cit., § 1. Tout ce passage est évidemment inspiré de Fontenelle, Entret
iens sur la pluralité des mondes, Premier soir.
(42) L'Homme-Machine, op. cit., p. 167. Cf. Fontenelle : « Selon moi, il n'y a
pas jusqu'aux vérités à qui l'agrément ne soit nécessaire ».
(43) Système d'Epicure, op. cit., § xliii.
(44) Id., § 4.
(45) Anti-Sénèque ou Discours sur le bonheur , op. cit., p. 13-14.