Le choix du conjoint : tradition et changement - article ; n°2 ; vol.1, pg 119-128

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1985 - Volume 1 - Numéro 2 - Pages 119-128
Le choix du conjoint : Tradition et changement.
Hadjila SAD SAOUD
Cet article se propose d'analyser l'incidence de la situation d'immigration sur les conditions dans lesquelles les familles algériennes procèdent au choix du conjoint. Les règles des échanges matrimoniaux se modifient par l'extension du marché matrimonial, et par la distance que les jeunes prennent à l'égard des critères de sélection des parents.
Ces transformations peuvent donner lieu à des conflits et des compromis : « le libre choix » revendiqué par les jeunes semble être plus aisément admis par les familles si le mariage est conclu avec un conjoint issu du pays d'origine ou de la communauté d'immigrés.
The choice of a partner : Tradition and change.
Hadjila SAD SAOUD
The aim of this article is to analyze the impact of immigration on the criteria by which husbands and wives are selected in Algerian families. The rules of matrimonial exchanges are modified by the extension of the matrimonial « market » and by differences between the yardsticks used by the parents and the children in the choice of partners. These changes can be the occasion of conflicts and compromises : the « free choice » demanded by young people seems to be more readily accepted if the proposed marriage is from the country of origin or from the immigrant community.
La elección del cónyuge : Tradición y cambio.
Hadjila SAD SAOUD
Este artículo se propone analizar la incidencia de la situación de imigración en cuanto a las condiciones en las cuales las familias argelinas proceden a la elección del cónuyge. Las reglas de los intercambios matrimoniales se modifican con la extensión del mercado matrimonial, y con la distancia que toman las jóvenes en cuanto a los criteros de selección de los padres.
Ligados a estas transformaciones, pueden aparecer : conflictos y compromisos la libertad de escoger (« libre choix ») reivindicada por los jóvenes parece ser más facilmente admitida por las familias si el matrimonio se concluye con un persona venida, sea del país de origen, sea de la comunidad de imigrados.
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1985
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Hadjila Sad Saoud
Le choix du conjoint : tradition et changement
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 1 N°2. Décembre. Générations nouvelles. pp. 119-128.
Citer ce document / Cite this document :
Sad Saoud Hadjila. Le choix du conjoint : tradition et changement. In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 1
N°2. Décembre. Générations nouvelles. pp. 119-128.
doi : 10.3406/remi.1985.984
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1985_num_1_2_984Résumé
Le choix du conjoint : Tradition et changement.
Hadjila SAD SAOUD
Cet article se propose d'analyser l'incidence de la situation d'immigration sur les conditions dans
lesquelles les familles algériennes procèdent au choix du conjoint. Les règles des échanges
matrimoniaux se modifient par l'extension du marché matrimonial, et par la distance que les jeunes
prennent à l'égard des critères de sélection des parents.
Ces transformations peuvent donner lieu à des conflits et des compromis : « le libre choix » revendiqué
par les jeunes semble être plus aisément admis par les familles si le mariage est conclu avec un
conjoint issu du pays d'origine ou de la communauté d'immigrés.
Abstract
The choice of a partner : Tradition and change.
Hadjila SAD SAOUD
The aim of this article is to analyze the impact of immigration on the criteria by which husbands and
wives are selected in Algerian families. The rules of matrimonial exchanges are modified by the
extension of the matrimonial « market » and by differences between the yardsticks used by the parents
and the children in the choice of partners. These changes can be the occasion of conflicts and
compromises : the « free » demanded by young people seems to be more readily accepted if the
proposed marriage is from the country of origin or from the immigrant community.
Resumen
La elección del cónyuge : Tradición y cambio.
Hadjila SAD SAOUD
Este artículo se propone analizar la incidencia de la situación de imigración en cuanto a las condiciones
en las cuales las familias argelinas proceden a la elección del cónuyge. Las reglas de los intercambios
matrimoniales se modifican con la extensión del mercado matrimonial, y con la distancia que toman las
jóvenes en cuanto a los criteros de selección de los padres.
Ligados a estas transformaciones, pueden aparecer : conflictos y compromisos la libertad de escoger
(« libre choix ») reivindicada por los jóvenes parece ser más facilmente admitida por las familias si el
matrimonio se concluye con un persona venida, sea del país de origen, sea de la comunidad de
imigrados.Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 1 - N° 2
Décembre 1985
Le choix du conjoint :
tradition et changement
Hadjila SAD SAOUD
Le passage d'une émigration d'hommes seuls à une émigrat
ion familiale traduit le fait que l'immigration est en voie de pérennisation. Le ren
forcement du caractère familial des flux migratoires, l'accroissement de la durée de
séjour, l'arrivée des jeunes en âge de se marier ont créé un marché matrimonial en
France.
Le texte présenté ici s'appuie sur une étude en cours ('), dont l'une des premièr
es interrogations concerne l'incidence de l'immigration sur les conditions dans les
quelles s'unissent et éventuellement se désunissent les couples algériens : la présence
des familles dans une aire géographique, économique, sociale, religieuse et culturelle
différente de celle du pays d'origine, entraîne, en effet, des transformations import
antes dans ce domaine.
Affectée par le double processus de déracinement et d'enracinement créé par
l'émigration, la famille algérienne connaît des changements nombreux. La transplant
ation dans un contexte socio-économique autre que celui qui a déterminé ses nor
mes et ses valeurs modifie les rapports de pouvoir et de décision au sein de la famille
et transforme donc également les stratégies familiales et individuelles quant au choix
du conjoint et quant à la vie conjugale. Nous nous proposons ici de contribuer à
l'analyse des conditions et des circonstances, tant objectives que subjectives, qui déter
minent le choix du conjoint : celui-ci s'opère-t-il selon les critères de sélection ayant
cours dans la société d'origine, ou au contraire, d'autres modalités liées à la
présence des familles en France ? Le mariage reste-t-il une prérogative des familles ?
Suscite-t-il des conflits et des ruptures ? Et dans ce cas, quelle en est leur expression ?
La double référence culturelle et sociale, celle de la famille et celle de la société d'immig
ration, influence-t-elle les attitudes et les représentations des femmes à l'égard du
mariage ? 120 Hadjila Sad Saoud
Autant de questions auxquelles nous tenterons de répondre ou pour lesquelles
nous proposerons des hypothèses, sur la base d'une enquête menée auprès de la
communauté algérienne de l'agglomération de Lille - Roubaix - Tourcoing, au cours
de laquelle nous avons recueilli une trentaine d'entretiens avec des femmes divor
cées. Il convient de souligner que l'analyse effectuée s'inscrit dans une démarche par
ticulière : elle privilégie la population féminine, dans la mesure où le rôle de la femme
constitue le point d'achoppement essentiel et un enjeu décisif quant aux normes res
pectives de la société d'origine et de la société d'immigration; elle privilégie aussi
une population limite, celle qui a connu le divorce en raison d'une situation conflic
tuelle (2). L'échantillon constitué est diversifié sous le rapport de l'âge (de 22 à 54
ans) pour tenter de saisir dans leurs variations multiples les conditions de recours
au divorce, et ne concerne que les divorces au sein d'un couple formé de conjoints
dont les parents sont Algériens d'origine. Le recours à l'approche qualitative offre
la possibilité de mieux appréhender les facteurs du divorce, la dynamique des situa
tions conflictuelles et les conditions initiales du choix du conjoint. L'utilisation des
récits de vie, combinée à l'analyse des informations figurant dans les dossiers du tr
ibunal d'une part et de celles recueillies dans l'entourage familial d'autre part, nous
a permis de mieux saisir la richesse des expériences vécues par ces femmes (3).
L'échantillon restreint, la complexité, la diversité des situations rencontrées et
le contexte spécifique de cette analyse ne permettent pas de généraliser les observa
tions obtenues ; il convient notamment de ne pas supposer une liaison systématique
entre le choix du conjoint à l'initiative des parents et le divorce, ce point devant faire
l'objet d'un travail ultérieur.
Cet article s'organise en trois points : dans un premier temps nous montrerons
comment le choix opéré par les familles s'inscrivait dans le système de valeurs du
pays d'origine, en nous appuyant sur l'analyse des entretiens du groupe de femmes
âgées. Dans un deuxième temps, nous aborderons, à partir des entretiens réalisés
auprès du groupe de femmes jeunes, les transformations du choix du conjoint, où
tente de s'affirmer un rapport individuel à l'égard du mariage. Enfin, nous analyse
rons le changement d'attitude des parents devant le changement induit par la situa
tion d'immigration.
CHOIX DU CONJOINT ET SYSTÈME DE VALEURS
AU PAYS D'ORIGINE
Le choix du conjoint, pour les femmes ayant actuellement entre 37 et 54 ans
et mariées en Algérie, dépendait d'une logique des échanges matrimoniaux obéissant
à des règles très précises que nous rappelons brièvement : respect des hiérarchies socia
les et économiques, mariages contractés préférentiellement au sein de la famille et
du village (4). Aucune de ces femmes ne nous a dit avoir rencontré son mari en
dehors du cadre familial. La règle usuelle est ici appliquée strictement en ce sens que
la mise en relation avec leur futur conjoint dépendait de la prérogative familiale. Elles
se sont toutes conformées au droit traditionnel qui confère aux parents la responsab
ilité totale du choix du conjoint et du mariage de leurs enfants.
Leur discours s'inscrit dans les conduites réglées par la tradition, dans les. nor
mes incontestées de la société d'où elles proviennent. La réflexion rétrospective sur :
choix du conjoint tradition et changement 121 Le
leur vécu ne les conduit pas à critiquer l'arrangement de leur mariage par la famille.
Cette attitude, qui peut paraître passive, s'explique par la logique de leur univers
économique, social, culturel et symbolique. Au-delà de la décision familiale, c'était
celle de Dieu, du destin (el mektoub) qu'il fallait assumer, au risque de l'anathèmisa-
tion. Ces deux aspects sont très présents dans les entretiens : la hantise de l'anathéme
des parents est ainsi un facteur explicatif de la conformité aux coutumes, les parents
seraient détenteurs d'un pouvoir divin, influant de manière décisive sur la vie future
des enfants. Bénédiction à ceux qui se conforment à leur volonté et malédiction aux
déviants : « Tu ne peux pas dire non à ton père ou à ta mère, il faut éviter la malédict
ion. » Cette croyance est fortement ancrée chez elles, dans la mesure où elles y ont
souvent recours pour tenter de justifier leur mésentente conjugale et leur rupture.
Elles établissent un parallèle entre les attitudes antérieures qu'elles auraient eu à l'égard
des parents et leurs conséquences : malchance, divorce...
Ces femmes se sont toutes conformées à l'arbitrage des parents quant à leur
mariage ; il aurait été pour le moins difficile de s'en écarter tant les relations entre
les hommes et les femmes sont étroitement surveillées et codifiées. En effet, la répart
ition des tâches est attribuée en fonction des sexes mais aussi de l'âge. Les corvées
de bois, impliquant le déplacement hors du village et du contrôle, incombaient aux
femmes âgées qui, au regard de leur âge et du respect dû à celui-ci, échappaient aux
situations compromettantes et aux propos malveillants. Les corvées d'eau étaient en
revanche assurées par les jeunes filles et femmes. Cependant, la fontaine étant un
endroit public, donc accessible à tous, hommes et femmes, les villageois soucieux
de préserver « la paix du village » et l'honneur des familles avaient établi un tour de
rôle quant à l'utilisation de la fontaine. Certaines des femmes nous ont raconté
comment elles étaient tenues de puiser l'eau à des moments déterminés et devaient
s'y rendre en groupe, chaperonnées par une ajouza (vieille femme) ou un vieil homme,
fonction sociale non négligeable au village. Lorsqu'un homme s'approchait de la mai
son, l'usage impliquait qu'il soit précédé par des enfants qui l'annonçaient ; cette
précaution permettait ainsi aux femmes de se retirer à l'abri des regards inconven
ants. Le seul cas où la présence des jeunes filles était requise devait être interprété
comme une demande officieuse du mariage. Devant l'homme, accompagné de ses
parents, la jeune fille attestait de «ses savoir-faire». Il existait un système de codes
et de signes où tout était compris tacitement. La régulation sociale se traduisant par
un cloisonnement des espaces féminins et masculins étroitement contrôlés,
l'échange matrimonial organisé par les familles représentait la seule possibilité de
rencontrer son conjoint.
Le fait d'avoir été mariées jeunes n'est pas jugé négativement par ces femmes,
contrairement à certaines idées répandues. Il faut replacer cette attitude dans la logi
que selon laquelle ces femmes ont été socialisées. La valorisation du mariage précoce
est à rattacher, entre autres, à la rentabilisation de leur capacité de procréation. Cet
aspect illustre un des critères essentiels de sélection de l'épouse qui était la santé, la
vigueur et le courage de la jeune fille. Le fait de s'être mariée jeune (15-17 ans) est
même perçu positivement puisque cela semble avoir suscité « des jaloux et des envieux
au village ». Elles l'expliquent par leur beauté, leur courage, leur conduite exemplaire
et le prestige de leur famille, bref par la convoitise dont elles étaient l'objet. 122 Hadjila Sad Saoud
LES TENTATIVES D'INSTAURATION
D'UN RAPPORT INDIVIDUEL AU MARIAGE
En France, les interdits sont inévitablement transgressés par la mise en relation
des jeunes (5) dans les lieux d'études, de travail et les lieux publics. De plus en plus
fréquemment les jeunes se rencontrent et ont la possibilité de faire des entorses aux
interdits familiaux. Les jeunes filles acquièrent de nouvelles aspirations, d'autres
modèles induits par leur environnement. Cependant, alors qu'elles souhaiteraient ren
contrer plus librement les éventuels maris, elles se heurtent à l'ambiguïté de leur att
itude. Elles se sentent méprisées lorsqu'elles acceptent de les fréquenter
clandestinement : « On est pourtant en France, mais dans leur tête ils sont en Algérie. »
Le contrôle de la régulation sociale échappe d'une certaine façon aux parents,
les rencontres hommes/femmes restent codifiées et normalisées dans des espaces où
des «barrières invisibles» n'en demeurent pas moins. En effet, l'intériorisation des
interdits sociaux ne permet pas aux jeunes hommes d'approcher les jeunes filles sans
sentiments ambivalents. La représentation de « l'épouse idéale » est biaisée d'une part
par le modèle de la société où ils vivent et d'autre part par celui issu de la société
algérienne, et ancrée dans leur imaginaire. Les jeunes filles en sont conscientes et
reconnaissent le bien-fondé des conseils de leur mère, les mettant en garde contre
les écueils potentiels. Cet aspect a une grande importance dans leur rapport aux
garçons.
Dans la période préalable au mariage, les jeunes filles avaient envisagé celui-ci
essentiellement sous un aspect sentimental. A travers leur récit, on remarque que très
tôt elles avaient accepté pour leurs relations amoureuses futures un certain nombre
de frustrations subies mais assumées, car supposées garantir un mariage idéal. De
ce fait, elles écartaient toutes les situations mettant en danger leur réputation. Oppos
ées à connaître de nombreux « flirts », elles l'étaient bien plus à l'égard des rapports
préconjugaux. Elles se justifient en citant le cas d'une ou plusieurs amies qui auraient
eu des relations sentimentales décevantes et avaient ainsi compromis leur possibilité
de se marier ultérieurement. A ces moments, elles évoquent la justesse des conseils
des parents. De manière constante, les mères rappellent que la non-conformité aux
normes usuelles conduit au risque de se voir délaissée sur le marché matrimonial :
d'autant plus que ce sont elles qui, à l'intérieur de la sphère féminine où les informa
tions requises circulent, sont chargées d'harmoniser « les offres et les demandes » en
mariage. « S'il te prend dans la rue, il te jettera après-, pour eux, tu sais, il faut la fête. »
Le mariage en soi n'est pas remis en question, les critiques visant bien plus les
modalités du choix matrimonial. Dans l'ensemble, les jeunes filles ont toutes sou
haité se marier. Cependant, la perspective du mariage laisse subsister des «zones
d'ombre» : en premier lieu, les fiançailles (6) sont considérées comme trop brèves
et trop formelles pour permettre une décision mûrement réfléchie et basée sur la décou
verte et la connaissance de l'autre. En second lieu, les jeunes filles redoutent que
le mariage ne satisfasse pas certaines de leurs aspirations : il est dans certains cas
considéré comme un exutoire qui devrait leur permettre d'échapper à la pression d'un
contexte familial contraignant. Il existe cependant une volonté d'harmonisation d'une
sphère privée et d'une sphère familiale. Se préserver une certaine intimité et indépen
dance, sans pour autant s'isoler du milieu familial d'appartenance ou d'alliance et :
choix du conjoint tradition et changement 123 Le
des solidarités, est une préoccupation essentielle de ces femmes. Compte tenu de cet
ensemble d'aspirations complexes et contradictoires, la réalité du mariage peut se
trouver en décalage avec les représentations que les jeunes filles s'en étaient faites
antérieurement.
Les entretiens révèlent également l'intériorisation d'une norme d'obligation
sociale du mariage. Toutes désiraient se marier dès que possible, ce qui semble attes
ter d'une attitude conforme aux normes des parents, qui se justifie par l'acquisition
d'un statut valorisé, celui de la femme mariée, et par la crainte de ne pas se marier :
plus elles sont âgées, plus les demandes en mariage se raréfient. « Mon père m'a dit
si tu te maries pas à 18 ans, tu te marieras jamais. »
En outre, la bonne réputation de la famille peut être attestée par certains indicat
eurs, tel que le nombre des demandes en mariage reçues, qui permet de conclure
à l'honorabilité de la famille sollicitée et à la possibilité pour elle de retenir l'alliance
la plus intéressante parce que susceptible de lui conférer un surcroît de renom
mée (7). L'autre indice de la réputation de la famille réside dans sa capacité à marier
toutes ses filles conformément aux usages et dans les normes d'âges usuelles. Une
règle qui avait cours en Algérie consistait à ne pas marier la fille cadette avant l'aînée,
même si le choix d'un prétendant se portait sur la plus jeune ; la famille avait ainsi
la garantie du mariage de toutes les filles. Il faut noter cependant que cette règle n'est
plus strictement respectée en situation d'immigration.
Il apparaît que deux conceptions interfèrent, celle des parents pour lesquels le
mariage n'est qu'un moyen légitime de fonder une famille et ce faisant, d'entretenir
le capital symbolique de la famille, et celle des jeunes filles pour lesquelles le mariage,
bien que pouvant également revêtir ces finalités, en englobe d'autres, notamment
l'épanouissement individuel, l'autonomie et la relation amoureuse. En résultera-t-il
la domination de l'une ou de l'autre, un rejet des deux, ou l'émergence d'une
troisième ?
L'ATTITUDE DES PARENTS : EXTENSION DU CHOIX
DU CONJOINT ET LOGIQUE DU «MOINDRE MAL»
En France, la stratégie du choix du conjoint des parents se modifie par l'exten
sion du cadre de référence et par une modification des règles matrimoniales, avec
l'élargissement et le déplacement du choix du conjoint vers des familles plus éloi
gnées, des milieux amicaux ou de voisinage.
Bien que les familles algériennes aient immigré en France en suivant des réseaux
déterminés par l'origine familiale et géographique, dans les villes et les quartiers coexis
tent néanmoins des familles d'origines géographiques et familiales diffé
rentes. Le réseau de sélection se reconstitue sous une forme dérivée, par l'extension
de nouveaux liens qui ne se limitent plus à la famille proche mais franchissent le cadre
des frontières familiales et villageoises. Les liens des familles ne sont plus exclusive
ment basés sur les liens antérieurs à leur émigration, mais sur d'autres, fondés sur
la similitude des conditions économiques et sociales de vie en France.
Le choix du conjoint reste, semble-t-il, une prérogative parentale, bien que l'on
constate l'émergence d'une nouvelle attitude des parents. Il faut souligner au préala- 124 Hadjila Sad Saoud
ble que certaines jeunes filles ont été emmenées en Algérie pour y passer des vacan
ces; avec, pour autre objectif, celui-ci inavoué, d'envisager un mariage (8) à 16 ans :
« Les vacances en Algérie, je devais me marier avec un cousin qui avait le même nom
que moi, j'ai pas voulu... » Le mariage encouragé avec «un homme du bled» cor
respond à deux objectifs dans l'optique des parents : il coupe court au risque perma
nent et angoissant de mariage mixte (9), et peut, le cas échéant, constituer une
passerelle de retour au pays d'origine.
Si les parents n'imposent plus, au sens strict, le conjoint, cela n'exclut pas une
certaine pression, difficile à apprécier. Dans certains cas, on leur a proposé des pré
tendants plus nombreux parmi lesquels elles ont eu à faire leur choix (9), une pres
sion affective et morale permanente persistant jusqu'au moment où elles se décidaient.
L'issue inévitable était le mariage avec l'un d'entre eux. Dans ce contexte, toutes disent
avoir donné leur accord, mais quelques-unes font remarquer qu'il résulte très sou
vent d'un conditionnement. Que ce consentement soit réel ou qu'il n'en ait que l'appa
rence est d'une importance secondaire pour les parents ; ceux-ci peuvent ainsi
conserver la maîtrise de cet événement et mener à bien leur stratégie de reproduct
ion sociale, les jeunes filles ayant fini par accepter « l'issue inévitable », le mariage.
Le mariage avec une personne ne correspondant pas forcément au choix des pa
rents, dans la mesure où ils n'en n'ont pas eu l'initiative, est de plus en plus accepté devant
la crainte d'un mariage mixte ou d'un refus de se marier (10). Des jeunes filles, sco
larisées ou ayant une activité professionnelle, sont parvenues à faire accepter aux
parents leur choix, résultant d'un «flirt» préalable (u). Ces familles ont réussi à
neutraliser, à euphémiser les conflits, en jetant un « voile pudique » et en se conformant
aux aspirations des jeunes. En revanche, les modalités des négociations matrimonial
es et l'organisation des festivités reviennent aux parents : « Les festivités étant le lieu
des compétitions symboliques, les époux s'en trouvent presque exclus, alors que leurs
parents respectifs s'en trouvent être les acteurs principaux» (12). Dans ces situations,
l'attitude des parents est davantage une nécessité, un compromis entre leur projet
initial, en partie avorté, mais compensé par le choix d'un conjoint issu de la même
société d'origine. Dans cette nouvelle situation qui impose une plus grande souplesse
des parents, la jeune fille a une réelle marge de choix, qui était jusqu'alors inexis
tante : « Ma mère me disait, du moment que c'est un arabe, tu sais, c'est comme
la ruée vers l'or. » Pour d'autres, le concept du nif (13) s'est focalisé sur certains él
éments, tels que le droit de contrainte au mariage. Cette volonté de sauvegarder leur
image et celle de leur famille montre comment une attitude tente de se maintenir,
alors que le nouvel environnement socio-économique ne la justifie plus. « Démission,
renoncement réel ou feint à ses prérogatives, par-delà ses relations avec ses enfants,
c'est en réalité tout le problème de l'identité sociale de l'émigré qui est soulevé» (14).
LE MARIAGE COMME SOURCE DE CONFLITS
Les projets de mariage jalonnent toute l'existence des enfants. Préoccupation
essentielle dans les discussions familiales, le mariage peut être un thème générateur
de conflits et le révélateur le plus significatif de l'opposition de deux systèmes de
valeurs, celui des parents pour lesquels les critères de sélection se rapportent à la posi- :
choix du conjoint tradition et changement 125 Le
tion sociale et au capital honorifique de l'éventuelle famille d'alliance, et celui des
jeunes basé sur les «qualités personnelles».
Cependant, le mariage ne peut être une initiative individuelle, il requiert l'impli
cation collective de toute la famille. Aussi le conflit éventuel ne peut être perçu comme
un clivage fille/père, mais comme un clivage famille/fille, dans la mesure où toute
la famille est concernée (père, beaux-frères, oncles...). En effet, dans le cas d'un évent
uel divorce, la responsabilité de tous est en jeu. Cependant, ces observations doi
vent être relativisées. Parfois les solidarités fraternelles se mobilisent pour arbitrer
le conflit, un rapport de force s'instaurant alors entre parents et enfants, dont l'issue
peut être le consensus dans le choix du conjoint. « Le fait qu'il soit venu chez moi,
c'est que mon frère n'était pas d'accord pour que je sois mariée à un type que je
ne connaissais pas. »
Les jeunes filles étaient conscientes que la non-conformité à la décision famil
iale entraînerait des représailles et des sanctions sévères lors d'éventuels conflits, et
notamment leur rejet par toute la famille, qui traditionnellement a le devoir de les
accueillir en cas de divorce ou de recours au droit de «fuite traditionnelle». Elles
seraient alors bannies du domicile familial et cela leur vaudrait l'exclusion et l'ana-
thème. Conscientes également de leur vulnérabilité financière, leur décision serait prise
au prix d'un isolement et d'une insécurité affective et matérielle. Certaines ont pensé
à la rupture familiale en s'adressant, éventuellement, aux tutelles judiciaires et aux
centres d'hébergement, mais elles en connaissaient les conséquences : leur marginal
isation vis-à-vis de leur famille. Par la suite, bien qu'elles aient accepté le mariage,
elles ont vécu des situations psychologiques pénibles (maladies psychosomatiques,
état dépressif...).
Quelques jeunes filles ont eu recours à ce que l'on pourrait nommer « la fugue
déguisée». Elles se sont mariées dans l'objectif de divorcer et de se libérer ainsi de
la tutelle familiale dans un premier temps et de celle du mari dans un second temps.
L'une d'entre elles a même conçu un enfant pour légitimer son indépendance et vivre
seule. « A 24 ans, je voulais vivre seule et avoir un enfant ; et l'avoir dans les
conditions de mère célibataire ce n'était pas possible. » « En se mariant et en
divorçant, on reste dans les normes. » Elles ont donc rompu avec leur situation
antérieure jugée intolérable, en mettant en place des moyens adéquats à la réalisa
tion de leur projet. Elles se sont ainsi appropriées, du fait de leur situation de
domination, la logique des échanges matrimoniaux et l'ont utilisée à des fins per
sonnelles.
LE CAPITAL SCOLAIRE, AVANTAGE OU HANDICAP ?
Le cas des étudiantes et lycéennes nous paraît intéressant à retenir dans l'analyse,
car il permet d'insister sur la diversité des situations rencontrées. Celles-ci, pour diver
ses raisons, ont eu la possibilité de poursuivre des études (15) et par conséquent de
justifier leurs sorties sans susciter outre mesure d'intérêt de la part des parents. Tout
efois, il ressort des entretiens la difficulté de gérer ce mouvement dialectique qui
se traduit par l'adoption de deux registres de comportements au sein de la famille
et à l'extérieur. 126 Hadjila Sad Saoud
La scolarisation et l'activité professionnelle apparaissent comme des facteurs
importants dans le processus d'acquisition, d'autonomisation et de décision dans le
choix du conjoint. Sans qu'il nous soit possible, dans l'état d'avancement actuel de
l'étude, de confirmer les hypothèses suivantes, il semblerait que plus les jeunes filles
sont diplômées, moins elles auraient de possibilité de se marier, ou plus elles seraient
susceptibles de contracter un mariage dévalorisé socialement, voire un mariage mixte.
Par ailleurs, les étudiants auraient tendance au mariage mixte, ou avec des jeunes
filles originaires du pays, ou encore au mariage avec des jeunes filles algériennes immi
grées mais rarement diplômées (16).
Comme l'a montré Alain Girard, on choisit son conjoint dans le «cercle étroit
des relations où les formes de la vie sociale font vivre chacun » (17). Cependant, si
le choix s'opère à l'intérieur des mêmes milieux sociaux, un facteur non négligeable
apparaît dans l'attitude des étudiants, à savoir l'ambivalence régissant leur compor
tement à l'égard de leurs homologues féminins. Les entretiens font apparaître que
ces hommes subissent une pression normative suscitée par l'entourage familial et amic
al. L'éducation des garçons est également un processus d'intériorisation des valeurs
traditionnelles. Elle est jallonnée d'histoires, de contes, de recommandations symbo
liquement très chargées de significations où la femme instruite, « celle qui a les yeux
ouverts », est considérée comme potentiellement dangereuse et risque de menacer leurs
prérogatives masculines, voire de modifier la hiérarchie des pouvoirs au sein du cou
ple et de la famille.
CONCLUSION
En situation d'immigration, le capital symbolique des familles est compromis.
Le contrôle des échanges matrimoniaux constitue une tentative de le sauvegarder et
permet aux familles de préserver leur identité sociale. Mais l'immigration a pour effet
d'engendrer chez les jeunes l'aspiration au choix autonome du conjoint. L'attitude
des parents dépend alors de leur capacité à élaborer, à partir de leurs propres valeurs,
des stratégies adaptées à ces nouvelles conditions.
Dans la mesure où la conclusion du mariage avec un conjoint du pays d'origine,
ou issu de la communauté d'immigrés, est vécue par les parents comme un aspect
déterminant de la réussite de l'itinéraire migratoire, l'autonomie revendiquée par leurs
enfants rencontre certaines limites.