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La consommation - Culture du quotidien - article ; n°19 ; vol.4, pg 25-45

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Réseaux - Année 1986 - Volume 4 - Numéro 19 - Pages 25-45
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1986
Nombre de lectures 13
Langue Français
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Exrait

Victor Scardigli
Presses universitaires de france
Sociologie d'aujourd'hui
La consommation - Culture du quotidien
In: Réseaux, 1986, volume 4 n°19. pp. 25-45.
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Scardigli Victor, Presses universitaires de france, Sociologie d'aujourd'hui. La consommation - Culture du quotidien. In:
Réseaux, 1986, volume 4 n°19. pp. 25-45.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-7971_1986_num_4_19_1223LA CONSOMMATION
CULTURE DU QUOTIDIEN
Victor SCARDIGLI
© PUF, Sociologie d'aujourd'hui. 1 I UN MODELE, TROIS ÉTAPES
— Pluralité et modèle dominant
Les sociétés qui relèvent de l'ordre économique sont des
sociétés instables, en mouvement, en crise. Raymond Aron
l'avait pressenti dans ses pénétrantes analyses des sociétés
industrielles. Il ajoutait que le progrès technique n'était pas
unidirectionnel, contrairement au progrès scientifique1. Les
crises à répétitions, le foisonnement des innovations pouvaient
déboucher sur une pluralité des voies de développement, une
diversité des modèles de sociétés industrielles. Enfin, l'histoire
et la géographie ne se répètent pas : il n'est pas concevable,
disait-il, que le destin des peuples suive partout et toujours le
même chemin.
Et pourtant, au niveau des modes de vie, les convergences
l'emportent sur la diversité.
Les cahots conjoncturels ne font pas dévier de la route
unique. L'ordre économique dominant impose un seul critère
d'évaluation du progrès technique : le taux d'accroissement de
la production nationale. Le choix des techniques de production,
et plus largement des branches dans lesquelles il est préférable
1. R. Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle, Paris, Idées-Gallimard,
1962.
27 est certes très ouvert, et les critères que le décideur d'investir,
prend en considération sont nombreux. Mais son choix se tra
duira, en définitive, par une simple mesure de taux de croi
ssance. En outre, il ne peut se permettre de prendre des risques :
il sait qu'un choix fortement déviant par rapport aux autres
pays peut lui assurer une avancée plus rapide, mais peut aussi
lui infliger un retard impossible à rattraper. Enfin, l'on sur
estime souvent le pouvoir inducteur de l'offre sur la demande :
la demande des ménages prend des formes voisines, dans des
pays très différents quant à leurs structures de production.
Le « bon choix » peut varier selon les temps. Les pays qui
accèdent de nos jours à l'ordre économique n'ont pas nécessair
ement intérêt à copier les formes d'industrialisation que l'Angle
terre avait inaugurées au xvine siècle. Ils peuvent sans doute
se dispenser de mettre en place certaines industries lourdes
comme la sidérurgie, et peut-être de nombreuses industries de
biens intermédiaires. Par contre, la compétition internationale
impose à chaque époque un moule unique1. Si la France a connu
une croissance brillante dans les trente années de l'après-guerre,
c'est parce qu'elle avait modernisé des secteurs de production
qui se sont révélés vitaux2 ; c'est la même raison qui explique
la bonne tenue de l'économie allemande au début de la crise
actuelle.
En somme, chaque époque peut se caractériser par un modèle
dominant de développement, par une seule séquence d'étapes
vers le progrès. C'est intentionnellement que nous employons
le mot de développement dans le double sens qu'il prend dans la
langue anglaise, imprégnée bien avant la nôtre de la mentalité
productiviste. L'évolution temporelle coïncide avec le progrès
vers l'idéal : la production et l'accumulation de biens et de
services toujours plus nombreux, toujours plus perfectionnés.
A notre époque, le développement économique d'un pays
s'ordonne en trois grandes étapes qui le conduisent depuis
l'économie duelle, en passant par la société industrielle, à la
société de consommation.
1. Cette affirmation peut sembler en contradiction avec la spécialisation qui, en cette fin du xx« siècle, s'affirme au niveau mondial. Nous reviendrons plus loin
sur la signification de cette division internationale du travail. 2. C'est une des principales conclusions de l'analyse de Cabbé, Dubois et Malin-
vaud, La croissance française, Paris, Le Seuil, 1972.
28 •
— Archaïsme et modernité, production et consommation
Les sociétés duelles se caractérisent par la coexistence dee
deux secteurs économiques. L'économie archaïque ou tradition
nelle garde sa prépondérance dans les zones rurales et parfois
dans les villes ; la monétarisation de la vie économique est faible,
à la fois parce que la plupart des besoins de la population sont
satisfaits par Г autoproduction d'aliments et de vêtements (dans
le monde rural), et parce que les salaires sont très bas. Mais un
début d'économie moderne se met à fonctionner, à distribuer
des salaires, à proposer des produits qui induisent une mutation
du mode de vie. Ce secteitr moderne est totalement plaqué sur
les mentalités et les structures du pays, mais il commence à
transformer la société : l'agriculture destinée à l'exportation
détruit les structures agraires, l'école rend caduques les
connaissances des anciens, les salaires industriels font des
envieux.
La coupure du pays en deux sociétés pose des problèmes
culturels et politiques, mais le processus d'industrialisation,
engagé par les élites au pouvoir, parait irréversible.
Pour repérer sommairement ces sociétés duelles sur quelques
indicateurs économiques, disons que la majorité de la populat
ion reste rurale, même si les bidonvilles urbains poussent plus
vite que les salaires, et que le PNB par habitant est très bas. Ce
qui ne veut pas nécessairement dire que l'on meurt de faim, mais
que les enquêteurs ne savent pas comment survit « l'autre
moitié » de la population, selon l'expression d'Ignacy Sachs :
celle qui vit en dehors des échanges marchande.
La fraction « moderne » de la population consacre l'essentiel
de ses ressources monétaires à des dépenses d'alimentation, et
une faible part à des dépenses d'habillement et de logement. Les
autres postes de sont pratiquement inexistants.
Les sociétés industrielles ou de production sont des sociétés
qui, globalement, ont abandonné l'ordre culturel et adopté la
hiérarchie de valeurs de l'ordre économique.
L'habitat rural y est devenu minoritaire, de même que la
part des emploie occupée dans le secteur primaire. Lee grands
enjeux de la vie collective concernent désormais l'orientation
du développement économique, le pouvoir dans l'entreprise,
les revendications sociales des travailleurs.
29 Le taux de monétarisation est relativement élevé ; une
majorité de besoins ne peut plus être satisfaite par l'individu
lui-même, qui doit passer par les mécanismes du marché pour
s'alimenter, se nourrir, se loger, se déplacer, se soigner, élever
ses enfants.
Le PNB par habitant commence à refléter assez fidèlement le
niveau de vie du pays. Lee lois établies par Engel au siècle
dernier continuent de se vérifier aujourd'hui : quand le niveau
de vie s'élève, le consommateur consacre une part croissante
de ses dépenses à des activités de communication, d'éducation,
de santé — que ces services soient achetés directement ou
financés par le biais de cotisations sociales.
Ajoutons encore que ces sociétés industrielles se caracté
risent souvent par une forte division du travail entre les régions
d'un même pays ; de sorte qu'une même nation peut comporter
des régions généralement périphériques, à prédominance d'acti
vités rurales, et des régions centrales et dominantes, plus riches,
à prédominance d'activités industrielles et tertiaires.
Les sociétés postindustrielles ou de consommation sont des
sociétés dans lesquelles les vestiges de la société traditionnelle
ont pratiquement disparu : il n'y a plus guère d'habitat rural,
et peu d'emplois dans le secteur primaire. La division du travail
se fait désormais à l'échelle internationale, ce qui tend à donner
une dimension planétaire à certaines préoccupations écono
miques et sociales : contrastes entre l'abondance, la protection
sociale des uns, et la faim, les conditions de travail industriel
des autres ; développement du chômage, de l'inflation ,des
atteintes à l'environnement naturel...
L'effort productif continue, permettant d'atteindre un pib
par habitant très élevé. Mais le travail ne suscite plus le déchaî
nement des passions (enthousiasme d'une minorité, révoltes
de la masse) des premiers temps de l'industrialisation : il est
vécu comme un mal nécessaire. D'ailleurs le lien se distend
entre l'effort au travail et sa récompense, pour une double
cause : la disparition du travail indépendant, et la redistr
ibution sociale en faveur des chômeurs et des inactif s. Les
enjeux se déplacent peu à peu vers les centres d'intérêt hors
travail : l'aménagement du temps et de l'espace de la vie quoti
dienne, l'orientation de la gamine de services proposés pour
30 satisfaire les besoins nouveaux, la gestion des consommations
collectives qui ont pris une place considérable. On observe une
monétarisation très poussée des échanges économiques. Le troc
ne représente plus qu'une faible partie des consommations»
sans toutefois disparaître : le bricolage, les services rendus entre
voisins et autres formes d'activités hors marché semblent devoir
persister.
La consommation est essentiellement une allo-consomma-
tion, traduisant ainsi une marchandisation presque générale
du mode de vie. Pratiquement plus personne ne vit de son
jardin, l'individu est incapable de subvenir directement à la
plupart de ses besoins. Pour vivre mieux, et même pour sur
vivre, il a désormais besoin d'un ensemble de prothèses mar
chandes.
Le tableau 2 illustre les différences qui séparent quelques
sociétés appartenant à l'ordre culturel et aux trois étapes de
l'ordre économique, au niveau de la consommation privée.
Dans les sociétés d'ordre culturel, les dépenses monétaires
ne reflètent pas la spécificité des modes de vie, urbains ou
ruraux ; elles ne concernent qu'une petite partie des activités
quotidiennes. La satisfaction des besoins de base — essen
tiellement l'alimentation — absorbe plus des trois quarte des
maigres ressources monétaires des Indonésiens ou des Indiens.
Le Maroc d'aujourd'hui est typiquement une société duelle :
sa population rurale a une structure de dépenses identique à
celle des deux pays précédente, tandis que sa population
urbaine exprime des choix de consommation marchande beau
coup plus diversifiée, caractéristiques d'une société industrielle ;
l'alimentation absorbe moins de la moitié des ressources des
ménages. .
La France de 1950 apparaît comme une société industrielle
typique, où ne s'était рае encore produite l'explosion dee
dépenses de transport et d'épanouissement de la personne
(santé, loisir, éducation, etc.). Un saut qualitatif la sépare
de la France postindustrielle qui, au seuil des années 1980,
consacre désormais près de la moitié des consommations
industrielles à ses dépenses de transport et d'épanouissement
(le saut serait encore plue important si l'on prenait en considé-
31 1. — Les trois ordre» de société Tableau
Mtntoliiés rt Uructurr social* Culturel Politique Economique
Valeur collective dominante Perpétuer la culture Le bonheur par le progres matériel Le bonheur par l'amélioration de la vie en société
Fondement de l'existence / Le groupe humain, le monde spirituel, Le sous-groupe de pairs (prolétariat), L'individu, le monde matériel, de la société j l'honneur communautés, minorité active la richesse l L'héritage du passé L'avenir, l'idéal (liberté, égalité) L'avenir, l'accumulation des biens
Fondement du pouvoir. Phylum continu vivants-mort», religion, Proximité par rapport i l'idéologie. Les qualités productives de l'individu de la hiérarchie sociale, castes de droit divin... Le style de consommation des inégalités.
Mobilité sociale Proscrite Encouragée. Encouragée
Règles de conduite Respecter les coutumes, participer Réprimer les pulsions individuelles. Premiers stades : éthique du labeur individuelle a la vie collective (solidarité, socialite) Frugalité. Convivialité, socialite, Stades ultérieurs : travailler pour solidarité. consommer, consommer pour jouir et s'épanouir.
L'espace Concret : le village, le quartier Abstrait : la Patrie, la Nation Abstrait : le bassin d'emploi, l'Etat, le Monde (division internationale du travail). Concentrique Bipolaire (travail industriel/ hors travail) Immuable, clos Changeant : urbanisation, rénovation urbaine, délocalisations
Le temps Rythmes des saisons, des fetes ; rites Rythmes de la production (migrations de transition entre les âges alternantes quotidienne», ponts
et congé*, entrée en activité/départ à la retraite).
Rationalisme Rationalisme Interpénétration naturel-surnaturel Causalités Savoir illimité, en expansion Savoir clos Science Spécialisation Omnicompétonce de chacun Technique
L' activité économique :
Améliorer le fonctionnement de l'Eut Accroître les richesses de l'individu Finalité Assurer la survie du groupe
Vie privée Vie publique Les besoms pris en charge Alimentation, vêtement, offrandes Besoins à la fois matériels, Marquage de l'appartenance de compensation et d'épanouissement au sous-groupe. Egalité par la redistribution
Technique / Symbolique (héréditaire, sacrée) La diviiion du travail Universelle, banalisée | Spécifique к chaque culture Division principale : qualification [ Division principale : sexe
Solution technique • marchande Autarcie, auto-production » mode de satisfaction, (la technopole) les échange* Echanges généralisés, allo-production Monétisation faible Marchandisation du mode de vie Monétarisation générale
Inégalités persistantes — ► conflits Incapacité • faire face a l'accroissement Tentation de l'institutionnalination aihUiM't intriruiqiif Fluctuations des marchés — > crise» démographique d" P°»v»ir ~> °rdre culturel d* chaque ordre Vulnérabilité économise et militaire. Glissement <le la liberté au libéralisme économique — » ordre économique.
N.B. — Le signe in.liq.ie que le critrrr n'est pas pertinent pour caractériser l'ordre étudié.
32 Tableau 2. — Les étapes du développement économique, vues à travers les dépenses des ménages
(En pourcentages du budget annuel de consommation d'un ménage)
Sociétés ď ordre culturel Sociétés d'ordre économique
Indus- Post-
DueUe trielle industrielle
Inde Indonésie Maroc France France
Ruraux Urbains Ruraux Urbains Ruraux Urbains 1950 1979
Besoins de base :
Illustration non autorisée à la diffusion alimentation 80 67 77 à 81 72 à 77 64 45 49 22
4 12 7 habillement 8 8 4 9 15
(81 à 85) (76 à 81) (Sous-total) : (88) (75) (76) (54) (64) (29)
Dépenses en expansion :
logement 6 11 7 à 9 7 à 11 15 23 14 26
transports, santé, éducation,
loisir, divers 6 14 8 à 10 13 9 23 22 45
100 100 100 100 100 100 100 100
Sources : Enquêtes nationales Inde 1965-1966, Indonésie 1964 et 1967, Maroc 1970-1971, France 1950 (credoc) et 1979 (insee).
33 ration lee consommations collectives de santé et d'éducation),
et à peine plue du quart à la satisfaction des besoins de base :
alimentation et habillement.
2 i le progres, mythe fondateur
de l'ordre économique
Les sociétés primitives trouvent leur fil conducteur dans les
mythes. Le mythe explique au « sauvage » l'origine et le but de
son existence ; il le guide dans chacun de ses gestes quotidiens, il le
protège, par un ensemble d'interdits matrimoniaux, hygiéniques,
culinaires, contre les forces de la nature et contre lui-même ; il
établit une communication entre l'univers physique, l'univers
social et l'univers métaphysique. Lévi-Strauss a révélé ces
correspondances entre le mythe fondateur d'un peuple, sa
cosmogonie et son mode de vie1.
Les sociétés d'ordre économique possèdent, elles aussi, un
mythe qui leur explique leur vocation.
Ce mythe est incomparablement plus pauvre, plus simpliste,
plus primitif que ceux des sociétés primitives. Car, niant notre
passé, nous nous sommes privés de nos héros légendaires comme
de notre enracinement cosmique2. Nous n'honorons plus un
mythe originel et cosmogonique — c'est-à-dire expliquant la
genèse de l'univers, où l'homme ne serait qu'un élément — ,
mais un mythe en quelque sorte final et anthropotélique
— c'est-à-dire ordonnant toutes choses autour de l'homme,
raison d'être ultime de l'univers.
Ce mythe fondamental, qui dicte leur conduite à l'ensemble
des sociétés soumises à l'ordre économique, c'est le progrès.
Le progrès infini de la connaissance scientifique, le perfection-
1. Cette analyse structurale est développée tout au long des trois volumes des Mythologiques. Voir en particulier la conclusion de L'origine des manières de
table, Paris, Pion, 1968. 2. Cette destruction n'est cependant pas aussi totale qu'il n'apparaît. Bruno
Bettelheim a montré que les contes de fée nous fournissaient une explication rassurante et psychologiquement structurante aux difficultés que nous traversons aux différente âges de la vie (Psychanalyse des contes de fée, Paris, R. Laffont, 1976).
L. V. Thomas retrouve, dans cette production tout à fait caractéristique de notre époque qu'est la science-fiction, les préoccupations qui renvoient aux grands mythes
de l'humanité (Civilisation et divagation, Paris, Payot).
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