19 pages
Français

L'introduction du sucre en pharmacie - article ; n°322 ; vol.87, pg 199-216

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Revue d'histoire de la pharmacie - Année 1999 - Volume 87 - Numéro 322 - Pages 199-216
Sugar's introduction in Apothecary.
In ancient times, the medicaments used to be sweetened with honey. Subsequently, the Arab apothecaries progressively replaced it by sugar, as witnessed by their formularies, that were known as « grabadins ». These were introduced to the West as from the XIth century A.D. The latin world also produced its very own formularies, of which the Antidotarium magnum (circa 1100) and the Antidotarium Mesuae (appearing at around the same period) are the most famous. The latter accords to sugar a place of honour and has recourse to it for the best part of the formulae intended for internal usage (namely syrops, julebs, electuaries, loochs, aromatic powders, condita, conservae, etc.), whilst not abandoning the use of honey.
L'introduction du sucre en pharmacie.
Durant l'Antiquité, les médicaments sont édulcorés au miel. Les apothicaires arabes le remplacent progressivement par du sucre, comme en témoignent leurs formulaires appelés grabadins. Ceux-ci sont introduits en Occident à partir du XIe siècle. Le monde latin produit également ses propres réceptaires dont l'Antidotarium magnum (vers 1100) et l'Antidotarium Mesuae (élaboré à la même époque) sont les plus célèbres. Ce dernier accorde au sucre une place privilégiée et l'utilise dans la plupart des formules à usage interne (sirop, julebs, électuaires, loochs, poudres aromatiques, condits et conserves, etc.), sans pour autant abandonner le miel.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1999
Nombre de lectures 132
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Liliane Plouvier
L'introduction du sucre en pharmacie
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 87e année, N. 322, 1999. pp. 199-216.
Abstract
Sugar's introduction in Apothecary.
In ancient times, the medicaments used to be sweetened with honey. Subsequently, the Arab apothecaries progressively
replaced it by sugar, as witnessed by their formularies, that were known as « grabadins ». These were introduced to the West as
from the XIth century A.D. The latin world also produced its very own formularies, of which the Antidotarium magnum (circa 1100)
and the Antidotarium Mesuae (appearing at around the same period) are the most famous. The latter accords to sugar a place of
honour and has recourse to it for the best part of the formulae intended for internal usage (namely syrops, julebs, electuaries,
loochs, aromatic powders, condita, conservae, etc.), whilst not abandoning the use of honey.
Résumé
L'introduction du sucre en pharmacie.
Durant l'Antiquité, les médicaments sont édulcorés au miel. Les apothicaires arabes le remplacent progressivement par du sucre,
comme en témoignent leurs formulaires appelés grabadins. Ceux-ci sont introduits en Occident à partir du XIe siècle. Le monde
latin produit également ses propres réceptaires dont l'Antidotarium magnum (vers 1100) et l'Antidotarium Mesuae (élaboré à la
même époque) sont les plus célèbres. Ce dernier accorde au sucre une place privilégiée et l'utilise dans la plupart des formules à
usage interne (sirop, julebs, électuaires, loochs, poudres aromatiques, condits et conserves, etc.), sans pour autant abandonner
le miel.
Citer ce document / Cite this document :
Plouvier Liliane. L'introduction du sucre en pharmacie. In: Revue d'histoire de la pharmacie, 87e année, N. 322, 1999. pp. 199-
216.
doi : 10.3406/pharm.1999.4740
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1999_num_87_322_4740199
L'INTRODUCTION DU SUCRE
EN PHARMACIE
par Liliane Plouvier *
Le sucre a d'abord été extrait de la canne : Saccharum officinarum L.
Originaire de la Nouvelle-Guinée, elle se fraye un chemin vers l'Inde.
C'est là que, dès le IVe siècle avant notre ère, les tiges de la canne sont pres
sées et que le jus ainsi obtenu est évaporé jusqu'à cristallisation l. Entre les
IVe et VIIe siècles après notre ère, les Perses améliorent le raffinage de la
masse cristallisée et la coulent dans des formes coniques : le pain de sucre
qu'ils appellent tabarseth 2.
La pharmacie arabe (IXe - XIVe siècles)
La conquête arabe qui débute au VIIe siècle va progressivement diffuser le
sucre dans tout l'Empire islamique. La culture de la canne est implantée
notamment en Syrie, en Egypte, à Rhodes, en Crète, à Malte, à Chypre, en
Sicile, au Maghreb, en Andalousie. Les Arabes l'appellent sukkar qui est
dérivé de oaK%ocpov, saccharum, mentionné par les géographes, botanistes
et médecins gréco-romains. Mais le cocK%ccpov, saccharum antique, n'est
pas du sucre ; il s'agit du tabaschir, concrétion siliceuse qui se trouve dans
les entre-nuds de certains bambous et ressemble à du sel. Importé d'Inde en
petite quantité, il était exclusivement réservé à la médecine 3. On le surnom
mait sal indicum, sel indien 4.
Le rôle que les Arabes réservent au sucre est, lui aussi, d'ordre principale
ment thérapeutique. On n'ignore pas leur intérêt pour les sciences antiques,
en particulier la médecine. En moins de cent ans, ils sont parvenus à trans-
* 101 avenue Brillât-Savarin, 1050 Bruxelles [Belgique]
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, XLVTI, N° 322, 2e TRIM. 1999, 199-216. 200 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
poser la culture grecque dans leur langue. La politique menée par les califes
de Bagdad, en particulier de la dynastie des Abbassides, a été déterminante à
cet égard. C'est Al-Mamoun (786-833) qui prend l'initiative de faire traduire
les écrits grecs en arabe et engage à cet effet un savant nestorien hors du
commun, Hunain (809-877). Celui-ci assimile l'ensemble de la science
grecque, aussi bien les mathématiques que l'astronomie, la philosophie et la
médecine.
Son disciple Hubaisch (deuxième moitié du IXe siècle) s'attaque à la litt
érature pharmaceutique grecque désignée communément sous le nom de
« matière médicale ». Celle-ci se partage entre deux traditions, les
« simples » et les « composés », correspondant à deux genres livresques dis
tincts : les herbiers et les réceptaires ou formulaires, qui comprennent des
formules de médicaments composés, où des simples se trouvent associés en
nombre variable. Les plus célèbres sont l'uvre de Galien (129-200), médec
in grec de Pergame et qui pratique à Rome. Il est l'auteur d'un livre de
simples inspiré de l'herbier de Dioscoride (Ier siècle de notre ère) et de plu
sieurs recueils de recettes de médicaments composés, dont un établi koctoc
7EVT|, selon les types de médications mais axé exclusivement sur les remèdes
externes ; et un autre présenté koctoc T07i;o\)s, selon les lieux affectés, classés
a capite ad calcem, de la tête aux pieds.
Ces traités sont traduits par Hubaisch, respectivement sous le titre de
mufrada (simples) et murabakka (composés).
Les Arabes innovent aussi. Ils érigent la pharmacie, jusqu'alors confondue
avec la médecine, en science et profession autonomes et décrètent l'incomp
atibilité entre les deux fonctions. Ce faisant, ils sont amenés à développer
les formulaires du type koctoc TEvr) (traduit par katadgené) qu'ils baptisent
grabadin (signifiant médicament composé).
Parmi les auteurs de grabadins, dont nous avons utilisé les textes parce
qu'ils étaient accessibles dans une langue européenne, citons : Sabur Ibn Sahl
(mort en 869) qui, d'après S. Hamarneh, a rédigé le premier du genre 5 ;
Al-Kindi (mort en 873) 6 ; Yahya Ibn Sarafïun (Sérapion l'Ancien, IXe siècle,
dont le grabadin forme le dernier chapitre du Kunash) 7 ; Rhazès (mort en
923) 8 ; Ali Ben Abbas (Haly Abbas mort en 990 dont le grabadin est intégré
dans le Kitab al-Malaki) 9 ; Avicenne (980-1037, dont le fait l'ob
jet du chapitre V du célèbre Canon) 10 ; Bayan Al-Israeli (1161-1240) u ;
Mahmud As-Sirazi (mort en 1330) 12.
Les Arabes confectionnent aussi de nouveaux herbiers, dont les plus
fameux sont composés par deux Andalous : Ibn Wafid de Tolède (mort en
1074), également connu sous le nom d'Abengnefith, et Ibn al-Baïtar de
Malaga (mort en 1248). L'INTRODUCTION DU SUCRE EN PHARMACIE 20 1
C'est également en Andalousie 13 qu'Abulcasis (mort en 1009) écrit un
célèbre traité pharmaceutique, Al-Tasrif 14.
Une des plus importantes innovations des pharmaciens arabes est l'intr
oduction du sucre en pharmacie. Le sucre y joue plusieurs rôles jusqu'alors
dévolus au miel. Les deux substances ont la même faculté édulcorante, les
mêmes propriétés thérapeutiques (Ibn Butlan écrit au XIe siècle, dans son
Taqwim al-Sihha, que le sucre « est bénéfique en cas d'âpreté de la poitrine,
de la gorge et de la trachée » et que le miel « clarifie la gorge et est bénéfique
pour la poitrine » 15) ; elles sont en outre dotées d'un pouvoir conservateur,
mais, à cet égard, le sucre semble être plus efficace que le miel 16. D'après
D. Goltz 17, ce serait une des raisons de son succès auprès des apothicaires
arabes ; ceux-ci développent en effet la pharmacie officinale, en sorte que les
médicaments nécessitant une préparation longue et compliquée et devant par
conséquent pouvoir se conserver le plus longtemps possible ne cessent de
croître.
En outre, le sucre permet la fabrication de nouvelles confections, dont la
plus connue est le sirop 18, une variante du mellite créé par la médecine
gréco-romaine, où il faisait partie des 7tOTr||iccT0c ou potiones.
Sirop vient de l'arabe sharab, qui signifie jus de fruits ou vin en arabe
moderne, mais désignait, à l'origine, toutes sortes de boissons ; en pharmac
ie, il est utilisé pour traduire noTï\\iaJpotio 19.
Le sirop vise une préparation plus ou moins visqueuse reposant sur un
mélange entre d'une part, du sucre, de l'autre, un liquide (eau, vin, vinaigre,
jus de fruits ou de plantes médicinales), additionné ou non de drogues
sèches. L'ensemble est cuit et réduit. Lorsqu'il est fait à l'eau de rose, le
sirop s'appelle julep, en arabe gulab (de gui, rose, et ab, eau). Par la suite
et en Occident, le julep se définira comme une potion composée de sirop et
d'eau de fleur d'oranger (cf. dans la Nouvelle Officine de Dorvault de 1955).
Le sirop est, enfin, le point de départ du pénide dit aussi sucre tors ou tiré
(en arabe fanid), qui sert notamment à la fabrication de tablettes (cf. infra).
Pour l'obtenir, il suffît de porter le sirop à une température variant entre
132 °C et 143 °C (« petit cassé ») ; celle-ci est vérifiée en étirant entre les
doigts le sirop refroidi qui ne doit plus coller et se détacher en fils durs.
Lorsqu'on verse le sirop* pris en masse sur une surface en marbre, il reste
malléable pendant un certain temps. On peut l'étirer, le plier, le tordre à souh
ait. Par ces manipulations, le sirop se charge de minuscules bulles d'air qui
lui donnent un aspect opaque et satiné. Sa couleur passe progressivement du
jaune au blanc crémeux. Le sirop ainsi durci peut être détaillé en tablettes du
type berlingot. REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 202
Abulcasis donne la description du fanid dans Al-Tasrif (Liber servitoris)
« tu prends une ou deux livres ou trois au maximum de sucre..»
tu le mets dans un récipient en cuivre étamé.,.
tu mouilles le sucre avec suffisamment d'eau douce pour qu'il soit recouv
ert...
pose-le sur le feu.*.
fais cuire (le sirop) jusqu'à ce que l'eau soit évaporée...
examine (son degré de concentration) en versant une goutte sur du marbre ;
si elle file entre les doigts ou coËe, retire vite le récipient du feu...
verse (le sirop) sur une surface en marbre enduite préalablement d'huile
d'amande douce ou de sésame..,
pendant qu'il est encore chaud, replie les bords vers le centre...
ensuite tire-le et étends-le entre les mains, comme on étire les electuaria
dulcia...
fixe un clou crochu au mur...
projette le sirop dessus et arrache-le ensuite du clou...
étire-le encore comme on étire les electuaria dulcia jusqu'à ce qu'il s'éclair-
cisse...
place-le près du feu pendant que tu Fétires, pour qu'il reste chaud et soit plus
facile à étendre...
ensuite remets-le sur le clou..,
tire à nouveau dessus jusqu'à ce qu'il devienne aussi blanc que possible...
ensuite découpe la pâte de fanid avec un couteau (sur une surface en marbre
saupoudrée préalablement d'amidon blanc, précise Abulcasis plus loin) et
donne-lui la forme que tu veux.. .
ronde, allongée ou autre... »
Il ajoute in fine qu'on peut la préparer avec des poudres (ex pulveris),
c'est-à-dire des épices et aromates pulvérisés.
Comme on peut le constater, Abulcasis fait également allusion à une autre
façon de travailler le sucre : celle utilisée pour les electuaria dulcia qui sont
« tirés et étendus entre les mains » (trahe et extende inter manus sicut
trahuntur electuaria dulcia). Cette manipulation évoque la technique connue
aujourd'hui sous le nom de sucre pétri et qui ressemble d'ailleurs à celle du
sucre tiré. Le sirop doit toutefois être porté à une température moins élevée
(à 112°- 11 6° : au petit boulé) et possède une consistance différente : celle
d'une pâte qui est non seulement susceptible d'être étirée, mais aussi pétrie. L'INTRODUCTION DU SUCRE EN PHARMACIE 203
11 devient d'un blanc neigeux et peut être découpé en tablettes tendres appel
lees fondants et qu' Abulcasis désigne sous le nom d* electuaria dulcia, autre
ment dit, électuaires mous.
Plusieurs médicaments décrits par les grabadins font appel au sucre qui
intervient aussi bien sous forme de tabarseth et fanid, que via un sirop, voire
un julep. Il y est toutefois souvent associé au miel, qu'il concurrence mais
n'évince pas.
1° Voyons pour commencer les gawarisnat et les ma'agin. Ils ont des ori
gines grecques. Les ma'agin, qui dérivent du verbe agana (= pétrir), descen
dent des ocvtiôotoc ou TrocvocKeioc (panacées) qui étaient en effet souvent
pétris avec du miel. Les gawarisnat, dont le nom est emprunté au perse
guwarisn (= digestif), reprennent les antiques oto|xoc%ikoc (stomachiques)
indiqués dans les affections des voies digestives (aussi bien estomac qu'in
testins) et utilisant également le miel comme excipient.
Les Arabes ne remplacent pas systématiquement le miel par du sucre.
Par exemple, la fameuse panacée, la thériaque d'origine grecque (0r|piaKr|
de 0r|piGC = bête sauvage 20) et comportant des dizaines de drogues dont une
grande quantité d'opium, est traduite en arabe par tiriaqi et reste pour
l'essentiel fidèle au miel.
Il en va de même dans le gawarisn ayarij fyqra, traduction arabe d'un
autre célèbre stomachique grec : hiera picra (qui vient deiepoc = sacré et
TUKpa = amer), à base d' aloès et coloquinthe, des purgatifs drastiques à la
saveur effectivement amère.
Plusieurs formules utilisent le miel en combinaison avec le sucre : ainsi
les gawarisnat al-atryfal (aux trois variétés de prunes-myrobalans : chébule,
emblic et belleric, également à effet laxatif) de Bayan et Mahmud, où le sucre
est pétri avec du miel.
D'aucuns se présentent sous forme de tablettes et sont, en raison des mult
iples arômes qui les parfument, souvent à cheval entre pharmacie et confiser
ie. Le moyen le plus communément utilisé pour obtenir des tablettes est le
fanid. C'est le cas du ma' gun al-khyar janbar, un berlingot à la casse, cité par
Mahmoud qui, dit-il, guérit la colique (ce qui est assez étonnant, étant donné
les propriétés laxatives de ce fruit). La casse est, en l'occurrence, délayée avec
de l'huile d'amande douce dans du miel et du fanid fondus. On y ajoute des
aromates piles et tamisés (mastic, graines de fenouil et d'anis, etc.).
Certaines tablettes ont recours à une autre technique : celle du sucre pétri.
Ainsi, le gawarisn al-misk (un fondant au musc) de Bayan : plusieurs épices
(cannelle, muscade, cardamome, girofle, poivre long, safran, galanga, etc.)
sont pilées avec du musc et du sucre. On tamise et pétrit le tout avec du miel 204 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
écume ; on étale ensuite la pâte sur un marbre enduit d'huile de rose et on la
coupe en tranches 21.
Le gawarisn as-sifarjal (une pâte de coing d'origine grecque :
|xr|A,07cXaKO\)VTa, de \w\Xov = coing et TrAocKOUVTOC = tablette, décrite par
Galien et qui, d'après lui, serait une invention espagnole) procède encore
autrement. La pâte cuite au miel (et non au sucre) durcit grâce à la pectine
qui est présente dans le fruit et provoque, sous l'effet de la chaleur, une
prise en masse. Cela dit, le gawarisn as-sifarjal recouvre une autre spécial
ité grecque : to ôioc tcûv koÔcdvicov \n\X(ov toi) %\)Xox> (|)Ocp|uocKOV, le
médicament au jus de coing, également au miel et inventé par Galien ; il
s'appelle aussi, en version abrégée latine « diamelon » ou « diacydonion ».
Il s'agit d'une gelée, qui fait appel à la fermentation pectique
pour coaguler.
2° Le la 'uq ou looch est un autre médicament édulcoré soit au miel, soit
au sucre. Il est dérivé du verbe arabe la'aqu = lécher, car il est, en principe,
donné à lécher. Son origine remonte dans la nuit des temps. Les
Babyloniens fabriquaient déjà des remèdes du même type qui ont été réper
toriés par D. Goltz dans son excellent ouvrage, Zur altorientalischen und
griechischen Heilkunde 22. Ils sont exprimés par le verbe akkadien nasabu
(= lécher). Cf. « Contre les maladies pulmonaires cinq drogues sont léchées
dans du miel, du beurre et de l'huile fine ». La médecine grecque poursuit
la tradition mésopotamienne. Nasabu est traduit par £KÀ£i%eiv et substant
ive en eK^eiKTOV ou £KXeiy|j,oc(Tiov). Les eclegmes font intervenir, à côté
du miel, des gommes-résines (galbanum, myrrhe), des gommes (gomme
adragante), des plantes mucilagineuses (scille, semences de lin) et des fruits
secs (amandes, pignons) aux vertus antitussives. Les médicaments à lécher
grecs restent en effet principalement indiqués dans les affections des mala
dies respiratoires.
Les Arabes modernisent les recettes antiques. Pour commencer, ils rem
placent le miel par du sucre, soit cristallisé, soit tiré, dans plusieurs formules.
Chez Avicenne, par exemple, 30 % des formules sont à base de sucre tiré,
20 % à base de sucre cristallisé et 50 % à base de miel. Sur les quatorze
la 'uqat décrits par Mahmud (XIVe siècle), huit ont recours au miel, cinq au
sucre cristallisé et un seul au sucre tiré (la'uq ac-cabyan, looch des petits gar
çons). En revanche, tous les la'uqat de Bayan (XIIIe siècle) font appel au
sucre tiré et adoptent, à l'instar du ma' gun à la casse, la forme de tablettes du
type berlingot.
Ensuite, les Arabes augmentent les recettes à base de pignons et
d'amandes ; elles font partie de la famille des massepains et nougats (qu'on
retrouve dans les livres de cuisine sous le nom de halwa 23). L'INTRODUCTION DU SUCRE EN PHARMACIE 205
Enfin, ils suppriment les gommes-résines au profit des gommes (non seu
lement gomme adragante mais aussi arabique) et des plantes mucilagi
neuses (à côté de la scille et des semences de lin, ils utilisent les semences
de coing et de psyllium, les fleurs ou racines de mauve et de guimauve).
Dans cette hypothèse, les la'uqat se rapprochent des pâtes de guimauve,
voire des loukoums (dont les origines étymologiques sont peut-être les
mêmes).
Cela dit, les la'uqat restent indiqués dans les affections des voies respirat
oires.
3° Les fruits confits qui, en pharmacie, portent le nom de condits ou
conserves M sont une invention des Arabes qui les appellent murrabayat
(du verbe raba : confire). Ils ont pour base divers végétaux (légumes, épices,
fleurs, surtout fruits) et sont doués de propriétés digestives.
Les fruits sont, comme aujourd'hui, placés dans des bains sucrés et y subis
sent des cuissons successives ayant pour but de faire disparaître progressive
ment leur eau de constitution. Mais le plus souvent, les Arabes les confisent
dans du miel. Pour le citrum conditum, Avicenne utilise toutefois du miel en
combinaison avec du sucre. Les agrumes (citrons ou cédrats, la question est
controversée) sont cuits dans de l'eau et du sucre. Après quoi, on les égoutte
et les met sécher pendant deux jours sur une table. On les recuit à l'eau
sucrée, on les égoutte et les laisse sécher pendant trois jours. Puis on recom
mence l'opération en remplaçant le sucre par du miel.
Les fleurs sont, en revanche, confites dans du sucre et au soleil. Bayan pré
cise que pour chaque rati (= 397,260 gr.) de fleurs, il faut prendre deux ratls
et demi de sucre ; « piler et triturer ensemble avec les fleurs jusqu'à ce que
ces dernières soient fanées, dans un récipient ; malaxer finement et déposer
dans un ustensile en terre cuite émaillée ; placer au soleil, remuer une fois
tous les trois jours ; nettoyer et enlever du soleil après vingt jours ». Les fleurs
préférées sont les roses et les violettes avec lesquelles on fabrique les célèbres
confiseries connues en ancien français sous les noms de sucre rosat et de
sucre violât.
4° En outre, le sucre intervient dans les poudres médicinales (suffufats).
Sur les treize formules d'Avicenne, cinq sont faites au sucre cristallisé et une
au fanid, composée de myrobalans et se présentant donc sous forme de
tablette.
À côté des poudres médicinales, on trouve aussi des poudres d' épices
ensucrées (principalement anis et fenouil) qui ont des ambitions plus gas
tronomiques que thérapeutiques. Leurs recettes figurent d'ailleurs aussi
dans la littérature culinaire. Au XIIIe siècle, l'auteur anonyme d'un livre de
cuisine andalou, connu sous le nom de Traduccion espanola de un manuscrito REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 206
anonimo del siglo XIII sobre la cocina hispano-magribi, décrit une poudre de
ce genre : « On prend quatre onces de mastic pilé. On ajoute à peu près la
même dose de sucre et aux deux, on ajoute une once d'anis et une autre de
fenouil. On mélange le tout. . . » 25
Avec les Arabes, l'officine s'est bel et bien transformée en office !
5° Bien sûr, d'autres médicaments à usage interne font appel au sucre,
mais de façon parcimonieuse, comme les décoctions et les infusions (cf. la
décoction d'hysope de Bayan et l'infusion laxative aux prunes de
Mahmud).
6° Quant au rob (de l'arabe rubb = suc), il s'agit en principe d'un jus de
fruit concentré et non édulcoré, qui descend de la sapa et du defrutum, eux-
mêmes issus de l'e\|/r|p,oc. Des différences notoires séparent toutefois l'an
cêtre gréco-romain de son héritier arabe. Le sapa/defrutum est exclusivement
fait avec du jus de raisin, réduit par cuisson ou exposition au soleil, et donne
par conséquent une confection sucrée. Le rob, en revanche, n'a recours qu'à
des fruits astringents (coings, pommes, groseilles, raisins verts, etc.) dont le
jus est également évaporé. N'étant pas édulcoré, celui-ci possède une saveur
acide. Mais il y a des exceptions : Bayan, par exemple, lui ajoute du miel et
du sucre. Plus tard, au XVIe siècle et en Occident, le rob se transformera en
gelée de fruits (cf. infra).
La pharmacie latine (XIe - XIIIe siècles)
École de Salerne
La pharmacie arabe est introduite en Occident dès le XIe siècle, notamment
par Constantin l'Africain de l'École de Salerne qui traduit l'uvre de Haly
Abbas en latin. Cent ans plus tard, à Tolède, Gérard de Crémone traduit éga
lement en latin Ibn Sarafiun, Rhazès et Avicenne.
Le monde occidental produit en outre ses propres réceptaires qui s'ins
pirent directement des grabadins. V Antidotarium magnum 26 est élaboré
par une équipe de médecins de Salerne aux alentours de 1100 et compte
plus de mille formules qui sont empruntées aussi bien à la pharmacopée
gréco-arabe qu'à la Mônschsmedizin du haut Moyen Âge dans laquelle fo
isonnent les « recettes de bonne femme ». Autrement dit, Y Antidotarium
magnum est un fouilli où pharmacie et tradition populaire se cotoyent dans
le plus grand désordre et le plus total embrouillamini. Les différents types
de médications ne sont pas clairement définis, de sorte que le classement
par ordre alphabétique adopté par le Grand Antidotaire s'en trouve com
plètement faussé. Par exemple, les la'uqat ne figurent pas sous leur L'INTRODUCTION DU SUCRE EN PHARMACIE 207
transposition latine loch, mais sous d'autres dénominations (antidotum,
arteriaca, bechicum, etc.). Quant aux gawarisn et ma' gun, ils sont aussi
bien traduits par electuarium qu' antidotum ; mais certains d'entre eux se
trouvent ailleurs. Ainsi, le gawarisn as-sifarjal (électuaire au coing) qui,
dans sa forme latine abrégée, donne diacydonium ou diamelon, doit être
recherché parmi les « dia ». Cette rubrique n'a aucune signification phar
maceutique et reprend les médicaments grecs commençant par Ôioc (c'est-
à-dire « avec » et ne voulant donc rien dire). Elle se révèle être un vaste
fourre-tout comportant plusieurs familles médicamenteuses à usage à la
fois interne et externe.
Le Grand Antidotaire est d'autant plus difficile à utiliser que ses auteurs
ont, en outre, essayé de ranger les médicaments selon les lieux affectés (de la
tête aux pieds) !
Si la version abrégée, établie au XIIIe siècle et connue sous le nom
d' Antidotarium Nicolaï, est plus maniable du fait même de sa concision, elle
n'en est pas plus rigoureuse pour autant 27.
Plusieurs formules de V Antidotarium magnum utilisent du sucre. C'est le
cas des syrupi qui sont la seule famille médicamenteuse à former un
ensemble clair et cohérent. Les juleps se cachent, pour leur part, sous le nom
de syrupi gileni.
Quant au fanid, il est traduit par penidium et intervient, le plus souvent,
en combinaison avec du miel, dans des recettes éparses se rattachant aux
la'uqat, aux ma'agin et aux gawarisnat. Les uns comportent des gommes
ou mucilages, associés à des épices. Ils oscillent entre le berlingot et la pâte
de guimauve : voyez le diazingiberos (176) 28 et le diatragacanthum
(CCXXVIII) 29.
Les autres sont, en outre, composés de fruits secs (amandes, pignons) et évo
quent nougats et massepains : ainsi, les antidota XIX et 42 30, le diapenidium
(192) 31, Y electuarium (CCLVIÏÏ) 32 et Y arteriaca LXXI 33.
V Antidotarium magnum recèle, par ailleurs, deux confitures stoma
chiques au sucre, qui ont un caractère révolutionnaire, puisqu'à la même
époque les Arabes les préparent, à l'instar des Anciens, au miel. Il s'agit,
d'une part, du diamilon (191) aux pommes où le sucre est toutefois asso
cié au miel et, de l'autre, du diamelon (193) également aux pommes dont,
par contre, le miel est absent et où le sucre est combiné à un sirop.
Par ailleurs, Y Antidotarium Nicolaï mentionne une confiture aux prunes,
diaprunis (19) non citée par le Grand Antidotaire et également faite au
sucre.
Si, enfin, toutes les formules de hiera picra (405 et sq.) et de theriaca (894
et sq.) se font au miel, deux tryphera (905-6) sur cinq utilisent néanmoins le
sucre.