33 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

La poterie en Nouvelle-Guinée : savoir-faire et transmission des techniques - article ; n°1 ; vol.108, pg 71-101

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
33 pages
Français

Description

Journal de la Société des océanistes - Année 1999 - Volume 108 - Numéro 1 - Pages 71-101
Aujourd'hui en Nouvelle-Guinée et dans les Moluques, la très grande diversité des techniques utilisées pour façonner des poteries souvent de même forme est un phénomène rarement observé ailleurs ; les variantes de montage y sont presque infinies, à l'image de la diversité culturelle de ces régions. Les auteurs abordent la question de la complexité technique en se plaçant du point de vue des potiers eux-mêmes, en termes de savoir-faire, de compétence et de difficulté d'apprentissage. En d'autres termes, cette étude se fonde sur les caractères discrets du montage céramique et ne privilégie plus uniquement l'approche stylistique des formes et des décors. Il apparaît que les céramiques en Nouvelle-Guinée peuvent être classées en différents groupes, en fonction de leur degré de proximité technique. L'étude spatiale de ces groupes suggère plusieurs évolutions : la transformation de la poterie Lapita après sa disparition en tant que marqueur identitaire, des contacts maritimes intenses avec les îles de l'Indonésie orientale et enfin des phénomènes de transmission de la céramique par imitation et simplification en direction de l'intérieur des terres.
Today in New Guinea and the Moluccas, the large diversity of pottery techniques, often used for the production of a single shape of pot, is a phenomenon rarely observed elsewhere; variations in pottery manufacture are almost innumerable, to the image of the cultural diversity in these areas. The authors tackle the question of technical complexity, looking at things from the potter' s point of view, in terms of know-how, technical skill and difficulty for apprenticeship. In other words, this study is founded on discrete features of pottery manufacture, rather than on a stylistic approach of shapes and decorations. It appears that pots in New Guinea can be classified in different groups, in relation with the degree of technical relationships; the spatial distribution of these technical groups suggest different evolutions: modification of Lapita pottery after its disappearing as identity sign, intense maritime contacts with eastern Indonesian islands and, finally, transmission of pottery techniques by the means of imitation and simplification, in the inland direction.
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1999
Nombre de lectures 35
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Exrait

Anne-Marie Pétrequin
Pierre Pétrequin
La poterie en Nouvelle-Guinée : savoir-faire et transmission des
techniques
In: Journal de la Société des océanistes. 108, 1999-1. pp. 71-101.
Citer ce document / Cite this document :
Pétrequin Anne-Marie, Pétrequin Pierre. La poterie en Nouvelle-Guinée : savoir-faire et transmission des techniques. In: Journal
de la Société des océanistes. 108, 1999-1. pp. 71-101.
doi : 10.3406/jso.1999.2080
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1999_num_108_1_2080Résumé
Aujourd'hui en Nouvelle-Guinée et dans les Moluques, la très grande diversité des techniques utilisées
pour façonner des poteries souvent de même forme est un phénomène rarement observé ailleurs ; les
variantes de montage y sont presque infinies, à l'image de la diversité culturelle de ces régions. Les
auteurs abordent la question de la complexité technique en se plaçant du point de vue des potiers eux-
mêmes, en termes de savoir-faire, de compétence et de difficulté d'apprentissage. En d'autres termes,
cette étude se fonde sur les caractères discrets du montage céramique et ne privilégie plus uniquement
l'approche stylistique des formes et des décors. Il apparaît que les céramiques en Nouvelle-Guinée
peuvent être classées en différents groupes, en fonction de leur degré de proximité technique. L'étude
spatiale de ces groupes suggère plusieurs évolutions : la transformation de la poterie Lapita après sa
disparition en tant que marqueur identitaire, des contacts maritimes intenses avec les îles de l'Indonésie
orientale et enfin des phénomènes de transmission de la céramique par imitation et simplification en
direction de l'intérieur des terres.
Abstract
Today in New Guinea and the Moluccas, the large diversity of pottery techniques, often used for the
production of a single shape of pot, is a phenomenon rarely observed elsewhere; variations in pottery
manufacture are almost innumerable, to the image of the cultural diversity in these areas. The authors
tackle the question of technical complexity, looking at things from the potter' s point of view, in terms of
know-how, technical skill and difficulty for apprenticeship. In other words, this study is founded on
discrete features of pottery manufacture, rather than on a stylistic approach of shapes and decorations.
It appears that pots in New Guinea can be classified in different groups, in relation with the degree of
technical relationships; the spatial distribution of these technical groups suggest different evolutions:
modification of Lapita pottery after its disappearing as identity sign, intense maritime contacts with
eastern Indonesian islands and, finally, transmission of pottery techniques by the means of imitation and
simplification, in the inland direction.poterie en Nouvelle-Guinée : La
savoir-faire et transmission des techniques
par
Pierre PÉTREQUIN * et Anne-Marie PÉTREQUIN *
SUMMARY RÉSUMÉ
Aujourd'hui en Nouvelle-Guinée et dans les Molu- Today in New Guinea and Moluccas, the large diver
sity of pottery techniques, often used for the production ques, la très grande diversité des techniques utilisées
pour façonner des poteries souvent de même forme est un of a single shape of pot, is a phenomenon rarely observed
phénomène rarement observé ailleurs ; les variantes de elsewhere ; variations in pottery manufacture are almost
montage y sont presque infinies, à l'image de la diversité innumerable, to the image of the cultural diversity in
culturelle de ces régions. Les auteurs abordent la ques these areas. The authors tackle the question of technical
tion de la complexité technique en se plaçant du point de complexity, looking at things from the potter' s point of
vue des potiers eux-mêmes, en termes de savoir-faire, de view, in terms of know-how, technical skill and difficulty
compétence et de difficulté d'apprentissage. En d'autres for apprenticeship. In other words, this study is founded termes, cette étude se fonde sur les caractères discrets du on discret features of pottery manufacture, rather than montage céramique et ne privilégie plus uniquement on stylistic approach of shapes and decorations. It l'approche stylistique des formes et des décors. Il appar appears that pots in New Guinea can be classified in aît que les céramiques en Nouvelle-Guinée peuvent être different groups, in relation with the degree of technical classées en différents groupes, en fonction de leur degré relationships ; the spatial distribution of these de proximité technique. L'étude spatiale de ces groupes groups are suggesting different evolutions : modification suggère plusieurs évolutions : la transformation de la of Lapita pottery after its disappearing as identity sign, poterie Lapita après sa disparition en tant que marqueur intense maritime contacts with eastern Indonesian identitaire, des contacts maritimes intenses avec les îles islands and,finaly, transmission of pottery techniques by de l'Indonésie orientale et enfin des phénomènes de the mean of imitation and simplification, in the inland transmission de la céramique par imitation et simplifi direction. cation en direction de l'intérieur des terres.
Key- words : Ceramic techniques — Indonesia — Mots-clés : Indonésie — Moluques — Nouvelle- Moluccas — New Guinea — Pottery — Prehistory. Guinée — Poterie — Préhistoire — Techniques
céramiques.
* Laboratoire de Chrono-Écologie, UMR 6565, CNRS et Université de Franche-Comté, UFR Sciences, La Bouloie,
16, Route de Gray, F — 25030 Besançon Cedex ; Centre de recherches archéologiques de la vallée de l'Ain, F —
39130 Collondon.
Journal de la Société des Océanistes, 108, année 1999-1 72 SOCIETE DES OCEANISTES
Deux ouvrages majeurs ont été consacrés à imparfaitement publiée, assez souvent parce que
l'étude de la poterie actuelle en Nouvelle- les ethnologues et les préhistoriens n'ont pas pris
le temps nécessaire à l'observation (et à la comGuinée. Le travail de May et Tuckson (1982) fait
préhension) des techniques et de leurs variantes. l'inventaire des villages de potiers encore actifs et
À l'exception du travail fondamental de May et des techniques de montage de la céramique ;
Tuckson (1982) déjà cité, on devra reconnaître la cette monographie très illustrée est certaine
pauvreté du vocabulaire utilisé pour décrire les ment, pour longtemps encore, la meilleure base
gestes techniques de fabrication de la poterie ; de travail publiée sur ce thème en Papouasie-
pour beaucoup d'auteurs, il semble que dès Nouvelle-Guinée et dans l'archipel de Bismark.
qu'ils ont parlé de montage au colombin ou bien L'approche ethnologique et archéologique de la
de fabrication à la batte et à la contre-batte, ils production de Mailu (Central Province) consti sont convaincus d'avoir fourni une définition tue, par ailleurs, un exemple parfait d'étude dans totale, immédiatement compréhensible par les la longue durée, pour cerner les normes d'évolu ethnologues, les préhistoriens... et les fabricants tion sociale et économique à l'intérieur d'une de poterie néo-guinéens. En fait, beaucoup de région côtière (Irwin 1985). Mais il semble bien ces descriptions sont insuffisantes (Gosselain que, depuis les années quatre-vingts, les centres 1999) et permettraient très difficilement de d'intérêt des préhistoriens et des ethnologues se reproduire des chaînes opératoires de montage soient déplacés, quittant les techniques présentes céramique, sauf peut-être — et justement — les et les conditions de production de la poterie, plus simples d'entre elles. pour se tourner vers les contextes archéologiques Lors de notre premier contact avec les potières les plus anciens d'apparition de la poterie Lapita des Moluques et d'Irian Jaya en 1996, notre (Bellwood 1997, Kirch 1997, Spriggs 1997a) et réaction immédiate, en tant que préhistoriens et vers l'étude des terres à poterie et des dégrais expérimentateurs, a été l'étonnement de découvsants, témoins supposés d'échanges et de trans rir une complexité technique que nous ne soupferts à longue distance. çonnions pas et, en même temps, l'effroi de voir Dans ce contexte où l'on suit les premières ces techniques en voie de disparition au moment colonisations austronésiennes, les phénomènes même où les ethnologues avaient fait l'impasse non-Lapita font maintenant figure de parents sur le sujet, l'abandonnant avant même que son pauvres. Quant aux hypothèses d'une céramique étude soit arrivée à maturité. Et pourtant, néo-guinéenne antérieure ou contemporaine du comme l'a fait Rye (1981) pour une partie de la Lapita (Gorecki 1992, Swadling et al. 1989 et Papouasie-Nouvelle-Guinée, il n'y a que l'obser1991), elles sont en perte de vitesse, car les vation des tessons modernes comparés aux techcontextes stratigraphiques de découverte n'ont niques actuelles de montage, qui puisse permettpas été clairement démontrés fiables (Spriggs re d'identifier les techniques et les savoir-faire 1996) ; la question reste entièrement à revoir anciens sur des tessons préhistoriques ; en privisans idées préconçues, avant d'évoquer à nou légiant une approche superficielle de la productveau d'éventuels rapports avec la céramique ion actuelle, on risque bien de se priver égalJomon du Japon (Swadling 1990). ement de bons modèles d'étude pour l'archéoEnfin une troisième approche ressort de façon logie de la poterie. Qui plus est, en se contentant récurrente pour les deux derniers millénaires : d'observations peu approfondies sur les technil'idée d'une reprise des influences extérieures ques aujourd'hui utilisées par les potières et les à la Nouvelle-Guinée, postérieurement à la potiers, on tendrait inconsciemment à considéfin du Lapita, en particulier avec le commerce rer toutes les variantes comme équivalentes et à des plumes d'Oiseau de Paradis ; cet aspect a nier l'idée que les savoir-faire et les compétences, été particulièrement développé par Swadling en fonction du contexte social, sont essentiels (1990 et 1996), avec des essais d'application pour comprendre et suivre l'évolution du phénoà la poterie actuelle du Sepik, en particulier mène céramique dans l'espace et dans le temps. celle d'Aibom ; mais la faible systématique des Enfin à cesser d'observer l'actuel, on se comportétudes archéologiques et des comparaisons erait comme s'il n'existait aucun lien entre le ne permet pas d'accepter sans discussion ces monde des préhistoriens (le passé) et le monde procédures de travail, par ailleurs enthousias des ethnologues (le présent), pour une producmantes. tion céramique jugée essentielle lorsqu'elle est Notre hypothèse est que la céramique actuelle antique, et d'intérêt limité aux fonctions sociales des Moluques et de la Nouvelle-Guinée pourrait et rituelles lorsqu'elle est moderne. être l'aboutissement d'évolutions longues pen
dant les deux derniers millénaires. Or cette cér
amique moderne reste peu connue et souvent POTERIE EN NOUVELLE-GUINEE 73 LA
Meno
Fig. 1 . — La diversité actuelle des techniques de montage céramique en Irian Jaya suggère, à l'instar des études linguistiques,
une histoire complexe du peuplement et des évolutions techniques. (Dessin P. Pétrequin).
le savons par ailleurs, sont d'introduction plutôt Le point de vue du potier
récente) et un autre groupe, beaucoup plus vaste,
On comprendra mieux notre position en exa de récipients à col, panse élargie et fond rond,
minant l'étonnante variété des techniques utili plutôt typiques — à l'échelle de cette carte — de
sées aujourd'hui des Moluques à l'Irian Jaya l'ambiance des Moluques du sud-est et de la
Nouvelle-Guinée. Si le même typologue descen(fig. 1), pour la production de grandes jarres à
dait dans la comparaison détaillée des décors col. Un typologue qui ne jugerait que du critère
des formes céramiques, isolerait un groupe nord- céramiques, le nombre de petites provinces sty
ouest avec des vases à col et à fond plat (qui, nous listiques augmenterait : pratiquement chaque 74 SOCIETE DES OCEANISTES
zone de production possède ses décors spécif souvent conjointement utilisés par les mêmes
iques et un marquage décoratif qui permet, en producteurs.
général du premier coup d'œil, de différencier Pour tenter de sortir de cet imbroglio, nous
telle production de celle de ses voisins ; nous avons commencé à développer, depuis trois ans,
touchons au domaine des « choix » qui sont une approche détaillée des techniques, des comp
socialement déterminés pour afficher l'étendue étences et de la durée de l'apprentissage pour la
et les limites d'une certaine communauté d'idées production céramique dans les Moluques et en
(Lemonnier 1986). Irian Jaya. Il s'agit d'abandonner l'idée incons
Mais l'une ou l'autre de ces approches typolo ciente qu'il s'agirait toujours de techniques sim
giques classiques passerait à côté d'un phéno ples (... d'autant qu'elles sont très souvent entre
mène, à notre idée essentiel, pour comprendre la les mains des femmes) et d'apprentissage aisé.
céramique de Nouvelle-Guinée : le nombre des Après une longue période d'observation dans un
techniques différentes utilisées pour produire village (plusieurs semaines) et d'enquête ethno
approximativement la même forme de pot ou de logique classique, nous nous mettons en position
jarre, que ce soit pour contenir l'eau de boisson d'apprentissage chez les potières, quitte à revenir
ou stocker la fécule de sagou. Sur les îles du sur place plusieurs années de suite, jusqu'à être
nord-ouest de la Nouvelle-Guinée et des Molu- capables de produire seuls des poteries qui seront
ques du centre (village de Mare), de gros colom- acceptées dans les échanges ou les ventes sur les
bins à section en U en anneau sont superposés à marchés. C'est actuellement notre cas dans les
un fond plat ; une technique proche, avec une villages d'Abar, Serui, Ouw et Elat (fig. 1). For
préforme à fond plat, est utilisée à Serui pour més autrefois à la reproduction expérimentale de
monter des jarres, dont le fond rond est obtenu poteries archéologiques européennes (où les dif
par raclage final. À Demta, les gros colombins en férentes techniques du colombin sont prépondér
anneau à section en U sont collés à une base antes), nous pouvons donc aujourd'hui avoir
hémisphérique battue. À Kaibatu, le montage à une expérience personnelle, pratique et vérifiée
la batte et à la contre-batte, toutes deux en pierre, (par l'acceptation ou non de notre propre pro
part d'une préforme sphérique ouverte au duction dans les échanges ou sur les marchés) de
poing ; à moins de 20 km à vol d'oiseau, et à ce que représente l'apprentissage réel de quatre
l'intérieur des terres, les potières du village techniques différentes, avec des gestes-réflexes
d'Abar travaillent avec de petits colombins en suffisamment maîtrisés pour une production
anneau à section aplatie, collés par l'intérieur du rapide, même si elle n'atteint pas encore — loin
vase ; la batte en bois et la contre-batte en pierre de là — celle des potières spécialisées à temps
n'interviennent qu'en fin de processus. Cette partiel. On objectera, avec raison, que certaines
technique de colombin n'est pas comparable à techniques (batte et contre-batte) du Sud-Est
celle du Sepik occidental, tout proche, où un asiatique n'appartiennent pas du tout au cortège
long colombin de faible diamètre est enroulé en technique véhiculé par nos propres traditions
spirale sur lui-même et lissé à la main. Dans les culturelles et que leur apprentissage pourrait
Moluques du sud-est enfin, la situation est comdonc être plus difficile ; c'est vrai, mais la longue
plètement différente, avec des jarres à corps période que nous accordons à l'observation en
battu, après mise en forme et séchage partiel du situation permet aussi d'évaluer, même approxi
col de l'ébauche. mativement, les vitesses relatives d'apprentissage
Pour rendre compte de ces variations spatial des différentes techniques chez les jeunes potiè
es, l'hypothèse de choix techniques devenus res de chaque communauté.
choix sociaux pour exprimer sciemment les dif Nous prétendons aujourd'hui, après ce travail
férences entres communautés ne paraît pas sur le terrain, que les différentes techniques
valide car, nous le verrons, certaines de ces tech représentées dans les Moluques et en Irian Jaya,
niques sont difficilement transmissibles sans un pour produire à peu près les mêmes formes de
long apprentissage en situation. Du côté des récipients, exigent des temps d'apprentissage et
approches linguistiques, une piste intéressante a des compétences très différents. Du côté des
été soulignée par May & Tuckson (1982), avec le techniques rapides à maîtriser : le montage au
véritable montage à la batte plutôt du côté des petit colombin en spirale, qu'il soit collé à l'inté
Austronésiens et l'utilisation du colombin plutôt rieur ou à l'extérieur de la spire précédente ; en
du côté des non-Austronésiens ; mais cette un seul geste, le potier va contrôler la forme et
observation, souvent validée en P.N.G., n'est l'épaisseur du vase ; mais c'est un mode de pro
plus généralisable sans nuances à l'Irian Jaya et duction plutôt lent. Le montage au gros colom
aux Moluques, où montage à la batte et façon bin à section en U à partir d'un fond plat est
nage au gros colombin collé sur tranche sont moins rapide à acquérir ; il demande une plus LA POTERIE EN NOUVELLE-GUINEE 75
grande maîtrise de la pression de la main droite, différemment tant les évolutions archéologiques
puis du raclage pour amincir la paroi après de la céramique que les répartitions comparées
séchage partiel (Mare et Serui), ou utiliser la des différentes techniques utilisées aujourd'hui.
batte et la contre-batte pour réduire l'épaisseur
et augmenter le diamètre de la panse (Demta).
La séquence chronologique du lac Sentani Quant aux techniques qui font appel exclusiv
ement à une batte et une contre-batte pour don L'idée qui se dégage de ces prémices est celle ner du volume à la panse et au fond des poteries, d'une nécessaire stabilité relative des techniques elles sont toutes d'apprentissage long pour en
céramiques les plus complexes, due essentiellmaîtriser les phases successives ; on confie
ement aux conditions de long apprentissage de certaines phases répétitives simples aux jeunes certaines modalités de montage et des réflexes filles pendant plusieurs mois, avant de les laisser
acquis et renouvelés génération par génération. manier seules ces outils qui exigent un apprentis
En d'autres termes, toute technique de montage sage psychomoteur prolongé, pour contrôler en
céramique bien assimilée permettrait d'obtenir même temps l'épaisseur et l'humidité de la pâte,
et de faire évoluer rapidement à la fois formes et la rotation du vase sur les jambes ou sur un tore,
décors, mais, dans une communauté peu nombl'angle de frappe de la batte et les positions
reuse et isolée, le passage d'une technique à de la contre-batte en pierre ou en terre cuite.
C'est aussi avec ces techniques de battage à l'autre, sans apprentissage venu de l'extérieur, se
partir d'un disque, d'un cône ou d'une boule de ferait plutôt dans le sens d'une simplification :
terre dégraissée, que nous rencontrons encore par exemple le passage du montage à la batte et à
la contre-batte en direction des techniques de les plus grandes difficultés ; mais ce sont les tech
niques de battage qui permettent, dans ces colombin peut être rapidement acquis, par sim
régions, d'obtenir des vases légers, sonores et ple imitation ; l'inverse n'est certainement pas
résistants, à parois très fines (2 à 3 mm), avec le valable sans un apprentissage de plusieurs mois.
moindre investissement en temps de travail Pour tester cette hypothèse, trois campagnes
(jusqu'à cinq grandes poteries par potière et par de prospection archéologique (1996-1998) ont
été conduites dans le bassin du lac Sentani (Jaya- jour).
Pourtant la plus grande difficulté, nous pura, Irian Jaya) (fig. 2). Il s'agissait de travailler
semble-t-il, est de passer d'une technique à sur une région très anciennement défrichée
l'autre, parce que les réflexes acquis lors de (Hope & Tulip 1994) et de mettre à profit une
l'apprentissage d'un type de montage céramique opération de reboisement systématique, en par
ticulier sur la commune d'Abar (Sentani Teng- deviennent inutiles, voire incommodes, pour
passer à d'autres modes de production. Cette gah, rive sud), où des milliers de petites fosses
difficulté très réelle pourrait alors rendre compte ont été creusées pour planter des arbres frui
tiers, sur une surface totale de 25 km2 de l'inertie relative, de la lenteur de l'évolution ; la pros
des techniques céramiques dans une même compection a ensuite été étendue, mais avec une
munauté de potiers, sauf lors d'influx extérieurs moindre systématique, à d'autres communes,
puissants et prolongés, en particulier à l'occa en particulier le long du littoral marin. Au total,
sion de phénomènes d'immigration. vingt-quatre anciens sites d'habitat ont été
On peut donc ainsi considérer, sans grands identifiés ; tous sont très érodés et la céra
risques, que certaines techniques de montage mique a, chaque fois, été récoltée exclusivement
relativement simples pourraient rapidement, en en surface du sol. Pourtant, le classement typo
théorie, être adoptées par des populations qui logique des tessons conduit à proposer une pre
savent déjà, au préalable, bien maîtriser la prépa mière sériation chronologique, ce qui permet de
ration de la terre à poterie, avec dégraissant natur supposer que la durée des occupations des habi
el ou bien sable ajouté. Au contraire, d'autres tats a toujours été relativement brève et que les
techniques, comme celles faisant appel à la batte réoccupations des lieux d'habitat ont été peu
et à la contre-batte pour mettre en forme des fréquentes.
A partir grosso modo d'un millier de tessons ébauches discoïdes ou hémisphériques, ne pour
raient en aucun cas être maîtrisées à l'occasion décorés étudiés autour du lac Sentani, trois phas
d'un temps de contact court, ou du déplacement es stylistiques ont été définies (fig. 3), mais nous
momentané d'un potier. Sans même tenir n'avons pas la prétention de supposer que cette
compte des conditions sociales d'acquisition de chronologie relative puisse être autre chose
la poterie (Hayden 1995), ce nouveau point de qu'une première hypothèse de travail.
vue, vérifié par l'expérimentation grandeur La phase Sentani (fig. 3, en bas), est la plus
nature, devrait permettre d'interpréter un peu ancienne, avec une poterie à dégraissant naturel SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES 76
.v.V-Y.Doromena'
rxviXYonsu Besar
f~~ o- a TXTSimporo V Baburongko v
O Damutema 10 km
SITES ARCHEOLCXÎIQUES RECONNUS
Fig. 2. — La zone de prospection archéologique autour du lac Sentani (Jayapura, Irian Jaya). Les vingt-quatre sites étudiés sont
indiqués par leurs initiales, suivies d'un numéro à l'intérieur de la commune. (Dessin P. Pétrequin).
et sans engobe rouge. Ce style céramique est très poinçon, aurait été mis en place après la dispari
semblable à la « tradition Fichin » définie par tion du Lapita.
La phase Kuadeware (fig. 3, au centre) montre Gorecki (1992) dans les grottes de Lachitu et de
une simplification des décors et des formes, en Taora, juste à l'ouest de Vanimo, pratiquement à
la frontière entre Irian Jaya et P.N.G. ; la data particulier avec une diminution progressive des
formes à col étroit. Comme la précédente, cette tion 14C sur coquille marine obtenue à Toara
phase stylistique n'est pas directement datée. (ANU-7701) de 2650 ± 70, soit 2489-2139 cali
bré B.P. à 2 sigma, pourrait coïncider avec un Mais dans le site éponyme de Kuadeware (Sen
premier horizon céramique remanié ; les dates tani Barat) et sur toute la commune, les multiples
découvertes d'objets en bronze — des haches plus anciennes (ANU-7702 : 5770 ± 90, ANU-
cérémonielles, des poignards, des pointes de jave7611 : 5810 ± 90) ne sont pas acceptables
lot (Bruyn 1959 et 1962, Galis 1961 et 1966) — aujourd'hui (voir les commentaires de Spriggs
peuvent être attribués à des contacts directs avec 1996 : 43), d'autant que les tessons d'un même
l'est indonésien au cours du Ier millénaire de niveau stratigraphique démontrent localement
un horizon de réduction où des tessons de nos notre ère (Ambrose 1988, Bellwood 1997). Ces
objets métalliques pourraient être des fabricaphases Sentani et Kuadeware se retrouvent assoc
tions de Java ou de Bali, mais il ne faut pas iés). En attendant les quatre datations en cours
oublier que, dans certains postes d'échange du directement sur le carbone de la pâte des poteries
de Sentani, nous suggérons que ce style cérami nord-ouest de l'Irian Jaya, on a également trouvé
que à décor exubérant, traité au doigt et au des preuves du travail du bronze sur place, avec LA POTERIE EN NOUVELLE-GUINEE 77
ABAR 8
Phase ABAR
ABAR 1
ABAR 2
Phase KUADEWARE
KUADEWARE 1
AIMBE 1
PUTALI 1
Phase SENTANI
ABAR 3
Fig. d'érosion 3. — Hypothèse des tessons. de classement (Dessin A.M. chronologique Pétrequin). des principaux styles céramiques du lac Sentani, d'après les décors et le degré 78 SOCIÉTÉ DES OCEANISTES
les moules de fondeur du site fortifié de Jembe- Le nombre des tessons de la phase Kuadeware
kali, sur la côte nord de l'île de Batanta (Galis & est encore trop faible pour être assuré des modes
Kamma 1958), dont la datation n'est pas encore de montage utilisés ; on suppose, pour l'instant,
assurée. un au colombin, suivi par un battage
Laphase Abar (fig. 3, en haut), la plus récente, superficiel, peut-être sans contre-batte. Quant au
coïncide avec la mise en place des styles de la montage avec de petits colombins en anneau de
faible diamètre, collés à l'intérieur de l'anneau céramique aujourd'hui encore produite par les
précédent, il est confirmé pour la phase récente femmes du village d'Abar (Solheim II & Ap
(Abar) (fig. 4, en haut) ; cette mise en forme est 1977). Le nombre des jarres à col étroit a encore
parachevée par un battage général du récipient à diminué et l'essentiel des décors sont des cordons
la batte et à la contre-batte, après séchage partiel. sinueux et des motifs géométriques de chevrons
C'est d'ailleurs la technique aujourd'hui encore incisés, sur de grands bols pour servir la gelée de
utilisée dans le village d'Abar. La répartition de sagou préparée à l'eau chaude ou bien sur des
cette technique originale est strictement locale. jarres de stockage. Pour la première fois sur la
Que l'on en juge par les formes, par les décors séquence, on notera des essais de décors incisés
ou par les techniques de montage, ce que nous spécifiques, en général réservés aux hommes et à
savons aujourd'hui de la dynamique évolutive de la sculpture sur bois (fig. 3, en haut à gauche). La
la poterie Sentani va dans le sens : phase Abar n'est pas datée précisément, mais la
parfaite conservation de la céramique sur des — d'une simplification avec appauvrissement
sites par ailleurs très érodés permet de suggérer du répertoire des formes ;
les derniers siècles de notre millénaire. — d'un moindre investissement en temps
En résumant cette proposition d'évolution d'apprentissage, ce qui rend rapidement ces
chronologique des styles à Sentani, on assisterait techniques à la portée de tous, sans attendre
donc au passage d'une première céramique à des années d'expérience ;
large répertoire de formes très décorées à une — d'une régionalisation progressive ;
poterie où le nombre des formes est plus limité, —adaptation culturelle et technique à des
avec une nette prépondérance des décors plasti contextes néo-guinéens (May & Tuckson 1982
ques rapportés. diraient non-austronésiens) avec les petits
Tentons maintenant de comprendre cette évo colombins, les décors de cordons sinueux (le
lution en se servant des observations sur les tech signe du serpent à Abar) et la première intr
niques de montage (fig. 4). Pendant la phase oduction des décors « sculptés » réservés
ancienne (Sentani), seules les techniques comp aujourd'hui aux hommes. lexes de montage à la batte et à la contre-batte à
partir d'une préforme sont mises en œuvre, avec En fait, pour une autre période et une autre
un colombin rapporté en fin de montage pour région, il semble bien que nous assistions au
matérialiser le col évasé des jarres ou bien même phénomène d'innovation par simplifica
l'épaississement décoré du rebord externe des tion que celui décrit pour l'évolution finale de la
bols. Cette technique complexe apparaît toute céramique Lapita, qui, dans son aire orientale,
voit la disparition rapide des décors pointillés et constituée à Sentani, en même temps que la poter
des jarres à col aux environs de 500 av. J.-C. ou un ie elle-même, et il y a tout lieu de croire qu'il
s'agit d'une introduction de l'extérieur, comme le peu avant (Green 1979) ; cette évolution finale
confirmerait la répartition spatiale de ce savoir- du Lapita se retrouverait d'ailleurs, dans toute la
faire de long apprentissage, étirée depuis les zone culturelle, de l'archipel des Bismark à la
Moluques du Nord jusqu'à l'île de Manus Calédonie et à Fidji, mais probablement avec des
(fig. 7). Ce mode de montage céramique est variantes régionales (Kirch 1997, Spriggs 1997a,
Sand 1992). L'adaptation de la céramique à des encore représenté au début de la phase moyenne
(Kuadeware) sur le site de Aimbe 1 (fig. 4, au sociétés mélanésiennes apparaît ici avec une
centre), mais avec une variante, dans le sens de la grande clarté selon un phénomène classique :
simplification : après battage de la panse et du immigration (ou colonisation) côtière avec des
fond du vase, le rebord est mis en forme à la fin de techniques, des styles et un contexte de product
l'opération en repliant le sommet de la panse ion directement importés, puis innovation par
vers l'extérieur ; la répartition de cette va acculturation réciproque, lorsque le contexte des
riante de montage est plus localisée dans sociétés indigènes reprend de la force.
l'espace, à la région de Jayapura, Vanimo et à l'île Bien sûr, dans le cas de la séquence Sentani, la
de Manus. Innovation par simplification et pro série de tessons et de sites étudiés est encore
cessus de régionalisation des techniques iraient numériquement trop faible pour affirmer que ce
processus a été progressif ou a suivi une évolu- ici de pair.