La famille : une source de légitimité pour les immigrés après la retraite ? Le cas des Espagnols et des Italiens en Suisse - article ; n°1 ; vol.17, pg 55-78

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Revue européenne de migrations internationales - Année 2001 - Volume 17 - Numéro 1 - Pages 55-78
The Family, a Source of Legitimacy for Immigrants after their Retirement ? The case of the Spanish and Italians in Switzerland.
Claudio Bolzman, Rosita Fibbi et Marie Vial.
At the present time a new phenomena is emerging in Europe : immigrant workers who came to different countries during the fifties and sixties are reaching retirement age. Starting from this fact, this paper deals with two issues : on the one hand, we analyse the process of settling down of immigrants in the residence country and the place of the family in this process ; on the other hand, we study the influence of the family upon the future projects of the first generation of Italian and Spaniards near retirement age, particularly with respect to their projected country of residence. We are especially interested in the issue of return migration : is it an inexorable consequence of retirement from labour market, or does family represent, through its presence and help, a resource for elderly migrants, allowing them to take their place in the resident society ? We try to answer to these questions using data form three surveys we have carried out about persons from Italian and Spanish origin in Switzerland.
La famille : une source de légitimité pour les immigrés après la retraite ? Le cas des Espagnols et des Italiens en Suisse.
Claudio Bolzman, Rosita Fibbi et Marie Vial.
À partir du constat d'un phénomène nouveau en Europe, celui de l'arrivée à l'âge de la retraite des immigrés recrutés comme travailleurs dans les années 1950 et 1960, cet article s'interroge analyse les modalités que prend le processus de sédentarisation des immigrés, en particulier la place du réseau familial dans ce processus. En second lieu, il examine l'influence que peuvent avoir les liens familiaux sur les projets d'avenir des Espagnols et Italiens âgés de la première génération, concernant notamment leur lieu futur de résidence à l'approche de l'âge officiel de la retraite. Nous voulons en particulier savoir si la question du retour devient inévitable pour eux à partir du moment où ils cessent d'être des travailleurs, ou si au contraire la famille, par sa présence et son soutien, aide à atténuer le choc de la « vacance » en permettant aux retraités immigrés d'entrevoir une place dans la société de résidence. Nous tentons de répondre à ces questions en nous fondant sur trois enquêtes que nous avons menées récemment auprès des personnes d'origine italienne et espagnole en Suisse.
La familia, fuente de legitimidad para los inmigrantes después de la jubilación ? El caso de los españoles de los italianos en Suiza.
Claudio Bolzman, Rosita Fibbi et Marie Vial.
A partir de la observación de un nuevo fenómeno en Europa, el aumento progresivo del número de inmigrantes pensionados que fueron reclutados como trabajadores en los años 1950 y 1960, este artículo analiza las modalidades que adquiere el proceso de sedentarización de los inmigrantes y en particular el lugar que ocupa la red familiares en ese proceso ; por otra parte, examina la influencia que pueden ejercer los lazos familiares sobre los proyectos futuros de los adultos mayores españoles e italianos de la primera generación, en particular en lo que atañe al lugar de residencia al llegar a la edad oficial de la jubilació. Nos interesamos más específicamente en estudiar si la cuestión del retorno pasa a ser inevitable para ellos desde el momento en que dejan de ser trabajadores, o por el contrario si la familia, a través de su presencia y su apoyo, constituye una recurso para los inmigrantes pensionados, al atenuar el choc de la « vacación »y al darles la posibilidad de percibir un lugar para ellos en la sociedad de residencia. Tratamos de responder a esas interrogaciones a partir de tres encuestas que hemos llevado a cabo sobre las personas de origen italiano y español en Suiza.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2001
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Claudio Bolzman
Madame Rosita Fibbi
Marie Vial
La famille : une source de légitimité pour les immigrés après la
retraite ? Le cas des Espagnols et des Italiens en Suisse
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 17 N°1. Émigrés-Immigrés : vieillir ici et là-bas. pp. 55-78.
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Bolzman Claudio, Fibbi Rosita, Vial Marie. La famille : une source de légitimité pour les immigrés après la retraite ? Le cas des
Espagnols et des Italiens en Suisse. In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 17 N°1. Émigrés-Immigrés :
vieillir ici et là-bas. pp. 55-78.
doi : 10.3406/remi.2001.1762
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_2001_num_17_1_1762Abstract
The Family, a Source of Legitimacy for Immigrants after their Retirement ? The case of the Spanish and
Italians in Switzerland.
Claudio Bolzman, Rosita Fibbi et Marie Vial.
At the present time a new phenomena is emerging in Europe : immigrant workers who came to different
countries during the fifties and sixties are reaching retirement age. Starting from this fact, this paper
deals with two issues : on the one hand, we analyse the process of settling down of immigrants in the
residence country and the place of the family in this process ; on the other hand, we study the influence
of the family upon the future projects of the first generation of Italian and Spaniards near retirement age,
particularly with respect to their projected country of residence. We are especially interested in the issue
of return migration : is it an inexorable consequence of retirement from labour market, or does family
represent, through its presence and help, a resource for elderly migrants, allowing them to take their
place in the resident society ? We try to answer to these questions using data form three surveys we
have carried out about persons from Italian and Spanish origin in Switzerland.
Résumé
La famille : une source de légitimité pour les immigrés après la retraite ? Le cas des Espagnols et des
Italiens en Suisse.
Claudio Bolzman, Rosita Fibbi et Marie Vial.
À partir du constat d'un phénomène nouveau en Europe, celui de l'arrivée à l'âge de la retraite des
immigrés recrutés comme travailleurs dans les années 1950 et 1960, cet article s'interroge analyse les
modalités que prend le processus de sédentarisation des immigrés, en particulier la place du réseau
familial dans ce processus. En second lieu, il examine l'influence que peuvent avoir les liens familiaux
sur les projets d'avenir des Espagnols et Italiens âgés de la première génération, concernant
notamment leur lieu futur de résidence à l'approche de l'âge officiel de la retraite. Nous voulons en
particulier savoir si la question du retour devient inévitable pour eux à partir du moment où ils cessent
d'être des travailleurs, ou si au contraire la famille, par sa présence et son soutien, aide à atténuer le
choc de la « vacance » en permettant aux retraités immigrés d'entrevoir une place dans la société de
résidence. Nous tentons de répondre à ces questions en nous fondant sur trois enquêtes que nous
avons menées récemment auprès des personnes d'origine italienne et espagnole en Suisse.
Resumen
La familia, fuente de legitimidad para los inmigrantes después de la jubilación ? El caso de los
españoles de los italianos en Suiza.
Claudio Bolzman, Rosita Fibbi et Marie Vial.
A partir de la observación de un nuevo fenómeno en Europa, el aumento progresivo del número de
inmigrantes pensionados que fueron reclutados como trabajadores en los años 1950 y 1960, este
artículo analiza las modalidades que adquiere el proceso de sedentarización de los inmigrantes y en
particular el lugar que ocupa la red familiares en ese ; por otra parte, examina la influencia que
pueden ejercer los lazos familiares sobre los proyectos futuros de los adultos mayores españoles e
italianos de la primera generación, en particular en lo que atañe al lugar de residencia al llegar a la
edad oficial de la jubilació. Nos interesamos más específicamente en estudiar si la cuestión del retorno
pasa a ser inevitable para ellos desde el momento en que dejan de ser trabajadores, o por el contrario
si la familia, a través de su presencia y su apoyo, constituye una recurso para los inmigrantes
pensionados, al atenuar el choc de la « vacación »y al darles la posibilidad de percibir un lugar para
ellos en la sociedad de residencia. Tratamos de responder a esas interrogaciones a partir de tres
encuestas que hemos llevado a cabo sobre las personas de origen italiano y español en Suiza.Revue Européenne des Migrations Internationales, 2001 (17) 1 pp. 55-78 55
La famille : une source de légitimité
pour les immigrés après la retraite ?
Le cas des Espagnols et des Italiens en Suisse
Claudio BOLZMAN*, Rosita FIBBI**, Marie VIAL*
La stabilisation de la population étrangère en Suisse est un fait : parmi le
million trois cent quatre-vingt mille étrangers qui y résident en 2000, 75 % ont un
permis d'établissement, permis que l'on peut obtenir après cinq ou dix ans de séjour
selon la nationalité d'origine. Associée à cette stabilisation, un phénomène nouveau est
en train d'émerger : le vieillissement progressif des immigrés. Ainsi les Espagnols et
Italiens1 arrivés en Suisse dans les années cinquante et soixante, comprend un nombre
croissant de personnes âgées de 65 ans, et leur proportion dans leur groupe national se
renforce. Parmi les Espagnols, ils représentaient en 1985 1,4 % de la population
résidente ; en l'an 2000 cette proportion s'élève à 5,3 % (4 400 personnes). Quant aux
Italiens de la même tranche d'âge, ils passent de 4,3 % en 1985 à 10,9 %
(34 765 personnes) en 2000. Même si ce processus de vieillissement n'est pas aussi
marqué que dans la population suisse, on assiste un rapprochement entre les structures
démographiques de ces trois populations (Hôpflinger, 1999).
La stabilisation n'implique cependant pas un tarissement des flux de retours
des étrangers au pays d'origine. Dans le cas des Espagnols et des Italiens, la
coexistence de ces deux phénomènes indique probablement la transformation
progressive d'une migration de travail en migration de peuplement (Bolzman, Fibbi et
Vial, 1996 ; 1999).
* Institut d'études sociales ; rue Prévost Martin 28, Case postale, 1211 Genève 4, Suisse.
E-mail: Claudio.Bolzman@ies, unige.ch, Marie. Vial@ies.unige.ch
** Institut d'anthropologie et sociologie, Université de Lausanne, BFSH, 1015 Lausanne,
Suisse. E-mail: fibbi@uni2a.unige.ch
1 Lorsque nous parlons d'Italiens et Espagnols, nous nous référons aussi bien aux hommes
qu'aux femmes de ces nationalités. 56 Claudio BOLZMAN, Rosita FIBBI, Marie VIAL
En effet, dans la plupart des États d'Europe occidentale — et la Suisse ne
constitue pas une exception — on a longtemps cru que les immigrés étaient « de
passage ». Les autorités et l'opinion publique du pays d'arrivée ainsi que les migrants
eux-mêmes entretenaient l'idée que leur séjour au pays était provisoire, lié au
travail qu'ils venaient y accomplir. Mais la situation a évolué : les travailleurs venus
seuls ont été rejoints par leurs proches ou ont créé une famille dans la société de
résidence ; les enfants y sont nés et / ou y ont été scolarisés ; les parents eux-mêmes,
surtout les femmes, ont adopté peu à peu certains modes de vie du pays de résidence ; à
mesure que le temps s'écoulait, le projet de retour au pays d'origine devenait moins
évident... Comme le souligne Abdelmalek Sayad (1991 : 19), « // n' est pas
d' immigration, même réputée de travail et exclusivement de travail... qui ne se
transforme pas en immigration familiale, c'est-à-dire au fond en immigration de
peuplement ».
Cependant, le même Sayad rappelle par ailleurs que cette sédentarisation des
immigrés peut être mise en cause lorsqu'ils cessent d'être des travailleurs. La retraite,
plus radicalement que les autres situations de « vacance », poserait la question de la
légitimité de leur présence : « Interruption définitive du travail ou même cessation
normale, c est-à-dire cessation conforme aux normes établies par la société qui a
organisé le travail et les âges sociaux du travail ou pour le travail, la retraite ne laisse
place à aucun autre alibi, à aucune autre justification qui soient en liaison avec le
travail : ni espoir de retrouver une activité professionnelle comme dans le cas du
chômage, aussi illusoire que soit cet espoir ; ni contentieux requérant la présence de
l'immigré comme dans le cas des congés pour maladie, invalidité, accident du travail,
etc., ni perception d' avantages sociaux comportant V obligation de résidence » (1993 :
49).
Ces propos vont dans le même sens que ceux de Maria Dietzel (1993 : 145,
notre traduction), qui emprunte une optique complémentaire. « Pour la société de
résidence, avec la retraite vient à manquer la légitimation structurelle du
prolongement du séjour des vieux migrants ayant quitté la vie active, devenus de
simples facteurs de coûts. L' acceptation sociale s'effrite. Le prolongement du séjour
viole la convention à l'origine de V engagement, qui était fondée exclusivement sur
l'emploi [...]. Dans les interactions avec la société de résidence, les immigrés ne
reçoivent rien d' autre que la confirmation de leur inutilité et de leur incompétence.
Pour les individus eux-mêmes la migration perd son sens dès qu' elle ne peut plus
s' orienter vers la réalisation des objectifs de la migration ».
Ces auteurs posent ainsi la question de la légitimité de la présence des
immigrés dans la société de résidence alors qu'ils n'exercent plus d'activité
professionnelle. Cependant, la présence de la famille, en particulier des enfants, dans
cette société peut constituer une nouvelle source de légitimité qui justifie et donne sens
à leur séjour, autant à leurs yeux qu'à ceux des autochtones.
Dans cette contribution nous nous interrogeons sur ces deux phénomènes
apparemment contradictoires. En premier lieu, nous analysons les modalités qui prend
le processus d'installation des immigrés et en particulier la place du réseau familial
REMI 2001 (17) 1 pp. 55-78 La famille : une source de légitimité pour les immigrés après la retraite ? 57
dans ce processus. En second lieu, nous examinons l'influence que peuvent avoir les
liens familiaux sur les projets d'avenir des Espagnols et Italiens âgés de la première
génération, concernant notamment leur lieu futur de résidence à l'approche de l'âge
officiel de la retraite. Si il est certain que, pour les immigrés comme pour les autres
travailleurs, la retraite s'apparente à une frontière sociale, peut-on pour autant affirmer
qu'elle constitue pour eux également une spatiale ? Autrement dit, la question
du retour devient-elle inévitable pour eux à partir du moment où ils cessent d'être des
travailleurs, ou au contraire la famille, par sa présence et son soutien, aide-t-elle à
atténuer le choc de la vacance en permettant aux retraités immigrés d'entrevoir une
place dans la société où ils ont passé la plus grande partie de leur vie adulte ?
En ce qui concerne la première question, nous examinerons tout d'abord quels
membres du réseau de parenté sont installés dans la société de résidence. Nous
analyserons ensuite les modes d'interaction élaborés au sein de la famille, en
particulier entre parents et enfants, mais également entre conjoints. Il s'agit en d'appréhender les formes de solidarité actuelles et potentielles propres au
groupe familial. Ces analyses sur les modalités de la sédentarisation familiale vont
nous permettre d'aborder la question de la légitimité du séjour des immigrés après la
retraite dans la société de résidence.
Nous tenterons de répondre à ces questions en nous fondant sur trois enquêtes
que nous avons menées récemment. Notre principale source d'information est une
étude que nous avons réalisée dans le cadre du Programme national suisse de recherche
« Vieillesse », auprès de 442 Italiens et Espagnols âgés de 55 à 64 ans, à l'approche
donc de l'âge légal de la retraite, qui résident dans les agglomérations de Bâle et de
Genève. Ces données (enquête PRI) nous permettent de faire le point sur les modes de
vie et les projets d'avenir de ces travailleurs immigrés en provenance d'Europe du Sud,
qui sont les plus anciennement établis sur le territoire suisse2. Une deuxième enquête
porte sur la situation et les trajectoires des enfants des immigrés de l'enquête
précédente (enquête AIMS) : nous avons interrogé 402 jeunes adultes de plus de 18 ans
et un groupe témoin de 203 jeunes d'origine suisse. Enfin, nous avons mené une
enquête qualitative sous forme des groupes de discussion auprès de 57 Espagnols et
Italiens déjà à la retraite (enquête « Loisirs »).
Taille et composition du réseau familial : une génération « sandwich »
Avant de nous intéresser au rôle du réseau de parenté des immigrés de la
première génération proches de la retraite, il est important de préciser en quoi consiste
ce réseau, ainsi que sa taille et sa composition.
2 Les Italiens constituent, le groupe d'étrangers résidents le plus important de Suisse (319 600),
tandis que les Espagnols se situent, quant à leur nombre (83 400), en cinquième position,
derrière les Yougoslaves, les Portugais et les Allemands.
REMI 2001 (17) 1 pp. 55-78 58 Claudio BOLZMAN, Rosita FIBBI, Marie VIAL
On peut se représenter l'ensemble du réseau familial d'une personne comme
un « réservoir » (Horowitz, 1985 ; Coenen-Huther et al. 1994) dans lequel il peut
puiser pour satisfaire divers types de besoins : affectifs, matériels, symboliques, etc. En
ce sens, le réseau de parenté constitue pour lui une ressource potentielle. Cela ne
signifie pas que cette ressource soit nécessairement mise à contribution ; un certain
nombre de facteurs peuvent rendre difficile l'utilisation du réseau, tels la distance
géographique, le manque d'affinités interpersonnelles ou encore une certaine réticence
à demander de l'aide.
Dans la recherche PRI nous nous sommes intéressés au réseau de parenté
« restreint », limité aux parents et beaux-parents des interviewés, à leurs frères et sœurs
respectifs, à leurs enfants et leur conjoints et à leurs petits-enfants3.
Indiquons d'emblée que la taille du réseau de parenté des nos interviewés
n'est pas plus importante que celui des Suisses de la même classe d'âge (Coenen-
Huther et al., 1994, 56), ce qui surprend si l'on se réfère à l'image communément
admise de la famille immigrée nombreuse. En effet, les enquêtes disposent en moyenne
d'un réseau de 10-11 personnes. Il s'agit d'un ascendant (le plus souvent une mère ou
belle-mère) de six collatéraux (trois frères et sœurs du côté de chaque conjoint) et de
deux enfants dont un est marié à son tour et a lui-même un enfant. D'après Bonvalet et
al. (1993), la taille de ce réservoir est relativement constante au cours de la vie, puisque
les petits-enfants remplacent progressivement les ascendants. Nos interviewés font
donc partie de cette génération « sandwich » susceptible d'avoir simultanément un
ascendant très âgé et des enfants, voire des petits-enfants.
La grande majorité (80 %) des interviewés sont mariés, ce qui est le cas de
76 % des Suisses et de 77 % des étrangers résidents âgés de 55 à 64 ans4. La
distribution de notre population par état civil diffère ainsi relativement peu, selon les
données du dernier recensement, de celle que l'on observe dans la population résidente
suisse ou étrangère de la même classe d'âge.
La proportion d'enquêtes ayant des enfants est très élevée (88 %), nettement
plus forte que chez les Suisses du même âge pour lesquels cette proportion ne dépasse
pas les 70 % dans des régions urbaines comme Genève ou St. Gall, et même dans le
Tessin, (GUGRISPA, 1982 ; Scheidegger, 1987 ; Gerosa, 1988). Par contre le nombre
d'enfants par mère correspond à la norme suisse, notamment celle des régions urbaines
(cf. par exemple Coenen-Huther et al., 1994 ; GUGRISPA, 1982) : les personnes que
nous avons interrogées, qu'elles soient espagnoles ou italiennes, n'ont en moyenne que
2,12 enfants : 75 % d'entre elles ont 1 ou 2 enfants (17 % ont 3 enfants et 8 % ont
4 enfants ou plus). C'est aussi la norme en Espagne et en Italie, pays qui ont connu au
3 On sait que c'est le réseau de parenté restreint qui regroupe l'essentiel des échanges affectifs
et instrumentaux (Attias-Donfut, 1995).
4 Les interviewés mariés ont, dans leur grande majorité, un conjoint de même nationalité : c'est
le cas de 88 % des Espagnols et de 85 % des Italiens. Dans près de trois quarts de cas, ces
couples se sont formés peu avant leur venue en Suisse ou au cours des cinq premiers années de
séjour.
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cours de ces vingt dernières années une importante diminution de leur fécondité, au
point de faire partie aujourd'hui des pays européens ayant les indices de fécondité les
plus bas d'Europe5. On évitera donc d'interpréter ce nombre restreint d'enfants comme
une forme d'acculturation des immigrés à la société de résidence.
Les personnes interrogées peuvent donc le plus souvent compter en cas de
nécessité au moins sur un conjoint, un enfant et un frère ou sœur. L'existence de ce
réseau de parenté ne signifie cependant pas qu'il soit facilement accessible.
Un réseau familial partagé dans l'espace selon des critères générationnels
II est évident que les familles migrantes se distinguent en premier lieu par une
localisation particulière du réseau de parenté, celui-ci se trouvant partagé entre le pays
d'origine et le pays de résidence. Les données de notre enquête nous permettent
cependant de préciser que la localisation du réseau familial est fortement liée à la
génération : la grande majorité des enfants et petits -enfants habite à proximité des
interviewés alors que les collatéraux se trouvent pour la plupart partagés entre le pays
d'origine et la Suisse et que les ascendants vivent majoritairement au pays d'origine.
Ces différences de localisation témoignent à la fois de la bilatéralité des ressources
relationnelles des enquêtes et de leur progressive installation dans le pays de résidence.
La grande majorité des enfants (tableau 1) réside à proximité des parents :
dans la même région (même canton, canton voisin ou France voisine) et souvent dans
la même commune, voire le même quartier. Dans l'enquête GUGRISPA déjà
mentionnée (1982 : 277), c'est le cas d'environ 90 % de résidents en Suisse. De plus,
un peu plus de la moitié des enquêtes ayant des enfants cohabite encore avec au moins
l'un d'entre eux. Par ailleurs, les entretiens qualitatifs nous ont permis de constater que
dans de nombreux cas certaines formes de voisinage se substituent à la cohabitation :
on n'habite pas sous le même toit mais dans l'immeuble à côté ou quelques dizaines de
mètres plus loin. Seule une minorité (12 %) des interviewés ont au moins un enfant au
pays d'origine et, lorsque c'est le cas, un autre enfant vit le plus souvent à proximité.
Tableau 1 : Localisation de la famille des interviewés (% par colonne)
Type de parenté
Lieu Enfants Collatéraux Ascendants
4 Pays d'origine 35 80
Pays + région 8 60 4
Région 87 4 11
Ailleurs 1 1 5
N 391 434 215
5 En 1970, selon les statistiques Eurostat, le nombre moyen d'enfants par femme en Italie était
de 2,42, proche de la moyenne européenne ; en 1990, il était de 1,27, le plus bas d'Europe,
derrière l'Espagne et la Grèce.
REMI 2001 (17) 1 pp. 55-78 60 Claudio BOLZMAN, Rosita FIBBI, Marie VIAL
Dans deux tiers des cas, les collatéraux sont partagés entre le pays d'origine et
la région de résidence. Quant aux ascendants, la grande majorité d'entre eux réside au
pays d'origine.
En résumé, le cas le plus courant, qui couvre environ la moitié des situations,
est celui où tous les enfants et un collatéral au moins résident à proximité. Une autre
situation relativement commune, qui recouvre un quart de cas, est celle où seuls les
enfants résident à proximité, à l'exclusion de tout autre parent. Les cas extrêmes, celui
où toutes les générations de la famille sont représentées en Suisse et celui où aucun
membre de la famille ne réside en Suisse, sont très rares.
Les immigrés de la génération interviewée ont donc, en termes de liens
familiaux, leurs racines (ascendants) au pays d'origine et leur avenir au pays de
résidence (enfants, petits-enfants). Par ailleurs, leur émigration a rarement été un acte
solitaire : souvent un autre membre de leur génération (appartenant à sa fratrie ou à
celle de son conjoint) a également pris le chemin de la Suisse.
Tableau 2 : Pourcentage de la famille
habitant dans la région de résidence (% par colonne)
Total
31 Moins de 25 %
4 25 % à 50 %
51 %à75% 18
Plus de 75 % 7
N 397
En termes purement quantitatifs, à peine une personne sur quatre a plus de la
moitié de sa famille dans la région (tableau 2) ; les enquêtes ont en moyenne, un
entourage familial de 3,1 personnes à proximité, ce qui est peu. Par contre, les relations
avec ces personnes sont étroites, comme nous le verrons par la suite.
Une cohabitation prolongée avec les enfants
Deux types de ménages prédominent parmi nos interviewés : 40 % d'entre eux
comprennent les deux conjoints et au moins un enfant, alors qu'une proportion
légèrement moindre n'inclut que les deux conjoints. Si l'on compare ces données avec
la population de la même classe d'âge résidente en Suisse, on retrouve la prédominance
de ces types de ménages ; mais dans la population résidente les ménages sans enfant
l'emportent largement6.
6 II est à remarquer que moins de 2 % des interviewés cohabitent avec leurs parents ou d'autres
personnes que leur conjoint ou un des enfants.
REMI 2001 (17) 1 pp. 55-78 famille : une source de légitimité pour les immigrés après la retraite ? 61 La
Même si l'allongement de la période de cohabitation entre parents et enfants
semble être une tendance générale dans les sociétés européennes et en Suisse (Blôss et
al., 1990 ; Eckmann et al., 1994), les résultats de l'enquête AIMS que nous avons
menée récemment auprès des enfants des Espagnols et Italiens interrogés au cours de la
recherche PRI (Bolzman et al., 1999 ; Bolzman, Fibbi et Vial, 2000) montrent que,
dans la population immigrée, le départ des enfants est plus tardif que dans l'ensemble
de la de la même classe d'âge : 60 % des enfants d'immigrés âgés de 21 à
25 ans résident sous le toit parental alors que tel n'est le cas que pour 34 % des jeunes
d'origine suisse du même âge. Cette cohabitation plus tardive reflète peut-être une
situation caractéristique des pays de l'Europe du Sud. Ainsi, Facchini (1995) constate
qu'en Italie la moindre tendance au mariage et le recul de l'âge nuptial se sont traduits
non pas, comme dans les autres pays européens, par une augmentation des
cohabitations extraconjugales ou par la multiplication des personnes vivant seules,
mais par une vie prolongée dans la famille d'origine. Cette observation est confirmée
par les données statistiques : en Italie par exemple, 59 % des parents cohabitent avec au
moins un enfant adulte, proportion qui se réduit à 33 % en Allemagne et à 3 1 % au
Royaume Uni (Jowell et al., 1989). En Espagne par ailleurs, les enfants quittent le
foyer parental en moyenne à l'âge de 28 ans (El Pais, 24/7/95).
Comment interpréter ce phénomène ? Nous entretiens avec les parents, mais
aussi avec leurs enfants, révèlent deux types de motifs, l'un d'origine culturelle, l'autre
de type économique, ceux-ci ne s'excluant d'ailleurs pas.
Dans le premier cas de figure, le départ des enfants n'est envisagé que lorsque
ceux-ci ont acquis leur indépendance financière et sont donc à même de fonder leur
propre ménage. Dans le cadre des entretiens qualitatifs, les interviewés soulignent à
plusieurs reprises cette priorité, notamment le devoir qu'ils ont d'aider leurs enfants à
s'installer dans la vie adulte, jusqu'à qu'ils soient « sistemati ». Les enfants perçoivent
pour leur part cette cohabitation prolongée comme faisant partie du devoir filial : partir
plus tôt constituerait une offense aux parents, même si parfois ils souhaiteraient le
faire. Comme le dit ce jeune espagnol : « J'ai quitté à 27 ans ; les parents avaient un
peu de peine à l'accepter, parce qu'ils pensaient que f allais habiter chez eux jusqu' à
ce que je me marie ».
Le moment et les conditions de départ de la maison parentale constituent une
source non négligeable de conflits entre parents et enfants : les premiers ont tendance à
retarder ce départ, les seconds souhaitent prendre une plus grande autonomie. Comme
l'exprime ce jeune d'origine italienne : « Ce n était pas facile de déménager. Je l'ai fait
il y a deux ans environ, j'avais 23 ans. C'était un temps difficile. On a le sentiment
qu'on leur fait mal, on les quitte, on ne veut plus avoir affaire à eux ».
Dans le deuxième cas de figure, la cohabitation prolongée est perçue comme
liée à la difficulté qu'ont les parents à assumer plusieurs loyers. On sait en effet que la
grande majorité des enquêtes fait partie des couches populaires et que leurs ressources
économiques sont limitées. La cohabitation prolongée permet d'épargner de l'argent
afin de l'investir plus tard dans l'installation des enfants. Cette justification est
également étayée par certains récits récoltés lors des entretiens qualitatifs. Quel que
soit le motif retenu, la cohabitation prolongée témoigne de l'existence de formes de
solidarité intergénérationnelles toujours vivaces.
REMI 2001 (17) lpp. 55-78 62 Claudio BOLZMAN, Rosita FIBBI, Marie VIAL
Des contacts intenses avec les enfants après la décohabitation
La fréquence de contacts est une mesure de l'intensité des relations entre les
membres de la parenté. Diverses études montrent que, lorsque les enfants quittent le
foyer parental, en particulier lorsqu'ils se marient et créent à leur tour leur propre
famille, les ponts avec les parents sont loin d'être coupés (Pitrou, 1978 ; Lalive
d'Epinay et al., 1983). Certains auteurs ont même évoqué le terme de « famille étendue
modifiée », pour mettre en évidence le maintien de liens affectifs, après la déco
habitation, entre plusieurs générations d'une même famille (Roussel, 1976). D'autres
auteurs parlent d'« intimité à distance » pour souligner le fait que les contacts sociaux
au sein de ménages distincts peuvent être assez étroits entre membres de la parenté
(Litwak et Kulis, 1987), même si ces contacts tendent à devenir moins fréquents au fur
et à mesure que les liens de parenté se distendent (Coenen-Huther et al., 1994).
Quelle influence la localisation particulière du réseau de parenté,
caractéristique des familles immigrées, exerce-t-elle sur la fréquence des contacts entre
leurs membres ? A priori, on peut imaginer que la distance physique rend les relations
plus difficiles, même si le rapport entre distance et fréquence des contacts n'est pas
nécessairement linéaire, surtout si l'on considère les moyens de communication dont
nous disposons actuellement (Hoepflinger et Stuckelberger, 1992).
Deux tiers des enquêtes environ (64 %) disent rencontrer leurs enfants et
petits-enfants plusieurs fois par semaine, ce qui est considérable si l'on compare ces
chiffres avec ceux d'autres recherches portant sur les personnes âgées en Suisse.
À Zoug, par exemple, la proportion de personnes de 57 ans et plus ayant la même
fréquence de contacts avec leurs enfants est de 53 % (Scheidegger, 1987). Dans notre
enquête, 13 % seulement des personnes ne rencontrent leurs enfants que quelques fois
par an ou moins, essentiellement pour des raisons de distance géographique7. Avec
ceux qui vivent à proximité, les repas constituent une occasion quasi quotidienne de
rencontre. Comme le dit cette femme espagnole : « Mon fils est marié mais il vient tous
les jours à la maison pour manger ». Cette femme italienne lui fait écho : « Mon fils
cadet vit encore chez moi, mais les autres aussi, la plupart du temps ils sont chez moi
avec leur copain ou leur copine pour souper. Presque tous les jours on est sept à
table ». Par ailleurs, les hommes et les femmes voient leurs enfants avec la même
fréquence. Les femmes ne mettent donc pas plus l'accent sur cette dimension, ce qui
peut paraître surprenant. Comme on le verra plus loin, les différences entre hommes et
femmes portent davantage sur le type de relations qu'ils entretiennent avec leurs enfants.
S 'agissant des rapports avec les collatéraux, si l'on ne tient compte que des
enquêtes dont un membre de la fratrie au moins réside à proximité, le rythme des
rencontres est comparable à celui observé dans la population suisse : la moitié des
enquêtes les rencontre au moins une fois par mois. Sur ce point, la sociabilité des
familles immigrées s'avère aussi peu centrée sur la parenté collatérale que celle des
Suisses.
7 C'est le cas de 9 % de personnes dans l'enquête zougoise.
REMI 2001 (17) 1 pp. 55-78