La Fondation du Mont-Saint-Michel d
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La Fondation du Mont-Saint-Michel d'après la Revelatio ecclesiae sancti Michaelis - article ; n°4 ; vol.106, pg 7-23

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Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest - Année 1999 - Volume 106 - Numéro 4 - Pages 7-23
La Revelatio ecclesiae sancti Michaelis est la source unique de tous les récits de la fondation du Mont-Saint-Michel. Elle apparaît à l'analyse comme une composition hagiographique de l'évêque d'Avranches destinée à affirmer l'appartenance du monastère à son diocèse et sa prééminence sur l'abbé, au moment où Erispoé reçoit de Charles le Chauve le comté de Rennes tout proche et la qualité de roi de Bretagne (851). Le personnage de saint Aubert, présenté comme le fondateur du sanctuaire, aurait été forgé à cette occasion, alors que le rôle d'un autre acteur, désigné sous le nom de Bain, aurait été largement minoré. La mention du règne de Childebert, image emblématique du bon roi, est trop banale dans l'hagiographie pour dater l'implantation du culte de saint Michel au Mont Tombe.
The Revelatio ecclesiae sancti Michaelis is the sole source of all narratives concerning the foundation of Mont Saint Michel. It would seem on analysis to be a hagiographie work by the bishop of Avranches, meant to affirm the position of the monastety as part of his diocese and his authority over the abbot, at the time when Erispoe received the nearby county of Rennes from Charles Le Chauve, as well as being recognised simultaneously as king of Brittany (851). The figure of Saint Aubert who is portrayed as the founder of the sanctuary, would have been invented at this time, whilst the role of another, known as Bain, would largely have been underestimated. The mention of the reign of Childebert, whose image symbolised the good king, is too commonplace in the hagiography to be able to date the introduction of the cuit of Saint Michael to Mount Tombe.
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Publié le 01 janvier 1999
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Nicolas Simonnet
La Fondation du Mont-Saint-Michel d'après la Revelatio
ecclesiae sancti Michaelis
In: Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 106, numéro 4, 1999. pp. 7-23.
Résumé
La Revelatio ecclesiae sancti Michaelis est la source unique de tous les récits de la fondation du Mont-Saint-Michel. Elle apparaît
à l'analyse comme une composition hagiographique de l'évêque d'Avranches destinée à affirmer l'appartenance du monastère à
son diocèse et sa prééminence sur l'abbé, au moment où Erispoé reçoit de Charles le Chauve le comté de Rennes tout proche et
la qualité de roi de Bretagne (851). Le personnage de saint Aubert, présenté comme le fondateur du sanctuaire, aurait été forgé
à cette occasion, alors que le rôle d'un autre acteur, désigné sous le nom de Bain, aurait été largement minoré. La mention du
règne de Childebert, image emblématique du bon roi, est trop banale dans l'hagiographie pour dater l'implantation du culte de
saint Michel au Mont Tombe.
Abstract
The Revelatio ecclesiae sancti Michaelis is the sole source of all narratives concerning the foundation of Mont Saint Michel. It
would seem on analysis to be a hagiographie work by the bishop of Avranches, meant to affirm the position of the monastety as
part of his diocese and his authority over the abbot, at the time when Erispoe received the nearby county of Rennes from Charles
Le Chauve, as well as being recognised simultaneously as king of Brittany (851). The figure of Saint Aubert who is portrayed as
the founder of the sanctuary, would have been invented at this time, whilst the role of another, known as Bain, would largely have
been underestimated. The mention of the reign of Childebert, whose image symbolised the good king, is too commonplace in the
hagiography to be able to date the introduction of the cuit of Saint Michael to Mount Tombe.
Citer ce document / Cite this document :
Simonnet Nicolas. La Fondation du Mont-Saint-Michel d'après la Revelatio ecclesiae sancti Michaelis. In: Annales de Bretagne
et des pays de l'Ouest. Tome 106, numéro 4, 1999. pp. 7-23.
doi : 10.3406/abpo.1999.4049
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/abpo_0399-0826_1999_num_106_4_4049Fondation du Mont-Saint-Michel d'après La
la Revelatio ecclesiae sancti Michaelis
NICOLAS SIMONNET
La Revelatio ecclesiae sancti Michaelis est la source unique de tous les
récits de la fondation du Mont-Saint-Michel. Elle apparaît à l'analyse comme
une composition hagiographique de l'évêque d'Avranches destinée à affi
rmer l'appartenance du monastère à son diocèse et sa prééminence sur
l'abbé, au moment où Erispoé reçoit de Charles le Chauve le comté de
Rennes tout proche et la qualité de roi de Bretagne (851). Le personnage de
saint Aubert, présenté comme le fondateur du sanctuaire, aurait été forgé à
cette occasion, alors que le rôle d'un autre acteur, désigné sous le nom de
Bain, aurait été largement minoré. La mention du règne de Childebert,
image emblématique du bon roi, est trop banale dans l'hagiographie pour
dater l'implantation du culte de saint Michel au Mont Tombe.
The Revelatio ecclesiae sancti Michaelis is the sole source of ail narratives
concerning the foundation of Mont Saint Michel. It wouldseem on analysis to be a
hagiographie work by the bishop ofAuranches, meant to affirm the position ofthe
monastety as part of his diocèse and his authority over the abbot, at the time
when Erispoe received the nearby county of Rennes from Charles Le Chauve, as
well as being recognised simultaneously as king of Brittany (851). The figure of
Saint Aubert who is portrayed as the founder of the sanctuary, would hâve been
invented at this time, whilst the rôle of another, known as Bain, would largely
hâve been underestimated. The mention of the reign of Childebert, whose image
symbolised the good king, is too commonplace in the hagiography to be able to
date the introduction ofthe cuit of Saint Michael to Mount Tombe.
Tous les récits de la fondation du Mont-Saint-Michel, qu'ils soient
médiévaux, modernes ou contemporains, reposent sur une même source,
la Revelatio ecclesiae sancti Michaelis. La plus ancienne copie est conte
nue dans un lectionnaire provenant de l'abbaye montoise, relié avec
d'autres textes de différentes époques, puis confisqué à la Révolution et
déposé à la bibliothèque municipale d'Avranches l. Elle fut calligraphiée
par le moine Hervard dont la présence au Mont est attestée au temps de
1. Bibliothèque municipale d'Avranches, ms 21 1 ; ffos 180-189.
Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest, tome 106, n°4, 1999. NICOLAS SIMONNET
l'abbé Maynard II (991-1009) 2. Il en existe bien d'autres copies 3, qui n'en
diffèrent que peu. Le cartulaire du Mont, rédigé au XIIe siècle sous l'abba-
tiat de Robert de Torigny, en comprend une 4.
La plupart des historiens considèrent l'absence, dans la Reuelatio, de
toute mention des moines bénédictins comme un indice d'une rédaction
antérieure à leur installation en 966. Un indice supplémentaire est fourni
par la description de l'église construite au Mont-Saint-Michel « in modum
cryptae rotundam », qui se conçoit mieux avant sa transformation dans le
courant du Xe siècle, lorsqu'elle fit place à l'édifice qu'on appelle Notre-
Dame-sous-Terre. La datation désormais la plus couramment acceptée est
le IXe siècle : selon Dom Jacques Hourlier, « la Revelatio laisse percevoir la
culture littéraire de son auteur, un élève de la seconde renaissance caroli
ngienne 5 » et « aura donc été écrite un peu après le milieu du IXe siècle 6 ».
Pierre Bouet, professeur de latin médiéval à l'Université de Caen, la pense
pour sa part rédigée par un clerc du Mont au début du IXe siècle, « vra
isemblablement sous le règne de l'empereur Louis le Pieux (814-840)7».
L'absence de toute autre source historique sur la fondation du Mont-
Saint-Michel augmente le crédit que l'on accorde à la Revelatio : tout en
remarquant « un canevas historique assez mince », et en soulignant l'effort
de prolixité du rédacteur, Dom Hourlier estimait que «le merveilleux
cependant y reste très discret lorsqu'on lit la version originale3». Pierre
Bouet considère que « c'est bien une histoire cohérente et précise de la fon
dation du Mont par l'évêque Aubert que fournit le texte de la Revelatio.
L'auteur s'en tient à une relation rigoureuse des faits. Il aurait pu, sur le
modèle des vies de saints, recourir au merveilleux et au miraculeux. Il n'en
fit rien 9 ». Seul Marc Déceneux émet un doute : « Une critique radicale pourr
ait même y voir une pure fiction, un montage littéraire élaboré de toutes
pièces pour des raisons d'ordre politique. Dans le contexte d'une vieille
appartenance bretonne du rocher et de ses moines, la Revelatio aurait alors
été composée pour justifier les prétentions du diocèse d'Avranches à étendre
2. Avril (F.), « La décoration des manuscrits au Mont-Saint-Michel (xie-xne) », in Millé
naire monastique du Mont-Saint-Michel, t. 3, p. 203.
3. M. Pierre Bouet, qui prépare une édition de la Revelatio, est en train de procéder à
un recensement de ces manuscrits.
4. Bibliothèque municipale d'Avranches, ms 210.
5. Hourlier (Dom J.), « Le Mont-Saint-Michel avant 966 », in Millénaire monastique..., 1. 1,
p. 13-28.
6.(Dom J.), « Les sources écrites de l'histoire montoise antérieures à 966 », in
Millénaire monastique..., t. 2, p. 121-132.
7. Bouet (P.), « Le premier millénaire », in Le Mont-Saint-Michel, histoire et imaginaire,
Paris, 1998, p. 21.
8. Hourlier (Dom J.), « Les sources écrites de l'histoire montoise antérieures à 966 », in
Millénaire monastique..., t. 2, p. 121-132.
9. Bouet (P.), « Le premier millénaire », in Le Mont-Saint-Michel, histoire et imaginaire,
p. 21. LA FONDATION DU MONT-SAINT-MICHEL
son influence sur la partie orientale de la baie 10 . » Néanmoins, il ne retient
pas l'hypothèse dans la suite de l'ouvrage.
Tel qu'il se présente dans la publication du manuscrit 211 de la bibli
othèque d'Avranches par E. de Robillard de Beaurepaire, le texte de la
Reuelatio se compose de sept leçons :
La première expose la volonté de saint Michel d'être vénéré en Occi
dent comme il l'était déjà en Orient, au Mont-Gargan. Cette volonté s'est
exprimée sous le règne du « très pieux prince Childebert », et elle trouve
sa justification théologique dans l'extension à tous les peuples de la terre
de la protection accordée aux Juifs par l'archange avant l'incarnation du
Christ.
La deuxième leçon, qui porte le sous-titre « De situ loci », décrit le mont
Tombe, qui sépare l'Avranchin de la Bretagne, émergeant des grèves,
entouré par l'océan, comme une île à l'embouchure de la Sée et de la
Sélune, rendue accessible par le retrait bi-quotidien de la mer. Des narra
teurs dignes de foi selon l'auteur lui ont appris que le rocher était aupara
vant entouré d'une profonde forêt, habitée par des bêtes sauvages. Dans
ce lieu retiré, des moines avaient construit deux églises. Un prêtre d'Aste-
riac n leur faisait porter de la nourriture par un âne qui cheminait dans la
forêt sous la conduite d'un guide invisible. Mais la mer monta peu à peu,
remplaçant la forêt par les grèves.
La troisième leçon, «De constructione loci per angelicam revelatio-
nem », contient le corps du récit : Aubert, évêque d'Avranches, fut averti
pendant son sommeil qu'il devait construire au sommet du rocher un
sanctuaire où l'archange serait honoré comme il l'était au Mont-Gargan.
Alors qu'il mettait à l'épreuve le caractère divin de cet avertissement, il en
reçut un deuxième, puis un troisième plus sévère. S'interrogeant sur
l'emplacement précis de l'édifice à construire, il reçut la réponse de
l'archange : l'espace foulé par les pieds d'un taureau volé et caché là. Au
milieu se trouvaient deux pierres que la foule des paysans rassemblée par
Aubert pour aplanir le terrain n'arrivait pas à déplacer. Bain, un homme
qui vivait à Itium 12 et avait douze fils, reçut dans la nuit, par une vision,
l'ordre de se joindre aux ouvriers. Avec ses fils, il souleva facilement ces
pierres. Un nouveau miracle ordonna à Aubert de poser les fondations à
l'emplacement laissé sec par la rosée du matin.
Les leçons suivantes sont plus courtes. La quatrième, sans titre, pré
cise que le bâtiment édifié par l'évêque avait la forme d'une crypte circu-
10. DÊCENEUX (M.), Le Mont-Saint-Michel, histoire d'un mythe, Rennes, 1997, p. 1 17. La cel-
tomanie qui contribue à faire de cet ouvrage l'un des derniers avatars de la vision
romantique du étonne de la part d'un auteur qui, à d'autres
occasions, a beaucoup apporté à la connaissance scientifique du monument.
11. Asteriac est généralement considéré comme étant l'ancien nom de Beauvoir
(Manche), au sud de la baie.
12. Itium est sans doute Montitier, sur la commune de Huisnes-sur-mer, sur la côte sud
de la baie. NICOLAS SIMONNET
laire, d'une contenance de cent personnes. Il reproduisait ainsi la grotte
du Mont-Gargan, où sur l'ordre de saint Michel il envoya des frères cher
cher des reliques 13 (pignorà) de l'archange.
La cinquième leçon « Qualitera Gargano sacra sint pignora deportata »,
relate l'accueil des frères au Mont-Gargan, dont l'abbé, avec l'accord de
son évêque, leur donna deux reliques : un morceau du voile rouge que
l'archange avait déposé sur l'autel et un du marbre sur lequel il
s'était tenu. Il mit à ce don une condition : l'établissement d'un lien de
confraternité entre les deux sanctuaires.
La sixième leçon « De exceptione angelici patrocinii », traite du retour
des frères envoyés au Mont-Gargan sur le Mont-Saint-Michel, qu'ils
avaient laissé couvert d'épines et où ils pénètrent comme dans une terre
nouvelle. À leur passage, alors qu'ils portent les reliques de l'archange,
douze aveugles reçoivent la lumière, plusieurs infirmes sont guéris, et
une femme d'Asteriac, privée des lumières, retrouve miraculeusement la
vue au moment où, suivant la procession, elle arrive sur la grève. Saint
Aubert, après avoir dédicacé le temple, installe un collège de douze clercs
pour le desservir, et lui donne les villae û'Itium et de Genêts.
La septième et dernière leçon « De optenta aqua per angelicam revela-
tionem », relate la découverte par saint Aubert, grâce à une nouvelle indi
cation de l'archange, d'une source dont l'eau guérit les fiévreux.
La dernière analyse complète de la Revelatio, celle de Dom Jacques
Hourlier dans le Millénaire monastique du Mont-Saint-Michel I4, qui la pré
sente comme une légende historique pour la fête de la dédicace du sanc
tuaire le 16 octobre, considère que deux éléments sont ajoutés au récit
original : le don des domaines de Genêts et û'hium et la découverte de la
source miraculeuse. Le découpage en leçons est différent dans le manusc
rit 211 et dans les autres versions 15, sans que cela modifie l'analyse que
l'on peut faire du texte.
De l'obscurité des temps anciens...
Après la leçon d'introduction qui date les événements du règne de
Childebert puis donne la justification théologique à ce que saint Michel,
déjà honoré en Orient au Mont-Gargan, ait choisi un lieu pour l'être en
Occident, vient la description du site. Elle comprend deux parties : la pre
mière est consacrée à l'état actuel de la baie, la seconde à un état ancien,
rapporté « par des narrateurs dignes de foi » et non par d'éventuels
témoins, ce qui contribue à le renvoyer à un passé lointain.
La description du site au moment de la rédaction de la Revelatio com
prend trois types de renseignements entremêlés. Les premiers sont
13. S'il est évidemment impossible d'avoir des reliques corporelles d'un archange, le
terme de « reliques » semble néanmoins le plus adapté pour traduire « pignora ».
14. Op. cit.
15. Robillard de Beaurepaire (E., de), op. cit., et Hourlicr (Dom Jacques), op. cit.
10 LA FONDATION DU MONT-SAINT-MICHEL
d'ordre purement géographiques : le nom (Tombe), la situation au milieu
des grèves, entourée par l'océan, les dimensions de deux cents coudées,
le mouvement bi-quotidien de la marée. Les seconds sont d'une géogra
phie plus politique : il s'agit de la mention selon laquelle le Mont, à six
milles à l'ouest d'Avranches, sépare l'Avranchin de la Bretagne. Se rat
tache à ce type d'informations la situation entre les embouchures de la
Sélune et de la Sée. On sait que la baie du Mont-Saint-Michel est le vaste
estuaire de trois fleuves : aux deux précédents s'ajoute le Couesnon, sou
vent cité par les historiens montois. Son absence dans le texte peut être
révélatrice : Sée et Sélune sont des fleuves incontestablement avranchi-
nais, tandis que le Couesnon est breton, surtout si, comme le pense H.
Guillotel, la frontière passait, aux IXe et Xe siècles, à l'est de son cours 16.
Ainsi se trouve affirmée la place du Mont sur la frontière certes, mais du
côté d'Avranches. Le troisième type de renseignements est d'ordre sym
bolique et évoque l'isolement. En font partie les mentions des grèves, du
caractère insulaire, et surtout la référence à l'Arche de Noé, qui s'est
échouée sur une terre totalement dépeuplée. Il s'agit là d'une des images
classiques du désert, où « aucune action mondaine ne se fait sentir; cet
endroit n'apparaît favorable qu'à ceux-là seuls qui veulent se consacrer à la
vénération du Christ17». L'abondance des poissons, dont les flots font des
amas, évoque un état de nature où l'abondance revêt un caractère paradi
siaque. 11 s'agit de l'ambiguïté du désert, à la fois lieu d'effroi et image du
paradis perdu 18.
L'isolement, l'abondance liée à l'état de nature se retrouvent dans la
description du site aux temps anciens, où le Mont aurait été entouré
d'une forêt. L'historicité de cette forêt a fait couler beaucoup d'encre. Dès
la fin du XIXe siècle, le chanoine Pigeon a, par une analyse minutieuse des
textes, exposé la façon dont, depuis le XIVe, avait été inventée la légende
de la forêt de Scissy, et montré que l'existence même d'une forêt à une
période historique au pied du Mont n'était pas conforme à la réalité des
faits 19. Les études scientifiques plus récentes 20 ont prouvé que la baie du
Mont-Saint-Michel a trouvé ses limites dès le huitième millénaire avant
notre ère. Par la suite, le jeu contradictoire de la montée du niveau marin
et de l'ensablement du fond de la baie a permis le développement
momentané de zones abritées du flot marin, marais d'eaux douces et
16. Chêdeville (A.), Guillotel (H.), La Bretagne des saints et des rois, x6-)? siècle, Rennes,
1984, p. 206.
17. Traduction de la Revelatio par le Révérend-Père M. Riquet dans son ouvrage Le
Mont-Saint-Michel, Mille ans au péril de l'histoire, Paris, 1965.
18. Merdrignac (B.), Les vies de saints bretons durant le haut Moyen Âge, Rennes, 1993,
p. 83.
19. Pigeon (E. A., abbé), Le diocèse d'Avranches, Coutances, s.d. [vers 1880].
20. Voir notamment Elhai (H.), « Le Mont-Saint-Michel, le cadre naturel et les viciss
itudes du site», in Millénaire monastique..., t. 2, chap. I, et la synthèse la plus
récente : Larsonneur (C), « La baie du Mont-Saint-Michel », in Le Mont-Saint-Michel,
histoire et imaginaire, Paris, 1998.
11 NICOLAS SIMONNET
forêts littorales, sans qu'ait pu exister une forêt de grande extension, telle
que l'ont imaginée les érudits locaux du siècle dernier. Quoiqu'il en soit, la
question de l'historicité de la forêt n'apporte rien à l'histoire de la fonda
tion du Mont-Saint-Michel, puisque, l'auteur de la Revelatio le précise
bien, il s'agit d'un état très ancien, qui lui est largement antérieur. La
question qui se pose à qui veut comprendre les circonstances de l'intr
oduction du culte de saint Michel au mont Tombe est de chercher ce que
cette mention, apparemment étrangère au récit, lui apporte.
La réponse se trouve dans le texte, qui établit le parallèle classique
entre la forêt qualifiée de très obscure, et le désert. Y vivaient des bêtes
sauvages en grand nombre, ce qui relève de la même symbolique que
l'abondance des poissons dans la baie. Le miracle de l'âne qui portait la
nourriture des moines, seul, sans guide humain, à travers la forêt, consti
tue lui aussi une référence symbolique à des temps mythiques caractéri
sés par l'harmonie paradisiaque avec les animaux. L'intrusion de la forêt
dans le récit vient comme un renforcement de ce qui est écrit sur les
grèves et le site du Mont au moment de la rédaction. Elle était un lieu très
écarté (remotiora heremi locà), où s'étaient installés des moines, dont il
n'est dit ni d'où ils venaient, ni qui avait fondé leur monastère. Leur exis
tence semble liée à celle de la forêt, et complète, symboliquement, celle
du désert. Rien n'indique s'ils sont encore présents sur le rocher, alors
qu'il serait normal que soit racontée leur réaction à l'arrivée d'un nouveau
culte à leur côté. Seules deux églises construites de leurs mains semblent
témoigner de leur ancienne présence. Encore doit-on noter qu'il faut
attendre le XIIe siècle et le Roman du Mont-Saint-Michel pour que nous
soient donnés leurs emplacements et leurs dédicaces. Cela introduit au
moins un doute, Guillaume de Saint-Pair ayant pu interpréter des données
liées au monastère multi-sanctuaire attesté au IXe siècle, voire plus tar
dives encore. Ainsi, la chapelle Saint-Étienne, qu'il situe vers le haut du
rocher, est-elle mentionnée au XIe siècle, dans le recueil de miracles joint à
VIntroductio monachorum : c'est à son niveau qu'est arrêtée une femme
empêchée par une force surnaturelle de monter jusqu'au «maius monas-
terium », sous l'abbé Hildebert21. Il s'agit sans doute de l'édifice orienté
Nord-Sud, dont l'existence a été récemment démontrée par M. Marc Déce-
neux22, et qui était effectivement désaffecté dans la seconde moitié du
XIIe siècle puisque Robert de Torigny y aménagea un ossuaire 23.
Cette partie de la Revelatio, qui emprunte aux traditions hagiogra
phiques des éléments a priori disparates mais relevant d'une même symb
olique, celle du désert, présente cette «caractéristique de la pensée
mythique qui est l'interpénétration des éléments cosmiques (eau, feu) et des
21. Édition dans Robill\rd de Beaurepaire (E., de), op. cit., p. 881.
22. DÉCENEUX (M.), « Découverte d'une chapelle de l'an mil au Mont-Saint-Michel », in Les
dossiers du CeRAA, 24, 1996, p. 55-69.
23. GOUT (P.), Le Mont-Saint-Michel, Paris, 1910, t. 2, p. 455.
12 LA FONDATION DU MONT-SAINT-MICHEL
données à l'échelle humaine (troubles politiques ou religieux)2*». Le «De
situ loci » de la Reuelatio n'est pas sans présenter des similitudes avec le
« De situ coenobii » de la Vie de saint Wandrille, analysé par J. Fontaine
comme « le descendant d'un petit genre littéraire millénaire : celui de la des
cription symbolique d'un paysage réel. Nature et culture s'y rejoignent, pour
tendre au contemplateur un miroir où il peut lire comme l'effigie idéale de
son propre visage intérieur25 n. L'abondance des poissons dans les
rivières, la présence ancienne d'une forêt peuplée de bêtes sauvages, le
mouvement du mascaret dans la Seine, deux fois par jour comme la
marée au Mont, montrent que les auteurs des deux textes puisent aux
mêmes sources d'inspiration.
... à la lumière de la religion
Le « De situ loci » de la Revelatio nous montre l'état des lieux avant l'i
ntervention du saint. Sa mise en parallèle avec la conséquence de cette
intervention confirme la conclusion selon laquelle prime la valeur symbol
ique de la description.
Le retour des frères envoyés au Mont-Gargan, à la fin du récit, est
l'exact pendant de cette description. Dès le début de la leçon, le thème
général est donné : aux buissons épineux (ueprium) qu'ils avaient laissés
sur le rocher en partant, a succédé un monde nouveau (nouum orbem).
La transformation est manifeste au travers des oppositions que l'on
peut relever entre les deux parties du récit : la forêt était très obscure
(ppacissimà) ; au passage des reliques, douze aveugles sont illuminés (illu-
minatf). Ce nombre de douze, éminemment symbolique, celui des tribus
d'Israël et des Apôtres, nous montre que la lumière dont il s'agit n'est pas
seulement d'ordre matériel, mais d'abord divin. S'ajoute à ces douze per
sonnes une femme â'Astériac, privée de la lumière, qui sort subitement
des ténèbres au moment où les reliques arrivent sur la grève. Astériac est
précisément le village dont le prêtre chargeait l'âne qui traversait la forêt.
La femme, elle, descend sur le sable, et c'est là même où s'étendait la forêt
très obscure que règne désormais la lumière.
De la même façon, l'arrivée des reliques provoque la joie des populat
ions environnantes. Leur existence, qui montre que le désert est aboli,
est, dans le récit, parallèle à l'isolement des anciens moines dont l'instal
lation avait eu un caractère spontané. Désormais, la permanence de
l'Église est assurée par les clercs amenés par Aubert. De désert, le site est
devenu un lieu où s'affirme la présence de l'évêque, donc son pouvoir.
24. Merdrignac (B.), « Recherches sur l'hagiographie armoricaine », t. 2, « Les hagio
graphies et leurs publics en Bretagne au Moyen Âge », Dossiers du CeRAA, l, Saint-
Malo, 1986, p. 107.
25. Fontaine (J.), « La culture carolingienne dans les abbayes normandes : l'exemple de
Saint-Wandrille », in Aspects du monachisme en Normandie (î^-xvuf siècles), Actes
du colloque Scientifique de l'« Année des Abbayes Normandes », Paris, 1982, p. 43.
13 NICOLAS SIMONNET
La construction : le rôle d'Aubert
L'événement central, celui qui permet le passage de l'informe et de
l'indéterminé des temps anciens à la culture et à la religion est, comme
dans tous les récits hagiographiques, l'intervention du saint, en l'occur
rence saint Aubert, évêque d'Avranches. Les leçons centrales, numérot
ées de trois à cinq, lui sont consacrées. Elles racontent les songes
d'Aubert, préalables à la construction du sanctuaire, puis cette construc
tion sous la conduite de l'archange, l'intervention de l'habitant â'Itium
nommé Bain, enfin l'envoi de messagers au Mont-Gargan.
La première chose qui frappe dans ce récit est l'affirmation du lien
avec le Mont-Gargan. De nombreuses similitudes rapprochent la Revelatio
et la légende Memoriam, qui raconte la fondation du site italien et dont
une copie figure dans le même manuscrit 211 de la bibliothèque
d'Avranches. Annoncée et justifiée dans le préambule, la référence expli
cite au sanctuaire des Pouilles est donnée dans le premier avertissement
de saint Michel à Aubert : la construction qui lui est demandée doit per
mettre que, la mémoire de l'archange « étant célébrée sur le Mont-Gargan,
elle fût aussi célébrée en pleine mer avec non moins d'allégresse 26 ». L'hési
tation de saint Aubert, qui motive la deuxième, puis la troisième vision,
correspond à celle de Laurent, évêque de Siponte, lors des apparitions du
Mont-Gargan à la fin du Ve siècle : la première eut lieu en 492. Gargano, un
riche habitant de Siponte, parti à la recherche d'un taureau lui apparte
nant qui avait disparu, le voit dans une grotte de la montagne. N'arrivant
pas à l'attraper, il décide de le tuer, mais sa flèche se retourne contre lui,
le blessant et épargnant l'animal. Laurent, interrogé sur ce miracle, reçoit
une vision de saint Michel qui lui annonce que la grotte est sous sa pro
tection et qu'il y veut un sanctuaire. L'évêque et la population de Siponte
montent en procession jusqu'à l'entrée de la grotte, mais n'osent y pénét
rer. Il faudra une autre apparition peu après, lors de la victoire des Sipon-
tains sur les Napolitains, encore païens, qui les assiégeaient, pour que la
grotte devienne enfin le sanctuaire de saint Michel, que d'ailleurs il dédi
caça lui-même. Une troisième apparition italienne eut lieu en 590 à Rome
lors d'une épidémie de peste. Elle est racontée par les mêmes légendes.
« Que l'on change les noms, que l'on remplace Lorenzo parAubert, Siponto
par Avranches, le Gargano par le Mont-Tombe sur les bords de la Manche,
avec la même intervention du taureau symbolique, et l'on aura le récit de la
vision de saint Aubert en 708 et la procession vers le futur Mont-Saint-Michel
"au péril de la mer21"». L'affirmation du lien qui unit les deux sites ne se
limite pas aux emprunts dans le récit : la construction de l'église, « in
modum criptae rotundam », est conçue sur le modèle de la grotte du Mont-
Gargan, de façon tout à fait explicite. Enfin, c'est là-bas que saint Aubert
envoie des messagers à la recherche de reliques de l'archange, et l'abbé
26. Traduction du R. P. Riquet, op. cit.
27. Millénaire monastique du Mont-Saint-Michel, catalogue de l'exposition, Paris, CNMHS,
1966, p. 59.
14 LA FONDATION DU MONT-SAINT-MICHEL
italien ne les donne qu'à la condition d'un accord de confraternité avec le
nouveau sanctuaire. On notera à ce sujet que cet abbé n'agit qu'après
avoir sollicité l'avis de son évêque (Autistes), manifestant la soumission
du clergé régulier au pouvoir épiscopal.
Une filiation si affirmée ôte de la crédibilité aux faits rapportés par la
Reuelatio. Seul le nom d'Aubert semble être un élément original. Or aucun
autre document contemporain ne le mentionne, et les listes épiscopales
d'Avranches sont très tardives, les plus anciennes ne datant que de la fin
du XIIe siècle, comme la première rédaction de sa vie par Guillaume de
Saint-Pair. Les autres renseignements que nous pouvons avoir sur sa vie
et sa mort ne remontent pas avant l'invention de ses reliques à la fin du
XIe. Le crâne trépané, découvert par les moines bénédictins et qui fut
considéré comme le sien, fut l'occasion d'ajouter au récit de la Revelatio
que, lors de sa troisième apparition à saint Aubert, l'archange lui troua la
tête de la pointe de son doigt.
L'historicité du personnage peut donc être considérée comme dout
euse. Le seul fait d'exception qui puisse encore lui être attribué dans la
suite de la Reuelatio est une dernière vision angélique, lui annonçant que
la rosée du matin ne couvrirait pas l'emplacement voulu par saint Michel
pour son temple. Or, selon les termes de dom Hourlier, il s'agit d'un
« thème courant, exploité par exemple dans la légende de Sainte-Marie-des-
Neiges sur l'Esquilin ». S'il peut se lire comme une confirmation de la
volonté affichée par Aubert d'éprouver les esprits, largement annoncée
au début de la même leçon, et également comme une actualisation de l'
Écriture sainte tout à fait conforme aux principes de l'hagiographie médiév
ale, il permet aussi, dans la logique du récit, de replacer l'évêque
d'Avranches au premier plan, immédiatement après l'épisode de Bain. Or
cet épisode pourrait revêtir une grande importance.
La construction : le rôle de Bain
L'aplanissement du rocher par Bain et ses fils est la partie la plus sur
prenante de la Reuelatio, pour un ensemble de raisons qu'aucun historien
ne semble avoir relevées.
La première est qu'il est le seul acteur, à part saint Aubert, dont le nom
nous soit donné. Ni les messagers qui rapportèrent les reliques et jouè
rent donc un rôle important ni l'abbé du Mont-Gargan, dont l'identifica
tion aurait été un gage d'authenticité du récit, ne sont nommés. Cette par
ticularité confère à Bain une importance certaine, que l'aplanissement du
rocher, seul, ne semble pas de nature à justifier.
La seconde est le fait qu'il soit gratifié d'une vision nocturne, qui
l'avertit d'avoir à se joindre au travail des ouvriers. La nature de l'inte
rvention angélique (pisio), le moment choisi (la nuit), revêtent la même
forme que la révélation faite à Aubert 28.
28. Sur les apparitions en songe, cf. Le GorF (J.), Pour un autre Moyen Âge, p. 299-306.
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