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La rhétorique de Callirhoé au livre II du roman de Chariton - article ; n°1 ; vol.36, pg 191-216

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Collection de la Maison de l'Orient méditerranéen ancien. Série littéraire et philosophique - Année 2006 - Volume 36 - Numéro 1 - Pages 191-216
Callirhoe is the bearer of a culture of speech, which she uses “in context”. The tropes that Chariton invents for her present all the qualities Aristotle recognizes in the best metaphors”: τὸ τὸ σαφὲς καὶ τὸ ἡδὺ καὶ τὸ ξενικόν, clarity, charm, originality; this is what enables Chariton’s text to emerge in a poetic other-world which is that of literature, a notion that the Greeks had not yet developed, at least in its modern meaning. The rhetoric, although retaining its original intentionality and vitality, has become a special way to explore dreamlike areas of the psyche and inner polyphony, and to carry on the original values of Hellenism while transforming them at the same time.
Callirhoé est porteuse d’une culture de la parole, dont elle fait usage «en situation». Les tropes que Chariton invente pour son héroïne présentent toutes les qualités qu’Aristote reconnaît aux meilleures des «métaphores»: τὸ σαφὲς καὶ τὸ ἡδὺ καὶ τὸ ξενικόν, «la clarté, le charme, l’originalité»; c’est aussi ce qui permet au texte de Chariton d’émerger dans un ailleurs poétique qui est celui de la littérature, notion jusque-là inconnue des Grecs, du moins dans son acception moderne. La rhétorique, tout en conservant son intentionnalité et sa vitalité originelles de parole publique, y est devenue de façon privilégiée un moyen d’exploration des espaces oniriques et de la polyphonie intérieure, un moyen aussi de perpétuer les valeurs originelles de l’hellénisme tout en les métamorphosant.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2006
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Langue Français

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LA RHÉTORIQUE DE CALLIRHOÉ AU LIVRE II
DU ROMAN DE CHARITON
1Cécile DAUDE
RÉSUMÉ
Callirhoé est porteuse d’une culture de la parole, dont elle fait usage « en
situation ». Les tropes que Chariton invente pour son héroïne présentent toutes
les qualités qu’Aristote reconnaît aux meilleures des « métaphores » : to safe"
kai to hdu kai to xenikon, « la clarté, le charme, l’originalité » ; c’est aussi ce
qui permet au texte de Chariton d’émerger dans un ailleurs poétique qui est celui
de la littérature, notion jusque-là inconnue des Grecs, du moins dans son
acception moderne. La rhétorique, tout en conservant son intentionnalité et sa
vitalité originelles de parole publique, y est devenue de façon privilégiée un
moyen d’exploration des espaces oniriques et de la polyphonie intérieure, un
moyen aussi de perpétuer les valeurs originelles de l’hellénisme tout en les
métamorphosant.
ABSTRACT
Callirhoe is the bearer of a culture of speech, which she uses “in context”.
The tropes that Chariton invents for her present all the qualities Aristotle
recognizes in the best “metaphors”: to safe" kai to hdu kai to xenikon,
“clarity, charm, originality”; this is what enables Chariton’s text to emerge in a
poetic other-world which is that of literature, a notion that the Greeks had not
yet developed, at least in its modern meaning. The rhetoric, although retaining
its original intentionality and vitality, has become a special way to explore
dreamlike areas of the psyche and inner polyphony, and to carry on the original
values of Hellenism while transforming them at the same time.

1. Université de Franche-Comté.
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Il faudrait ajouter un nouveau chapitre, ou plutôt un second volume, au livre
2collectif édité par Barbara Cassin, Le plaisir de parler ; il concernerait le roman
grec et serait intitulé : Le plaisir de faire parler, afin de mettre en évidence le plaisir
que prennent les romanciers grecs à faire parler leurs personnages, même si les
rapports du roman et de la sophistique sont beaucoup moins directs que l’on a pu le
croire jadis. Barbara Cassin elle-même s’est d’ailleurs intéressée à la prose
romanesque, notamment au prologue de Daphnis et Chloé, qu’elle commente à la fin
de son ouvrage L’effet sophistique : elle explique – à propos du projet de Longus de
« recopier le tableau » pour en offrir un équivalent littéraire – que « contempler,
c’est prêter l’oreille » ; c’est-à-dire qu’évoquer des images, immobiles ou animées,
c’est aussi pour une part entendre du langage.
On a souvent étudié l’aspect théâtral des romans grecs, l’appel à la vision, le
rôle de la mise en scène et des dialogues. Malgré cette parenté, le style direct
romanesque diffère essentiellement de la parole sur scène, du simple fait qu’il est
inséré dans une narration : l’effet de dialogisme entre récit et énonciation au style
direct modifie par là-même la signification et l’effet de cette dernière, effet qui se
trouve en quelque sorte dilué par la présence, même muette, du narrateur. Pourtant la
parole reste aussi, dans la conception romanesque des Grecs, un moyen d’action, et
l’on retrouve dans sa mise en œuvre chez Chariton les célèbres catégories d’Aristote
distinguant le temps de la délibération, celui de la décision, et celui du passage à
3l’acte .
Au livre III du roman, Callirhoé épouse Dionysios de Milet. Ce mariage est
contraire à tout ce que l’on sait ou croit savoir des « normes » du roman grec :
l’héroïne, d’abord, est déjà mariée avec Chairéas, ce qui contredit toute idéologie de
la virginité à préserver, et en outre, au lieu de rester fidèle à son seul et unique
amour (chose qui n’est d’ordinaire possible qu’au prix de toutes sortes de
subterfuges narratifs destinés à sauvegarder la chasteté de l’héroïne), elle en épouse
un autre. Comment cela est-il possible ? Le livre II prépare cet événement, au sens
des narratologues, c’est-à-dire l’enchaînement des séquences du récit vers des
bifurcations improbables. On peut y observer la façon dont un tel événement se
produit, avec le franchissement d’une frontière, la transgression d’une norme, et le
retournement de la parole contre le discours dominant, ou encore contre la « doxa »
– comme disent maintenant tous ceux qui regrettent de ne pas avoir étudié le grec
4plus tôt .

2. Le plaisir de parler, Études de sophistique comparée, Paris, Éd. De Minuit, 1986.
3. Ces notions sont notamment – et magnifiquement – analysées dans le livre III de l’Éthique à
Nicomaque.
4. Sur la notion d’« événement », cf. I. Lotman, La structure du texte artistique, Paris, Gallimard, NRF
1973, p. 299-349.
LA RHÉTORIQUE DE CALLIRHOÉ AU LIVRE II DU ROMAN DE CHARITON 193
INTRODUCTION
Au livre II, Chariton confronte son héroïne à des situations d’autant plus
difficiles qu’elles sont entièrement nouvelles pour elle, autant que déconcertantes
pour le lecteur ; Callirhoé y fait face grâce à un emploi original de la rhétorique que
l’auteur invente pour elle. C’est donc un moment du roman qui met en lumière de
façon privilégiée les anciens et les nouveaux rapports qu’entretiennent chez les
Grecs la parole et l’action. Transplantée dans le champ de la prose de fiction, la
rhétorique acquiert des aspects inattendus, décelables dans la texture du récit : elle se
métamorphose en exploration de régions de la psychê jusque-là inconnues, et du
même coup, ouvre la voie à un travail paradoxal sur la langue et à l’émergence
d’une modernité littéraire.
Même s’ils ne sont pas forcément désignés comme tels, quatre fils conducteurs
se déroulent et s’entrelacent de façon perceptible dans la trame profonde du récit :
– la parole comme expression d’une culture personnelle ;
– la parole comme rapport à une situation et moyen de la modifier ;
– la parole comme construction d’une identité ;
– la parole comme subversion-transgression (littérature contre idéologie).
LA PAROLE COMME EXPRESSION D’UNE CULTURE PERSONNELLE
Au livre II, la relation de Callirhoé au langage va changer de caractère par
rapport à ce qui précède. Jusqu’ici, elle en avait fait un usage beaucoup plus limité et
moins varié – quoique déjà révélateur de ses aptitudes –, ses prises de parole
consistant principalement en prières ou en lamentations, comme on l’attend
naturellement d’une femme exposée à toutes les épreuves déstabilisantes d’un début
5de roman .
Tout au début, après la scène du « coup de foudre », alors que Chairéas en train
de dépérir se décide assez vite à parler à ses parents de son amour pour Callirhoé,
celle-ci est condamnée à un douloureux silence. La prière qu’elle adresse à
Aphrodite (c’est là son premier – comme ce sera son dernier – acte de parole dans le
roman) est pourtant d’une hardiesse qui dévoile en quelques mots sa franchise en
même temps que son tempérament passionné : « Toi, maîtresse, dit-elle, donne-moi
6l’homme que tu viens de me montrer ! » . Son père Hermocrate ayant finalement
accepté, à la suite d’une étonnante séance de l’assemblée du peuple, de donner la


5. Cf. L. Pernot, « Chariclée la sirène », dans Le monde du roman grec, Paris, Presses de l’ENS, 1992,
p. 41 : l’auteur remarque que, chez Héliodore, « le lamento est l’éloquence de l’être fragile et
menacé ».
6. Chariton, I, I, 7 ; sauf indication contraire, je donne des traductions personnelles. La mention
(G. Molinié) renvoie à la traduction de la CUF, Paris, 1979, dont je me suis d’ailleurs largement inspirée.
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préférence à Chairéas contre tous les autres prétendants de sa fille, celle-ci va
ensuite être conduite à la cérémonie du mariage sans même savoir qui est son futur
époux. Cela donne la mesure du silence auquel sont astreintes les femmes, et de
celui dans lequel on les enferme. Cela explique que la prière soit pour Callirhoé, et
d’une manière générale pour la parole féminine, un recours privilégié. Cela prépare
aussi le lecteur à entendre comme encore plus signifiant tout emploi féminin d’une
parole non conventionnelle.
Les premiers temps du mariage de Callirhoé ne comportent que très peu de
dialogues avec Chairéas : avec celui-ci, les échanges verbaux sont moins pertinents
que les échanges non-verbaux – par exemple le regard, qui a été le premier vecteur
de l’amour ; Chariton ne nous livre quelques dialogues intimes que pour illustrer les
scènes de jalousie qui vont séparer les deux amants. Les prétendants évincés
décident en effet de se venger en faisant croire à Chairéas que sa jeune femme le
trompe. La première fois, Chairéas s’étant absenté, ils déposent guirlandes et
couronnes sur le seuil de la maison des deux époux. Mais les soupçons de Chairéas
tournent vite à sa propre honte, par l’effet d’une seule mais cinglante réplique qu’il
s’attire de la part de Callirhoé, forte de son innocence et de l’éducation qu’elle a
reçue : « Personne, lui dit-elle, n’a essayé d’entrer faire la fête dans la maison de
mon père ; mais chez toi, le vestibule peut bien être le théâtre habituel des parties de
7fêtards, et ton mariage désole tes amants » .
Dans le traité De l’Éducation attribué à Plutarque, l’auteur, qui insiste dès le
début sur l’importance de la naissance pour choisir un conjoint, lorsqu’on souhaite
avoir des enfants légitimes et susceptibles d’être bien éduqués, nous donne en un
raccourci fulgurant le meilleur commentaire de cette réplique : kalo" oun
parrhsia" qhsauro" eugeneia, « la bonne naissance est un noble trésor pour la
8liberté de parole » . La fille du stratège Hermocrate a par là même une autorité
9suffisante pour répliquer à son mari . Cette fois-là, Chairéas comprenant qu’il est
dans son tort, les deux amants se réconcilient volontiers.
Mais les prétendants ne lâchent pas prise, et la deuxième fois, à l’aide d’une
stratégie de persuasion plus poussée, assortie d’une mise en scène perfectionnée,
leur entreprise réussit. La violence éclate, sans que ni Chairéas ni Callirhoé aient pu
échanger un seul mot pour l’éviter (ce qui est une des fonctions ordinairement
attendues de la parole). Chairéas en proie à la fureur donne un tel coup de pied dans


7. Idem, I, III, 6 (G. Molinié). Ce qui nous a été dit précédemment de Chairéas autorise quelque peu ce
reproche.
8. Pseudo-Plutarque, De lib. educ., I, 1, B. La traduction anglaise donne, pour la phrase complète : “A
good treasure, then, is honourable birth, and such a man may speak his mind freely, a thing which
should be held of the highest account by those who wish to have issue lawfully begotten”
e(F.C. Babitt, Plutarch’s Moralia, vol. I, p. 5, Loeb Class. Library, 3 éd. 1960).
9. Ce que n’osaient pas faire les héroïnes d’Aristophane (Lysistrata, v. 514-515).
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le ventre de Callirhoé que celle-ci est donnée pour morte. Chairéas se repent bientôt,
mais trop tard, et les funérailles ont lieu sans que Callirhoé soit sortie de sa léthargie.
On connaît la suite : elle se réveille en pleine nuit dans son tombeau, se laisse aller à
une brève et amère lamentation, puis entend du bruit, qu’elle interprète très bien,
10après être passée par toutes sortes d’émotions : elle est sauvée en même temps
qu’enlevée par Théron, le pilleur de tombes, qui s’embarque aussitôt pour aller
vendre cette belle proie le plus loin possible.
Ici commence une autre attitude de la part de l’héroïne. Dans sa relation à
Théron, Callirhoé use de dissimulation. Elle prétexte qu’elle craint la mer pour se
voiler le visage et garder un silence absolu, tandis qu’en aparté elle se lamente
encore amèrement, cette fois sur l’absence de son père qui, maître d’une flotte
puissante sur cette même mer, s’est montré impuissant à la sauver d’un trafiquant
d’esclaves. Antithèse illustrant la puissance de Tychè, en même temps qu’un début
de désillusion concernant le monde réel (le monde du Père).
Puis, après la rencontre entre Théron et Léonas et le marché conclu, à Milet,
elle feint de croire aux mensonges de Théron, pour se débarrasser de lui ; comme
Théron l’appelle « ma fille », lui promet de la confier à des amis sûrs avant de
pouvoir la ramener chez elle, et lui propose de garder ce qu’elle veut des offrandes
dérobées, elle ironise sur ce pauvre sot qui, dans sa scélératesse, ne comprend même
11pas qu’il est depuis longtemps percé à jour , et elle lui retourne avec virtuosité son
double langage : « Je te suis reconnaissante, père », lui dit-elle, « de ton humanité
envers moi : que les dieux vous rendent à tous les récompenses que vous méritez ! ».
Elle refuse tous les tristes cadeaux, qui seraient autant de mauvais souvenirs, et ne
garde que la petite bague qu’elle porte, mikron daktulidion. Puis elle se voile et
ajoute : « Conduis-moi donc où cela te plaît, tout endroit vaut mieux que la mer et le
12tombeau » .
erCe 1 livre s’achève sur une nouvelle lamentation (apwdureto, oduromenh),
adressée cette fois à « la Fortune de mauvais sort » (au vocatif, Tuch baskane).
Conduite par Théron à Léonas dans les dépendances de la villa de campagne de
Dionysios, et sans même avoir pris garde au mouvement d’admiration générale


10. Chariton, I, IX, 3 : « Callirhoé était en proie à toutes les émotions à la fois, la peur, la joie, le
chagrin, l’étonnement, l’espoir, la défiance… ». Chariton affectionne ces moments de confusion et
d’explosion de sentiments contradictoires, soit chez un individu, soit dans une foule. C’est en même
temps un effet de mise à distance du pathétique, par l’intervention du narrateur.
11. « À ces mots, Callirhoé rit en elle-même, malgré sa profonde amertume, en considérant la totale
sottise de son interlocuteur ; elle savait bien qu’on était en train de la vendre, mais elle considérait
cette vente comme une meilleure fortune que sa noblesse passée, désirant dans l’immédiat être
délivrée des brigands » (I, XIII, 10). Eutucesteran est un bel échantillon de l’expressivité du style
indirect libre chez Chariton : être vendue comme esclave (pense-t-elle) lui réussira peut-être mieux
que ne l’a fait jusqu’ici sa noble naissance…
12. Chariton, I, XIII, 10-11.
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provoqué par sa beauté, elle récapitule ses malheurs et s’adresse en dernière
instance, avant de s’endormir, à Chairéas lui-même, dont elle contemple le portrait
reproduit sur la bague qu’elle a gardée : « Tu es vraiment perdu pour moi,
Chairéas », dit-elle, en embrassant la bague, « éloigné par une si terrible aventure.
Bien sûr, tu es en deuil, tu te repens, tu viens t’asseoir près de mon tombeau – qui
est vide –, témoignant après ma mort de ma fidélité, mais moi, la fille d’Hermocrate,
13ta femme, j’ai été aujourd’hui vendue à un maître » . Prière, lamentation, rétorsion,
la parole sert aussi à Callirhoé à analyser en toute lucidité la situation dans laquelle
elle se trouve.
On en est là, lorsqu’au début du second livre Léonas, l’intendant de Dionysios,
vient annoncer à son maître qu’il croit avoir trouvé de quoi le consoler un peu de son
deuil récent. Dionysios est un des plus grands personnages de Milet, que le lecteur a
vu passer de loin, au moment où se sont engagées les tractations entre Théron et
Léonas. C’est un homme encore jeune et qui sait vivre, fin, sensible, élégant et
14cultivé, amoureux de la beauté et des femmes . Douloureusement atteint par la
mort récente de la sienne, qui lui a laissé une petite fille, il ne sort presque plus
depuis, mais un songe vient de la lui montrer à nouveau, de façon à lui rendre espoir
et désir de vivre. Léonas prépare alors la présentation de Callirhoé.
Celle-ci a été accueillie dès la première nuit à la villa, et passe ses journées en
compagnie des servantes et des femmes de paysans qui vivent sur le domaine de
Dionysios. Sa compagne la plus proche est Plangon, la femme du régisseur Phocas,
qui va devenir (à la demande de Dionysios) sa confidente attitrée. Dès le premier
jour, Plangon a fait l’éloge de Dionysios, « maître bon et humain » (crhsto" […]
kai filanqrwpo", II, II, 1), et a pris soin de Callirhoé, lui offrant un bain et des
vêtements propres. La beauté de Callirhoé dévêtue a surpris toutes les femmes, qui
la trouvent encore plus belle que la défunte épouse. Callirhoé ne dit rien, mais le
narrateur nous dévoile son inquiétude à entendre cette louange, qui lui fait deviner
l’avenir. Très peu de paroles sont ici échangées, et Callirhoé se contente de
demander un vêtement servile, en tâchant de se concilier ses nouvelles compagnes :
« Vous êtes supérieures à moi », leur dit-elle avec une très diplomatique modestie
devant leur ancienneté dans la maison. Et comme Plangon lui a conseillé de
solliciter l’aide d’Aphrodite, dont le sanctuaire proche est vénéré dans tout le
voisinage et souvent visité par Dionysios lui-même, elle se décide – non sans
récriminations contre la déesse qui n’a pas protégé le mariage auquel pourtant elle
avait présidé – à aller la supplier de ne jamais la laisser « plaire à quelqu’un d’autre
que Chairéas ».

13. Idem, I, XIV, 9-10. À l’éloignement dans l’espace et à l’impossibilité de communiquer s’ajoute
maintenant le sentiment de la différence de condition.
14. Sur un rapprochement très suggestif pour l’identification du personnage et l’évocation de son
milieu, cf. C.P. Jones, « La personnalité de Chariton », dans Le monde du roman grec, op. cit.,
p. 161-167.
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Ce n’est pas un hasard si Callirhoé adopte ici une attitude très proche de celle
15d’Hélène au chant IV de l’Iliade (dans ses reproches à Aphrodite) , et si Chariton
commente la scène à la manière du narrateur homérique, en précisant que cette
prière ne serait pas exaucée. Nous allons voir que Callirhoé elle-même s’inspire
d’Homère dans son dialogue avec Dionysios. Ce n’est pas seulement le motif de la
beauté fatale qui la rapproche de l’héroïne épique : elle s’appuie sur sa propre
culture pour essayer de persuader Dionysios de la ramener à son père. « Tu es un
Grec », lui dit-elle, « d’une cité pleine d’humanité, et tu participes pleinement de
cette culture […]. Nous admirons Alkinoos, n’est-ce pas, et tous nous l’aimons,
parce qu’il a fait reconduire un suppliant dans sa patrie ; et moi aussi présentement
16je te supplie » .
Constatons d’abord que Callirhoé change de ton et de style en fonction de son
interlocuteur : c’est là un des préceptes qui, de Gorgias à Denys d’Halicarnasse, ont
présidé à l’art de la persuasion. Chariton lui-même utilise Homère, qu’il cite soit
directement, soit de façon déguisée, à la fois pour se démarquer de l’épopée et pour
s’en réclamer, de façon à grandir son sujet. Cela crée là encore un effet de
distanciation et de dialogisme, tantôt dans le registre de l’ironie (y compris vis-à-vis
de ses propres personnages), tantôt dans celui du pathétique. Mais que ses
personnages eux-mêmes y aient recours est plus original : précédemment, c’est
Dionysios qui a cité Homère pour réprimander Léonas, lorsqu’il aperçoit Callirhoé
17pour la première fois et la considère comme une apparition d’Aphrodite . Après la
scène d’identification, il la compare lui-même à Hélène et ajoute : « Non, je ne peux
croire qu’Hélène elle-même ait été aussi belle. Et Callirhoé possède en outre l’art
18des paroles persuasives (h twn logwn peiqw) ! » . Voilà définie en peu de mots la
rhétorique de Callirhoé, qu’il nous faut ici considérer de plus près.
Le trope qu’elle emploie spontanément en comparant Dionysios à Alkinoos est
en fait beaucoup plus complexe qu’un simple paradeigma (exemplum), ou même
qu’une eikôn développée (comparaison) : c’est une métaphore complexe, chargée
d’émotion, et que ses implications éthiques rendent contraignante pour
l’interlocuteur. D’abord, elle répond à la définition de la metafora kata to


15. Chariton, II, II, 6-8. Qelw gar authn polu memyasqai, vient-elle de dire en parlant d’Aphrodite.
16. Idem, II,V,11.
17. Idem, II, III, 7 : « Tu dis l’avoir acquise à prix d’argent, elle ? […] N’as-tu même pas entendu parler
d’Homère et de son enseignement :
Les dieux, tels des étrangers venus de terres lointaines,
Observent l’insolence et la justice humaines ? »
18. Idem, II, VI, 1.
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analogon telle que la définit Aristote , qui suppose un dispositif logique et
analogique à quatre termes : que Dionysios soit à Callirhoé ce qu’Alkinoos fut à
Ulysse. Mais ici, les deux comparés sont dissymétriques par rapport aux comparants,
car si Dionysios est invité à se comporter comme Alkinoos, Callirhoé n’est pas
Ulysse, elle n’a de commun avec lui que le sème de la supplication ; la différence
des sexes implique une autre analogie sous-jacente – left unsaid – qui serait à peu
près : « J’attends de toi que tu me respectes comme Ulysse a respecté Nausicaa », et
qui permute cette fois les rôles en assignant à l’amoureux la place du suppliant. En
outre, Chariton se garde bien de faire dire à Callirhoé : « Sois mon Alkinoos ! », ce
qui serait à l’égard de Dionysios une coquetterie outrée, aussi théâtrale qu’imperti-
nente. Elle dit : « Nous admirons, nous aimons tous Alkinoos », ce qui suppose non
seulement un jugement de valeur tout à l’honneur des deux comparés, mais aussi
leur rapport de co-inclusion dans une métonymie englobante, l’appartenance à une
20paideia hellénique commune, à la fois sociale et morale . Enfin, ce mouvement de
va-et-vient, propre au travail de la métaphore, entre deux termes qu’elle unit tout en
explorant la distance qui les sépare, comporte ici une dimension de temporalité, de
suspense, puisqu’elle se rapporte à des actions à venir, et affecte les personnages w"
21
prattonta" kai energounta" . C’est une botte imparable dans le duel qui les
oppose, et Chariton conclut après ce dialogue : « Callirhoé avait désormais la
conviction qu’elle n’aurait rien à subir contre son gré », tandis que Dionysios, sans
pouvoir se résoudre à laisser partir Callirhoé, se trouve complètement immobilisé.
On voit comment la rhétorique romanesque peut avoir prise sur la pratique, en liant
intimement art du probant et art du probable.
On remarque enfin qu’Homère, auteur populaire par excellence, sert aussi de
signe de reconnaissance culturel et de repère axiologique (pour la perpétuation d’une
morale héroïque) entre membres de l’aristocratie des pepaideumenoi. Comme le
disait Dionysios à Callirhoé en l’encourageant à ne rien lui cacher : « Tu ne t’adres-
seras pas (en ma personne) à un étranger ; il existe aussi une parenté de manière
22d’être (esti gar ti" kai tropou suggeneia) » .

19. Poét., 21,1457b ; je profite ici des fines indications de Mireille Armisen-Marchetti, « Histoire des
notions rhétoriques de métaphore et de comparaison, des origines à Quintilien », I, Bulletin de
l’Association Guillaume Budé, déc. 1990, p. 333-344, et II, ibid., mars 1991, p. 19-44.
20. Sur la complémentarité de la métaphore et de la métonymie, voir les analyses du Groupe M dans
Rhétorique générale, Paris, Seuil, coll. Points, 1982, p. 109-111, à propos des « métaphores
corrigées ».
21. Rhét., III,11,1411b ; cf. Poét., 3,1448a.
22. Chariton, II, V, 8. Dionysios (dont la paideia est souvent mentionnée) semble avoir trouvé en
Callirhoé « l’âme sœur ». Mireille Armisen-Marchetti insiste à juste titre sur l’arrière-plan
ontologique de la métaphore de type aristotélicien (op. cit., I, p. 338-339).
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LA PAROLE COMME RAPPORT À UNE SITUATION
ET MOYEN DE LA MODIFIER
Callirhoé, bien que fille du chef du parti aristocratique dans la Syracuse de
l’époque classique, est également porteuse d’une culture de la démocratie, présente
en profondeur, inséparable de la délibération et du débat contradictoire, dont on a vu
23au livre I qu’ils ont eu aussi leur rôle à jouer pour le mariage des deux amants .
24C’est une culture où la parole précède, commande et accompagne l’action .
Admirons d’abord non seulement le subterfuge, mais en même temps la
profonde connaissance que Chariton – secrétaire d’un homme de loi, ne l’oublions
pas, et romancier novateur – a des normes de son temps et du cœur humain : il a fait
en sorte dans son récit qu’il n’y ait pas de contrat de vente. En effet, une fois le
talent empoché pour la vente de Callirhoé, Théron s’est hâté de lever l’ancre avec le
reste de son butin, afin d’éviter les complications ; et lorsque Léonas revient de la
ville rendre compte de ses démarches à Dionysios (celui-ci l’avait adressé pour le
contrat à un certain Adraste, « tout à fait expert dans la connaissance des lois »,
empeirotato" twn nomwn, car il fallait « qu’il y eût un contrat légal », genesqai
nomimw" thn katagrafhn), il est contraint d’avouer que le vendeur a disparu.
Juridiquement donc – et c’est essentiel pour la mentalité antique – Callirhoé n’est
pas déchue de sa condition libre, ce qui eût rendu la suite du récit impossible ou par
trop invraisemblable : elle a seulement été victime d’un andrapodisth" sans
scrupules. En outre, Dionysios n’est pas habilité à se comporter en propriétaire.
Rien, dans la trame des codes régissant le réel, n’est, à la lettre, écrit, quant à la
destinée ultérieure de Callirhoé.
C’est ce qui laisse à la création romanesque un espace de liberté, et qui rend
particulièrement intéressantes les situations de décision dans lesquelles Callirhoé va
se trouver : d’abord dans l’entrevue avec son nouveau maître (elle-même ne sait rien
des déconvenues de Léonas), et ensuite pour la conduite à tenir lorsqu’elle s’aperçoit
25qu’elle porte un enfant de Chairéas .
Le livre II est en effet celui où Dionysios de Milet passe de l’incertitude sur la
suite à donner à ses amours à l’idée de proposer le mariage à Callirhoé, et où

23. Thucydide met en scène au livre VI, au moment de l’expédition de Sicile, les discours
contradictoires d’Hermocrate et d’Athénagoras, chef du parti démocratique (chap. XXXII, 3-XLI).
Chariton rappelle au début du roman qu’une haine politique séparait la famille de Callirhoé et celle
de Chairéas : il a fallu la pression populaire et le chahut de l’assemblée « dont Éros s’était fait le
dêmagogos » pour qu’Hermocrate consente à cette union.
24. La corrélation bien connue logos/ergon est explicitement présente dans Chariton, au moment où le
roi d’Égypte invite Chairéas à prendre le commandement de sa flotte pour parachever sa victoire sur
Artaxerxès : « Aussitôt la parole devint action », kai euqu" ergon egineto o logo" (VII, V, 9).
25. Elle était donc enceinte au moment du coup de pied de Chairéas, ce qui semble expliquer
médicalement l’état de catalepsie qui a fait croire qu’elle était morte.
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celle-ci, lui opposant d’abord un refus absolu, se résout ensuite à accepter. L’art de
la parole y tient donc une place essentielle pour analyser et résoudre les situations.
Dionysios avait dès le début été très déçu d’apprendre de la bouche de Léonas
que le passé de « la nouvelle achetée » (h newnhto") était celui d’une esclave vendue
à Sybaris par une maîtresse jalouse de sa beauté. Il jugeait indigne de lui le lit d’une
servante, nous est-il précisé, et professait d’ailleurs qu’« il est impossible qu’une
26personne soit belle sans être née libre » . Puis, apprenant que le vendeur a disparu,
il est déjà tout disposé à reconnaître la vérité, étant donné le préjugé favorable que
lui a inspiré la jeune femme dès le premier regard. L’enjeu du débat n’est donc pas
le même pour les deux interlocuteurs dans l’entrevue qui va suivre, et que Dionysios
a voulu officielle : Dionysios brûle de se trouver à lui-même de bonnes raisons de
satisfaire ses désirs tout en conservant sa réputation et surtout sa propre estime,
tandis que Callirhoé fait tout ce qu’elle peut pour se dérober. Il s’agit bien d’une
épreuve de force, d’un agôn, qui a lieu selon une procédure codifiée. Dionysios en
effet a pris soin de faire venir des témoins, qui pourront par la suite justifier sa
décision : « Le lendemain, Dionysios se fit accompagner par ses amis, ses affranchis
et les plus sûrs de ses domestiques, pour avoir justement des témoins » (II, V, 1).
Pourtant, bien loin de conduire les opérations, c’est lui qui se trouve mis par
Callirhoé dans le plus profond embarras.
Le lieu de l’échange des paroles, choisi par Chariton pour mettre en valeur le
tempérament de son héroïne, n’est pas non plus indifférent. Honteux d’éprouver, lui,
le premier personnage d’Ionie par le mérite et le renom, « ce trouble
27d’adolescent » , mais tenant à éviter toute situation de contrainte qui risquerait de
déflorer sa victoire éventuelle, Dionysios décide de convoquer Callirhoé, non pas
chez lui, mais dans le sanctuaire d’Aphrodite, où il l’a vue pour la première fois.
Callirhoé s’y rend en partie contre son gré (akousa men), mais tout de même
28rassurée (qarrousa de) à l’idée que l’entrevue aura lieu dans un endroit consacré .
De fait, Aphrodite est elle aussi un enjeu dans le conflit : Dionysios, dont le lecteur a
été prévenu qu’il l’honore particulièrement, espère son appui pour la conquête de
Callirhoé, tandis que celle-ci, comme on sait, l’a suppliée de l’aider à ne pas plaire.
Peine perdue, Dionysios est déjà le jouet d’Éros.
Le dialogue commence par un long silence. Non pas celui de Callirhoé, qui n’a
rien de surprenant, mais celui de Dionysios, d’autant plus touché par la beauté de
Callirhoé que celle-ci se montre plus réservée : « Saisi de stupeur, Dionysios restait
sans voix », afwno" hn. Après un silence qui se prolongea très longtemps, il finit par

26. Chariton, II, I, 5. Il affirme aussi que la beauté fait des êtres humains « les enfants des dieux ».
27. Idem, II, IV, 4. « Ouk aiscunh, Dionusie... paidariou pragmata pascwn … », se dit-il à lui-même.
28. Idem, II, V, 3. Il y a une règle de congruence entre le lieu et les paroles, même si le lieu n’est pas
décrit.