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La théorie de l'oxygène à l'Académie des Sciences de Pétersbourg à la fin du XVIIIe et au commencement du XIXe siècle - article ; n°2 ; vol.22, pg 117-136

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Revue d'histoire des sciences et de leurs applications - Année 1969 - Volume 22 - Numéro 2 - Pages 117-136
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1969
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Langue Français
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N. M. Raskine.
La théorie de l'oxygène à l'Académie des Sciences de
Pétersbourg à la fin du XVIIIe et au commencement du XIXe
siècle
In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications. 1969, Tome 22 n°2. pp. 117-136.
Citer ce document / Cite this document :
M. Raskine. N. La théorie de l'oxygène à l'Académie des Sciences de Pétersbourg à la fin du XVIIIe et au commencement du
XIXe siècle. In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications. 1969, Tome 22 n°2. pp. 117-136.
doi : 10.3406/rhs.1969.2584
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0048-7996_1969_num_22_2_2584La théorie de l'oxygène
à l'Académie des Sciences de Pétersbourg
à la fin du XVIIIe
et au commencement du XIXe siècle
En recueillant des documents pour un livre consacré à l'histoire
de la chaire de chimie de l'Académie des Sciences de Pétersbourg
au cours de la seconde moitié du xvine siècle (1), j'ai trouvé dans
les Archives de cette Académie, à Leningrad, et dans les publi
cations scientifiques russes de cette époque une série de nouvelles
données sur la propagation de la théorie de l'oxygène parmi les
savants de l'Académie. Ces matériaux apportent les renseignements
complémentaires sur les premiers pas de la nouvelle science ch
imique en Russie (2).
Après le décès de M. V. Lomonosov en 1765, la chaire de chimie
de l'Académie des Sciences de Pétersbourg fut occupée suc
cessivement par différents académiciens : I. G. Léman (1700-
1767), E. G. Laxman (1737-1796), I. G. Gueorgui (1729-1802),
(1) N. M. Raskine, Le laboratoire chimique de M. V. Lomonosov (La Chimie à
V Académie des Sciences de Pétersbourg au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle)
(en russe), Académie des Sciences de l'U.R.S.S., Institut d'Histoire des Sciences de la
Nature et de la Technique, Éd. de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S., Moscou-Lening
rad, 1962, p. 340.
(2) S. A. Pogodine, Antoine-Laurent Lavoisier, fondateur de la chimie des temps
nouveaux (en russe) (Ouspekhi Khimii = Succès de chimie, t. XII, fasc. 5, 1943, p. 562) ;
J. G. Dorfman, Lavoisier (en russe), seconde éd. révisée, Éd. de l'Académie des Sciences
de l'U.R.S.S., Moscou, 1962, p. 232 ; O. I. Soloviev, N. N. Ouchakova, Sur l'histoire
de l'introduction de la théorie de l'oxygène en Russie (en russe) [Voprosy islorii estest-
voznania i tekhniki = Problèmes de V histoire des sciences naturelles et de la technique,
fasc. 2, Moscou, 1957, pp. 74-81) ; H. Leicester, The spread of the theory of Lavoisier
in Russia (Chymia, Philadelphia, 1959, pp. 138-144). REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES 118
N. P. Sokolov (1748-1795), T. E. Lowitz (1757-1804), J. D. Zakharov
(1765-1836), A. N. Gherer (1771-1824).
Outre ces savants, plusieurs membres honoraires de l'Académie,
notamment : J. G. Model (1711-1775), D. A. Golitsyne (1734-
1803), A. A. Moussine-Pouchkine (1760-1805), participèrent à
l'activité scientifique de cette chaire et du Laboratoire de chimie
créé auprès d'elle (en 1748, par M. V. Lomonosov), ainsi d'ailleurs
que plusieurs autres académiciens dont les spécialités étaient
proches de la chimie, par exemple le minéralogiste V. M. Séverguine
(1765-1826), les physiciens W. L. Krafft (1743-1814) et V. V. Petrov
(1761-1834).
Certains m:mbres étrangers de l'Académie contribuèrent, eux
aussi, au développement des recherches scientifiques entreprises
à Pétersbourg dans le domaine de la chimie. Ils y envoyaient des
livres nouveaux, faisaient connaître des travaux exécutés dans les
laboratoires des chimistes de différents pays européens, publiaient
des analyses d'ouvrages de savants russes dans les principales
revues de chimie. L'un de ces membres honoraires étrangers de
l'Académie das Sciences de Pétersbourg, J.-J. Magellan (1722-
1790) (1), joua par exemple un rôle important dans la propagation
des informations concernant les travaux de Lavoisier et de ses
collègues expérimentateurs français. Ce descendant du célèbre
navigateur portugais, habitant Londres et travaillant surtout dans
le domaine de la physique, avait été élu membre de la Royal
Society de Londres dès 1774. Possédant un large cercle de connais
sances parmi les savants de différents pays, Magellan communiqua
à l'Académie de Pétersbourg des nouvelles scientifiques et y
envoya à maintes reprises des livres récemment publiés et des
appareils scientifiques. Sans parler de ses informations concernant
les travaux des chimistes anglais (J. Priestley, H. Cavendish,
R. Kirwan et d'autres) (2), Magellan écrivit souvent à l'Aca
démie russe à propos des travaux des chimistes allemands
(F. K. Achard) (3) et envoya beaucoup de données intéressantes
sur les recherches des chimistes français qu'il recevait le plus
(1) J.-J. Magellan fut nommé membre honoraire étranger de l'Académie des Sciences
de Pétersbourg, le 28 septembre 1778 (Procès-verbaux des séances de imp. des
Sciences. Depuis sa fondation jusqu'à 1803, t. III, 1775-1785, Saint-Pétersbourg, 1900,
p. 375). Ce volume sera cité par la suite sous l'abréviation Procès-verbaux.
(2) N. M. Raskine, op. cit., pp. 275-283.
(3) N. M. op. cit., pp. 285-286. M. RASKINE. — • THÉORIE DE L'OXYGENE A PÉTERSBOURG 119 N.
souvent de première main, grâce à la correspondance amicale
qu'il entretenait en permanence avec les plus éminents d'entre eux
(Lavoisier par exemple).
Au xvnie siècle, l'Académie des Sciences de Pétersbourg
demeura longtemps l'unique établissement scientifique du pays.
Aussi est-il particulièrement intéressant d'éclaircir le rôle des
savants de cette Académie qui contribuèrent à la propagation de
la théorie de l'oxygène en Russie. En dépit de l'opinion des
anciens historiens de la chimie, d'après laquelle la théorie de
l'oxygène n'avait rencontré en Russie ni adhérents actifs, ni
adversaires décidés (1), en fait sa propagation au sein de l'Aca
démie des Sciences de Pétersbourg ne s'est pas déroulée sans
lutte. Il est vrai que, pendant plusieurs années, nombre de savants
de l'Académie se tinrent au courant des travaux de Lavoisier et
de ses collègues, ainsi que nous le verrons. Ils avaient été ainsi bien
préparés pour la compréhension de ses idées et bientôt ils devinrent
d'actifs adeptes de la nouvelle chimie. Parmi les savants de
Pétersbourg, il y avait aussi (comme d'ailleurs parmi les savants
d'autres pays) des adhérents opiniâtres de l'ancienne théorie du
phlogistique (I. G. Gueorgui), qui lui restèrent fidèles jusqu'à la
fin de leur vie et maintinrent leur résistance (relativement faible)
à la propagation de la théorie de l'oxygène.
Lavoisier fit lui-même les premiers pas pour établir des relations
scientifiques avec l'Académie des Sciences de Pétersbourg. Le
tome I de ses Opuscules physiques et chimiques, qu'il publia en 1774,
contenait, outre une revue des progrès scientifiques réalisés dans
le domaine de la chimie des gaz, l'exposé d'idées nouvelles sur le
processus de la combustion et de la calcination et l'affirmation
que l'augmentation du poids du phosphore et du soufre brûlant
— de même que celle de l'étain et du plomb se calcinant dans les
récipients hermétiquement bouchés — résultait de l'adjonction
d'une partie de l'air atmosphérique (l'oxygène n'était pas connu
à l'époque). Lavoisier, qui envoya son livre à de nombreux savants
de France et de l'étranger, l'adressa aussi à l'Académie des Sciences
de Pétersbourg.
Le procès- verbal de la Conférence académique (ainsi appelait-on
(1) P. I. Valden, Précis de l'histoire de la chimie en Russie, Odessa, 1917, pp. 410-411. 120 REVUE D'HISTOIRE DES SCIENCES
la réunion scientifique des membres de l'Académie) du 23 juin 1774
indique :
« Lu une lettre adressée à l'Académie Impériale des Sciences par Mr. Lavoisier,
datée de Paris le 12 avril et présenté de sa part « Opuscules physiques et chimiques
par Mr. Lavoisier de l'Académie Royale des Sciences. Tome 1. Paris 1774 ».
« Mr. le professeur Laxman fut prié de lire cet ouvrage et d'en dire son
sentiment à la Conférence ; ensuite ce livre sera remis à la Bibliothèque et le
secrétaire écrira à l'Auteur une lettre de remerciement » (1).
Pourtant on n'a pu retrouver jusqu'à présent, parmi le matériel
documentaire des Archives de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S.,
ni la lettre de Lavoisier ni le jugement rédigé par Laxman.
C'est seulement de nos jours que l'éditeur français de la Corre
spondance de Lavoisier, R. Fric a publié le brouillon de la lettre
d'A.-L. Lavoisier à l'Académie de Pétersbourg, qu'il a trouvé parmi
les papiers du savant (2).
On peut dire avec certitude que le livre de Lavoisier fut
étudié par de nombreux naturalistes de Pétersbourg. Parmi eux
se trouvait probablement l'académicien-physicien W. L. Krafft,
qui était présent à la séance du 23 juin 1774, et qui devint plus
tard l'un des premiers partisans des idées du savant français en
Russie.
Ayant apprécié de manière correcte la signification des recherches
de A.-L. Lavoisier, W. L. Krafft (de même que d'autres naturalistes
de l'Académie, probablement) trouva qu'il était nécessaire d'info
rmer les lecteurs russes sur certaines d'entre elles. Dans ce but, il
publia dans les revues éditées par l'Académie des Sciences de
Pétersbourg des exposés en langue russe de quelques recherches
de Lavoisier.
W. L. Krafft qui tenait, dans la revue Nouvelles académiques
éditée par l'Académie des Sciences de Pétersbourg, la rubrique
« Indication des ouvrages les plus récents de plusieurs académies et
sociétés scientifiques », analysa dans ce périodique le mémoire de
Lavoisier, consacré au problème de l'augmentation du poids des
métaux au cours de la calcination. En France et dans d'autres
pays, ce mémoire de Lavoisier était considéré comme une attaque
(1) Procès-verbaux..., t. III, 1771-1785, Saint-Pétersbourg, 1900, p. 138.
(2) Œuvres de Lavoisier, t. VII, Correspondance, recueillie et annotée par René Fric,
fasc. I, 1763-1769, pp. 1-250, Paris, 1955 ; ibid., fasc. II, 1770-1775, pp. 251-536, Paris,
1957. Le texte du brouillon de la lettre de Lavoisier se trouve dans la deuxième partie
de cette publication (n° 231, pp. 437-438). M. RASKINE. — THÉORIE DE L'OXYGENE A PÉTERSBOURG 121 N.
sérieuse contre la théorie du phlogistique (1) qui dominait alors la
chimie.
L'analyse par Krafft de cet article de Lavoisier fut publiée dans
les Nouvelles académiques de 1779 (2), sous le titre « Sur la cause de
l'augmentation du poids des métaux au cours de leur calcination ».
Après avoir rappelé brièvement comment l'augmentation du poids
des métaux au cours de la calcination peut être expliquée du point
de vue de la théorie du phlogistique, l'auteur écrivait ensuite :
« Dans l'ouvrage dont nous nous proposons de faire ici l'analyse, le célèbre
chimiste M. Lavoisier nous présente une cause expliquant parfaitement tous ces
phénomènes ; son jugement est basé sur des expériences très habiles et remarq
uables. Son opinion est que, lors de la calcination des métaux, une partie de
l'air qui les environne y pénètre et s'y durcit, ce durcissement de l'air dans les
métaux calcinés entraîne une augmentation de leur poids. Avant de procéder à
la calcination du métal dans un récipient de verre scellé, il a pesé le métal et le
récipient d'une manière très précise... Cette expérience démontre clairement que
l'augmentation du poids du métal calciné [= l'oxyde] ne provient pas du
feu ni d'une matière quelconque se trouvant hors du récipient scellé dans lequel
le métal était calciné, puisque le poids total du clos avec le métal à
l'intérieur n'avait point changé et que, par conséquent, le poids du métal
calciné augmenté qu'au détriment de celui de l'air contenu dans le
récipient » (3).
Ainsi, le contenu de cette œuvre de Lavoisier, fondamentale
ment importante, parvint à la connaissance des lecteurs russes cinq
ans après sa publication.
Des nouvelles concernant les expériences de Lavoisier faites
à une température très élevée arrivèrent plus rapidement à Péters-
bourg, en particulier une information concernant ses expériences
sur la destruction du diamant par le feu. En 1772-1773, Lavoisier,
en présence des membres d'une commission spéciale de l'Académie
des Sciences, réalisa une série d'expériences sur l'action d'une
température très élevée sur différents métaux et minéraux.
Lavoisier consacra deux mémoires aux résultats des expériences
(1) Histoire de Г Académie royale des Sciences. Année 1774. Paris, 1778, Histoire, p. 20,
Mémoires, pp. 351-367 : « Mémoire sur la calcination de l'Etain dans les vaisseaux
fermés ; et sur la cause de l'augmentation du poids qu'acquiert ce métal pendant cette
opération. » (Cf. Œuvres de Lavoisier, t. II, p. 79.)
(2) Nouvelles académiques, 1779, P. I. Indication des ouvrages les plus récents de
plusieurs académies et sociétés scientifiques, Académie de Paris, Travaux de l'Académie
royale des Sciences de Paris pour l'année 1774, pp. 404-409. Il faut noter que, contrai
rement aux exposés publiés dans d'autres numéros de la revue, celui-ci fut signé par
W. L. Krafft. On peut y noter une profonde compréhension de la part de cet auteur de la
grande signification scientifique des recherches de Lavoisier.
(3) Ibid., pp! 406-407. 122 . REVUE D'HISTOIRE DES SCIEiNCES
qu'il avait faites à l'aide de verres ardents de très grande taille (1),
sans toutefois préciser ce qu'était le produit de la combustion
du diamant (car, à l'époque, il ne pouvait encore distinguer
l'oxygène du gaz carbonique). Ces expériences permirent cepen
dant d'établir que le diamant était un corps combustible.
Mais, à côté de ces expériences de Lavoisier sur le diamant,
il faut signaler des semblables réalisées en 1772 par
J.-G. Model, membre honoraire de l'Académie des Sciences de
Pétersbourg (2).
La description des expériences du savant de Pétersbourg
montre que celles-ci furent menées dans des conditions tout autres
que celles de Lavoisier (le diamant était exposé à l'action de feu
dans un récipient à l'air libre). Elles étaient ainsi plus proches des
expériences du chimiste français P.-J. Macquer qui, le 26 juin 1771,
avait calciné un diamant en le chauffant au rouge dans un moufle.
Exécutées dans de telles conditions, les expériences de Model ne
donnèrent pas évidemment des résultats scientifiques considérables.
D'autres expériences du même genre furent également entreprises
à Pétersbourg. C'est ainsi que dans les années 1770, A. M. Kara-
mychev, membre correspondant de l'Académie des Sciences de
Pétersbourg, « en présence de quelques curieux calcina en un
quart d'heure trois diamants de grande taille » (3), mais les résultats
scientifiques de ces expériences ne sont pas connus.
L'Histoire de l'Académie royale des Sciences de Paris pour 1770,
parue en 1773, contient un mémoire de Lavoisier sur la nature de
l'eau, dans lequel le savant français contredisait l'opinion largement
répandue concernant la possibilité du changement de l'eau en terre.
A cette époque, cette question revêtait une importance scientifique
(1) L'article consacré au grand verre ardent de J.-Ch.-Ph. Trudaine de Montigny,
qui avait été utilisé par Lavoisier pour ses expériences sur le diamant, fut publié dans
l'Histoire de l'Académie royale des Sciences pour l'année 1774 (H., pp. 1-5 ; M., pp. 62-72)
et exposé en Russie en 1779 (voir les Nouvelles académiques, 1779, P. I, Saint-Pétersbourg,
pp. 397-401). L'auteur de ce dernier (évidemment le même W. L. Krafft) soulignait
surtout l'importance de cet appareil pour la recherche scientifique en chimie.
(2) Nouvelles académiques, 1779, P. I, janvier, introduction, pp. 19-20. Model lui-
même était connu des cercles scientifiques français. Cela est attesté par le fait que son
livre Chemischen Nebenslunde (2 tomes, Pétersbourg, 1762-1768) a été traduit en français,
en 1774, par le célèbre chimiste et pharmacien français A.-A. Parmentier.
(3) U. F. B. Brikman, Ouvrage sur les pierres précieuses avec en appendice la description
d'une soi-disant pierre de Salzbourg, traduction de Basil Bespalov, examinée à la réunion
organisée près de l'École des Mines par... Alexandre Karamychev et Ivan Khemnitser,
Saint-Pétersbourg, 1779, p. 7. M. RASKINE. THÉORIE DE L'OXYGÈNE A PÉTERSBOURG 123 N.
considérable et les savants lui accordèrent une certaine attention.
Les lecteurs russes purent connaître les résultats de cet
ouvrage de Lavoisier grâce à un article du physicien danois
Gh. G. Kratzenslein, académicien de Pétersbourg (plus tard membre
honoraire étranger de cette Académie) : « Sur la transformation
de l'eau en terre » (1). L'auteur de cet exposé, ouvertement en faveur
de la nouvelle conception et des conclusions de Lavoisier, signala
également les expériences du chimiste suédois J. G. Wallerius, qui
n'avait pu démontrer que le dépôt de terre observé dans certaines
expériences résultait de la transformation de l'eau et non « pas des
parcelles de verre frottées ». De même, l'auteur exposait ses propres qui avaient confirmé les conclusions de Lavoisier.
Les Nouvelles académiques contiennent également l'exposé du
mémoire de Lavoisier sur les parties intégrantes de l'acide du
salpêtre (2), qui avait été publié dans Y Histoire de V Académie
royale des Sciences pour 1776. Cet exposé mentionne l'expérience
dans laquelle Lavoisier avait réalisé la décomposition de l'acide
nitrique en oxygène et gaz nitreux.
En dehors de ces exposés concernant les mémoires de Lavoisier,
d'autres informations ses travaux parvenaient à
Pétersbourg par les lettres de certains savants étrangers, ou par
l'intermédiaire de savants russes qui habitaient l'étranger ou qui
s'y trouvaient provisoirement. C'est ainsi que' dans une lettre
adressée de Paris le 7 janvier 1781, l'académicien mathématicien
de Pétersbourg, A. J. Lexell, donna d'intéressants détails (malheu
reusement peu scientifiques et tout extérieurs) sur certains chi
mistes, membres de l'Académie des Sciences de Paris (A.-L. Lavois
ier, P.-J. Macquer, L.-C. Cadet de Gassicourt, A. Baume), qu'il
avait rencontrés pendant son séjour en France (3). Lexell décrivait
ainsi Lavoisier : « Mr. Lavoisier est un jeune homme d'une figure
agréable, très habile chimiste excellent et laborieux » (4).
(1) Nouvelles académiques de 1779, P. II, pp. 419-429. L'exposé souligne l'importance
de cette question pour la physique et surtout pour la chimie de l'époque.
(2)de 1781, P. VII, pp. 357-360. Cf. Histoire de Г 'Académie...
Année 1776. Paris, 1779. H., pp. 27-29, M., pp. 671-680 : « Mémoire sur l'existence de
l'air dans l'acide nitreux et sur les moyens de décomposer et de recomposer cet acide. »
(3) Cette lettre est publiée in Correspondance scientifique de l'Académie des Sciences
du XVIIIe siècle. Description scientifique, 1776-1782 (par D. S. Rojdestvensky et
I. I. Liubimenko), Moscou, Leningrad, 1937, pp. 490-514 (cf. également Revue d'Histoire
des Sciences, t. X, 1957, p. 161).
(4) Ibid., p. 508. 124 revue d'histoire des sciences
Nous pouvons trouver d'autres renseignements concernant
Lavoisier et ses recherches dans les lettres adressées par J.-J. Magel
lan à l'Académie des Sciences de Pétersbourg, ou plus exactement
à son secrétaire perpétuel (comme d'ailleurs les lettres de tous les
autres correspondants de l'Académie, lettres dont on donnait
toujours lecture immédiatement en présence des académiciens-
naturalistes).
Gomme on le sait aujourd'hui, Magellan était en correspondance
avec Lavoisier (1). Dans une lettre du 27 juin 1777 à J.-A. Euler,
secrétaire des conférences de l'Académie de Pétersbourg, après
lui avoir donné quelques indications sur la construction d'un
nouveau type de pompes permettant d'obtenir un vide plus
poussé, Magellan écrivait :
« ... ma lettre sur ce sujet sera insérée dans le journal de l'abbé Rozier (2), qui
est l'une des meilleures publications périodiques de cette époque avec une planche
qui reproduira la pompe de ce type que j'ai envoyée à Mr de Lavoisier, mon ami,
membre de la même Académie » (3).
Dans sa lettre du 15 août 1783, Magellan écrivait à Pétersbourg :
« On m'écrit de Paris que M. Lavoisier de l'Acad. Roy. des Sciences a poursuivi
avec le plus grand succès des expériences sur le feu élémentaire des corps, en le
mesurant d'après la quantité d'eau fondue dans la glace, par les corps qui en
sont entourés [par la glace] sous différentes températures. Cette idée est très
heureuse : car on part toujours du degré le plus fixe que nous connaissons de la
température, qui sans doute... est celui de la glace fondante » (4).
Cette information de Magellan signalait aux naturalistes de
Pétersbourg les expériences de Lavoisier et Laplace sur la déter
mination de la chaleur spécifique de différentes substances à
l'aide d'un calorimètre à glace. Dans la lettre du 15 octobre 1784,
Magellan signalait à l'Académie des Sciences de Pétersbourg le
procédé commode et bon marché mis au point par Lavoisier et
l'ingénieur militaire Mégnié pour préparer l'oxygène à partir de
(1) Parmi la Correspondance de Lavoisier, publiée par R. Fric, se trouve une liasse
de lettres de Magellan.
(2) Magellan fait ici allusion aux Observations sur la physique de l'abbé Rozier. Cette
revue donnait la possibilité à tous les savants d'exprimer leurs vues sur n'importe quel
sujet scientifique d'actualité.
(3) Archives de l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S. (plus loin A. A. S.), fonds 1, des
cription 3, № 63, feuilles 67 à 68 (nous employerons par la suite les abréviations suivantes :
fonds = F. ; description = desc. ; feuilles = f.). D'après M. Daumas (Lavoisier, théoricien
et expérimentateur, Paris, 1955, p. 123), Lavoisier reçut effectivement de Magellan une
pompe pneumatique à 2 cylindres, construite par Smeaton.
(4) A. A. S., F. 1, desc. 3, № 67, f. 121-122. M. RASKINE. THÉORIE DE L'OXYGENE A PÉTERSROURG 125 N.
la décomposition de l'eau. Cependant, Magellan attribua par
méprise la découverte de ce procédé au chimiste et physicien
anglais J. Priestley (1).
Enfin, dans une lettre du 18 novembre 1785, Magellan annonça
aux naturalistes de Pétersbourg la première conversion d'un
chimiste aux théories de Lavoisier.
« Nous sommes encore ici dans l'obscurité sur les preuves du nouveau système
antiphlogistique de Mrs les sectaires de Mr. Lavoisier qui prétendent nier tout à
fait l'existence du phlogistique, cet enfant chéri du fameux Stahl. Tout ce qu'ils
disent ne paraît encore soutenable à nos meilleurs chymistes. Cependant Mr Ber-
thollet de l'Acad. Rle des Sciences de Paris est déjà converti à la nouvelle doctrine.
Est-ce que cette nouvelle secte a entamé vos théories de la chymie ? » (2).
D'autres renseignements sur les œuvres de Lavoisier parvinrent
à l'Académie des Sciences de Pétersbourg par l'intermédiaire de
l'académicien honoraire D. A. Golitsyne. Diplomate eminent (il
fut ambassadeur de Russie à Paris de 1762 à 1768, puis à La Haye
au cours des trente années suivantes), Golitsyne passa presque
toute sa vie au-dehors de la Russie. En plus de ses occupations
diplomatiques, il se livrait à des travaux scientifiques et écrivit
plusieurs livres et articles consacrés à différentes questions de
sciences naturelles.
Golitsyne contribua au développement de la science en Russie
en donnant des informations sur les découvertes scientifiques
réalisées dans certains pays européens. Les lettres que Golitsyne
envoyait à l'Académie des Sciences de Pétersbourg contenaient,
parmi d'autres informations, d'intéressantes nouvelles concernant
la chimie, science dont il avait une assez bonne connaissance en
tant que minéralogiste. Bien que ce ne fussent pas toujours des
nouvelles très récentes, celles-ci étaient d'autant plus appréciées
que, du fait des événements militaires du début de la Révolution
(1) A. A. S., F. 1, desc. 3, № 68, f. 192. Lavoisier décrivit ce procédé dans son mémoire
Sur la décomposition de l'eau, 1784.
(2) A.A.S., F. 1, desc. 3, № 68, f. 369. C.-L. Berthollet fut, on le sait, le premier
chimiste à se rallier à la théorie de Lavoisier sur le rôle de l'oxygène dans la combustion.
Sa déclaration fut faite le 6 août 1785, à la séance de l'Académie des Sciences de Paris.
Cette nouvelle importante fut ainsi annoncée à Pétersbourg. Peu après l'adhésion de
Berthollet aux idées de Lavoisier, plusieurs autres chimistes français se rallièrent à la
nouvelle théorie (Fourcroy, Guyton de Morveau, Chaptal). Pourtant, les idées de Lavoisier
ne se propagèrent qu'assez lentement parmi les savants les plus éminents de l'époque et
quelques-uns de ceux-ci demeurèrent jusqu'à la fin de leurs jours partisans delà théorie du
phlogistique (par exemple, Cavendish, Priestley). C'est probablement à ces derniers que
Magellan fait allusion.