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L'œuvre cardiologique de Léon Rostan - article ; n°1 ; vol.19, pg 29-52

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Revue d'histoire des sciences et de leurs applications - Année 1966 - Volume 19 - Numéro 1 - Pages 29-52
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1966
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M Mirko Drazen Grmek
Alain Rousseau.
L'œuvre cardiologique de Léon Rostan
In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications. 1966, Tome 19 n°1. pp. 29-52.
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Drazen Grmek Mirko, Rousseau. Alain. L'œuvre cardiologique de Léon Rostan. In: Revue d'histoire des sciences et de leurs
applications. 1966, Tome 19 n°1. pp. 29-52.
doi : 10.3406/rhs.1966.2473
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0048-7996_1966_num_19_1_2473L'œuvre cardiologique de Léon Rostan
L'auteur de l'article « Cœur » dans l'Encyclopédie de Diderot
déclare : « On peut dire en général que les maladies du cœur sont
rares. Mais quelque rares qu'elles soient, elles ne sont que trop
fréquentes, ne fût-ce que parce qu'elles sont difficiles à connoître.
En effet, il n'est pas aisé de donner, dans des recherches si épi
neuses, des règles fixes pour distinguer ces maladies d'avec celles
qui ont quelques symptômes communs avec elles » (1). Est-ce le
célèbre médecin et naturaliste suisse Albert de Haller (1708-1777)
lui-même (2) qui écrivit ces lignes ? Quel qu'il soit, l'auteur suit
fidèlement l'enseignement de J.-B. Sénac (3) et reflète une opinion
généralement admise au cours du xvnie siècle.
Il faut bien le reconnaître : si l'on parcourt les traités de clinique
et les recueils d'observations médicales antérieurs au xixe siècle,
on est frappé par la rareté des cas où le diagnostic d'une maladie
du cœur fut posé non post mortem mais intra vitam.
APERÇU SUR LES DÉBUTS DE LA CARDIOLOGIE
Certes, une étude médicale sur le cœur se trouve déjà dans
l'ancien papyrus égyptien connu sous le nom d'Ebers (env.
1550 avant J.-C), et un traité De corde fait partie de la Collection
hippocratique (ve siècle avant J.-C). Mais ces textes vénérables
se rapportent seulement à l'anatomie et à la physiologie du cœur.
Jusqu'au xvne siècle, le problème des maladies cardiaques fut
éludé. Nombre de médecins partageaient le vieux préjugé si bien
exprimé par Pline : « De tous les viscères, seul le cœur n'est pas
(1) Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arls el des métiers, par une
société des gens de lettres, Édition de Lausanne, t. VIII, 1779, p. 420.
(2) En effet, au milieu de l'article se trouve son sigle : « H.D.G. » Eu égard non seul
ement à sa célébrité, mais aussi au nombre et à la valeur de ses contributions, Haller est le
plus important collaborateur médical de Г Encyclopédie. Cf. P. Astruc, Les sciences médic
ales et leurs représentants dans Г Encyclopédie, Rev. Hist. Sci., t. 4, 1951, pp. 359-368.
(3) L'article de V Encyclopédie est en grande partie un simple résumé du livre de Sénac,
publié en 1749. REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES 30
altéré par les maladies et ne prolonge pas les souffrances de la vie ;
blessé, il cause la mort » (1). Ainsi s'explique le fait que les pre
mières descriptions des principales maladies du cœur ne datent
que de la fin du xvne siècle ou de la première moitié du xvine siècle.
Citons par exemple la description des vices cardiaques par Lazare
Rivière (rétrécissement aortique, 1674), par John Mayow (rétr
écissement mitral, 1674) et par William Gowper (insuffisance
mitrale, 1706), celle des symptômes du bloc auriculo-ventriculaire
par Marko Gerbec (1692), celle de l'angine de poitrine par G. B. Mor-
gagni (1707) et par William Heberden (1768), et aussi celle de la
myocardite par J.-B. Sénac (1749).
A vrai dire, la cardiologie, en tant que branche scientifique de
la médecine, ne se constitue qu'avec l'œuvre anatomo-patholo-
gique et clinique de Vieussens et de Lancisi, c'est-à-dire au cours
de la première décennie du xvine siècle (2).
Rappelons que Raymond Vieussens (1641-1715) fit mieux
connaître la structure du ventricule gauche, le trajet des coronaires
et l'anatomo-physiologie de la valvule de la veine coronaire, ainsi
que les lésions anatomiques de la péricardite, de l'hypertrophie
(« anévrisme ») du ventricule gauche, du rétrécissement mitral,
du rétrécissement aortique et de l'aortite, dont il signala également
certains symptômes cliniques (3).
Néanmoins, la symptomatologie cardiologique restait rudimen-
taire, et le diagnostic des maladies du cœur n'était encore possible
qu'à l'ouverture du cadavre. Cette situation restera pratiquement
inchangée jusqu'au début du xixe siècle. Et si Vieussens, peut-être
pour la première fois dans l'histoire de la médecine, réussit le dia-
(1) Pline, Hisl. nat., XI, 69. Trad. d'A. Ernout, Paris, Belles-Lettres, 1947, p. 86.
(2) Pour l'histoire de la cardiologie en général, voir : M. D. Grmek, article « Srce »,
dans l'Encyclopédie médicale yougoslave, Zagreb, t. IX, 1964, pp. 223-226 ; P. J. Philipp,
Die Kennlnisse von den Krankheiten des Herzens im 18. Jahrhundert, Berl.n, 1856 ;
E. Schrôer, Die Fôrderung der Kenntnisse der Herzkrankheilen durch Vieussens und
Sénac, Diisseldorf, 1937 (thèse) ; N. Latronico, II cuore nella storia délia medicína,
Milano, Recordati, s. a. ; F. E. Willius et T. E. Keys, Classics of Cardiology, New York,
Dover, 1961 ; T. East, The story of heart disease, London, Dawson, 1958 ; К. Е. Roth-
schuh, dans Das Herz des Menschen, Stuttgart, Thieme, 1963.
(3) R. Vieussens, Traité nouveau de la structure et des causes du mouvement naturel
du cœur, Toulouse, 1715. Aussi R. Vieussens, Novum vasorum corporis humani systema,
Amsterdam, Marret, 1705; Nouvelles découvertes sur le cœur, Toulouse, 1706. Cf.
R. H. Major, Raymond Vieussens and his treati'e on the heart, Ann. Med. Hist., n. s.,
t. 4, 1932, pp. 147-154 ; С. E. Kellett, Two Medicines, Med. World, 9 février 1945 ;
R. Jeudy, Les principaux analomisles français du XVIIe siècle, Paris, Le François, 1941. L'OUVRE CARDIOLOGIQUE DE LÉON ROSTAN 31
gnostic correct d'un cas de péricardite et d'un cas ď « anévrisme »
cardiaque, ce n'était là que performance tout à fait exceptionnelle.
Giovanni Maria Lancisi (1654-1720), médecin à Rome, donna
la première classification scientifique des maladies du cœur (1707).
Il découvrit les végétations valvulaires et, par ailleurs, scinda
l'ancienne notion d'anévrisme du cœur en distinguant hypertrophie
et dilatation des ventricules. On lui doit aussi l'observation de
l'un des symptômes cardinaux de l'insuffisance cardiaque droite,
à savoir l'état engorgé, turgescent des veines jugulaires et leurs
pulsations systoliques (1).
Une nouvelle phase de la cardiologie s'ouvrit avec les recherches
de Jean-Baptiste Sénac (1693-1770), premier auteur médical à
avoir porté son attention sur les processus inflammatoires du
myocarde et à avoir élaboré la notion de trouble d'origine nerveuse
dans le fonctionnement cardiaque. Sénac approfondit également
les connaissances médicales sur la péricardite, maladie pour
laquelle il préconisa dans certains cas la paracentèse (2).
Tout au long du xvnie siècle, les cliniciens français, anglais,
italiens et allemands s'efforcèrent de constituer une sémiologie
des maladies du cœur basée sur cinq groupes de symptômes : modif
ications du pouls, palpitations, dyspnée, cyanose et œdèmes. Si
nous en jugeons d'après les données cliniques actuelles, bien
pauvres, au moins dans leur première étape, nous paraissent les
résultats auxquels aboutirent ces efforts. Ceci ne peut être mieux
illustré que par la conclusion déjà citée du collaborateur de l'Encyc
lopédie, conclusion si étrange aux yeux d'un médecin du xxe siècle :
« Les maladies du cœur sont rares. » Bien sûr, doit paraître rare
tout ce qu'on ne sait pas reconnaître.
Et, à la lumière de ce que nous venons de constater, n'est-elle
pas significative du progrès réel, révolutionnaire, de la cardiologie,
cette déclaration faite en 1806 par Corvisart : « Les maladies orga
niques les plus fréquentes, la phtisie pulmonaire exceptée, sont
celles du cœur » (3) !
(1) G. M. Lancisi, De subitaneis mortibus libri duo, Rome, Buagni, 1707. Aussi
G. M. Lancisi, De molu cordis el aneurysmatibus, Rome, Salvioni, 1728. Cf. A. Bacchini,
La vita e le opere di G. M. Lancisi, Roma, 1920.
(2) J.-B. Sénac, Traité de la structure du cœur, de son action el de ses maladies, 2 vol.,
Paris, Briasson, 1749. Cf. G. Degris, Etude sur Sénac, Paris, 1901.
(3) J.-N. Corvisart, Essai sur les maladies el les lésions organiques du cœur el des
gros vaisseaux, Paris, Migneret, 1806, p. 10. 32 REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES
Que s'était-il donc passé entre l'article de Y Encyclopédie et
l'ouvrage de Gorvisart ?
A l'essor postmorgagnien de l'anatomie pathologique était
venue se joindre une nouvelle médecine clinique, une « médecine
des signes », dont la première lueur s'était déjà manifestée avec le
modeste et génial fascicule d'Auenbrugger sur la percussion (1761).
Médecin préféré de Napoléon et lui-même, sur le champ de la
science, homme des grandes conquêtes, Jean-Nicolas Corvisart
(1755-1821) se proposa de faire ni plus ni moins qu'une nouvelle
« éducation médicale des sens » (1), éducation qui devait permettre
aux médecins de reconnaître systématiquement les affections
cardiaques et pulmonaires. En outre, Gorvisart exigea que les signes
externes de la défaillance cardiaque soient non seulement constatés,
mais encore expliqués par l'analyse mécanique des facteurs cardio-
vasculaires (2).
Établir une distinction séméiologique entre les maladies d'origine
cardiaque et celles d'origine pulmonaire ; réduire les signes externes
aux schémas physio-pathologiques mécanistes — voilà deux pré
ceptes de Gorvisart qui seront appliqués avec rigueur par Léon
Rostan, disciple de Pinel.
l'école médicale de paris au début du xixe siècle
La période qui suivit les années de la Révolution fut la plus
brillante et peut-être la plus passionnante dans l'histoire de la
médecine française. Sans doute, jamais celle-ci ne donna un tel
exemple de progrès, une telle impulsion au développement de la
médecine scientifique occidentale (3).
Au début du xixe siècle, presque soudainement s'établit à
Paris une médecine nouvelle, très différente de la docte et pom
peuse pratique persiflée par Molière. En Allemagne, c'est la période
(1) Voir la « Préface du traducteur » dans L. Auenbrugger, Nouvelle mélhnde pour
reconnaître les maladies internes de la poitrine, Paris, Mi^neret, 1808, p. ix.
(2) Voir J.-M. Lassus, Corvisarl et la cardiologie, Paris, 1927. Pour la biographie,
voir P. Ganière, Corvisart, médecin de Napoléon, Paris, Flammarion, 1951.
(3) Voir A. Le Pelletier de La Sarthe, Histoire de la révolution médicale du
XIXe siècle, Le Mans, Monnoyer, 1854 ; A. Corlieu, Le centenaire de la Faculté de Médecine
de Paris, Paris, Alcan, 1896. Consulter aussi P. Delaunay, L'évolution des théories et de la
pratique médicale. D'une révolution à Vaulre (1789-1848), Paris, Éditions Hippocrate,
1949 ; R. H. Shryock, Histoire de la médecine moderne, Paris, Colin, 1956 ; E. H. Acker-
knecht, La médecine à Paris entre 1800 et 1850, Paris, Palais de la Découverte, 1958 ;
M. Foucault, Naissance de la clinique, Paris, Presses Universitaires de France, 1963. L'ŒUVRE CARDIOLOGIQUE DE LÉON ROSTAN 33
des curieuses aberrations spéculatives désignées sous le nom de
« médecine romantique ». Par contre, en France, la pensée philo
sophique du xvnie siècle et les événements graves de la Révolution
ont amené les médecins à adopter un point de vue très réaliste.
Tout comme les arts et les métiers, la médecine subit la « révolution
industrielle ». Dans les hôpitaux de Paris s'achève alors une époque
millénaire où la médecine s'était située soit au chevet du malade
individuel (l'art d'Hippocrate), soit dans les bibliothèques (les
commentateurs médiévaux et les médecins humanistes). Ce n'est
pas encore la naissance de la médecine de notre temps qui est
expérimentale et que l'on peut appeler « médecine de laboratoire » ;
mais nous voyons éclore la « médecine d'hôpital », la médecine des
observations cliniques effectuées sur un grand nombre de malades
hospitalisés et, en plus, perfectionnées par la provocation des signes
pathologiques non spontanés et par la pratique constante de
l'autopsie (1).
Une orientation scientifique analogue se manifeste aussi à
Vienne, avec cette différence que la médecine autrichienne évolue
dans un milieu conservatif et bureaucratique (2).
La réorganisation des Écoles de Santé qui abolit la séparation
entre médecins et chirurgiens ; la réforme hospitalière ; la création
de l'internat — voilà quelques changements institutionnels typiques
apportés par la nouvelle classe, désireuse de se protéger des miséreux
et de faire avancer la science des maladies. La réforme de la médecine
est l'œuvre de cette nouvelle classe, bourgeoisie « commerçante et
industrielle [qui] avait un sens pénétrant de l'évolution sociale et de
la puissance économique qu'elle représentait... [et qui] mena, avec
une conscience sûre de ses intérêts, la Révolution à son terme » (3).
Sur le plan conceptuel, nous devons souligner l'influence de la
philosophie des idéologues (4), qui insiste sur l'analyse des données
(1) Nous nous référons ici à l'appréciation de l'École de Paris que l'un de nous a
publiée dans un autre contexte. Cf. M. D. Grmek, Les conditions sanitaires et la médecine
en Dalmatie sous Napoléon Ier, Biologie médicale, numéro hors série, 1964, pp. xvii-xxv
(chap. : « La médecine et la santé publique en France sous l'Empire »).
(2) Voir l'excellente monographie d'E. Lesky, Die Wiener medizinische Schule im
XIX Jahrhundert, Graz, Bôhlaus, 1965.
(3) A. Soboul, Histoire de la Révolution française, 2e éd., Paris, Gallimard, 1964,
t. I, p. 48.
(4) Voir F. Picavet, Les Idéologues, Paris, Alcan, 1891 ; G. Rosen, The philosophy
of Ideology and the emergence of modern medicine in France, Bull. Hist. Med., t. 20,
1946, pp. 329-339.
T. XIX. — 1966 3 34 REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES
sensorielles, sur le langage où clarté et précision sont les valeurs
suprêmes, sur l'importance épistémologique du signe, sur l'orga
nisation physique, dont l'étude des structures permet la compréhens
ion des phénomènes physiologiques et morbides, somatiques et
psychologiques. Cabanis (1757-1808) bâtit les fondements d'une
médecine qui se voulait sociale et à la fois empirique et conforme
à la raison.
Le chef de file des médecins français, 'appartenant à ce qu'on
appellerait aujourd'hui la « nouvelle vague », fut certainement
Philippe Pinel (1745-1826), mais il nous apparaît plus comme le
grand précurseur de la révolution clinique que comme son véritable
artisan.
N'oublions pas la lente et victorieuse marche de la « méthode
numérique » dont les premières applications médicales, encore
très timides, peuvent être décelées en ce début du xixe siècle et
dont les médecins français des générations suivantes seront part
iculièrement fiers (1).
Toutes ces modifications conceptuelles et institutionnelles
donnent un visage nouveau à la médecine enseignée et pratiquée
dans la capitale française et justifient le nom ď « École de Paris »
qui, par la suite, désignera ce grand courant de la pensée médicale.
En effet, cette École sut faire la synthèse du riche apport des
cliniciens anglais (Sydenham, Gullen, Hunter) et des découvertes
des anatomo-pathologistes italiens (Lancisi, Valsalva, Morgagni).
Une nouvelle méthodologie clinique rajeunit la conception de
Sydenham sur la spécificité nosologique : désormais, l'individua
lisation repose non plus sur l'analyse des symptômes et des syn
dromes, mais sur celle des lésions. Ces dernières deviennent marques
spécifiques de chaque entité morbide et ne représentent plus
simplement le matériel d'explication (la « cause » dans le sens
morgagnien) des phénomènes cliniques.
Il faut considérer J.-N. Gorvisart (1755-1821) et G.-L. Bayle
(1774-1816) comme les maîtres les plus doués de cette nouvelle
façon de voir, où clinique et anatomie pathologique coopèrent
si étroitement. Et tout de suite après eux viennent leurs élèves
ou continuateurs non moins brillants : R.-T.-H. Laennec, P. Louis,
P. -F. Bretonneau, J.-B. Bouillaud, J. Gruveilhier, G. Andral, les
(1) Cf. C. Lasègue, Le Dr Louis et l'école médicale d'observation, Arch. gén. méd.,
t. 20, 1872, pp. 385-399. L'ŒUVRE CARDIOLOGIQUE DE LÉON ROSTAN 35
chirurgiens Dupuytren et Velpeau, A. Trousseau, P. -A. Piorry
et autres.
Si la place de Léon Rostan paraît plus modeste que celle de ces
maîtres prestigieux, on ne peut passer sous silence ses mérites
en tant que théoricien de Г « organicisme » et surtout en tant que
clinicien. Grâce à ses recherches sur le ramollissement cérébral
qu'il fit entrer dans la nosologie, Rostan s'est assuré une renommée
certaine dans l'histoire de la neurologie (1). Ces recherches le
situent dans la lignée des neurologues français, hélas si souvent
oubliés actuellement, et qui pourtant frayèrent la voie à Charcot et
qui tracèrent les cadres nosographiques dans lesquels nous tra
vaillons encore. Rostan ne cantonna pas ses recherches à la neurol
ogie : internisté de grande classe, il publia au début de sa carrière
quelques études consacrées aux maladies du cœur. C'est cet apport
de Rostan à la cardiologie que nous nous proposons d'analyser ici.
LA VIE DE LÉON ROSTAN
La vie de Louis-Léon Rostan nous paraît assez représentative
de la carrière de cette génération de professeurs de médecine,
d'abord républicains fervents, puis ralliés au Second Empire (2).
Il naquit le 17 mars 1790 à Saint-Maximin, en Provence, d'une
famille bourgeoise aisée. Après des études secondaires à Marseille,
puis à Paris, il prit ses inscriptions à l'École de Santé. En 1809,
il devint interne à la Salpêtrière, tout d'abord dans le service du
chirurgien A.-M. Lallement, ensuite dans celui de Ph. Pinel, qui
lui témoigna un attachement paternel et qui, en 1812, présida sa
thèse de doctorat (3).
(1) L. Rostan, Recherches sur le ramollissement du cerveau, 2e éd., Paris, 1823. Voir
A. Rousseau, L'analyse diagnostique de l'apoplexie par les médecins de ГЕсэ1е de Paris
au début du xixe siècle, Castalia, t. 21, 1965, pp. 111-124.
(2) Pour la biographie de Léon Rostan, voir M. Genty, Rostan, Les biographies
médicales, 9e année, 1935, n° 3 ; Monneret, Boyer, Bouchardat et Vigla, Discours aux
obsèques de L. Rostan, Union méd., nouv. sér., t. 32, 1866, pp. 55-63 ; J. Béclard, Notice
sur la vie et les travaux de M. Rostan, Mém. Acad. Méd., t. 28, 1867 (réimprimé dans
Notices et portraits, Paris, 1878, pp. 137-165) ; L.-J. Béhier, Éloge de Rostan, Gaz. méd.
de Paris, t. 22, 1867, p. 519 et p. 533. Consulter aussi Progrès méd., Suppl. ill., t. 5, 1936.
(3) L. Rostan, Essai sur le charlatanisme. Thèse présentée le 13 mai 1812 à la Faculté
de Médecine de Paris, Paris, 1812. L'un de ses contemporains dira : « Doué d'an extérieur
agréable et d'un esprit cultivé, M. Rostan a passé les dix premières années de sa carrière
médicale sans laisser même pressentir qu'il y avait en lui l'étoffe d'un praticien et les
qualités d'un professeur... Le choix qu'il avait fait pour sa thèse inaugurale d'un sujet
aussi vague que le charlatanisme, ne fut propre qu'à confirmer cette opinion... »
(C. Sachaile, Les médecins de Paris, Paris, 1845, p. 568). 36 REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES
Nommé inspecteur du Service de Santé de l'hospice de la Sal-
pêtrière, poste créé pour lui, Rostan dut faire face, en 1814, à
l'afflux des blessés et des malades atteints de typhus, soldats
autrichiens et russes en particulier. Dans un délai d'à peine huit
mois, il dut prendre soin de dix-huit mille soldats, sur lesquels
plus de mille périrent victimes de l'épidémie. Rostan contracta
lui-même le typhus et ne put reprendre son travail qu'après une
très longue convalescence.
En 1818, Rostan devint médecin de la Salpêtrière et commença
ses cours de médecine clinique, qui bientôt attirèrent plusieurs
auditeurs de grande valeur. Il publia plusieurs articles dans le
Nouveau Journal de Médecine (1) et cette collaboration la
revue animée et dirigée par Magendie et par les fidèles de Corvisart
nous révèle le goût de Rostan pour l'observation clinique précise
et ses sympathies pour les explications anatomo-pathologiques
à la manière de l'École de Paris. Il rédigea alors quelques ouvrages
d'hygiène et de médecine clinique, principalement destinés à ses
élèves. Imprégnées d'une certaine philosophie bien à la mode de
son temps et d'un profond bon sens allié à une vaste érudition,,
ces compilations d'orientation didactique demeurent autant de
documents à la lecture passionnante (2).
Les cours qu'il continuait à donner dans son service eurent
un succès incontestable. Voici le témoignage de Charcot :
Les leçons cliniques faites à la Salpêtrière par Rostan, vers 1830, eurent
à cette époque un immense retentissement. Plusieurs questions relatives
à la pathologie sénile furent soumises à une étude approfondie par l'éminent
professeur. Deux de ses travaux surtout sont restés justement célèbres.
Le premier a pour but d'établir que l'asthme des vieillards n'est pas une
affection nerveuse, mais l'un des symptômes d'une lésion organique ;
et que l'on reconnaît aujourd'hui que, si cette proposition prise dans un
sens général est trop absolue, elle n'en est pas moins vraie dans la majorité
des cas. Le second est une étude remarquable sur le ramollissement céré
bral, qui a transformé complètement nos idées à cet égard. On sait que,
d'après Rostan, cette altération, si fréquente à une période avancée de
(1) Nouveau Journal de Médecine, Chirurgie, Pharmacie, etc., t. 1-15, 1818-1822.
Rédigé par MM. Béclard, Chomel, H. Cloquet, J. Cloquet, Magendie, Orfila et
Rostan.
(2) L. Rostan, Cours élémentaire d'hygiène, 2 vol., Paris, Béchet jeune, 1822; Traité
élémentaire de diagnostic, de pronostic, d'indications thérapeutiques ou cours de médecine
clinique, 3 vol., Paris, Béchet jeune, 1826 ; Cours de médecine clinique, 2e éd., Paris, Béchet
jeune, 1830. L'ŒUVRE CARDIOLOGIQUE DE LÉON ROSTAN 37
la vie, loin d'être le résultat d'un travail inflammatoire, serait une des
truction sénile, offrant la plus grande analogie avec la gangrène de la
vieillesse (1).
En 1831, Rostan échoua, contre Bouillaud, au concours du
professorat pour la chaire de clinique médicale (2) ; en 1833, il se
présenta à un second concours (3), le passa avec succès contre neuf
candidats et, le 23 juillet de cette même année, fut nommé pro
fesseur de clinique médicale à Г Hôtel-Dieu de Paris. A l'exception
d'un bref intermède à l'Hôpital des Cliniques, Rostan restera vingt
ans à l'Hôtel-Dieu, soignant les malades et surtout enseignant aux
jeunes médecins l'art de la réflexion clinique.
Rien n'illustre mieux ses préoccupations que le sujet de sa thèse
pour le concours de 1833. « Jusqu'à quel point l'anatomie patholo
gique peut-elle éclairer la thérapeutique des maladies ?» — voilà
une question lourde de conséquences pratiques, à laquelle Rostan
chercha à répondre non seulement au niveau des, généralités, mais
surtout par des exemples concrets.
De sa chaire de l'Hôtel-Dieu, Rostan proclamait, presque
comme une nouvelle religion, ses idées sur Г « organicisme » (4).
Le médecin doit voir dans l'homme — déclarait-il — . seulement
les organes et les fonctions. Le but de l'organicisme est de prouver
qu'il n'existe pas de principe vital, de force vitale, de propriétés
vitales indépendantes de la matière organisée. L'âme, inaltérable
par son essence, ne peut être malade. Chaque maladie dérive d'une
lésion organique. Pourtant, cet antivitalisme farouche de Rostan
était mitigé par une très sage appréciation des passions humaines
qu'il considérait comme des moyens thérapeutiques parmi les
plus puissants (5). Ainsi, tout en montrant la position matérialiste
(1) J.-M. Charcot, Leçons cliniques sur les maladies des vieillards et les maladies
chroniques, Paris, Delahaye, 1874, pp. 4-5.
(2) L. Rostan, Bases générales et plan d'un cours de médecine clinique. Thèse présentée
le 11 juillet au concours de la chaire de médecine clinique près la Faculté de Médecine,
Paris, Rignoux, 1831. •
(3) Jusqu'à quel point Vanatomie pathologique peut-elle éclairer la thérapeutique des
maladies ? Thèse présentée par L. Rostan au concours de la chaire de médecine clinique
près la Faculté de Médecine, Paris, Rignoux, 1833.
(4) L. Rostan, Exposition des principes de l'organicisme, précédée de réflexions sur
l'incrédulité en matière de médecine, 2e éd., Paris, Labé, 1846.
(5) L. Rostan, Cours élémentaire d'hygiène, Paris, 1822, II, p. 217. Voir également
Nouv. Journ. de Méd., 1818, p. 22, où Rostan donne l'interprétation psychosomatique
d'un cas de maladie d'Addison.