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La révolte des étudiants en Pharmacie de Paris en avril-mai 1886 - article ; n°251 ; vol.69, pg 229-241

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Revue d'histoire de la pharmacie - Année 1981 - Volume 69 - Numéro 251 - Pages 229-241
The Revolt of Pharmacy Students in Paris in April - May 1886. In April and May 1886, the botany course taught by Chatin, Director of the Graduate School of Pharmacy in Paris, was the object of repeated violent attack. The School was closed for three weeks, two students went to prison and a dozen others were subjected to disciplinary action of up to a two-year suspension from all studies. Chatin resigned his post as Director, as well as that of professor. A detailed study of these events and their causes is presented.
Der Aufruhr der Pharmaziestudenten in Paris, April-Mai 1886. Im April und Mai 1886 gab die botanische Vorlesung von Chatin, Direktor der Ecole supérieure de Pharmacie de Paris, mehrmals Anlass zu unruhigen Szenen. Die Ecole wurde während drei Wochen geschlossen ; zwei Studenten wurden zu Gefängnisstrafen verurteilt, etwa zehn Andere zu Disziplinarstrafen, welche bis zu zwei Jahren Studienverbot gingen. Chatin trat aus seinen Direktor-und Professorfunktionen. Eine ausführliche Studie über diese Vorgânge und ihrer Ursachen wird vorgetragen.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1981
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Langue Français
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Jean Flahaut
La révolte des étudiants en Pharmacie de Paris en avril-mai
1886
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 69e année, N. 251, 1981. pp. 229-241.
Abstract
The Revolt of Pharmacy Students in Paris in April - May 1886. In April and May 1886, the botany course taught by Chatin,
Director of the Graduate School of Pharmacy in Paris, was the object of repeated violent attack. The School was closed for three
weeks, two students went to prison and a dozen others were subjected to disciplinary action of up to a two-year suspension from
all studies. Chatin resigned his post as Director, as well as that of professor. A detailed study of these events and their causes is
presented.
Zusammenfassung
Der Aufruhr der Pharmaziestudenten in Paris, April-Mai 1886. Im April und Mai 1886 gab die botanische Vorlesung von Chatin,
Direktor der Ecole supérieure de Pharmacie de Paris, mehrmals Anlass zu unruhigen Szenen. Die Ecole wurde während drei
Wochen geschlossen ; zwei Studenten wurden zu Gefängnisstrafen verurteilt, etwa zehn Andere zu Disziplinarstrafen, welche bis
zu zwei Jahren Studienverbot gingen. Chatin trat aus seinen Direktor-und Professorfunktionen. Eine ausführliche Studie über
diese Vorgânge und ihrer Ursachen wird vorgetragen.
Citer ce document / Cite this document :
Flahaut Jean. La révolte des étudiants en Pharmacie de Paris en avril-mai 1886. In: Revue d'histoire de la pharmacie, 69e
année, N. 251, 1981. pp. 229-241.
doi : 10.3406/pharm.1981.3936
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1981_num_69_251_3936REVOLTE DES ETUDIANTS LA
EN PHARMACIE DE PARIS
EN AVRIL-MAI 1886
mique. LE de 7 Il avril Paris, est inquiet. 1886, doit le commencer Il Pr sait Chatin, que directeur beaucoup son enseignement de d'étudiants l'Ecole Supérieure de lui botanique sont hostiles, de phanéroga- Pharmacie part
iculièrement ceux qui sont simultanément internes dans les hôpitaux pari
siens. Il sait qu'une pétition demandant la cessation de ses activités de
directeur de l'Ecole a été rédigée par les étudiants et qu'elle serait revêtue,
paraît-il, de 430 signatures (3) nombre très élevé au regard de celui des
élèves en cours de scolarité : 322 en l1* classe et 256 en 2e classe (6). Il sait
encore que les étudiants sont vexés de ce que la délégation qui voulait
présenter cette pétition au directeur des Enseignements supérieurs, Liard,
a été refoulée sans pouvoir se faire entendre.'
LE TUMULTE
Effectivement, dès son entrée dans l'amphithéâtre*, à 12 h. 30 précises,
certains étudiants se déchaînent, poussant des cris et jetant toutes sortes
de projectiles : pommes, ufs, etc. Les préparateurs qui assistent normale
ment M. Chatin dans son cours, se réfugient derrière le tableau, d'où il doit
les tirer pour les ramener à leur poste. Cependant, la grande majorité des
étudiants ne semble prendre aucune part à ce tapage. Ce que voyant, Chatin
dit aux manifestants : Je vais vous faire apporter du papier et nous verrons
combien d'entre vous sont disposés à signer une pétition demandant mon
remplacement ! »
A ce moment, un sac de farine lancé par les perturbateurs tombe sur
la tête d'un élève fidèle à M. Chatin. La victime, soutenue par ses camarades,
veut riposter. Il s'ensuit une courte scène de confusion. Chatin donne alors
aux tapageurs l'ordre de quitter la salle. Les internes, qui sont essentiell
ement à l'origine de la manifestation, se retirent et la leçon, qui n'a été empê
chée que pendant une courte durée, peut se dérouler sans nouveaux
incidents (3, 7).
Le lendemain, 8 avril, a lieu le second cours. Des mesures d'ordre ont
été prises. Afin de prévenir l'entrée d'éléments étrangers à l'Ecole, on exige
la présentation de la carte bleue des étudiants ou de la carte jaune des phar
maciens auditeurs libres. A cet effet, huit agents de l'Ecole sont postés devant
Communication présentée à la Société d'Histoire de la Pharmacie, le 2 juin 1980.
* Il s'agit de l'amphithéâtre nord, maintenant dénommé « Moissan ».
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, XXVHI, N° 251, DÉCEMBRE 1981.' REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE * 230
la seule porte par laquelle on peut accéder à l'amphithéâtre. A 12 h. 30,
Chatin pénètre dans la salle, accompagné de ses préparateurs et du secré
taire de l'Ecole, Madoulé, qui se tiendra constamment à ses côtés.
Le cours commence sans incident. Dix minutes cependant se sont à peine
écoulées qu'une masse d'élèves des hôpitaux, suivie d'un certain nombre
de personnes étrangères à l'Ecole et auxquelles l'entrée est énergiquement
refusée, force la barrière formée par les agents du service intérieur, fait
irruption dans l'amphithéâtre et se met à proférer les cris de « Démission !
Démission ! », « Nous resterons, nous resterons ! ». Mais, contrairement à la
veille, il n'y aura pas de jets de projectiles.
Après d'inutiles efforts pour obtenir un instant de silence, M. Chatin
donne lecture, au milieu d'un « bruit intolérable et de cris assourdissants »,
de l'article 18 du règlement intérieur invitant les auteurs du désordre à
se retirer.
Cet appel n'étant ni écouté, ni même entendu, Chatin se retire, laissant
les étudiants continuer à proférer les mêmes cris de « Démission ! », « Nous
resterons ! ». Le secrétaire de l'Ecole, resté dans l'amphithéâtre, réussit fin
alement à se faire entendre et à obtenir que les étudiants évacuent les lieux.
Les manifestants se massent alors aux alentours de l'établissement, puis
finissent par s'éloigner lentement, par petits groupes (3).
Chatin, après chacun de ces deux cours, écrit au recteur, en l'informant
par le détail de ces événements (3). La presse, parallèlement, apporte de
nombreuses précisions.
Le 9 avril, lendemain du cours interrompu, Chatin envoie au recteur une
troisième lettre dans laquelle il propose que l'on suspende provisoirement
son cours. : 'i **lïg *|
Le 12 avril, donc cinq jours après les premiers troubles, le Conseil général
des Facultés de Paris se réunit sous la présidence de Gréard, vice-recteur.
Il entend Chatin et décide la suspension momentanée du cours de botanique
phanérogamique.
Pendant tout le mois d'avril, les autres enseignements se déroulent
normalement à l'Ecole de Pharmacie. Mais les étudiants restent en effer
vescence. Un journal paraît, dont le titre ne laisse aucune équivoque : l'Anti-
Chatin. Le rédacteur en chef est Paul Petitjean, élève de l1» année en 2e classe,
et l'imprimeur Reiff, 3, rue du Four, qui se plaindra, au cours de l'enquête
qui aura lieu ultérieurement, de ne pas avoir été payé (3).
Devant la détermination des étudiants à empêcher ses cours, Chatin
offre sa démission de directeur au ministre de l'Instruction publique et des
Beaux-Arts. Mais, après un mois d'interruption du cours, le ministre refuse
cette démission et décide que l'enseignement de botanique reprendra le
mardi 11 mai.
Le samedi qui précède cette reprise, le 8 mai, le Conseil de l'Ecole de
Pharmacie se réunit pour la première fois depuis le début de ces événements.
Il s'y manifeste la crainte que la reprise du cours, coïncidant avec le refus
de la démission de Chatin, risque encore de passionner les élèves. Il est LA RÉVOLTE DES ÉTUDIANTS EN PHARMACIE 231
proposé au ministre de reporter sa décision et les professeurs adressent aux
étudiants cet appel :
« Les professeurs de l'Ecole de Pharmacie, réunis en Conseil, font appel
aux bons sentiments des étudiants. Ils ne sauraient voir sans un véritable
chagrin le renouvellement d'actes de nature à troubler l'enseignement d'un
de leurs collègues » (4).
Répondant à leur proposition, le ministre accepte de reporter l'ouverture
du cours au jeudi 13 mai, c'est-à-dire de le reculer de deux jours.
Cependant, parmi les étudiants, l'effervescence croît rapidement. Des
affiches sont placardées dans l'après-midi du lundi 10 mai, invitant les
étudiants à tenir une assemblée le soir même, dans la salle de l'Ermitage,
rue Jussieu. Là, les participants se donnent un président, Louis Blainville,
qui vient d'être reçu, le 16 mars, pharmacien de ln classe. Des discours
enflammés sont prononcés, qui mobilisent les plus tièdes et laissent présager
un affrontement (3).
Le mercredi 12 mai, veille du cours de Chatin, a lieu une nouvelle réunion
du conseil de l'Ecole la deuxième en quatre jours ! tout entière consa
crée à ce problème, sans que le procès-verbal, extrêmement bref, reflète les
discussions qui, sans doute, ont lieu. On peut imaginer que Chatin rencontre
quelques critiques et que certains de ses collègues souhaitent prendre une
position plus conciliante face aux réclamations des étudiants. Mais, final
ement, le conseil ne prend aucune décision nouvelle, et le directeur comme
l'administration supérieure sont décidés à agir énergiquement contre les
perturbateurs (4).
Tout cela ressemble à une veillée d'armes, chacun se préparant à la
lutte, sans qu'aucune des parties ne tente une manuvre de rapprochement.
Arrive le jeudi 13 mai. Un service d'ordre constitué par le personnel
de l'Ecole filtre les étudiants. Les portes d'accès sont ouvertes à midi et
fermées une demi-heure plus tard. Toutes les places de l'amphithéâtre sont
occupées. Cent à cent-cinquante personnes ne peuvent pénétrer dans la salle.
A 12 h. 30, Chatin entre. Il est accompagné, non seulement de Madoulé,
secrétaire de l'Ecole, mais de l'un de ses anciens élèves, Flahaut, professeur
à la Faculté des Sciences de Montpellier*.
Son entrée est accueillie par des sifflets, des huées et des cris de « Démiss
ion ! », qui ne cesseront pendant toute la durée du cours. Il reste impertur
bable et, sans se préoccuper des manifestants, présente sa leçon de botanique
* Dans tous les documents où apparaît la relation de cet incident (journaux d'informa
tion ou professionnels, rapports officiels), le nom de Flahaut est écrit avec l'orthographe
utilisée ici. Il s'agit cependant très certainement de Charles Flahault, qui fut professeur de
botanique à la Faculté des Sciences de Montpellier, de 1881 à 1927. Né à Bailleul (Nord)
en 1852, il fit ses études universitaires à Paris. C'est probablement à cette occasion qu'il
fut en relation avec Chatin. REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE ' 232
dans son intégralité, jusqu'à son achèvement normal, à 1 h. 30. Puis il se
retire dans son laboratoire**.
Pendant ce temps, le ton monte à l'extérieur de l'amphithéâtre. Ceux
qui n'ont pu entrer essayent tout d'abord d'enfoncer la porte, sans succès,
car elle est doublement fermée par des barres de fer. Furieux de leur échec,
ils se répandent dans le jardin botanique il faut préciser qu'à cette époque
les deux amphithéâtres que nous appelons maintenant « Guignard » et
« Moissan » s'élevaient en bordure du jardin botanique et que l'on descendait
directement du hall d'honneur au jardin par un large escalier . Là, les manif
estants ramassent des cailloux, dont ils emplissent leurs poches, et les
jetant sur les croisées de l'amphithéâtre, s'appliquent à en casser les vitres.
Puis, avisant une échelle de fer suspendue à l'une des serres du jardin, ils la
décrochent et cherchent à l'utiliser pour pénétrer dans la salle par une
fenêtre. Cette nouvelle tentative n'étant pas plus heureuse que la première,
ils reviennent dans la galerie qui donne accès, par le nord, à l'amphithéâtre,
et commencent par jeter l'échelle sur le sol pour ajouter au bruit. Puis, s'en
servant de bélier pour enfoncer la porte, ils ne réussissent à faire qu'une
brèche insuffisante pour leur permettre d'entrer.
A ce moment, le concierge de l'Ecole et les garçons de laboratoire tentent
de rétablir l'ordre. Des coups sont échangés. Le concierge réussit à se saisir
de l'un de ceux qui tenaient l'échelle, Auguste Normand, élève de lw année.
Soumis à une grêle de coups de la part des camarades de Normand, il doit
lâcher prise. Normand s'échappe, est poursuivi et est arrêté au niveau du
square du Luxembourg par un officier de la paix. Henri Christofini, étudiant
en médecine, qui a participé aux mêmes actions que Normand et qui a égale
ment engagé une lutte violente avec le concierge, est arrêté dans le jardin
du Luxembourg (3, 7, 8).
A la sortie du cours, certains des manifestants, très surexcités, pénètrent
dans l'amphithéâtre et une bagarre a lieu entre adversaires et partisans de
Chatin. Flahaut, resté dans l'amphithéâtre, est spécialement pris à parti ;
inconnu des étudiants, on le soupçonne d'être un agent de la police secrète.
Le ton monte, Flahaut traite les étudiants de « lâches » et de « polissons ».
Une bousculade se produit, au cours de laquelle un étudiant s'empare de
sa canne et lui en assène un violent coup sur la tête. Blessé à la tempe droite
et saignant abondamment, Flahaut quitte l'amphithéâtre- et va se faire
soigner dans le laboratoire de Chatin. Ses amis rédigent immédiatement une
protestation : .
« Les soussignés, élèves de M. Chatin, qui ont assisté à son cours du
13 mai 1886, protestent énergiquement contre les manifestations inconve
nantes d'une partie seulement de l'auditoire qui portent
atteinte à la liberté du professorat..,,
** Le laboratoire de botanique était, à l'époque, près de la loge du concierge, à l'empla
cement de l'actuelle salle Houel. RÉVOLTE DES ÉTUDIANTS EN PHARMACIE 233 LA
Ils adressent en outre le témoignage de leur affectueuse sympathie à
M. le LV Flahaut, qui assistait à cette leçon et qui a été blessé par les
manifestants » (7).
Flahaut est reconduit à son domicile, rue Corneille, et en est quitte pour
un jour ou deux de repos.
Pendant ces incidents, Riche, professeur de chimie minérale, et Bouis,
professeur de toxicologie, qui se trouvent dans la cour, sont acclamés par
les manifestants : ceux-ci veulent montrer que seul Chatin est visé dans
leur action.
Vers 1 h. 45, les manifestants, augmentés d'un grand nombre de curieux,
se rassemblent devant l'Ecole. S'ils continuent de crier « Démission Chatin ! »,
ils y ajoutent « Arrêtez le concierge I », car ils estiment que celui-ci est respon
sable des bagarres et de l'arrestation de leurs camarades. Au nombre de 300
à 400, ils se mettent à suivre les gardiens de la paix qui emmènent au commiss
ariat les jeunes Normand et Christofini. Ils scandent : « Rendez-les ! Rend
ez-les ! » sur l'air des lampions (8).
Les manifestants arrivent ainsi devant le commissariat de la rue Crébillon,
où ils tentent de pénétrer, mais sont énergiquement refoulés. Ils se rassem
blent place Saint-Sulpice, et s'assoient sur le trottoir. C'est alors que se
produit ce que les rapports officiels appellent sans plus de commentaires
« le scandale du passage du convoi ». Un convoi mortuaire passe au milieu
des manifestants. Un étudiant s'écrie : « Le corbillard à Chatin ! ». Et tous
de se lever et de suivre le corbillard en criant : « La voiture à Chatin !
L'omnibus de Chatin 1 En voiture ! », etc. Puis, après cette diversion de
mauvais goût, ils reviennent au commissariat, en demandant à nouveau la
mise en liberté de leurs deux camarades. Ordre leur est donné de se disperser,
ce qu'ils font peu à peu (7).
Le soir même de cette chaude journée, les deux étudiants arrêtés sont
libérés. Ils sont poursuivis pour « bris de mobilier de l'Etat ».
Le lendemain, 14 mai, les grilles de l'Ecole restent fermées. Dès la
première heure ont été apposées de chaque côté des deux grilles quatre
petites affiches manuscrites portant cet avis (8) :
« Par arrêté en date du 13 mai 1886, M. le Ministre de l'Instruction
publique et des Beaux-Arts a fermé temporairement l'Ecole de Pharmacie.
» Pendant la durée de la fermeture, tous les actes relatifs aux études
et aux examens sont suspendus et les étudiants ne peuvent prendre d'ins
cription ni subir d'examen dans aucune autre Ecole.
» Paris, le 14 mai 1886. »
Cette mesure n'allait prendre fin que trois semaines plus tard, le 7 juin.
Les journaux reproduisent abondamment les détails de ces troubles. Le
14 mai, par exemple, le Matin titre sur deux colonnes en première page :
« L'Affaire Chatin »
« Désordres graves à l'Ecole de Pharmacie » 234 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
et écrit en sous-titres : « Précautions inutiles. A bas Chatin ! Une vraie
bataille. Un professeur blessé. Arrestations provisoires. L'école fermée.»
Tout y est, en un excellent raccourci.
Quelques jours après, le ministre félicite Chatin de son courage et
Madoulé, le secrétaire de l'Ecole, de « son intelligence, son énergie et son
sang-froid ».
Le 17 mai, le Conseil général des Facultés se réunit sous la présidence
du vice-recteur Gréard. Sans attendre les résultats de l'information judiciaire,
il décide d'engager immédiatement des poursuites disciplinaires contre un
certain nombre d'étudiants et charge Alphonse Milne-Edwards, professeur
de zoologie et assesseur du directeur de l'Ecole, de se saisir de l'affaire.
Ces décisions, ainsi que les mesures qui allaient les accompagner, feront
tomber la tension et les étudiants ne manifesteront plus. Aussi, avant d'aller
plus loin et de décrire les conséquences de ces troubles, je crois bon de
faire une pause et d'analyser les raisons de cette révolte des étudiants en
pharmacie car il s'agit bien d'une révolte contre l'autorité probablement
excessive du directeur.
LES ORIGINES DE LA REVOLTE
Pendant près de trente années, Chatin a joué un rôle fondamental dans
la vie de l'Ecole Supérieure de Pharmacie de Paris. En 1841, à peine âgé
de 28 ans, il est nommé presque simultanément pharmacien des hôpitaux
et agrégé de botanique. En 1848, les deux chaires de botanique qui existaient
jusque-là sont réunies en une seule, et Chatin, présenté par l'Académie des
Sciences, est nommé professeur contre l'avis du conseil des professeurs,
qui avait désigné Payer. En 1873, il est nommé directeur de l'Ecole, qui se
trouve encore rue de l'Arbalète.
Toute l'action de Chatin est manifestement orientée vers le développe
ment et la rénovation des études pharmaceutiques. Et pour cela, il va agir
sur plusieurs fronts.
Tout d'abord, en raison de l'exiguïté de l'Ecole de la rue de l'Arbalète,
qui ne permet pas d'augmenter les enseignements tout en les dispensant à un
nombre croissant d'étudiants, il s'emploie à obtenir la construction de
nouveaux bâtiments, avenue de l'Observatoire. Il s'agit là d'un ancien projet
qui traînait depuis plusieurs années. Chatin réussit à le relancer et il est
le réalisateur de la nouvelle Ecole. Celle-ci est achevée dans le courant de
l'année 1881-1882 et mise en service au fur et à mesure de l'achèvement des
locaux. On peut imaginer l'énergie et l'ampleur de l'activité de Chatin pour
mener à bien cette remarquable réalisation.
Parallèlement, Chatin s'applique à faire disparaître la dernière manifest
ation de la tutelle médicale qui s'exerçait depuis le Moyen Age sur rense
ignement pharmaceutique. Et il obtient satisfaction avec le décret du 12 juil
let 1878, qui abroge l'arrêté du 25 thermidor an XI d'après lequel deux
professeurs des Ecoles de Médecine devaient obligatoirement figurer dans les LA RÉVOLTE DES ÉTUDIANTS EN PHARMACIE 235
jurys des examens des Ecoles de Pharmacie. «A l'avenir, les jurys seront
exclusivement composés de professeurs ou agrégés des Ecoles Supérieures »
(de Pharmacie).
Enfin et surtout, Chatin s'emploie à élever le niveau de l'enseignement
pharmaceutique. Cette action porte en particulier sur la création de nou
veaux enseignements, sur une réforme des stages et sur une refonte assez
profonde des travaux pratiques.
Au plan de l'enseignement, il obtient la création en 1881 de deux nouvelles
chaires : « minéralogie et hydrologie » d'une part, « cryptogamie » d'autre
part, dont les premiers titulaires seront respectivement Bouchardat et
Marchand. Il introduit également un enseignement de législation et de déon
tologie pharmaceutique, confié à Dupuy. Parallèlement, divers emplois de
chefs de travaux pratiques et de préparateurs sont créés.
Alors que les stages, qui précèdent à cette époque les études pharmac
eutiques, viennent de voir leur durée ramenée à trois ans pour les deux
classes de pharmaciens (décret du 12 juillet 1878), Chatin est l'actif promot
eur d'un examen de stage, introduit par le décret du 26 juillet 1885. Si cet
examen contribue à donner aux stages un niveau convenable, il crée évidem
ment une difficulté supplémentaire dans le déroulement des études, et il
est mal admis des étudiants.
Enfin, Chatin attribue une grande importance à l'enseignement pratique ;
il crée de nouvelles séries et modifie les programmes. Mais ces réformes ne
vont pas sans difficultés, comme le reflètent les procès-verbaux des conseils
de l'Ecole de février et mars 1885 (4), où les professeurs Riche (chimie minér
ale) et Jungfleisch (chimie organique) protestent de ce que « les programmes
sont trop souvent remaniés, que certaines manipulations supprimées se
révèlent indispensables, alors que d'autres nouvellement ajoutées sont
inutiles ». De plus, le « programme de certaines séances est insuffisamment
chargé et les élèves restent inoccupés ».
Afin d'accroître l'efficacité de l'enseignement pratique, celui-ci est rendu
obligatoire, sans doute en profitant de l'installation dans les nouveaux
locaux de l'avenue de l'Observatoire, à partir de l'année scolaire 1881-1882.
Chatin, quatre années plus tard, au cours de la séance du 12 avril 1886 du
Conseil général des Facultés (3), dira que lorsque cette mesure a été adoptée,
il y eut à l'Ecole une véritable émeute et se plaindra à ce propos de ce
qu'aucune réforme ne puisse être introduite sans soulever les plus vives
protestations. Nous verrons effectivement les conséquences de cette mesure.
Parallèlement, Chatin prend position contre le diplôme de deuxième
classe, qu'il souhaite voir supprimer (cf. conseil de l'Ecole des 28 mars et
2 mai 1885) « par suite de la faiblesse qui s'accuse tous les jours davantage
des élèves de deuxième classe ». Dans le but de remédier à cette situation,
le décret du 26 juillet 1885 ajoute d'ailleurs à l'obligation de posséder le
certificat de grammaire pour commencer les études pharmaceutiques de
deuxième classe, un examen portant sur des éléments de physique, chimie
et histoire naturelle. 236 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
Cela étant, le rapprochement des niveaux des deux séries de candidats
et l'identité de leurs études pharmaceutiques ne justifient plus la distinction
entre les diplômes de pharmacien de première et de deuxième classe ; mais
il faudra attendre la loi du 19 avril 1898 pour que la deuxième classe soit
supprimée. Cependant, en ce printemps 1886, une telle position de Chatin
ne peut être que difficilement comprise de tous les étudiants de deuxième
classe.
Dans un tel contexte, quels sont les griefs exprimés contre Chatin ? En
dehors de griefs personnels énumérés par les étudiants au cours des inter
rogatoires qui ont lieu à la suite des troubles ou qui ont été exprimés dans
la presse, on peut très schématiquement ramener aux quatre suivants les
reproches d'ordre général adressés à Chatin. .
1. Présence des internes aux travaux pratiques.
Les travaux pratiques ont lieu de midi à 4 heures. Ils sont depuis peu
absolument obligatoires : un appel est effectué au début, au milieu et à la fin
de chaque séance.
Or, à la suite d'accidents survenus dans les hôpitaux, l'administration de
l'Assistance Publique impose aux internes en pharmacie d'assister chaque
jour aux consultations, non seulement dans la salle à laquelle ils sont spécia
lement attachés, mais dans les autres salles de l'hôpital. Les internes se
trouvent dans l'impossibilité d'arriver en temps voulu aux séances de travaux
pratiques, et Chatin est dans la nécessité de faire droit à la demande qu'ils
ont adressée au directeur de l'Enseignement supérieur. L'heure d'ouverture
est reportée de midi à 1 heure, puis à 1 h. 30. Mais chaque séance devant
durer quatre heures, la sortie se trouve retardée jusqu'à 5 h. 30. Les internes,
de leur côté, s'appuyant sur le fait déjà signalé que les étudiants ne sont
pas assez occupés aux travaux pratiques, demandent que la durée des séances
soit raccourcie et qu'elles continuent de se terminer à 4 heures ou à
4 h. 30 (3).
2. Querelle du directeur avec les internes.
En réalité, tout ceci entre dans un contexte de mésentente qui existe
depuis plusieurs années entre les internes et Chatin, et qui se manifeste la
première fois de façon aiguë au début de 1882, à l'occasion du concours
d'internat. Chatin décide, puisque la présence aux travaux pratiques est
devenue obligatoire, de compter comme absence non justifiée le temps passé
à subir les épreuves. Les véhémentes protestations qui s'élèvent dans les
journaux professionnels semblent atteindre leur but, car on ne trouve plus
trace de ce problème au cours des années suivantes (1).
La querelle avec les internes est nettement exprimée lorsque Chatin est
entendu, le 17 mai 1886, par le Conseil général des Facultés (3). Il y dit que
les internes sont un embarras pour l'Ecole de Pharmacie, qu'ils travaillent
peu et que malgré les répétitions qu'ils se font donner, ils sont inférieurs bAsM S>Y 0X^Jtc in ^ AW ^^ a ^ f*T ^^ £
LA RÉVOLTE DES ÉTUDIANTS EN PHARMACIE
DE PARIS (1886)
PROPOSITION DU CHARIVARI
Uouvrir le cours de M. Chatin, mais organiser un bataillon d'infirmiers qui
tirerait sur les perturbateurs.
Caricature sur l' « affaire Chatin » (avril-mai 1886)
par Henriot, dans « Le Charivari »
Cf. p. 229
Photo J.-L. Gharmet Coll. P. Julien PI. XXIII