La diffusion des stéréotypes révolutionnaires dans la littérature et le cinéma anglo-saxons (1789-1989) - article ; n°1 ; vol.305, pg 511-528

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Annales historiques de la Révolution française - Année 1996 - Volume 305 - Numéro 1 - Pages 511-528
Pascal Dupuy, La diffusione dei stereotipi rivoluzionari nella letteratura e nel cinema anglosassoni (1789-1989).
Dei stereotipi negativi e repellenti riempiono in modo continuo la visione anglosassone della Rivoluzione francese. Già prima del Terrore e della guerra tra i due paesi, la maggioranza degli scrittori ed artisti ha mescolato rappresentazioni dei Francesi, venute dall'Antico Regime (« frivoli, depravati dai privilegi ») e provocate dalla Rivoluzione (« anarchici e violenti »). L'una e l'altra servirono all'esaltazione d'un modello politico e sociale che sfuggi a questa doppia perversità.
Pascal Dupuy, La diffusion des stéréotypes révolutionnaires dans la littérature et le cinéma anglo-saxons (1789-1989).
Des stéréotypes négatifs et répulsifs remplissent de façon permanente la vision anglo- saxonne de la Révolution française. Dès avant la Terreur et la guerre entre les deux pays, les écrivains et les artistes dans leur grande majorité mêlèrent des représentations des Français, venues de l'Ancien Régime (« frivoles, dépravés par les privilèges ») et déclenchées par la Révolution (« anarchiques et violents »). L'une et l'autre servirent à l'exaltation d'un modèle politique et social échappant à cette double perversion.
Pascal Dupuy, The diffusion of revolutionary stereotype in Anglo-Saxon literature and cinema (1789-1989).
The Anglo-Saxon vision of the French Revolution is permanently filled with negative and repulsive stereotypes. Even before the Terror and the war between the two countries, the great majority of writers and artists conflated the representations of the French which came out of the Old Order (« frivolous », « depraved by privileges ») and those released by the Revolution (« anarchistic and violent »). Both images serve to the exaltation of a political and social model eluding this double perversion.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1996
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P. Dupuy
La diffusion des stéréotypes révolutionnaires dans la littérature
et le cinéma anglo-saxons (1789-1989)
In: Annales historiques de la Révolution française. N°305, 1996. pp. 511-528.
Riassunto
Pascal Dupuy, La diffusione dei stereotipi rivoluzionari nella letteratura e nel cinema anglosassoni (1789-1989).
Dei stereotipi negativi e repellenti riempiono in modo continuo la visione anglosassone della Rivoluzione francese. Già prima del
Terrore e della guerra tra i due paesi, la maggioranza degli scrittori ed artisti ha mescolato rappresentazioni dei Francesi, venute
dall'Antico Regime (« frivoli, depravati dai privilegi ») e provocate dalla Rivoluzione (« anarchici e violenti »). L'una e l'altra
servirono all'esaltazione d'un modello politico e sociale che sfuggi a questa doppia perversità.
Résumé
Pascal Dupuy, La diffusion des stéréotypes révolutionnaires dans la littérature et le cinéma anglo-saxons (1789-1989).
Des stéréotypes négatifs et répulsifs remplissent de façon permanente la vision anglo- saxonne de la Révolution française. Dès
avant la Terreur et la guerre entre les deux pays, les écrivains et les artistes dans leur grande majorité mêlèrent des
représentations des Français, venues de l'Ancien Régime (« frivoles, dépravés par les privilèges ») et déclenchées par la
Révolution (« anarchiques et violents »). L'une et l'autre servirent à l'exaltation d'un modèle politique et social échappant à cette
double perversion.
Abstract
Pascal Dupuy, The diffusion of revolutionary stereotype in Anglo-Saxon literature and cinema (1789-1989).
The Anglo-Saxon vision of the French Revolution is permanently filled with negative and repulsive stereotypes. Even before the
Terror and the war between the two countries, the great majority of writers and artists conflated the representations of the French
which came out of the Old Order (« frivolous », « depraved by privileges ») and those released by the Revolution (« anarchistic
and violent »). Both images serve to the exaltation of a political and social model eluding this double perversion.
Citer ce document / Cite this document :
Dupuy P. La diffusion des stéréotypes révolutionnaires dans la littérature et le cinéma anglo-saxons (1789-1989). In: Annales
historiques de la Révolution française. N°305, 1996. pp. 511-528.
doi : 10.3406/ahrf.1996.1992
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahrf_0003-4436_1996_num_305_1_1992LA DIFFUSION DES
STÉRÉOTYPES RÉVOLUTIONNAIRES
DANS LA LITTÉRATURE
ET LE CINÉMA ANGLO-SAXONS (1789-1989)
« Comment cette monstrueuse tragi-comédie n'inspirerait-
elle pas tour à tour, et parfois même tout ensemble, les sent
iments les plus opposés? Nous passons du mépris à l'ind
ignation, du rire aux larmes, du dédain à l'horreur. »
Edmund Burke, Réflexions sur la révolution de France,
Londres, 1790, traduction, Hachette, 1989, p. 13
La Révolution française a eu un effet discursif et imaginatif très puissant
sur les Français. Pour un public s 'intéressant de près comme de loin à
l'Histoire, cette observation doit paraître creuse et bien euphémique tant
le bouleversement engendré par la décennie révolutionnaire a chamboulé
les mentalités et continue à irriguer de ses drains notre vie quotidienne,
publique et privée. On pourrait d'ailleurs se demander, comme le bon
docteur Robinet il y a un siècle, « Comment une transformation aussi consi
dérable que la Révolution française, un changement aussi étendu et aussi
profond dans les sentiments, les opinions, les tendances, les mœurs et les
institutions de notre pays ont-ils pu s'opérer en si peu de temps ? Comment
des habitudes aussi anciennes de sentir, de croire et d'agir ont-elles pu
s'intervertir et se modifier si vite, en apparence, durer à ce nouvel état,
et, pour beaucoup de gens, devenir définitives? » (1).
Nous ne répondrons pas à cette vaste question et beaucoup d'études
depuis 1899, date de la publication du dictionnaire de Robinet, ont tenté
(1) Dr Robinet, Dictionnaire Historique et Biographique de la Révolution et de l'Empire, 1789-1815,
Paris, 1899, Librairie historique de la Révolution et de l'Empire, p. i.
Annales Historiques de la Révolution Française — 1996 — N" 3 512 PASCAL DUPUY
d'y donner des réponses scientifiques. Nous nous intéresserons pour notre
part à un sujet moins étendu mais qui est toutefois relatif au problème
de la permanence de la Révolution, plus exactement au travers de la persis
tance de sa légende noire, en particulier dans le monde anglo-saxon.
Il semblait en effet assez naturel d'imaginer que, si les années 1789-
1799 ont donné lieu en France à une imagerie positive et négative tout
à fait exceptionnelle (2), le reste de l'Europe devait avoir été lui aussi touché,
à des degrés différents, par une propagande considérable le plus souvent
à tendance conservatrice. On trouve effectivement en Angleterre une véri
table entreprise iconographico-politique contre-révolutionnaire qui allait
bientôt contribuer à orienter la propagande européenne. La perfide Albion,
tenant son rôle d'ennemi héréditaire et grâce à son avance politique et
sa liberté de la presse, ne manquait pas à ses devoirs pédagogiques, teintés,
il est vrai, d'arrière-pensées politico-stratégiques. C'est cette attitude que
nous allons essayer de démêler en nous intéressant en particulier aux efforts
graphiques qu'elle suscita, puis en étudiant leur pérennité dans la mémoire
collective anglo-saxonne sur près de deux siècles.
Mais avant d'étudier les stéréotypes issus du bouleversement révolu
tionnaire et d'en suivre la trace, il faut avant tout remonter en amont et
distinguer les archétypes déjà en place dans l'iconothèque anglo-saxonne
sous l'Ancien Régime (3). En effet, la tradition iconographique, à partir
de gravures satiriques vendues dans des magasins spécialisés, est présente
en Angleterre dès le milieu du xvne siècle (4) ; Hogarth en était l'un de
ses plus illustres représentants. Cette habitude culturelle se trouvait en outre
renforcée par l'intérêt des Anglais pour les débats politiques et les choses
publiques. C'est en général ce que nous confirment les récits des voyageurs
ayant séjourné en Angleterre aux xviie-xvme siècles.
Ainsi, César de Saussure (5) dans ses Lettres et Voyages en Angleterre
en 1725-1729 remarque que : « ce qui attire beaucoup de monde dans les
cafés, ce sont les gazettes et autres papiers publics. Les Anglais sont grands
nouvellistes. La plupart des artisans commencent la journée par aller au
café, pour y lire les nouvelles. J'ai souvent vu des décroteurs et autres
gens de cette étoffe s'associer d'un liard pour acheter tous les jours une
gazette et la lire ensemble. Rien n'est si plaisant que de les entendre raisonner
sur les affaires politiques et sur les différents intérêts des princes. On voit
souvent un Anglais prendre plus à cœur un traité de paix, ou d'alliance,
que ses propres affaires ». Fred. Aug. Wendeborn, un voyageur allemand,
(2) Voir Michel Vovelle, La Révolution française. Images et récit, Paris, Messidor, 1986, S vol.
(3)Pascal Dupuy, « L'Image du Français dans les gravures satiriques anglaises avant et après
la Révolution française : rupture ou continuité? », in La Licorne, n° 30, U.F.R. Langues Littératures
Poitiers, 1994, pp. 41-53.
(4) Voir Diana Donald, The Age of Caricature. Satirical Prints in the reign of George III, Yale
University Press, New Haven et Londres, 19%, pp. 1-41. LES STÉRÉOTYPES DANS LA LITTÉRATURE ET LE CINÉMA ANGLO-SAXONS 513
est, quant à lui, époustouflé par les magasins de caricatures qui égaillaient
les rues de Londres : « Je me souviens lors de mon premier voyage à Londres
être resté sans voix devant les gravures et les boutiques d'estampes et leur
grand nombre de très belles dont beaucoup d'entre elles étaient
élégamment encadrées, sous verre, pendues et exposées en vitrine avec de
temps en temps des nouveautés sur des sujets différents » (6). Il est aussi
ébahi par la liberté de création et d'expression des caricaturistes : « La
liberté de la presse est très visible dans ces gravures. On a essayé plusieurs
fois de réprimer cette liberté, mais heureusement sans succès. Ces officiers
de la censure de la presse, que l'on trouve presque partout en Allemagne,
ne se rencontrent pas en Angleterre, à l'exception, peut-être, des deux univers
ités. C'est pour cette raison que ce qui est dit dans ces gravures contre
les plus puissants et les plus humbles serait dans d'autres pays sévèrement
réprimé » (7). Cette liberté, insolite pour un Allemand ou un Français,
mais célébrée par les philosophes (8) de ces deux pays, associée à un système
politique créateur d'espace politique et d'expression d'opinion très en avance
sur le reste du continent a pu, peut-être, aggraver un certain orgueil national,
contrecoup malheureux du progrès politique. C'est là aussi, en général,
une remarque habituelle de nos voyageurs, qui souvent regrettent cet état
d'esprit méprisant, voire belliqueux de la population anglaise : « Je ne
crois pas qu'il y ait une nation plus prévenue en sa faveur que le peuple
anglois. Les sujets de S(a) M(ajesté) britannique font paraître la bonne
opinion outrée qu'ils ont d'eux-mêmes dans leur discours et dans leur
manière. Ils regardent en général avec mépris les étrangers, et ils élèvent
leur pays au-dessus de tout autre. Ils croient qu'il n'y a rien de bon et
rien de bien fait que chez eux » (9). Cette opinion est largement répandue
parmi tous les commentateurs ayant voyagé en Angleterre et, surtout, il
semble que dans l'échelle de mépris envers les étrangers, le Français arrive
en tête comme le remarque un voyageur suisse : « Vous saurez en passant,
que l'injure la plus ordinaire, et, selon eux, la plus forte, c'est French
Dog. On la leur entend dire sur terre-ferme, aussi bien que sur la rivière,
et à toutes sortes d'étrangers, aussi bien qu'aux Français, et je ne doute
point que plusieurs croyent aggraver le titre de Chien, par l'épithète de
Français qu'ils y ajoutent tant ils ont de haine et de mépris pour cette
Nation » (10). Même constatation chez un autre auteur : « J'appris par
(5) Lettres et Voyages de Monsieur César de Saussure en Allemagne, en Hollande et en Angleterre,
1725-1729, Paris, Fischbacher, 1903. Introduction de B. van Muyden, p. 167.
(6) Fred. Aug. Wendeborn, A View of England towards the close of the Eighteenth Century,
London, G.G.J. and J. Robinson, 1791, (texte original en allemand), 2 vol., p. 191. Vol. I, traduction
de l'auteur.
(l)lbid., p. 298, traduction de l'auteur.
(8) « L'Angleterre est à présent le plus libre pays qui soit au monde, je n'en excepte aucune autre
république. » Montesquieu, « Notes sur l'Angleterre », in Pièces diverses, tome I, Fouquet, Paris, 1821, p. 269.
(9) Lettres et Voyages de Monsr César de Saussure..., op. cit., p. 181.
(10) Béat Ludwig de Muralt, Lettres sur les anglois et les françois et sur les voyages, Cologne,
1727, p. 47. 514 PASCAL DUPUY
son discours que, si les Anglais, qui naturellement n'aiment pas trop les
autres nations en général, méprisaient particulièrement les Français, ce n'était
que par ce qu'ils les envisageaient par les endroits, qui les rendent effect
ivement dignes de leurs mépris, tels que peuvent être la bonne opinion qu'ils
ont d'eux-mêmes, leurs projets chimériques démentis par leur indifférence
pour leur liberté, leurs civilités outrées, leur affectation, et leur attachement
à la bagatelle, leur avidité pour l'argent » (11). On a là, en un bref résumé,
l'une des formes de la xénophobie anglaise envers les Français sous l'Ancien
Régime, auquel il faut ajouter le mépris social de la mode vestimentaire
française. Là encore, un retour sur les récits de voyage nous en fournit
une confirmation exemplaire : « Vous aurez peut-être envie de savoir de
quelle manière les anglois se mettent. Il faut vous satisfaire. En général
ils ne font pas beaucoup de cas de la parure. Ils la laissent aux femmes.
Lorsque le peuple voit à pied dans les rues quelqu'un mis proprement,
surtout avec un habit galonné, un plumet au chapeau et une bourse à ses
cheveux, il ne manquera pas de l'insulter, et de l'appeler vingt fois French
Dog avant qu'il arrive où il veut aller » (12). De même, on peut lire avec
intérêt les descriptions au vitriol des habitudes vestimentaires françaises,
de Tobias Smollett, l'écrivain-médecin écossais, dans ses Voyages à travers
la France et l'Italie, publiés à Londres en 1766 : « En ce qui concerne
les dames [françaises], je ne peux les juger que sur les traits extérieurs,
mais ils sont si caractéristiques qu'on ne peut guère juger de travers, à
moins de supposer qu'une femme pleine de goût et de sensibilité soit soumise
à l'absurdité de ce qu'on appelle la mode, au point de renier la raison
et de travestir la nature pour se rendre ridicule et affreuse. [...] Je sais
que cela arrive chez nous, où se trouvent adoptées et maladroitement imitées
les folies des Français, mais ces modes absurdes sont si largement diffusées
que c'est bien la preuve évidente d'une dépravation de la nature et d'un
manque de goût généralisés, [...] j'ose affirmer que la France est le réservoir
central à partir duquel toutes les absurdités du mauvais goût, du luxe et
de l'extravagance ont inondé les royaumes et autres États de l'Europe.
Les sources qui remplissent ce réservoir ne sont rien d'autre que la vanité
et l'ignorance » (13). Dickens, un siècle plus tard, reprendra ces descrip
tions d'une noblesse futile et ridiculement accoutrée dans le roman le plus
célèbre sur la Révolution : Un Conte de Deux Villes (14) : « La parure
(1!) Voyages et avantures de Martin Nogué en Europe, chez Adrien Moetjens, La Haye, 1728,
pp. 349-350.
(12) Lettres et Voyages de Monsr César de Saussure..., op. cit., p. 120.
(13) Tobias George Smollett, Voyages à travers la France et l'Italie, José Corti, Paris, 1994,
pp. 71-72.
(14) Voir Ruth Glancy, A Tale of two Cities. Dicken's Revolutionary Novel, Twayne Publishers,
Boston, 1991, 13S pages. Robert Bruce, « From A Tale of Two Cities to Mam'zelle Guillotine : The
French Revolution seen through Popular Fiction », in CC. Barfoot and Theo D'Haen, Tropes of Revol
ution. Writer's reactions to real and imagined revolutions, 1789-1989, Studies in Literature 9, DQR,
Amsterdam, 1991, pp. 324-3SO. LES STÉRÉOTYPES DANS LA LITTÉRATURE ET LE CINÉMA ANGLO-SAXONS 515
était le talisman suprême, le charme infaillible que cette classe sociale
employait pour maintenir toutes choses à leur place. Chacun était paré
pour un bal travesti qui ne devait jamais finir » (15). A partir de tout
cela, on peut tracer comme expression d'un idéal type un portrait robot
du Français tel qu'il va apparaître dans les gravures satiriques anglaises
et que l'iconographie contre-révolutionnaire diffusera en en accentuant les
traits les plus ridicules.
Ainsi le Français des caricatures d'Ancien Régime est un petit maître
« impertinent » (16), « vaniteux » (17), « ridicule » (18), d'une civilité [à
part les aubergistes !] (19) obséquieuse, « bavard » (20) et « incons
tant » (21). Il vit, en outre, sous le joug de l'absolutisme, il ne connaît
aucune liberté politique et son caractère « versatile, frivole, irréfléchi » (22)
s'associe parfaitement avec la religion catholique, l'un des défauts majeurs
aux yeux de Smollett et des voyageurs anglais qui le caractérisait. Enfin,
la société française fortement hiérarchisée et les incohérences sociales qu'elle
porte en elle représentent pour les Anglais l'image d'un pays aux extrêmes
anachroniques et aux capacités sociales et politiques marquées par la dépra
vation (23).
C'est donc à partir, et au travers, de ces représentations imagées, de
cet alphabet visuel que vont se développer les stéréotypes du Français révo
lutionnaire et il nous a semblé nécessaire de souligner l'effet et la force
des modèles archétypaux littéraires (24) et iconographiques provenant du
passé, sur la représentation des nouveaux acteurs révolutionnaires. La pois
sarde ou le sans-culotte vont, par exemple, hériter d'un certain nombre
d'attributs de leur parent de l'Ancien Régime. Ainsi la forme du sans-
(15) Charles Dickens, Un Conte de Deux Villes, Paris, Gallimard, Folio, 1989, p. 129.
(16) Tobias George Smollett, op. cit., p. 75.
(17) Ibid., p. 75.
(18)p. 75.
(19) Ibid., p. 62.
(20)p. 65.
(21) Ibid., p. 65.
(22)p. 45.
(23) Voir Jeremy Black, Natural <fc Necessary Enemies. Anglo-French Relations in the Eighteenth
Century, travellers' Londres, observations, Duckworth, 1763-1788, 1986, Londres, 220 pages. Croom John Helm Lough, Ltd, France 1987, on 338 the pages. eve of Revolution : British
(24) D'autant que Tobias Smollett, par exemple, percevait ses romans comme des études satiriques,
voire des portraits charges, à la manière de Hogarth : « A novel is a large diffused picture, comprehending
the characters of life, disposed in different groupes, and exhibited in various attitudes, for the purposes
of an uniform plan. » Tobias Smollett, The Adventures of Ferdinand Count Fathom, (1753), ed. Damian
Grant, London, Oxford University Press, 1971, p. 2. Sur le sujet, voir Giulia Giuffré, Tobias Smollett,
William Hogarth, and the Art of Caricature, Ph. Dissertation, Linacre College, Oxford, 1979, 326 pages.
Milton Orowitz, «Smollett and the Art of Caricature», Spectrum, 2, 1958, pp. 155-167; George
M. Kahrl, « Smollett as a caricaturist », in G.S. Rousseau et P.G. Boucé, Tobias Smollett : Bicentennial
Essays Presented to Lewis M. Knapp, New York, Oxford University Press, 1971, pp. 169-200, Jerry
C. Beasley, « Smollett's Art : The Novel as "Picture" », in J.M. Armistead, The First English Noveli
sts, Essay in Understanding, Tennessee Studies in Literature, Knoxville, The University of Tennessee
Press, 1985, vol. 29, pp. 143-183. PASCAL DUPUY 516
culotte sera proche dans sa courbure graphique de celle du petit-maître
prérévolutionnaire ; en revanche, son langage ne débordera plus d'une poli
tesse exagérée, mais, à l'inverse, deviendra odieux et ordurier (25), ce qui
en est l'exact pendant. Ses formes faméliques déjà existantes sous l'Ancien
Régime, et qui marquaient la pauvreté économique française, due d'ailleurs
à son retard politique, vont s'accentuer sous le régime républicain. Le sans-
culotte est encore plus maigre, osseux, affamé par la Révolution qui est
sensée faire son bonheur, tandis que, par contraste, les formes de l'Anglais
moyen, symbolisé par le célèbre John Bull, s'arrondissent, comme pour
marquer la différence qui s'accentue entre le « régime » anglais qui nourrit
bien son homme et la vie française faite de privations (26). C'est toujours,
également, le caractère frivole et inconstant, déjà mentionné, du Français
qui est mis en avant pour expliquer les débordements révolutionnaires en
France (27). L'une des constantes des gravures satiriques, qui bien sûr
s'appuient sur cette notion, consiste à mettre en scène des actes de barbarie
aux accents d'innocences naïves et de folies collectives. On retrouve aussi
ces artifices rhétoriques et ces mêmes scènes démonstratives dans les romans
anglais qui prennent pour toile de fond la Révolution française. Évidemment
entre ces deux formes artistiques bien des différences existent, les carica
tures étant ouvertement contre-révolutionnaires et même, parfois, subven
tionnées pour l'être davantage (28). Les romans, quant à eux, sont, de
part les exigences du genre, plus modérés et objectifs, moins armes de
combat. On peut toutefois leur trouver des points de convergences qui
marqueront les visions à venir de la Révolution française au cours des
xixe et XXe siècles.
Ainsi, les romans, comme les caricatures, applaudissent tout d'abord
aux événements de France qui semblent porteurs de modernité. La France
sort, enfin, d'un régime absolutiste et archaïque pour prendre le chemin
de la maturité politique comme l'avait fait l'Angleterre quelque cent années
auparavant. Elle suit l'exemple anglais et surtout s'arrache à la tyrannie
de la noblesse privilégiée, « la peste de la France et de l'Angleterre » (29).
Les romans (30), dans un premier temps, c'est-à-dire publiés jusqu'en 1791-
(25) J. Gillray, Two French Gentlemen, 15.08.1799, BMC 9410.
(26) J. French Liberty; British Slavery, 21.12.1792, BMC 8145.
(27) Voir Seamus Deane, The French Revolution and Enlightenment in England, 1789-1832, Harvard
University Press, Cambridge, 1988 en particulier le chapitre 2 « National Character and the Conspiracy »,
pp. 21-42.
(28) M.D. George, « Pictorial Propaganda 1793-1815 : Gillray and Canning » in History, vol. XXXI,
n° 113, mars 1946.
(29) J. Gillray, The Offering to Liberty, 03.08.1789, BMC 7548.
(30) A. Gregory, The French Revolution and the English Novel, G.P. Putuama's Sons, New York
and London, 1915. Gary Kelly, The English Jacobin Novel, 1780-1805, Clarendon Press, Oxford, 1976,
291 pages. Lilla Maria Crisafulli Jones, La Rivoluzione francese in Inghilterra, Liguori Edotore, Naples,
1990, 439 pages. A. Iversen (ed), The Impact of the French Revolution on English Literature, The Dolphin
nc 19, Aarhus University Press, Aarhus, 1990, 147 pages. K. Everest (éd.), Revolution in Writing. British
literary responses to the French Revolution, Open University Press, Milton Keynes, Philadelphia, 1991, LES STÉRÉOTYPES DANS LA LITTÉRATURE ET LE CINÉMA ANGLO-SAXONS 517
1792, acceptent, eux aussi, avec enthousiasme les nouvelles directions des
affaires françaises. Charlotte Smith (31), une pionnière du roman histo
rique, traduit tout à fait cet état d'esprit et fait dire au héros anglais de
son roman : « Je me réjouis que l'oppression soit détruite, et qu'on ait
ôté au petit nombre le pouvoir de nuire au grand ; que les intérêts de celui-
ci ne soient pas sacrifiés. Si vous saviez, mademoiselle, tous les maux
qu'entraînait la féodalité en France ! Système formé dans un temps d'igno
rance et de barbarie, qui assurait à la noblesse non seulement l'exemption
des impôts dont le peuple était accablé, mais qui donnait encore aux posses
seurs des terres titrées les moyens d'appauvrir et d'opprimer les paysans
et les fermiers, de qui, après tout, dépend la prospérité d'un État » (32).
On trouve également les mêmes remarques chez Miss H. M. Williams (33)
ou encore chez John Moore, autre médecin écossais, qui nous a laissé ses
impressions dans son Journal during a Residence in France. Mais, rap
idement, tous ces auteurs vont trouver que la Révolution va trop loin et
que l'anarchie a remplacé la tyrannie, préparant un nouveau despotisme.
Mais, une fois de plus, comme pour les gravures satiriques, les causes sont
à rechercher dans le caractère récurrent français, telle est l'explication de
John Moore : « Je suis fortement incliné à penser que la soudaine tran
sition que les Français ont faite d'un gouvernement au contrôle rigide et
puissant vers un autre très indulgent et laxiste à présent en place, aura
des effets désastreux sur les esprits et sur la conduite d'un peuple si vif
comme le sont les natifs de ce pays. En outre, les Français étaient supposés
avoir plus de légèreté de caractère (34) que les habitants de tous les autres
pays d'Europe. Cette frivolité était pour eux une source de consolation
sous un régime oppressif : elle empêchait la tyrannie qu'on leur imposait
de les atteindre comme elle aurait pu avoir sur un peuple plus réfléchi ;
mais cette même frivolité et vivacité de caractère qui fut une consolation
pour eux pendant les heures sombres du despotisme, s'avère pernicieuse
au soleil de la liberté. Peut-être auraient-ils supporté un gouvernement libre
avec plus de modération, et assurément auraient-ils eu plus de chances
d'en profiter plus longtemps, s'ils l'avaient obtenu d'une manière
161 pages. Gary Kelly, Women, Writing and Revolution, 1790-1827, Clarendon Press, Oxford, 1993,
328 Alison Yarrincton et Kelvin Everest (ed), Reflections of Revolution. Images of Romanticism,
Routledge, Londres et New York, 1993.
(31) Voir F.M.A. Hilbish, Charlotte Smith, Poet and Novelist 1749-1806, University of Pennsylv
ania, Philadelphia, 1941. K.M. Rogers, « Inhibitions on Eighteenth-Century Women Novelists : Elizabeth
Inchbald and Charlotte Smith », in Eighteenth Century Studies, 1977, II, pp. 63-78. Eleanor Ty, Unsex'd
Revolutionaries. Five Women Novelists of the 1790s, University of Toronto Press, Toronto, 1966.
(32) Charlotte Smith, Desmond, ou l'amant philanthrope, Paris (première édition 1792), chez Denné,
libraire, 1793, vol. I, pp. 77-78.
(33) Helen Maria Williams, Letters from France containing a great variety of interesting and original
information concerning the most important events that have lately occured in that country and particulary
respecting the campaign of 1792, vol. IV, Londres, 1793.
(34) Levity of character. PASCAL DUPUY 518
progressive » (35). C'est donc leur légèreté (levity) qui leur a fait accepter
pendant si longtemps le despotisme mais qui à présent les rend coupables,
violents et inconstants. Dès 1789, la presse émit une opinion semblable
et s'inquiétait déjà d'un possible affranchissement du peuple français à
l'égard du pouvoir monarchique car il était nécessaire « que le roi conserve
ce droit de veto car les Français sont, à l'évidence, coutumiers des déci
sions hâtives et irréfléchies (Morning Chronicle, 17-19 septembre
1789) » (36). En fait, il manque aux Français l'éducation démocratique
que seul le temps peut apporter à la liberté et J. Moore rejoint par là Edmund
Burke (37) quoique en ne condamnant pas totalement la Révolution, il
est important de le souligner. Mary Wollstonecraft, pourtant ardente oppo
sante à Burke, en arrivera, elle aussi, sans remettre toutefois en cause la
Révolution, à invoquer « la puissance tutélaire des générations antérieures
et à célébrer la transmission héréditaire des acquis » (38). James Mackintosh,
de manière encore plus radicale, passera d'une défense modérée de la Révol
ution (39) à une haine farouche (40), empochant par là un titre et une
fonction gouvernementale (41).
(35) John Moore, A Journal during a Residence in France, front the beginning of August to the
middle of December 1792 To which is added an account of the most remarkable events that happened
at Paris from that time to the death of the late king of France, London, G.G.J. and J. Robinson, 1793,
vol. I, pp. 33-36, traduction de l'auteur.
(36) P. Denizot, « Le London Chronicle de 1789 : Lecture de la Révolution française », in
P.C. Bouce, Évolution et Révolution(s) dans la Grande-Bretagne du xvm' siècle, Paris, Publications de
la Sorbonne, 1993, p. 78.
(37) « It looks to me as if I were in a great crisis, not of the affairs of France alone, but of all
Europe, perhaps of more than Europe. All circumstances taken together, the French Revolution is the
most astonishing that has hitherto happened in the world. [...] Every thing seems out of nature in this
strange chaos of levity and ferocity, and all sorts of crimes jumbled together with all sorts of follies.
In viewing this monstrous tragi-comic-scene, the most opposite passions necessarily succeed, and somet
imes mix each other in the mind ; alternate contempt and indignation ; alternate laughter and tears ; alternate
scorn and horror. » Edmund Burke, Reflections on the Revolution in France, London, 1790 (Pelican
Classics, 1978), pp. 92-93.
« J'ai le sentiment d'assister à une grande crise non seulement dans les affaires de la France, mais
dans celle de l'Europe tout entière; peut-être dépasse-t-elle même les frontières de l'Europe. Tout bien
considéré, la Révolution française est la plus étonnante qui soit jamais survenue dans le monde. [...)
Tout paraît hors de nature dans ce chaos étrange où la légèreté le dispute à la férocité et où tous les
crimes se mêlent indistinctement à toutes les folies. Comment cette monstrueuse tragi-comédie n'inspirerait-
elle pas tour à tour, et parfois même tout ensemble, les sentiments les plus opposés? Nous passons du
mépris à l'indignation, du rire aux larmes, du dédain à l'horreur. » Traduction de Pierre Andler, Pluriel
Hachette, Paris, 1989, p. 13.
n° 4, (38)1989, Alain pp. Morvan, 525-545. « Mary Wollstonecraft dans la Révolution », Revue de Littérature Comparée,
(39) Vindiciae Gallicae, Londres, G.G.J. & J. Robinson, I791.
(40) « It is my intention, in this winter's lectures, to profess publicly and unequivocally that I abhor,
abjure, and for ever renounce the French revolution, with all its sanguinary history, its abominable prin
ciples, and for ever execrable leaders. » Memoirs of the life of the Right Honourable Sir James Mackintosh,
Londres, 1835, vol. I, p. 125.
« II est de mon intention lors de ces conférences hivernales de professer publiquement et de manière
non équivoque que j'abhorre, j'abjure et renonce pour toujours à la Révolution française, à toute son
histoire sanglante, ses principes abominables et ses exécrables leaders. » Traduction de l'auteur.
(41) Voir Seamus Deane, op. cit., pp. 43-57 et S. Halimi, « James Mackintosh dans la tourmente
de la Révolution française », Revue de Littérature Comparée, n° 4, 1989, pp. 547-S58. LES STÉRÉOTYPES DANS LA LITTÉRATURE ET LE CINÉMA ANGLO-SAXONS 519
Charlotte Smith, dont nous avons déjà parlé, trouve également, après
réflexions, que le nouveau gouvernement est plutôt pire que l'ancien. En
1794, D'Allonville, le héros de son nouveau roman, un émigré paré de
toutes les vertus, ressent « qu'aucune consolation ne jaillirait de la contemp
lation de ses compagnons d'infortune et de calamité ; au contraire, il eut
un serrement au cœur en découvrant les tristes conditions auxquelles tant
d'hommes courageux étaient réduits, et l'état déplorable d'un pays où ils
étaient conduits, pour le seul crime de leur adhésion à un roi qu'ils avaient
juré de défendre, et à un gouvernement qui, même défectueux, était inf
iniment préférable à l'anarchie tyrannique qui, sous le prétexte d'éliminer
ces imperfections, avait rendu le nom même de français à jamais honteux.
Parmi ses compagnons de voyage se trouvaient des personnes âgées et impot
entes qui ne savaient où abriter leurs corps abattus et qui semblaient se
repentir de n'avoir pas offert leur cou au geste fatal du bourreau au lieu
d'avoir été poussées à traîner leurs misérables jours dans des pays étrangers.
[...] L'esprit de beaucoup semblait avoir été tellement secoué par les tempêtes
(storms) qui avaient fondu si lourdement sur leurs têtes qu'ils n'avaient
plus la force de contempler ce qui allait encore venir et étouffaient sans
aide ni résistance, sous le poids de leurs souffrances » (42). Le roman
continue sur ce ton, contraste avec l'opinion de l'auteur deux ans aupa
ravant et introduit un personnage central dans la vision anglo-saxonne de
la Révolution : la guillotine « l'instrument fatal de la mort » (43) que l'on
va retrouver dans toutes les fictions relatives au bouleversement français.
Enfin, l'utilisation du mot Storm (tempête) annonce un autre auteur
lui aussi primordial dans la diffusion postérieure des stéréotypes antirévo
lutionnaires : Thomas Carlyle, l'historien écossais. On connaît l'influence
de Carlyle sur Dickens (44). Ce que l'on sait moins, c'est que Carlyle fait
référence à plusieurs reprises dans son Histoire de la Révolution française
(1837) à John Moore (45) avec lequel il partage l'avis que les Français
ont un « caractère superficiel » et une certaine « turbulence gauloise »
(42) Charlotte Smith, The Banished Man, Dublin, Printed by Z. Jackson, 1794, vol. I, pp. 100-
101. Traduction de l'auteur.
(43) Ibid., p. 96. Traduction de l'auteur.
(44) David Lodge montre très bien combien Carlyle et sa vision de la Révolution française et de
la foule sans-culotte a pu influencer les écrivains de l'époque victorienne. Voir David Lodge, « The French
Revolution and the condition of England : crowds and power in the early Victorian novel », in Ceri
Crossley et Ian Small, The French Revolution and British Culture, Oxford, University Press, Oxford,
1989, pp. 123-139. Voir également Knud S^rensen, « Carlyle and Dickens on the French Revolution »,
in Anders Iversen, The Impact of the French Revolution, Opus Cité, pp. 1 34- 145.
(43) Alain Morvan, « John Moore, témoin de la Révolution française », in Études anglaises,
t. XXXIV, n° 4, 1981, p. 427. Voir également du même « Peur de la France et peur de la révolution
dans les romans de John Moore », in La Peur, Actes du colloque organisé par le centre de recherches
sur l'Angleterre des Tudor à la Régence de l'Université de Lille III, 1985, et J. Gillet, « Du Journal
au Roman : l'expérience parisienne de John Moore et ses prolongements », Revue de Littérature Comparée,
n° 4, 1989, pp. 559-575.