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La prostitution à Paris : dans les marges d'un grand livre - article ; n°4 ; vol.6, pg 495-508

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Histoire, économie et société - Année 1987 - Volume 6 - Numéro 4 - Pages 495-508
Abstract The posthumous edition of the work of E.-M. Benabou about prostitution and police during the eighteenth century raises new questions about social history ; based on the parisian « Lieutenance de police » archives, it shows how the official repressive policy could conceal an actual tolerance, and even sometimes protection of such prohibited practices. Through the arrest, every year, of hundreds of prostitutes, then interned in the Salpetriere, the Ancien Regime Police tried to establish a strategy of control and management of urban prostitution, which will remain the same for two centuries. But this ambiguous policy resulted in a radical change in the nature of prostitution : to an old pattern (a great number of girls selling themselves occasionnally anywhere in the town) was slowly substituted a modern pattern (a closed group of professionnal prostitutes, registered and controlled, for public health and police information).
Résumé La parution du livre posthume de E.M. Benabou (La prostitution et la police des mœurs au dix-huitième siècle) soulève de nouvelles questions d'histoire sociale ; se fondant sur les archives de la Lieutenance de police de Paris, il démontre que la politique répressive officielle pouvait dissimuler une tolérance de fait, et même parfois la protection de ces activités prohibées. Par les rafles et l'internement à la Salpétrière de centaines de prostituées chaque année, la police d'Ancien Régime tentait d'élaborer une stratégie de contrôle et de gestion de la prostitution urbaine appelée à se perpétuer durant deux siècles. Mais cette politique ambiguë aboutit à transformer profondément le phénomène social : au modèle ancien (un grand nombre de filles se prostituant occasionnellement dans tous les quartiers) va succéder progressivement le modèle moderne (un groupe fermé de prostituées professionnelles, recensées et contrôlées par mesure sanitaire pour fournir des indicatrices).
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
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Langue Français
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A. Mericskay
La prostitution à Paris : dans les marges d'un grand livre
In: Histoire, économie et société. 1987, 6e année, n°4. pp. 495-508.
Résumé La parution du livre posthume de E.M. Benabou (La prostitution et la police des mœurs au dix-huitième siècle) soulève
de nouvelles questions d'histoire sociale ; se fondant sur les archives de la Lieutenance de police de Paris, il démontre que la
politique répressive officielle pouvait dissimuler une tolérance de fait, et même parfois la protection de ces activités prohibées.
Par les rafles et l'internement à la Salpétrière de centaines de prostituées chaque année, la police d'Ancien Régime tentait
d'élaborer une stratégie de contrôle et de gestion de la prostitution urbaine appelée à se perpétuer durant deux siècles. Mais
cette politique ambiguë aboutit à transformer profondément le phénomène social : au modèle ancien (un grand nombre de filles
se prostituant occasionnellement dans tous les quartiers) va succéder progressivement le modèle moderne (un groupe fermé de
prostituées professionnelles, recensées et contrôlées par mesure sanitaire pour fournir des indicatrices).
Abstract The posthumous edition of the work of E.-M. Benabou about prostitution and police during the eighteenth century raises
new questions about social history ; based on the parisian « Lieutenance de police » archives, it shows how the official repressive
policy could conceal an actual tolerance, and even sometimes protection of such prohibited practices. Through the arrest, every
year, of hundreds of prostitutes, then interned in the Salpetriere, the Ancien Regime Police tried to establish a strategy of control
and management of urban prostitution, which will remain the same for two centuries. But this ambiguous policy resulted in a
radical change in the nature of prostitution : to an old pattern (a great number of girls selling themselves occasionnally anywhere
in the town) was slowly substituted a modern pattern (a closed group of professionnal prostitutes, registered and controlled, for
public health and police information).
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Mericskay A. La prostitution à Paris : dans les marges d'un grand livre. In: Histoire, économie et société. 1987, 6e année, n°4.
pp. 495-508.
doi : 10.3406/hes.1987.1468
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1987_num_6_4_1468LA PROSTITUTION A PARIS
(dans les marges d'un grand livre)
par A. MERICSKAY
Résumé Abstract
La parution du livre posthume de E.M. Benabou The posthumous edition of the work of E.-M. Be
(La prostitution et la police des mœurs au dix-huitiè nabou about prostitution and police during the eigh
me siècle) soulève de nouvelles questions d'histoire so teenth century raises new questions about social histo
ciale ; se fondant sur les archives de la Lieutenance de ry ; based on the parisian « Lieutenance de police » ar
police de Paris, il démontre que la politique répressive chives, it shows how the official repressive policy
officielle pouvait dissimuler une tolérance de fait, et could conceal an actual tolerance, and even sometimes
même parfois la protection de ces activités prohibées. protection of such prohibited practices. Through the
Par les rafles et l'internement à la Salpétrière de cen arrest, every year, of hundreds of prostitutes, then in
taines de prostituées chaque année, la police d'Ancien terned in the Salpetriere, the Ancien Regime Police
Régime tentait d'élaborer une stratégie de contrôle et tried to establish a strategy of control and manage
de gestion de la prostitution urbaine appelée à se per ment of urban prostitution, which will remain the s
pétuer durant deux siècles. Mais cette politique ambi ame for two centuries. But this ambiguous policy resul
guë aboutit à transformer profondément le phénomèn ted in a radical change in the nature of prostitution :
e social : au modèle ancien (un grand nombre de to an old pattern (a great number of girls selling thems
filles se prostituant occasionnellement dans tous les elves occasionnally anywhere in the town) was slow
quartiers) va succéder progressivement le modèle mo ly substituted a modern pattern (a closed group of
derne (un groupe fermé de prostituées professionnell professionnal prostitutes, registered and controlled,
for public health and police information). es, recensées et contrôlées par mesure sanitaire et
pour fournir des indicatrices).
La récente parution du très beau livre d 'Erica-Marie Benabou sur la prostitution pari
sienne au XVIIIème siècle (1 ), attendu depuis si longtemps, nous fait encore mieux mes
urer quelle perte a fait la connaissance de la société du siècle des Lumières avec la dis
parition prématurée de cette historienne. Heureusement, elle nous laisse avec cet ouvrag
e, bâti avec l'essentiel des matériaux rassemblés pour soutenir sa thèse d'Etat, les ré
sultats d'un travail énorme et irremplaçable sur un sujet qui n'a jamais été exploré à
une telle échelle à ce jour. Rien n'a été négligé des sources existantes (archives judiciai
res et policières, de l'Hôpital général, registres d'écrous, correspondances...) sur la ques
tion, et la bibliographie publiée en annexe est une somme, pour l'instant définitive, de
ce qui a paru sur le sujet, et même autour du sujet ; les œuvres littéraires et para-litté
raires du XVIIIème siècle qui abordent la question des « filles » - et l'on sait sombien
ce thème en a alors inspiré —, ont été finement exploitées par une exégète de grande
culture. Enfin, ont été aussi sollicitées les réflexions et les publications de textes orig
inaux (2) que nous a laissées un XIXème siècle curieux des frasques de son prédécesseur,
et que sa proximité lui permettait de comprendre peut-être mieux que nous ne pouvons
le faire : d'une part parce que beaucoup de choses n'avaient pas encore autant changé HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ 496
qu'on le pense parfois, d'autre part parce que certains érudits ont pu alors consulter des
sources dont nous ne disposons malheureusement plus ; Parent-Duchâtelet pouvait
encore vers 1830, pour étudier les antécédents de son sujet (3) se plonger dans certains
fonds légués par l'ancienne Lieutenance de Police quarante ans plus tôt à peine, le
squels ont depuis lors bel et bien disparu, peut-être ans plus tard, dans les bra
siers allumés par la Commune.
On le voit, les matériaux réunis et exploités pour cette étude recouvrent à peu
près tout ce qui existe sur la question (quoique dans un cadre géographique tout de même
plus limité que ne l'annonce le titre, puisque toutes les sources utilisées ne concer
nent que Paris et ses environs immédiats ; mais c'est déjà là un champ énorme et très
représentatif...), et l'on serait tenté de considérer qu'Erica-Marie Benabou a pratique
ment épuisé le sujet, si son livre, comme tous les grands travaux historiques, n'était
justement de ceux qui, en éclairant de manière médite un pan de l'histoire, soulèvent
de nouvelles et passionnantes questions, ouvrent de nouvelles pistes de recherche. Mais
ce n'est que parce que l'auteur n'a malheureusement pas eu le temps de donner à son
ouvrage l'introduction et la conclusion qu'il appelait que nous nous sentons un tant
soit peu autorisé à faire part ici, en toute modestie, des réflexions que nous inspire la
masse considérable d'informations rassemblées dans ce livre.
Ërica-Marie Benabou commence par étudier de très près les quelques textes légis
latifs et réglementaires sur lesquels se fondent les mesures prises par la police parisienne
au XVIIIème siècle : après la précoce tentative, opérée au temps de Saint-Louis, d'inter
diction totale des « bordeaux » (qui sera annulée au bout de deux ans seulement), il
faut attendre V ordonnance d'Orléans de 1560 pour voir de nouveau interdits « tous
bordeaux» (en même temps que les salles de jeu) et les filles de débauche condamnées
à « vuider la ville de Paris et faubourgs dans 24 heures ». A partir de 1684, elles sont
destinées, s'il y a « débauche et prostitution publique et scandaleuse », à l'internement
à l'Hôpital général où les attend un régime sévère de travail et de prières ; en 1713, la
Déclaration royale pour la Ville de Paris, en réitérant l'interdiction de la prostitution,
règle le conflit de compétence qui s'élève pour juger de ce délit entre la justice crimi
nelle du Châtelet et le tribunal du lieutenant de Police ; au cours du siècle, une série de
règlements de police multiplieront des interdictions détaillées concernant l'activité des
prostituées et des proxénètes ; ces seront toutes reprises et complétées en
fin par Vordonnance de police de Lenoir promulguée en 1 778, qui vient couronner cet
te législation répressive ; tout est alors interdit : les filles n'ont ni le droit de « raccro
cher » dans la rue, ni de paraître à leur fenêtre, ni de fréquenter les promenades et les
jardins, ni de se parer de robes trop voyantes, ni même d'attendre le client dans une
chambre privée, car ceux qui se risqueraient à leur en louer une seraient au minimum
passibles d'une amende.
Dans les faits, cela revient à interdire la prostitution en détail après l'avoir fait en
gros... De cette répétition inlassable et de plus en plus détaillée des mêmes interdictions
sur une aussi longue période (ce qui est d'ailleurs une pratique législative fréquente sous
l'Ancien Régime), on pourrait être tenté de conclure à la montée d'une volonté répres
sive peut-être mal suivie d'effets : la répression ne faiblit pas mais ne semble avoir au
cun résultat ; les Archives du Châtelet, qu'il s'agisse des rapports présentés aux audien
ces de police du vendredi (4) ou des papiers des commissaires (5) témoignent de la fr
équence des « visites de nuit » et des patrouilles de la Garde de Paris, de l'ac
tivité policière en ce domaine ; les contemporains, chroniqueurs (6) et graveurs, nous LA PROSTITUTION A PARIS 497
ont laissé des images saisissantes de ces scènes de rafles devenues assez banales, comme
du transfert à la Salpétrière, par charrettes entières, des filles arrêtées et condamnées
quasi-automatiquement.
Répression active donc, mais apparemment inefficace : non seulement le nombre
de filles arrêtées et enfermées ne fléchit pas au cours du siècle, mais il tend au contraire
à gonfler, tous les indices réunis le confirment (nombre des condamnations à la Police,
des Ordres du Roi, des détenues à l'Hôpital) ; pire, si l'on en croit les contemporains,
unanimes sur ce point, il en est de même de celles qui opèrent ouvertement en ville ;
à la fin du siècle, on s'indigne à la fois de l'inactivité de la police qui laisse se dévelop
per le spectacle scandaleux de prostituées de plus en plus nombreuses et insolentes, et
de la brutalités des rafles, ou de la promiscuité dangereuse de la Salpétrière qui ruine
tout effort de correction...
De tout cela, faut-il conclure une fois de plus à l'inefficacité structurelle des ad
ministrations d'Ancien Régime, multipliant les mesures répressives et moralisatrices
mais ne parvenant jamais, faute d'ailleurs d'en avoir les moyens, à bloquer la montée
des illégalismes que la pression croissante des déséquilibres sociaux rend irrésistibles,
alors que les contradictions internes du régime les paralysent de plus en plus. C'est là
une perspective fréquemment adoptée, en particulier dans les études portant sur la cr
iminalité du XVIIIème siècle ; le vol, par exemple, présente alors les mêmes phénomèn
es que la prostitution : multiplication des ordonnances répressives, montée lente du
nombre annuel de condamnations, et, parallèlement, les mêmes doléances de l'opinion
quant à la fréquence de plus en plus grande des vols... A tout cela, faut-il ne chercher
des explications que du côté des cours de la farine à Paris, ou ne voir dans la multipli
cation des actes de délinquance signalés que de multiples gestes de rébellion indivi
duels, frémissements précurseurs de la grande secousse révolutionnaire ?...
Cette interprétation a le double inconvénient d'une part de se fonder largement
sur un raisonnement régressif (il y a eu révolution, donc crise sociale, et les signes de
celle-ci doivent se retrouver dans tous les domaines dans la période qui précède) qui
n'est peut-être pas le meilleur moyen de saisir sans a priori la façon dont une société a
pu tenter de contrôler les illégalismes et de gérer ses problèmes au plus bas coût humain
et financier, et d'autre part de ne guère tenir compte de l'évolution ultérieure de ces
phénomènes.
Car, bien évidemment, la rupture de la Révolution et de l'Empire n'ont apparem
ment rien changé au problème. La prostitution fait partie de ces phénomènes sociaux
que les bouleversements politiques ne font qu'effleurer, et l'appareil d'état qui tente de
la contrôler est de ceux qui ont le moins changé à cette époque : la police de la Restau
ration et de la Monarchie de Juillet, telle que la font revivre les Mémoires d'un Canler,
chef de la Sûreté (7) ressemble fort, à la réserve de moyens supérieurs, à ce que nous
commençons à percevoir de plus en plus clairement du mode de fonctionnement des
services dépendant des Lieutenants généraux de Police de Louis XV. Mieux encore :
c'est Parent-Duchâtelet (8) qui observe que vers 1835, la police parisienne appuie en
core son action contre la prostitution sur le texte même de l'ordonnance de Lenoir pu
bliée en 1778 ! Encore au début de ce siècle-ci, les règlements de la Préfecture ne font
que réitérer exactement à rencontre des prostituées les prohibitions que celle-ci rappel
ait plus d'un siècle plus tôt : interdiction de racoler le jour, de fréquenter les lieux pu
blics aussi bien que les endroits déserts, d'attirer des hommes chez elles, de prendre une HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ 498
chambre chez un loueur, etc. Il n'est pas jusqu'aux innovations du XIXème siècle en la
matière (le système des maisons de tolérance et des filles « en carte ») qui ne soient
dans la droite ligne de ce qui commençait à se faire, nous le verrons, à Paris vers 1770-
1780 ; Saint-Lazare a seulement remplacé Saint-Martin et la Salpétrière, avec la même
ambition ambiguë d'assurer en même temps la punition du délit, la correction de la dé
linquante (avec le même insuccès d'ordinaire) et la protection sanitaire de la société, et
les inspecteurs de la Mondaine conservent le pouvoir arbitraire qui était celui de l'in
specteur chargé « de la partie des mœurs »...
Il y aurait lieu de s'interroger sur cette étonnante pérennité du problème de la
prostitution, qui paraît donc se présenter presque dans les mêmes termes à Paris pen
dant un siècle et demi : est-ce un aveu d'impuissance du système policier, incapable de
réduire te phénomène et d'accomplir les objectifs qu'il se donne à lui-même ? Faut-il
alors conclure à l'échec sur le long terme de la tentative de contrôle social du phéno
mène de la prostitution urbaine ?
Il ne faut pourtant pas prendre au pied de la lettre les déclarations officielles que
sont les ordonnances et autres règlements, destinés avant tout à montrer à l'opinion
que les autorités sont décidées à faire quelque chose ni se fier aveuglément à la per
ception d'un phénomène social que peut avoir sur le moment cette même opinion pu
blique, même quand elle est traduite par des écrivains de talent. Pour la prostitution à
Paris au XVIIIème siècle, nous avons la chance de disposer, pour mieux apprécier la
réalité de la politique menée et des résultats obtenus, des ruines encore immenses des
archives policières, judiciaires et hospitalières accumulées par le dernier siècle de l'An
cien Régime. C'est à ce fonds que s'est attaquée Êrica-Marie Benabou, notamment en
procédant à des sondages sur plusieurs années complètes.
Pour l'essentiel, il s'agit d'archives de police ; en effet, dès le début, le délit de
prostitution est pratiquement écarté du champ judiciaire proprement dit. La Déclara
tion de 1713 prévoyait pourtant bien que, selon la nature des faits, certaines prosti
tuées et la totalité des proxénètes seraient justiciables de la Chambre criminelle du
Châtelet selon la procédure dite « à l'extraordinaire », alors que les simples contreve
nantes aux règlements de police dépendraient du tribunal du seul lieutenant de Police
(siégeant lui aussi au Châtelet). Ce partage de compétence, outre le fait qu'il repose sur
des distinctions de délits peu claires, est largement symbolique : il s'agit de ne pas écar
ter totalement la justice réglée de ce secteur, mais on ne lui accorde pourtant là que la
portion congrue ; pour s'en convaincre, il suffit d'opposer deux chiffres : d'une part les
35 filles jugées pour débauche au Châtelet entre 1725 et 1789 (un peu plus affai
re tous les deux ans), et les 7 à 800 prostituées qui défilent chaque année à l'audience
du lieutenant de Police du vendredi d'autre part... Au Châtelet, encore quelques affai
res de « séduction » et la punition de certaines maquerelles, menées par les rues à cal
ifourchon sur une mule, assises à l'envers ; punition plutôt spectaculaire et folklorique,
comparée au défilé presque mensuel des charrettes qui mènent les filles à l'Hôpital.
Dans cette répartition des rôles entre la justice criminelle et une police haussée au rang
de juridiction d'exception jugeant sans appel (l'appel au Parlement, des sentences du
lieutenant de Police, rendu théoriquement possible par la Déclaration de 1713, semble
n'avoir été jamais pratiqué, et les Ordres du Roi, utilisés en grand nombre également
contre les prostituées, sont par définition exclus de tout contrôle judiciaire), il y a
sans doute la volonté de ne pas surcharger des tribunaux qui le sont déjà, mais aussi
de ne pas s'embarrasser des procédures assez lourdes de la justice criminelle pour PROSTITUTION A PARIS 499 LA
pouvoir traiter efficacement un problème numériquement massif. Cette répartition
s'étendait d'ailleurs vers 1770 à bien d'autres formes de criminalité (dont le vol au
premier chef), à Paris en tout cas (et en province à travers l'action de la Maréchaussée),
mais il est certain que le cas de la prostitution, qui tombe en presque totalité dans le
champ d'action exclusif de la police est à mettre à part ; ceci est d'autant plus vrai
que le système policier s'affine progressivement : du moment où apparaît, entre 1725
et 1740, une répartition plus rigoureuse des secteurs d'activité entre les inspecteurs de
police, l'un d'eux est plus particulièrement chargé du contrôle de la prostitution même
si, à l'occasion, certains de ses collègues, ainsi que les commissaires naturellement, sont
amenés eux aussi à procéder à des arrestations au cours de patrouilles dans les rues ou
de « visites de nuit » dans les « lieux de débauche ».
De même que la punition des prostituées présente deux aspects totalement séparés
l'un de l'autre (au moins sur le plan juridique), la politique menée par la police à
l'égard de la prostitution présente deux volets, apparemment contradictoires, qui ne se
laissent saisir chacun qu'à travers des sources extrêmement différentes.
Il y a d'une part la masse considérable des filles arrêtées dans les rues et sur les
ports, ou dans les « lieux de débauche », d'ordinaire une chambre ou deux où elles
exercent à plusieurs, sur les plaintes de voisins mécontents ou à la suite d'opérations
organisées spontanément par la police. A la suite de ces véritables rafles, on peut identi
fier les filles et suivre parfois leur itinéraire, à travers le procès-verbal d'arrestation éta
bli sur les lieux par un commissaire (obligatoirement présent) le registre d'écrou du dé
pôt de Saint-Martin, le rapport destiné à l'audience du lieutenant de Police, établi par
un des commissaires, et même, pour quelques années précédant immédiatement la Ré
volution, la liste des détenues de la Salpétrière sur « ordre du Roi » (une minorité de
filles est en effet envoyée ainsi à l'hôpital sans passage à l'audience de police, procédur
e plus expéditive encore qui semble punir les locataires en tire des « lieux de débau
che », et peut-être aussi des récidivistes reconnues). De l'un à l'autre de ces documents,
les informations données ne sont guère différentes : extrêmement concises (nom, âge,
lieu de naissance, situation matrimoniale et métier déclaré) elles se prêtent fort bien à
une exploitation statistique.
D'autre part, il y a la politique de tolérance sous surveillance que l'inspecteur de la
partie des mœurs semble pratiquer envers un petit nombre de maisons de galanterie. Au
contraire de celles dont nous venons de parler, les « abbesses » de ces « couvents de
moyenne vertu » (9) ont plus que de bonnes relations avec la police : disons qu'elles en
font quelque peu partie, adressant régulièrement à l'inspecteur (certaines sont même en
relation directe avec certains lieutenants de Police) des rapports sur leurs pensionnaires
et surtout sur leurs clients. En contrepartie, elles paraissent bénéficier d'une totale im
punité, et même, le cas échéant, d'une véritable protection, pourvu toutefois qu'elles
satisfassent à quelques règles comme de ne jamais débaucher de trop jeunes filles, du
moins sans l'accord des parents...
Enfin, les inspecteurs suivent eux-mêmes de près la carrière amoureuse de quel
ques filles entretenues, souvent des actrices de l'Opéra (et comme telles placées sous la
protection royale), qui, la mode aidant, parviennent à asseoir de véritables fortunes en
vendant à des amants huppés leurs charmes au plus haut prix. 500 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
On notera que ces trois types de prostitution correspondent très exactement aux
trois catégories de « filles du monde » établies par L. S. Mercier ( 1 0) et par le Mémoire
sur la Police de Paris attribué au commissaire ternaire (11), lesquels reflètent donc f
idèlement (ce qui n'a évidemment rien d'étonnant pour le second) la représentation que
se fait la police du monde de la prostitution parisienne.
Ces trois types de prostitution nous sont révélés à travers des sources de nature
très différente ; alors que les procès-verbaux de commissaires, les registres d'écrou ou
d'audience sont des documents bruts émis par l'institution pour les besoins de son pro
pre fonctionnement, les « rapports » rédigés par les inspecteurs sur les maisons de pros
titution et les actrices à la mode suscitent quelques réserves et il conviendrait de les uti
liser avec beaucoup de prudence. Il y a là, c'est certain, un tableau très suggestif et très
vivant des maîtresses et des filles, des usages ayant cours dans ce petit monde, et un ré
pertoire détaillé de leurs clients les plus assidus ; le style en est fort peu administratif, il
est souvent assez plaisant et ne manque pas d'esprit, cultivant les anecdotes pittoresque
ou comiques, parfois même graveleuses. Il est certain que ces « rapports » reposent en
effet sur une parfaite connaissance du milieu décrit, et Erica-Marie Benabou a su en ti
rer parti avec beaucoup d'habileté en opérant tous les recoupements et tous les regrou
pements qui permettaient de tirer d'un pareil type de document des indications général
es intéressantes. Mais on ne peut s'empêcher de se demander quel était l'objectif véri
table de ces écrits, et elle-même ne manque pas de se poser la question. Leur style et
leur sujet inclinent le lecteur à y voir plutôt une sorte de chronique galante rédigée sur
le mode plaisant qu'une véritable entreprise systématique de collecte de renseignements
(destinés à quoi, d'ailleurs ? prévenir des scandales ou d'éventuelles tentatives de chan
tage ?), même s'ils s'appuient peut-être effectivement sur de véritables dossiers patiem
ment constitués par les inspecteurs des mœurs. On a là, sans doute un reflet de ce qu'é
tait la prostitution de haute volée sous le règne de Louis XV à Paris, mais un reflet
peut-être passablement déformé. Qui sait la part de ce qui est tû, parce que la chose
n'est pas jugée assez amusante ou tout simplement parce qu'on a préféré la taire ? Nous
avons peut-être affaire là à une entreprise para-littéraire, ce qui n'aurait rien d'étonnant
en un siècle qui goûte fort le genre discret des « nouvelles à la main » : n'a-t-on pas ra
conté plus tard que le roi lui-même s'amusait à se faire lire ces fameux rapports des in
specteurs ? il est certain qu'ils ont surtout servi sous la Révolution de preuve des turpi
tudes de l'Ancien Régime et de sa police (12). Ils participent à l'élaboration de ce myt
he de la police omniprésente et omnisciente qui connaîtra une durable fortune litté
raire au siècle suivant et il n'est pas impossible que ce soit aussi un de leurs objets prin
cipaux : tous les auteurs de la période pré-révolutionnaire dénoncent à l'envi la multi
plication des espions de police à Paris et leur prêtent en général une efficacité difficile
à admettre ; cette image, qui a eu tant de succès qu'elle a tourné à la légende noire, a
peut-être en partie son origine dans des textes tels que ces fameux rapports. La police
de M. de Sartine, fondée sur la surveillance et la prévention, ne devait pas négliger de
laisser croire qu'elle pouvait en faire encore plus qu'il ne lui était réellement possible,
ni de laisser entendre que même les plaisirs les plus secrets n'échappaient pas à son
regard (13).
Quelles que soient les réserves à faire sur ces documents, il n'en reste pas moins
qu'ils témoignent de l'ampleur de l'effort de surveillance dirigé vers la prostitution de
haute volée, promue au rang d'affaire d'état et confirment la contradiction entre l'am
bition de rendre la prostitution presque impossible proclamée par les autorités à cha
que occasion, et la véritable protection dont disposent certaines maisons ; la répression PROSTITUTION A PARIS 501 LA
policière ne paraît s'abattre que sur la prostitution « populaire » des filles de rues, et se
garde bien de toucher à celles qui font les plaisirs de la classe dominante... Et pourtant,
derrière ces contradictions, on croit reconnaître les facettes complémentaires d'une mê
me stratégie.
Le premier résultat de l'action de la police est de rendre le phénomène massif de
la prostitution parisienne bien mieux connu des autorités et nous permet de mieux en
préciser les contours.
La question du nombre est bien sûr la première. Combien sont-elles donc à faire
ce métier sur le pavé de Paris, quand tous les contemporains les voient innombrables
et partout présentes ? Au premier abord, leurs estimations semblent très exagérées :
entre 25 et 40 000 filles, selon les auteurs, le chiffre le plus fréquemment cité étant de
30 000. Chiffre apparemment énorme (5 à 7 % de la population totale), qui, transposé
dans le Paris d'aujourd'hui, correspondrait à quelques 150 à 200 000 prostituées, ce
qui est manifestement très loin de la réalité ! Et pourtant ce chiffre est donné par des
auteurs comme L.S. Mercier qui sont extrêmement bien informés des réalités parisien
nes et qui se fondent très probablement sur des sources policières (14). L'ampleur mê
me du prélèvement opéré par les rafles (7 à 800 filles envoyées à l'audience chaque an
née, auxquelles ajouter une soixantaine d'autres envoyées à l'Hôpital sur ordre du Roi,
moyenne fondée sur les chiffres de la période 1750-1772) autorise à penser que leur
nombre total ne peut s'évaluer que par dizaines de milliers, et que 25 à 30 000 est fin
alement un chiffre fort vraisemblable, même s'il est tout à fait en dehors des proport
ions admises aujourd'hui.
Il faut d'abord remarquer que nous ne parlons ici que de la prostitution dans la
capitale et ses abords immédiats, ce qui est un milieu très particulier. Il y a sans aucun
doute infiniment plus de filles publiques à Paris, proportionnellement à ia population que
partout ailleurs dans le royaume, exceptés peut-être les ports et les villes de garnison, et
ceci pour diverses raisons. Il ne faut sans doute pas rapporter le nombre de prostituées
au chiffre de la seule population fixée dans la capitale. Il y a sans aucun doute un nomb
re en permanence assez important de gens de passage, auxquels il faut ajouter cette
notable frange d'instables qui reviennent habiter à Paris entre deux retours en province,
un groupe que l'on devine assez nombreux à travers des sources telles que les papiers
des commissaires. D'autre part, la population parisienne est en croissance très rapide au
cours de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, par immigration pour l'essentiel, ce
qui suppose une proportion importante de jeunes adultes non encore installés et mariés,
parmi lesquels il est fort possible que le « sex ratio » soit nettement déséquilibré en fa
veur des mâles. Les tentations sexuelles sont fortes pour ces jeunes gens qui trouvent
ici une liberté de mœurs à laquelle ils ne sont peut-être pas habitués. Si l'on passe sur
quelques vantardises, les mémoires d'un Ménétra (15) montrent bien que le milieu des
compagnons et des garçons de boutique parisiens ne dédaigne pas de recourir aux ser
vices des filles de petite vertu (même si Ménétra se défend d'avoir jamais payé pour
cela...). Enfin, il ne faut pas oublier que Paris est aussi une ville de garnison, et des plus
importantes, et J. Chagniot (16) nous a clairement montré que le milieu des soldats
était de ceux qui avaient les rapports les plus étroits avec les filles publiques... On ne
s'étonnera plus de voir Mercier assigner à ses trente mille filles publiques la satisfaction
des désirs des seuls 150 000 célibataires mâles de la capitale, soit une fille pour cinq
hommes, ce qui laisse déjà supposer que, pour beaucoup, la prostitution n'est qu'un
moyen de subsistance parmi d'autres. HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ 502
De son côté, le monde des filles se laisse bien deviner, au moins dans ses grandes
lignes, à travers les indications pourtant fort concises que nous ont laissé sur elles les
registres d'écrou, les procès-verbaux et les rapports d'audience de police.
Moins de trois filles sur dix sont parisiennes de naissance après 1750 ; ce n'est pas
là une proportion très différente de celle que l'on rencontre chez les mendiants ou les
voleurs arrêtés et jugés au Châtelet ; tout comme eux, les prostituées sont dans leur très
large majorité (trois sur quatre) des migrantes, venues de la moitié nord du royaume.
Ceci ne fait pas que confirmer l'ampleur du mouvement de migrations que subit alors
cette zone au profit de Paris, mais montre encore que la capitale exerce une attraction
particulière sur tous ceux qui sont contraints de vivre en marge de la société ou qui ont
tout simplement l'intention de le faire. La taille et la population de la ville, monstrueus
es pour l'époque, paraissent à la fois offrir de nombreuses occasions de gains, même
illicites, et la promesse d'échapper à l'attention et aux sanctions ; c'est d'ailleurs une
illusion, et il est possible que les migrantes venues récemment à Paris soient sur-repré-
sentées parmi les victimes des rafles, faute de connaître leur fréquence et les meilleurs
moyens de leur échapper...
Deuxième remarque de cette étude : parmi les filles arrêtées, très peu se déclarent
« sans état » ; le mythe, communément répandu alors, d'une prédominance parmi les
filles de domestiques venues de la campagne et perverties par leur maître ne tient pas à
l'examen ;la plupart viennent de villes (17), petites ou moyennes et, s'il y a certainement
des servantes-maîtresses à Paris, ce ne sont peut-être pas celles qui tombent le plus fac
ilement dans la véritable prostitution, ni entre les mains de la police. L'écrasante majori
té des métiers déclarés touchent au secteur du vêtement et du linge (couturières, bro
deuses, lingères, blanchisseuses...) ainsi qu'au petit commerce (les « marchandes à la
toilette » en sont un exemple fréquent) qui développent le goût des petits luxes de la
parure et multiplient les occasions de déplacements et de contacts ; à tel point que cer
taines boutiques de lingerie fine ou de confections de fleurs artificielles sont bien con
nues pour n'être que des maisons de prostitution déguisées. Il ne faut sans doute pas
négliger le fait que ces métiers déclarés ont souvent pour fonction de servir de couver
ture et permettent de nier devant les policiers et les autres l'appartenance au milieu de
la prostitution. Mais les rapports destinés à l'audience de police ne semblent pas trou
blés par ces déclarations de métiers et ne les mettent pas véritablement en doute puis
qu'ils les mentionnent sans que l'accusation de se livrer à la prostitution en soit le
moins du monde ébranlée : il n'est pas rare d'y rencontrer, en face du nom d'une fille
promise à l'Hôpital l'annotation « ouvrière en linge et femme du monde ». Ce qui est
peut-être le plus proche de la réalité. Le métier déclaré au commissaire n'est pas seul
ement le métier appris et pratiqué autrefois auquel une fille se réfère pour garder un peu
de respectabilité aux yeux des autres et aux siens propres, mais sans doute souvent le
métier encore pratiqué, parallèlement à la prostitution ou en alternance avec elle.
Dernier indice plaidant en faveur d'une prostitution largement occasionnelle : il
est très rare que soit mentionné, dans l'ensemble des archives policières et judiciaires,
le nom d'un souteneur avéré. On sait, évidemment, que les proxénètes ne « tombent »
pas aussi souvent que les filles qui les font vivre, ne serait-ce que faute de preuves ;
mais il n'y a guère que les soldats qui aient alors la réputation bien établie de ne pas né
gliger cette source de revenus complémentaires, et les surnoms portés par les filles sont
presque toujours typiques du milieu militaire, quand ce ne sont pas, ce qui est le cas le.
plus fréquent, des diminutifs ou des sobriquets fondés sur leur aspect physique ou leur PROSTITUTION A PARIS 503 LA
province de naissance. Encore les soldats restent-ils soldats, et l'on doit avoir affaire le
plus souvent à des hommes qui ne dédaignent pas à l'occasion de tirer quelques pièces
d'une bonne amie qui ne les a pas gagnées très honnêtement. Rien ne montre l'existen
ce, sur une vaste échelle du moins, d'un milieu de souteneurs désœuvrés vivant essen
tiellement, entre deux mauvais coups, du commerce des charmes de leur compagne, tel
que le décrit Canler, moins d'un siècle plus tard, et tel que le montrera, au début de ce
siècle, la littérature des bas-fonds et des « fortifs ». Même le terme de « maquereau »
est moins usité que son féminin et ne désigne le plus généralement que le loueur comp
laisant qui ferme les yeux sur l'usage que fait l'une de ses locataires de sa chambre.
Tout laisse donc à penser qu'en plein XVIIIème siècle le monde de la prostitution
est encore très largement différent de ce qu'il sera au suivant (ou au nôtre) et que
les représentations que nous en avons héritées ne sont pas à étendre telles quelles à cet
te période.
Le chiffre élevé que nous donnent les estimations du nombre de filles en activité
n'ont plus rien d'étonnant aussitôt que l'on admet que nous avons affaire à une prosti
tution très majoritairement occasionnelle et non-professionnelle. Il existe certainement
des prostituées exerçant à temps complet, mais elles sont probablement peu nombreus
es, ce sont surtout les filles « travaillant » dans les maisons dirigées par les « abbesses»,
que connaissent bien les inspecteurs ; encore y a-t-il là des filles parfois appelées pour
une « passade » seulement, qu'on ne saurait confondre avec elles.
La prostituée parisienne-type, celle que nous retrouvons parmi les filles « enle
vées » en masse à Saint-Martin, est une jeune provinciale célibataire qui vit seule à Paris
depuis peu (quelques années au plus), qui exerce effectivement un métier, mais qui,
sous l'empire du besoin, en période de sous-emploi, ou tout simplement de la tentation-
de gagner rapidement une somme (une dizaine de livres ?) qui représente plusieurs jour
nées de travail, descendra sur le pavé pour une nuit ou quelques nuits ; elle utilise rar
ement son propre domicile, mais, avec quelques autres, la ou les chambres louées au
nom de femmes qui sont sans doute les seules véritables professionnelles, ce qui leur as
sure un certain anonymat et une relative protection face à des clients parfois avinés
(d'assez nombreuses déclarations pour voies de fait devant les commissaires laissent de
viner des situations de ce genre) ; on comprend mieux dès lors que ces femmes soient
l'objet de procédures plus expéditives (les ordres du Roi) et relativement plus sévères.
Le caractère occasionnel ou du moins temporaire de l'activité de la majorité des
« filles du monde » se révèle encore à travers d'autres indices : le très petit nombre de
femmes mariées ou même de veuves parmi celles qui défilent à Saint-Martin, et l'e
ffondrement très rapide du nombre des filles entre les âges de vingt-cinq et trente-cinq
ans, ce qui pourrait correspondre, non seulement aux goûts d'une clientèle plutôt jeu
ne, mais à l'âge de l'établissement et du mariage qui font disparaître pour la plupart et
les raisons et la possibilité de poursuivre cette activité. La montée, au cours du siècle,
du pourcentage des jeunes de moins de vingt -cinq ans (mais non pas des très jeunes, qui
restent très rares, contrairement à ce qui est couramment dit alors), en corrélation avec
l'abaissement de l'âge moyen du mariage, cadre assez bien avec cette hypothèse.
Erica-Marie Benabou montre par ailleurs que la notion même de prostitution reste
encore très floue dans les esprits et dans les textes ; on la confond volontiers avec la
« débauche » ou le « libertinage », elle inclut une infinie graduation de situations qui