La recherche sur l'immigration en Belgique, 1989-1991 - article ; n°3 ; vol.8, pg 211-221

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1992 - Volume 8 - Numéro 3 - Pages 211-221
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1992
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Patricia Targosz
La recherche sur l'immigration en Belgique, 1989-1991
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 8 N°3. La diaspora Chinoise en occident. pp. 211-221.
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Targosz Patricia. La recherche sur l'immigration en Belgique, 1989-1991. In: Revue européenne de migrations internationales.
Vol. 8 N°3. La diaspora Chinoise en occident. pp. 211-221.
doi : 10.3406/remi.1992.1347
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1992_num_8_3_1347211
Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 8 - N° 3
I992
CHRONIQUE SCIENTIFIQUE
La recherche
sur l'immigration en Belgique
1989-1991
Patricia TARGOSZ
Les grandes migrations de main-d'œuvre du XXe siècle en
Europe ne peuvent nullement être réduites à une simple péripétie de l'histoire
économique du continent. Elles se sont finalement traduites dans de nouveaux
établissements humains stables au sein des pays concernés. Elles constituent en fait
une étape nouvelle et irréversible du peuplement du vieux continent. La Commun
auté Européenne, avec ses 15 à 20 millions (chiffre plancher) de personnes qui
aujourd'hui ne résident pas dans leur pays de naissance, se trouve en réalité aux
prises avec ce que l'on peut considérer comme l'un des événements parmi les plus
importants de son histoire démographique, sociale et culturelle.
Par ailleurs, l'actuel contexte européen (création du marché unique, migration
de l'est vers l'ouest et du sud vers le nord) constitue un espace social d'observation
et d'étude que chaque état membre scrute avec beaucoup d'attention.
En Belgique, toute une série d'événements internes ont, en outre, ravivé une
fois de plus la question de l'immigration. Que ce soit l'affaire du « voile » et toute la
problématique de l'organisation et de la représentation du culte islamique, l'instau
ration en 1989 d'un Commissariat Royal à la Politique des Immigrés d'instance
nationale, les résultats électoraux et la montée de l'extrême-droite, les émeutes
urbaines de quartiers bruxellois en 1991 et bien d'autres événements encore, ceux-
ci ont marqué la scène politique et sociale belge pour faire de l'immigration une
véritable question brûlante de l'actualité.
Il n'est dès lors pas étonnant de retrouver cette même préoccupation dans le
chef de la politique scientifique nationale belge qui, récemment, a débloqué des
fonds pour des recherches en la matière. 212 Patricia TARGOSZ
D'autre part, dans le cadre de son programme de recherches en sciences
sociales établi en 1990, le Service de Programmation de la Politique Scientifique a
mis sur pied différents « points d'appui » au sein des universités belges. Ces points
d'appui, considérés comme un ensemble d'outils de support pour la recherche mis
au service de la communauté scientifique, touchent à plusieurs domaines et entre
autres l'immigration.
Le Groupe d'Étude des Migrations et des Relations Interethniques de l'Uni
versité Catholique de Louvain a été retenu pour réaliser le point d'appui « migra
tions » pour la partie francophone du pays. Le pôle néerlandophone a été confié au
Hoger Institut Voor Arbeid de la Katolieke Universiteit van Leuven.
C'est dans le cadre des activités de ce point d'appui qu'a été réalisé le présent
état de la recherche scientifique sur l'immigration en Belgique pour la période
1989-1991.
Une telle démarche avait déjà été réalisée il y a un peu plus de cinq ans par
F. Dassetto(').
Il est intéressant de reprendre ici les deux principales conclusions auxquelles
l'auteur était arrivé à l'époque et de voir ce qu'il en est à l'heure actuelle.
1 . Une première observation relève un parallélisme entre les recherches pro
duites au fil des années et les étapes successives du « cycle migratoire », c'est-à-dire
la dimension temporelle du déploiement du phénomène social complexe qu'est une
immigration. Cette dernière ne délivre pas immédiatement et en bloc tous les
enjeux sociaux dont elle est potentiellement porteuse. C'est ainsi que dans un
premier temps du cycle on se trouve en face de questions relevant de la marginalité
salariale de ceux que l'on dénomme alors « les travailleurs étrangers ». Dans un
second temps du cycle, ce sont les problèmes sociaux des « immigrés » liés à la
transplantation durable de ce qui est devenu un segment de population en voie de
stabilisation qui adviennent sur la scène sociale. Dans un troisième temps enfin, le
cycle se caractérise par l'émergence politique de ce segment nouveau de la société
locale. La question de « l'intégration » est alors sur toutes les lèvres.
Les recherches entreprises par les sciences sociales suivent assez bien ce calen
drier « naturel » du phénomène migratoire. Un peu comme si les chercheurs défi
nissaient ou se voyaient imposés les objets de leurs travaux en fonction de ce que
l'actualité immédiate dicte.
2. La recherche ne parvient que rarement et difficilement à décoller d'une
perspective descriptive et sectorielle de ce qu'elle appréhende le plus souvent
comme des « problèmes sociaux » posés par la présence des immigrés. Cette pers
pective fréquente entraîne deux conséquences fâcheuses pour la recherche. D'une
part, celle de produire presque inévitablement une image lourde de l'immigration,
quasi exclusivement saisie comme « problème ». D'autre part, de ne considérer les
immigrés que comme des êtres happés par les événements, agis de l'extérieur par
une dynamique sociale dont ils sont soit les victimes, soit les bénéficiaires : victimes
des pratiques économiques ou de l'imprévoyance sociale, d'éven
tuelles mesures correctrices des inégalités prises par les pouvoirs publics. La
recherche en sciences sociales ne parvient que rarement pour ces raisons à problé- recherche sur l'immigration en Belgique 1989-1991 La
matiser son objet et à identifier en quoi l'immigration est autant un processus
qu'une situation contenant une potentielle transformation des rapports sociaux, un
possible refaçonnage de ceux-ci.
Ces deux constatations doivent mener à poser la question du cadre théorique
utilisé pour l'analyse de l'immigration. En effet, la recherche sur les migrations, en
raison du fréquent mélange des aspects descriptifs, prescriptifs et apodictiques dont
nous avons parlé, manque d'unité théorique et s'impose difficilement comme ayant
une consistance propre. Elle ne trouve pas en elle-même ses propres critères de
travail. La conceptualisation demeure véritablement son point faible. Les cher
cheurs risquent alors d'adopter, souvent à leur propre insu et quitte à en inverser
simplement les termes, le point de vue des pouvoirs publics et de la société dont ils
sont membres. Ils cherchent par là à résoudre vite des problèmes concrets les
termes sont ceux dans lesquels l'opinion publique les reconnaît.
Ce bilan relatif au passé trouve-t-il confirmation dans les travaux réalisés au
cours des années récentes ? Ou bien peut-on faire état d'une progression qualitative
de la production scientifique ? Un inventaire des recherches en cours ou déjà
réalisées en Belgique entre 1989 et 1991 nous apporte quelques éléments de
réponse.
Pour ce faire, un questionnaire a été envoyé aux différentes institutions uni
versitaires belges à partir duquel divers renseignements on pu être obtenus. Outre
les indications générales permettant de situer la recherche (institution, promoteurs,
chercheurs, adresse, thème et discipline de la recherche, délais, sources de financem
ent...), toute une partie du questionnaire tente de cerner la démarche méthodolog
ique empruntée, notamment en ce qui concerne la définition de la population-
cible, l'utilisation des statistiques ou d'autres types de données.
On a profité aussi de l'occasion pour sonder le milieu extra-universitaire, afin
de voir s'il est justifié de cibler uniquement la recherche universitaire quant on
parle d'investigations sur l'immigration.
Si l'on peut dire que la recherche sur l'immigration est un champ de travail
largement investi par la communauté scientifique, la participation à l'inventaire est
relativement faible. Ce peu de collaboration de la part des scientifiques est une
réalité bien tangible en Belgique et certains facteurs contribuent à cet état d'esprit :
concurrence institutionnelle, statut précaire du chercheur, contexte scientifique
politisé... etc.
Toutefois, il semble que les recherches répertoriées dans ce bilan représentent
assez bien la situation actuelle et les tendances qu'on y décèle.
Parmi un nombre total de 122 recherches répertoriées, la presque totalité
(105) sont réalisées dans les principales universités belges francophones et néerlan-
dophones. Les autres recherches (17) ne sont pas rattachées à une institution
universitaire et émanent essentiellement d'associations socio-culturelles ou de cen
tres à caractère public.
En Flandres, la recherche scientifique se situe en grande partie à la Katolieke
Universiteit van Leuven (KUL) (46), à la Vrije Universiteit van Brussel (VUB) (15), 214 Patricia TARGOSZ
à l'universitaire Instelling Antwerpen (UIA) (6), à la Rijksuniveristeit Gent
(RUG) (2) et aussi à l'Universitaire Faculteit Sint Ignatius Antwerpen
(UFS1A) (2).
En Belgique francophone, c'est à l'Université Catholique de Louvain (UCL)
que l'on enregistre le plus grand nombre de recherches (20) réparties entre quatre
facultés (sciences politiques et sociales, philosophie et lettres, droit et démograp
hie). En ce qui concerne l'Université Libre de Bruxelles (ULB), 8 recherches ont
été répertoriées, dont 4 à l'Institut de Sociologie. A l'Université de Liège (ULG),
4 recherches ont été mentionnées dont 2 au Service de Démographie Économique.
Quant à Namur, c'est au sein de la Faculté de Droit que 2 recherches ont été
programmées.
Il va de soi que nos contacts privilégiés au sein de deux universités catholiques
du pays nous ont sans doute assuré ici une exhaustivité qui n'a pas été nécessair
ement la même pour les autres universités.
La recherche scientifique sur l'immigration, bien que s'inscrivant dans la
structure institutionnelle universitaire représentée par les facultés et les départe
ments, se concentre dans des centres de recherches ou des groupes d'études particul
iers. En effet, dans les réponses, les personnels scientifiques (promoteurs et cher
cheurs) se sont définis comme faisant partie, par exemple, du Groupe d'Étude des
Migrations et des Relations Interethnicjues ou du Centre « Droit et Sécurité
d'Existence », du Groupe de Recherche Economique et Sociale sur la Population
ou encore du Centre de Sociologie et d'Économie Régionales... mais encore du
Centrum voo Interculturalisme ou integratieonderzoek ou du Antwerpse Centrum
voor Migrantenstudies... etc.
Par ailleurs, la coopération inter-universitaire est une modalité institutionnelle
peu présente. Une tentative allant dans ce sens est la constitution du « NFWO-
Contactgroep Wentenschappelijk onderzoek buitenlandse minderheden in Vlaan-
deren-België »(2) datant des années 1980 et qui rassemble des chercheurs néerlan-
dophones en vue de se présenter comme un interlocuteur scientifique face au
monde politique. Actuellement, la présence d'un point d'appui « migrations »
commun aux deux universités catholiques profile une collaboration Nord/ Sud.
En ce qui concerne les disciplines, bien que la sociologie reste le prisme le plus
largement utilisé par les scientifiques pour étudier l'immigration, on constate la
présence grandissante d'autres disciplines ouvrant ainsi plus largement l'angle
d'analyse. Il s'agit entre autres de l'anthropologie, de la démographie, du droit et
de l'économie mais aussi de la médecine sociale ou de la géographie sociale.
Par ailleurs, la pluridisciplinarité fait son apparition et représente une te
ndance nouvelle. On constate notamment des amalgames de socio-linguistique, de
psycho-pédagogie ou encore l'association du droit avec la criminologie.
Ces deux mouvements pourraient contribuer à l'amélioration qualitative de la
recherche et stimuler le débat scientifique autour de la problématique.
Mais la recherche apparaît comme étant peu homogène par rapport à la
définition du groupe-cible avec toutes les difficultés que cela suppose en termes de La recherche sur l'immigration en Belgique 1989-1991 215
repérage conceptuel et pratique. En consultant les intitulés des recherches, on est
frappé par la grande diversité terminologique utilisée pour définir la population
étudiée.
Deux orientations semblent se dégager dans le vocabulaire utilisé par les
chercheurs. Il y a d'une part tout ce qui tourne autour du phénomène migratoire au
sens large et l'on parle alors d'immigration, de familles immigrées, de femmes
migrantes, de populations étrangères ou de main-d'œuvre étrangère.
La deuxième tendance s'érige un peu comme une alternative aux difficultés
réelles de repérage et propose des termes tels que la population d'origine étrangère
ou d'origine immigrée ou issue de l'immigration mais aussi minorités ou commun
autés ethniques ou encore très récemment les allochtones. Néanmoins, le flou
subsiste toujours en termes de conceptualisation et jusqu'à présent peu de notions
opérationnelles peuvent prétendre couvrir la réalité actuelle des immigrations pas
sées et présentes. Bien qu'une première approche du problème ait été faite il y a
10 ans déjà par W. Dumon (1982) il demeure d'actualité (Sierens S., Verlot M.,
1989) (Vranken J., Louckx F., 1990).
Dans la foulée de cette démarche conceptuelle prospective et contrairement à
ce qui se produit en Flandres, les scientifiques francophones n'utilisent pas le
vocable allochtone. Peut-être faut-il chercher une explication du côté de l'influence
des traditions, notamment en sociologie, marquant ainsi différemment la product
ion scientifique au sein de la Belgique et qui ferait que, d'une part, les chercheurs
francophones s'orienteraient plus vers les courants sociologiques français et que,
d'autre part, les néerlandophones s'inspiraient plus des mouvements anglophones
et germanophones en la matière.
La définition du groupe-cible s'opère dès lors soit à partir de la nationalité
juridique et c'est le cas des recherches essentiellement basées sur les données statis
tiques, soit à partir d'autres critères tels que la nationalité d'origine, l'appartenance
ethnique ou encore l'appartenance religieuse. Dans ce cas, les chercheurs procèdent
à un recoupage de diverses données statistiques ou traitent des sources particulières
récoltées au travers d'enquêtes.
Cet effort soutenu pour un ciblage plus performant de la population étudiée
ne résout pas le problème de la qualité des sources puisque de récentes modificat
ions de la législation belge en rapport avec la nationalité rendent extrêmement
complexes sinon impossible les dénombrements statistiques.
Les chercheurs se trouvent ainsi à une phase-clés dans l'élaboration de leur
champ d'intervention méritant une attention particulière commune afin qu'ils ne se
dispersent pas trop et délimitent un terrain d'étude praticable pour tous.
Trop de travaux au cours des toutes dernières années ne sont pas encore
arrivés à leur terme pour que nous puissions tenter d'évaluer leurs résultats. Le plus
souvent, c'est sur des intitulés de recherche qu'il nous faut réagir. Aussi ne s'éton-
nera-t-on pas du caractère limité et prudent des réflexions qui suivent. 216 Patricia TARGOSZ
l . La recherche en Belgique s'inscrit dans un contexte général de stabilisation de
l'immigration. En effet, au travers de la diversité des thèmes abordés les chercheurs
partent tous de l'idée qu'il faut considérer les « immigrés », exceptés ceux des
nouveaux flux migratoires, comme étant des personnes s'établissant en Belgique.
On traite alors les questions qui découlent de cette situation.
Par ailleurs, les aspects culturels ne sont plus aussi négligés qu'aparavant. Une
réflexion semble enclenchée pour tenter de cerner l'importance du déterminant
ethnique-culturel et/ ou du déterminant social dans les rapports sociaux.
Toutefois, on constate une relative permanence ou reprise des thèmes traités
antérieurement par la recherche.
Ainsi, par exemple, les travaux concernant le marché du travail et l'immigré
saisi comme travailleur connaissent une reprise évidente.
Une volumineuse recherche démographico-économique menée à l'Université
de Liège et achevée aujourd'hui s'enquiert du « processus d'intégration économi
que et social de la population étrangère sur le marché du travail en Belgique
francophone ». La même unité universitaire prolonge actuellement cette investiga
tion par une « analyse de l'évolution récente et les perspectives de l'insertion de la
main-d'œuvre étrangère dans un marché en mutation ». L'Université Libre de
Bruxelles, quant à elle, a en chantier depuis 1990 une importante investigation
relative à « l'insertion socio-professionnelle des jeunes d'origine immigrée de la
région bruxelloise ». Du côté des économistes, une étude est en cours concernant
l'emploi des femmes turques à Bruxelles également.
Toujours au sein de cette université et en rapport avec le marché du travail,
une recherche de sociologie juridique a été réalisée au sujet de « la discrimination
des travailleurs d'origine étrangère dans l'accès à l'emploi et l'intégration profes
sionnelle en région bruxelloise ».
A la Katolieke Universiteit van Leuven, au Département de Sociologie, des
études s'interrogent sur les possibilités d'emploi des immigrés selon une vue locale
ou sectorielle de la question (pratiques patronales à l'embauche à Gand et Anvers,
reconversion des ex-mineurs turcs et italiens et développement de la carrière pro
fessionnelle au Limbourg, mise au travail des jeunes immigrés après un enseigne
ment à temps partiel...).
Certaines analyses développées dans le cadre de ces recherches sur le marché
du travail appréhendent l'immigration dans une perspective de retard et de défavo-
risation d'après les différentes catégories analytiques établies par Penninx R.
(1988). Selon cette perspective, l'allochtone est comparé à l'autochtone à partir de
l'idée centrale d'égalité de chances. Une telle description comparative peut inévit
ablement cantonner l'immigré dans une position sociale défavorisée et qui ne ferait
que contribuer à véhiculer une image négative de l'étranger renforçant ainsi les
stéréotypes de l'opinion publique.
D'autres chercheurs tentent, néanmoins de dépasser la démarche purement
descriptive et mettent en valeur, dans leur analyse, les aspects de mutations et
d'évolution, de trajectoires professionnelles ou encore, par exemple, les méca- recherche sur l'immigration en Belgique 1989-1991 La
nismes qui concourent à l'ethno-stratification. Si le traitement des données se fait
principalement à partir de sources statistiques, ces recherches misent sur un apport
qualitatif complémentaire d'information par le biais d'interviews ou d'enquête sur
base d'échantillons représentatifs.
Des recherches en cours relatives aux « problèmes sociaux » liés au second
moment du cycle migratoire ont également ce caractère redondant dans le choix de
leur thématique. Il s'agit notamment des études concernant l'enseignement, la
santé et le logement.
La question scolaire reste encore un centre d'intérêt pour des chercheurs au
sein des deux universités catholiques belges. A côté des retards scolaires ou d'une
évaluation de la politique de l'enseignement à l'égard des jeunes immigrés se profi
lent aussi des préoccupations de type socio-linguistique relevant plus de la recher
che-action.
Dans le domaine de la santé, c'est toute la question de la périnatalité et de
l'utilisation de l'infrastructure socio-sanitaire qui retient l'attention ces dernières
années des scientifiques et plus précisément à Anvers, au Département d'Épidémio-
logie de l'Université et à l'Institut de Médecine Tropicale, et à l'Université Libre de
Bruxelles au Centre de Sociologie de la Santé.
Cela signifie-t-il que les chercheurs produisent un simple « remake » actualisé
de travaux anciens, qu'ils piétinent et qu'ils éprouvent une difficulté à sortir du
champ des questions significatives de ce qu'on pourrait appeler « l'archéo-sociolo-
gie des migrations ? ».
Une interrogation analogue à la précédente pourrait être formulée à propos
de l'enquête sociologique sur « les communautés immigrées face aux problémati
ques de l'espace résidentiel urbain » actuellement menée à l'Université Libre de
Bruxelles. Celle-ci dépassera-t-elle l'ancienne problématique, riche mais limitée, de
l'évaluation de la qualité du logement et de la relégation spatiale des étrangers ?
Seuls les résultats des travaux en cours permettront de vérifier si ceux-ci trouvent
leur logique d'analyse dans des schemes hérités du passé ou s'ils assument les
aspects les plus contemporains de l'intégration sociale des immigrés au sens le plus
large du terme.
Peut-être assiste-t-on à une relative répétition des objets retenus et des pro
blématiques adoptées par les sciences sociales parce que, faute de qualification et
d'expérience accumulée, de nombreux chercheurs mobilisés temporairement seu
lement sur le chantier des migrations, privilégient les aspects les plus visibles des
choses, ceux analysables à l'aide des méthodes les plus connues ou les plus tradi
tionnelles (souvent exclusivement quantitatives) de leur discipline. Ceci a pour
inévitable rançon de les voir se cantonner dans le registre de la seule description de
la réalité sociale migratoire qu'ils appréhendent comme une situation plutôt que
comme un processus. Comment alors parviendrait-on à comprendre qu'à
simplement photographier les aspects les plus expressifs de la transformation en
cours du phénomène social global qu'est la migration ? A ne pas le faire, les
chercheurs dans ce domaine se condamnent à n'être que des informateurs du
pouvoir politique ou des auxiliaires de leur discipline dont ils ne contribuent pas à
forger les enjeux théoriques. 218 Patricia TARGOSZ
De toute façon il y a là le signe d'un essoufflement de la part des chercheurs
dans le choix des angles d'analyse de l'immigration. Il s'agit sans doute aussi une
conséquence du contexte général de stabilisation de la population « immigrée »
engendrant une focalisation de l'attention sur les facteurs d'insertion. L'on cerne
tout de suite les limites à cette vision de l'immigration. En effet, conjointement aux
mécanismes d'intégration qu'une société met en œuvre pour inclure un segment de
population « étranger », cette connaît certaines modifications de ses rap
ports sociaux. Il y a dès lors toute une série de faits sociaux nouveaux qui dépas
sent la question proprement dite de l'intégration des « immigrés ». Par conséquent,
on peut dire que les approches structurelles et culturelles adoptées jusqu'ici par les
chercheurs paraissent insuffisantes pour comprendre la réalité migratoire dans
toutes ses dimensions. La recherche sur l'immigration appelle les scientifiques à
plus d'innovation intellectuelle.
2. Outre le fait que les scientifiques évoluent dans un contexte précaire, ceux-ci
doivent en plus alimenter leurs recherches à partir d'un faible support infrastructu-
rel et logistique.
C'est notamment le cas en ce qui concerne la possibilité de pouvoir utiliser des
données statistiques récentes. Les recherches actuelles se basent encore sur les
chiffres d u recensement de 1 98 1 . Et le problème va persister puisque les données du
recensement de 1990 restent pour la plupart encore inaccessibles et qui sait pour
combien de temps encore ?
En termes de références bibliographiques, la tendance serait de fonctionner à
la demande, selon la recherche, sans effort de systématisation de l'information
pour la suite. A cet égard SYBIDI (Système Bibliographique et Documentaire
relatif à l'Immigration) œuvre depuis 1980 à élaborer, par le biais de son périodi
que, un outil documentaire pour toute étude concernant l'immigration en Belgique.
3. Néanmoins, parallèlement à une certaine redondance dans les thèmes étudiés,
on observe l'amorce vers une progression qualitative de la recherche scientifique
qui se manifeste au niveau des orientations méthodologiques adoptées par les
chercheurs. Bien que ceux-ci empruntent encore souvent des approches descript
ives, se dégage une orientation vers des méthodes plus analytiques et qualitatives.
Les enquêtes et les observations sur le terrain apparaissent comme l'outil de prédi
lection en vue de comprendre l'immigration en tant que processus.
Il n'en reste pas moins vrai que les chercheurs restent confrontés à des lacunes
au niveau théorique en termes de conceptualisation faisant stagner la réflexion
scientifique. Ici aussi un nouveau besoin se crée auquel les chercheurs devront à
l'avenir tenter de répondre.
4. D'une façon quelque peu étonnante, les travaux concernant le sujet spécifique
de l'intégration tel qu'il vient à se poser au troisième moment du cycle migratoire
ne provoquent qu'un faible investissement de la part des scientifiques.
Ce qui a été produit jusqu'ici dans ce domaine demeure en grande partie de
l'ordre de l'essai plutôt que d'une recherche appuyée sur les résultats de travaux de
terrain. Nous croyons que ce constat est révélateur des difficultés théoriques et
méthodologiques liées à ce dernier genre d'investigations. Elles exigent un renou
vellement fondamental des méthodes d'approche du phénomène migratoire. Ici,
l'héritage du passé ne suffit plus et il faut imaginer la mise en œuvre d'autres
méthodes d'approche et même un autre cadre théorique. recherche sur l'immigration en Belgique 1989-1991 La
Par ailleurs, la question de l'intégration sous son aspect de co-inclusion socié-
tale et étatico-politique qui est au cœur de la problématique du troisième moment
du cycle migratoire n'a pas fait jusqu'ici l'objet d'une prise en charge systématique
dans l'ensemble des centres universitaires.
Quelques chercheurs s'y consacrent depuis longtemps dans le cadre principa
lement d'une thèse doctorale. C'est le cas à l'Université Catholique de Louvain où
des juristes en Droit International ont développé toute une réflexion sur la pré
sence des Musulmans en Belgique et leur statut juridique particulier^). La même
unité s'interroge sur l'évolution du phénomène migratoire en Europe Occidentale
et la privatisation du statut personnel(4). Au sein de cette même université, des
sociologues se sont penchés sur les enjeux sociologiques liés à la fixation définitive
des populations d'origine étrangère en Belgique mais aussi sur les incidences de la
présence de personnes musulmanes dans le domaine des rapports entre espace
privé et espace public.
A Leuven, c'est au sein du Département d'Anthropologie Sociale et Culturelle
qu'une intéressante recherche a été menée, à partir d'une perspective juridico-
anthropologique, concernant le droit familial des marocains de Belgique.
5. Par contre, il faut remarquer l'entrée en scène importante des démographes qui
étaient restés longtemps et incompréhensiblement absents de la recherche sur les
migrations. Une contribution importante dans ce domaine est ici celle de l'Institut
de Démographie de l'Université de Louvain qui, sur base du Registre national,
contribue désormais à la confection d'une base de données sur les populations
étrangères en Belgique en vue de posséder une meilleure mesure du phénomène
migratoire. Ce même institut est d'autre part attelé à un travail d'harmonisation
des statistiques des migrations internationales au sein de la CEE et de l'AELE.
Très récemment, à la Vrije Universiteit van Brussel par le biais de son Centre
de Sociologie a entrepris, dans le cadre d'un vaste programme inter-universitaire
en démographie, des recherches sur, entre autres, la nuptialité et la fécondité au
sein de l'immigration. D'autre part, la dispersion spatiale est un angle d'analyse
fort développé à l'Institut de Géographie Sociale et Économique de Leuven.
6. Par ailleurs, de nouveaux thèmes apparaissent tels que la délinquance et la
criminalité, les mass-média et l'opinion publique ou encore les réfugiés, la famille...
etc.
C'est ainsi qu'à l'Université de Louvain, au travers d'une enquête sociologique
actuellement achevée sur la délinquance des jeunes d'origine étrangère à Bruxelles
et Charleroi, c'est non seulement une tentative de quantification de ce phénomène
qui est proposée mais aussi un essai d'interprétation du devenir social des jeunes
issus de l'immigration appréhendé au travers des processus généraux de leur socia
lisation et de leur déviance, de leur intégration ou de leur exclusion. Une recherche
en cours, commune aux deux universités catholiques belges, de type criminologie
et juridique prolonge d'une certaine manière la précédente en s'interrogeant sur le
traitement de la criminalité des immigrés par le système d'administration de la
justice.
La recherche de type socio-anthropologie, menée également à l'Université de
Louvain et relative aux transformations des structures et rôles familiaux au sein de
l'immigration marocaine et turque, part de l'hypothèse sous-jacente que le proces
sus d'intégration a avantage à être appréhendé par le biais de l'unité sociale famil
iale plutôt que par celui d'individus considérés comme des unités isolées.