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La symbolique du gros - article ; n°1 ; vol.46, pg 255-278

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Communications - Année 1987 - Volume 46 - Numéro 1 - Pages 255-278
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
Nombre de lectures 81
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Claude Fischler
La symbolique du gros
In: Communications, 46, 1987. pp. 255-278.
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Fischler Claude. La symbolique du gros. In: Communications, 46, 1987. pp. 255-278.
doi : 10.3406/comm.1987.1698
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1987_num_46_1_1698Claude Fischler
La symbolique du gros
Sleek-headed He Let Yond thinks me William Cassius have too men Shakespeare, has men, much a about and : lean such such me and men Julius that as hungry are sleep Caesar, dangerous. fat look o'nights. ; ; I, II.
Les sociétés modernes, c'est assez clair, sont « lipophobes » : elles
n'aiment ni la graisse ni les corps trop gros. La culture de masse,
productrice effrénée d'images, nous donne à admirer et à envier des
corps juvéniles et sveltes. La médecine, qui voit dans l'obésité un
problème de santé publique, cherche à imposer ses propres normes
quantitatives de « poids théorique ». Les corps réels semblent s'essouff
ler, le plus souvent en vain, à poursuivre ces modèles rêvés ou pres
crits : dans la plupart des pays développés, une forte proportion de la
population se rêve mince, se vit grasse et souffre apparemment de la
contradiction. En France, en 1979, un sondage IFOP indiquait que
24 % des hommes et 40 % des femmes s'estimaient plutôt trop gros.
Les enquêtes réalisées dans la plupart des pays développés montrent
que, à chaque instant, entre un tiers et un quart de la population, sinon
davantage, est au régime. En Italie, en 1976, 33 % des hommes vou
laient maigrir contre 47 % des femmes ; ils sont aujourd'hui respect
ivement 42 et 47 %. Le désir de minceur, la peur obsessionnelle de
l'embonpoint ou les deux à la fois sont au centre d'une pathologie du
comportement alimentaire (anorexie, boulimie), essentiellement fémi
nine, que les psychiatres, à tort ou à raison, considèrent spécifiqu
ement moderne (l'Express, 30 juin 1979 ; La repubblica, 12 décembre
1986 ; The New York Times, 19 mars 1985 ; Food Marketing Institute,
1985 ; CREDOC, 1985). Le paradoxe du mot « embonpoint » est révé
lateur : dans le contexte contemporain, il désigne une condition
inverse du « bon état » (en-bon-point) qui le constitue étymologique-
ment. Pour mettre la lettre en accord avec l'esprit du temps, c'est le
mot « malenpoint » qu'il faudrait désormais forger.
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Le rejet de l'obésité peut se traduire par un rejet des obèses. On
trouve sans grande difficulté des cas de discrimination exercée à leur
encontre : ainsi, en 1984, un électricien de Rennes a été licencié au
motif que son poids (123 kilos) le rendait, d'après son employeur,
« inapte au travail » {le Monde, 4 octobre 1984), et le cas n'est, semble-
t-il, pas exceptionnel. La presse rapporte que, aux États-Unis, la pres
sion pour la minceur et contre la graisse est telle qu'un mouvement de
réaction contre les discriminations s'est dessiné : les gros sont promus
en minorité opprimée et quelques militants lèvent l'étendard de la
révolte au nom des slogans : « Fat is beautiful » ou : « Fat people have
more to offer » (« Les gros ont plus à offrir »). La responsable d'une
association américaine de défense des gros (National Association for
the Advancement of Fat Americans), se prévalant d'un relativisme
culturel débridé, n'a pas craint de déclarer devant la presse et à
l'intention des minces : « Au temps de Rubens, c'est vous qui auriez été
anormaux » {le Journal du dimanche, 10 octobre 1981). Et l'acteur
Marlon Brando, lors d'une réunion d'un « club des gros » institué,
paraît-il, à Hollywood, affirmait pour sa part « qu'être gros dans ce
monde livré aux marchands de maigreur, c'est être révolutionnaire »
{le Monde, 26 janvier 1984).
Si l'époque paraît particulièrement lipophobe, on peut symétrique
ment assez aisément soutenir que, au temps où les riches seuls étaient
gros, par exemple au XIXe siècle, une rotondité raisonnable était assez
bien considérée. On l'associait à la santé, à la prospérité, à la respec
tabilité paisible. On disait d'un homme rond qu'il était « bien por
tant », tandis que la maigreur ne suggérait guère que la maladie (la
consomption), la méchanceté ou l'ambition effrénée. Il en va encore
souvent de même, d'ailleurs, dans beaucoup de sociétés dites tradition
nelles du tiers monde (Ley, 1980 ; Garine, sous presse).
Tout cela confirme sans doute que la définition sociale de la bonne
corpulence a changé. Notre modèle dominant s'est probablement élo
igné de celui qui régnait au XIXe siècle, de ceux qui régnent encore
aujourd'hui dans certaines cultures et même dans certaines strates de
nos propres sociétés. Pour autant, cela ne signifie nullement que nos
prédécesseurs appréciaient sans réserve la graisse et l'obésité ni qu'ils
n'établissaient pas de distinction entre embonpoint et obésité. Or, cette
simplification prévaut souvent, désormais, dans les discours et la litt
érature sur la question.
Un consensus sans doute trop rapide se dégage sur certains points,
considérés comme vérités d'évidence. On tient pour acquis, par exemp
le, que le désir de minceur et la réprobation de l'embonpoint sont des
phénomènes spécifiquement et exclusivement modernes. On oppose un
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Illustration non autorisée à la diffusion
Ordre 1. Gravure national XIXe des siècle, phar
maciens, coll. Bouvet
(photo J.-L. Charmet).
2. Alexeiev, 1972 (pho
to Keystone).
Illustration non autorisée à la diffusion Illustration non autorisée à la diffusion
: t r\ t. \
3. Caricature fin XVIIIe siècle de Rowlandson, Paris, Bibl. nat. (photo J.-L. Char-
met).
«Mon cher monsieur, vous me semblez ce matin l'image même de la santé. Je doute
qu'à ma prochaine visite je vous trouve entièrement guéri de tous vos maux ter
restres.»
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Illustration non autorisée à la diffusion
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Illustration non autorisée à la diffusion
5. La Nouvelle-Orléans, 1958, Henri Cartier-Bresson (photo Magnum). Illustration non autorisée à la diffusion
6. CL Lutteurs Fischler). de sumo, gravure début XXe siècle de Takamizawa, d'après Shiusho (photo ■
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7. Laurel et Hardy dans la Maison à construire de Leo McCarey (photo Cahiers du Cinéma). Cm*ZZ%
8. A. P.Weber, «Peuples d'Europe, sauvez vos biens les plus précieux», in Graphik, Oldenburg-
Hamburg, Gerhard Stalling Verlag, 1956 (photo Cl. Fischler). Cown -A
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9. Le Capital, affiche russe de V. N. Déni, 1919, Paris, Institut
d'études slaves (photo J.-L. Charm et).