Le discours des leaders d'associations ethniques de la région de Montréal - article ; n°2 ; vol.10, pg 119-147

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1994 - Volume 10 - Numéro 2 - Pages 119-147
Le discours des leaders d'associations ethniques à Montréal
Micheline LABELLE, Marthe THERRIEN et Joseph LÉVY
Les leaders des minorités ethniques participent à la construction du discours et des représentations relatives aux catégories d'ethnicité, de « race » et de nation, dans le contexte québécois. Ils sont engagés dans l'action sociale et politique, contribuent à la définition d'identités particulières et sont porteurs de revendications. Cet engagement s'exprime en particulier dans des regroupements monoethniques ou pluriethniques fondés, soit sur une identité racisée, soit sur le sexe, soit encore à travers des organismes sans but lucratif, ainsi qu'à travers les institutions du secteur public ou parapublic canadien et québécois.
Cet article explore la participation communautaire et institutionnelle des interviewés, les conditions d'émergence de leur engagement dans le mouvement associatif, leurs perceptions du rôle de l'ethnicité dans le mouvement associatif et l'évaluation du leadership communautaire. Il illustre les polarisations et les contradictions idéologiques intra et intercommunautaires, la multiplicité des références identitaires qui mobilisent le mouvement associatif et la prégnance de ses liens transnationaux.
En ce qui concerne leur insertion dans la société canadienne et la société québécoise, les dirigeants sont partagés entre une idéologie différencialiste fondée sur la notion de pluralisme politique et culturel et une idéologie axée sur la notion d'intégration. Enfin, l'article aborde en partie le rôle symbolique et politique de l'ethnicité et son articulation avec la question nationale québécoise.
Ethnic leaders' discourse in Montreal
Micheline LABELLE, Marthe THERRIEN and Joseph LÉVY
Leaders of ethnic minorities participate in the production of discourse and of representation with respect to the categories of ethnicity, « race » and nation, in the Quebec context. They are involved in political and social action, contribute to the definition of specific identities and revendications. This involvement expresses itself, in particular, in monoethnic or pluriethnic groups based either on a racilized identity, on gender, or on non-profit organisations, as well as in Canadian and Quebec public and parapublic sector institutions.
This article explores the community and institutional participation of interviewees, the conditions under which their implication in the associative movement develops, their perceptions of the role of ethnicity in the associative movement and the assessement of community leadership. It illustrates the intra and intercommunity polarizations and ideological contradictions, the multiplicity of identity references that mobilize the associative movement and the importance of its transnational ties.
With respect to their insertion in Canadian and Quebec societies, the leaders are divided between an ideology of difference based on the notion of political and cultural pluralism, and an ideology grounded in the notion of integration. Finally, the article touches on the symbolic and political role of ethnicity and its link to the Quebec national question.
El discurso de los líderes de asociaciones etnicas en Montreal
Micheline LABELLE, Marthe THERRIEN y Joseph LÉVY
Los líderes de las minorías etnicas participan en la construcción del discurso y de las representaciones relativas a las categorías de etnicidad, « raza » y nation, en el contexto del Quebec. Están comprometidos en la acción social y política, contribuyen a la definición de identidades particulares y son portadores de reivindicaciones. Este compromiso se traduce en particular en agrupaciones monoétnicas o pluriétnicas, fundadas en una identidad racizada o bien, en el sexo, o bien a través de organismos sin fines lucrativos o instituciones del sector público y parapúblico canadienses o provinciales.
Este artículo explora la participación comunitaria e institucional de los entrevistados, las condiciones de emergencia de sus compromisos con el movimiento asociativo, las percepciones del rol de la etnicidad en el movimiento asociativo y la evaluación del liderazgo comunitario. Ilustra, además, las polarizaciones y las contradicciones ideológicas intra e intercomunitarias, la multiplicidad de referencias identitarias que mobiliza el movimiento asociativo y la relevancia de sus lazos transnacionales.
En lo que concierne a la inserción en la sociedad canadiense y quebequense, los dirigentes estan divididos entre una ideologia diferencialista, fundada en la noción de pluralismo político y cultural, y una ideología estructurada alrededor de la noción de integración. Finalmente, el artículo muestra el rol simbólico y político de la etnicidad y su articulación a la cuestión nacional del Quebec.
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1994
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Micheline Labelle
Marthe Therrien
Joseph Lévy
Le discours des leaders d'associations ethniques de la région de
Montréal
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 10 N°2. pp. 119-147.
Citer ce document / Cite this document :
Labelle Micheline, Therrien Marthe, Lévy Joseph. Le discours des leaders d'associations ethniques de la région de Montréal. In:
Revue européenne de migrations internationales. Vol. 10 N°2. pp. 119-147.
doi : 10.3406/remi.1994.1410
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1994_num_10_2_1410Résumé
Le discours des leaders d'associations ethniques à Montréal
Micheline LABELLE, Marthe THERRIEN et Joseph LÉVY
Les leaders des minorités ethniques participent à la construction du discours et des représentations
relatives aux catégories d'ethnicité, de « race » et de nation, dans le contexte québécois. Ils sont
engagés dans l'action sociale et politique, contribuent à la définition d'identités particulières et sont
porteurs de revendications. Cet engagement s'exprime en particulier dans des regroupements
monoethniques ou pluriethniques fondés, soit sur une identité racisée, soit sur le sexe, soit encore à
travers des organismes sans but lucratif, ainsi qu'à travers les institutions du secteur public ou
parapublic canadien et québécois.
Cet article explore la participation communautaire et institutionnelle des interviewés, les conditions
d'émergence de leur engagement dans le mouvement associatif, leurs perceptions du rôle de l'ethnicité
dans le mouvement associatif et l'évaluation du leadership communautaire. Il illustre les polarisations et
les contradictions idéologiques intra et intercommunautaires, la multiplicité des références identitaires
qui mobilisent le mouvement associatif et la prégnance de ses liens transnationaux.
En ce qui concerne leur insertion dans la société canadienne et la société québécoise, les dirigeants
sont partagés entre une idéologie différencialiste fondée sur la notion de pluralisme politique et culturel
et une idéologie axée sur la notion d'intégration. Enfin, l'article aborde en partie le rôle symbolique et
politique de l'ethnicité et son articulation avec la question nationale québécoise.
Abstract
Ethnic leaders' discourse in Montreal
Micheline LABELLE, Marthe THERRIEN and Joseph LÉVY
Leaders of ethnic minorities participate in the production of discourse and of representation with respect
to the categories of ethnicity, « race » and nation, in the Quebec context. They are involved in political
and social action, contribute to the definition of specific identities and revendications. This involvement
expresses itself, in particular, in monoethnic or pluriethnic groups based either on a racilized identity, on
gender, or on non-profit organisations, as well as in Canadian and Quebec public and parapublic sector
institutions.
This article explores the community and institutional participation of interviewees, the conditions under
which their implication in the associative movement develops, their perceptions of the role of ethnicity in
the associative movement and the assessement of community leadership. It illustrates the intra and
intercommunity polarizations and ideological contradictions, the multiplicity of identity references that
mobilize the associative movement and the importance of its transnational ties.
With respect to their insertion in Canadian and Quebec societies, the leaders are divided between an
ideology of difference based on the notion of political and cultural pluralism, and an ideology grounded
in the notion of integration. Finally, the article touches on the symbolic and political role of ethnicity and
its link to the Quebec national question.
Resumen
El discurso de los líderes de asociaciones etnicas en Montreal
Micheline LABELLE, Marthe THERRIEN y Joseph LÉVY
Los líderes de las minorías etnicas participan en la construcción del discurso y de las representaciones
relativas a las categorías de etnicidad, « raza » y nation, en el contexto del Quebec. Están
comprometidos en la acción social y política, contribuyen a la definición de identidades particulares y
son portadores de reivindicaciones. Este compromiso se traduce en particular en agrupaciones
monoétnicas o pluriétnicas, fundadas en una identidad racizada o bien, en el sexo, o bien a través de
organismos sin fines lucrativos o instituciones del sector público y parapúblico canadienses o
provinciales.
Este artículo explora la participación comunitaria e institucional de los entrevistados, las condiciones de
emergencia de sus compromisos con el movimiento asociativo, las percepciones del rol de la etnicidad
en el movimiento asociativo y la evaluación del liderazgo comunitario. Ilustra, además, las
polarizaciones y las contradicciones ideológicas intra e intercomunitarias, la multiplicidad de referencias
identitarias que mobiliza el movimiento asociativo y la relevancia de sus lazos transnacionales.En lo que concierne a la inserción en la sociedad canadiense y quebequense, los dirigentes estan
divididos entre una ideologia diferencialista, fundada en la noción de pluralismo político y cultural, y una
ideología estructurada alrededor de la noción de integración. Finalmente, el artículo muestra el rol
simbólico y político de la etnicidad y su articulación a la cuestión nacional del Quebec.119
Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 10 - N° 2
1994
Le discours des leaders
d'associations ethniques
de la région de Montréal
Micheline LABELLE
Marthe THERRIEN
Joseph LÉVY
Plusieurs recherches réalisées au Québec et au Canada
témoignent de la vivacité de l'identité ethnique chez les membres de plusieurs
communautés ethniques et du dynamisme de leurs associations. L'analyse de l'idéo
logie de leurs dirigeants sur l'ethnicité et les questions d'intégration s'avère toute
fois peu explorée (Lefevre, Ruimy, 1985 ; Chan, 1987 ; Tardif, 1991 ; Aboud,
1992 ; Labelle, 1993). Pourtant les leaders des minorités ethniques constituées et
des groupes d'immigration récente participent à la construction du discours et des
représentations relatives aux catégories d'ethnicité, de « race » et de nation, dans le
contexte québécois, et collaborent aux débats portant sur les idéologies de gestion
de l'ethnicité que sont le multiculturalisme (politique officielle du gouvernement
fédéral canadien), la convergence culturelle, l'intégration et l'interculturalisme
(politiques successives du gouvernement québécois). A titre de représentants ou de
porte-parole de communautés ethniques, ces leaders, issus souvent d'une migration
professionnelle et qualifiée, engagés qu'ils sont dans l'action sociale et politique,
contribuent à la définition d'identités particulières et sont porteurs de revendicat
ions, lesquelles sont elles-mêmes fonction des rapports de force existant entre des
sous-groupes dont les intérêts matériels, politiques et idéologiques peuvent diver
ger. Cet engagement s'exprime en particulier dans des regroupements monoethni
ques ou pluriethniques fondés, soit sur une identité racisée, soit sur le sexe. Il
s'exprime aussi dans des organismes sans but lucratif, ainsi que des institutions du
secteur public ou parapublic canadien et québécois.
Ce texte ne présente pas une étude organisationnelle ou structurelle du
mouvement associatif mais une étude des opinions de dirigeants d'origine italienne,
juive, haïtienne et libanaise. Nous avons dans ce but dégagé trois thèmes qui nous
apparaissent centraux : la participation communautaire et institutionnelle des 120 Le discours des leaders d'associations ethniques de la région de Montréal
interviewés, les conditions d'émergence de leur engagement dans le mouvement
associatif, leurs perceptions du rôle de l'ethnicité dans le mouvement associatif et
l'évaluation du leadership communautaire. Nous avons cherché à interpréter les
discours recueillis à partir des théories générales sur le associatif
immigré ou à caractère ethnique(').
MODÈLES D'ANALYSE DU MOUVEMENT ASSOCIATIF
IMMIGRÉ OU À CARACTÈRE ETHNIQUE
Envisagé dans une perspective anthropologique, le développement commun
autaire constitue un prolongement du mode d'organisation sociale existant dans
le pays d'origine des migrants, qui repose sur les structures de parenté, de voisinage
et de convivialité. Cette forme d'organisation faciliterait l'adaptation à court terme
des immigrants et des réfugiés (Rex, Joly, Wilpert, 1987 ; Indra, 1987 ; Dorais,
1988, 1990, 1991 ; Lévy, Ouaknine, 1989). La recherche de type culturaliste, quant
à elle, fait de la « complétude institutionnelle » (institutional completeness) une
condition et une dimension de la solidarité, de la loyauté et de la cohésion ethni
ques (Herberg, 1989). Certains sociologues évaluent la complétude institutionnelle
par la vigueur des réseaux primaires et secondaires fondés sur l'appartenance
ethnique, l'endogamie, la rétention de la langue d'origine, l'existence d'institutions
religieuses, culturelles et éducatives, de quartiers distinctifs, d'associations volont
aires et de média fondés et organisés autour de particularismes ethnoculturels et
par le fait que les communautés ethniques agissent comme des groupes de pression
dans le champ politique (R. Breton & al., 1990).
Cette complétude institutionnelle a suscité deux positions divergentes quant à
la fonction de l'ethnicité, notamment dans le cas des associations à identité
ethnique, et quant au rôle de l'État dans la régulation et la « gestion » de la
diversité ethnoculturelle. Pour les uns, les associations ethniques, parce qu'elles
sont des institutions sociales intermédiaires susceptibles de créer un équilibre entre
des intérêts multiples, favorisent l'assimilation ou l'intégration ; pour d'autres,
chaque sous-société étant isolée sur le plan institutionnel, elles favorisent la ségré
gation car, fonctionnant de façon parallèle, elles minimisent les contacts interper
sonnels et institutionnels avec la majorité (Schœnberg, 1985) et constituent un
frein à l'intégration sociale et politique dans une formation nationale. On peut
supposer que deux grandes orientations sous-tendent et le mouvement associatif à
vocation ethnique et la gestion étatique de la diversité ethnoculturelle dans une
formation sociale : l'une reposant sur une logique universaliste d'intégration à la
société globale, l'autre sur une logique différentialiste d'intégration (Finkielkraut,
1987 ; Schnapper, 1991, 1992 ; Delannoi, Taguieff, 1991). Selon Radecki (1976), la
majorité des associations ethniques au Canada ne cherchent pas à faciliter l'inser
tion de leurs membres dans la société globale, mais travaillent plutôt à maintenir
l'identité ethnique et nationale de leurs membres et à assurer la spécificité culturelle
du groupe. L'association est ici un lieu privilégié de production culturelle et politi
que de l'ethnicité (Schœnberg, 1985).
Les partisans de la tendance politiste font valoir l'utilisation de l'ethnicité dans
les luttes pour le pouvoir, le statut et le revenu (Glazer, Moynihan, 1975 ; Bell, Micheline LABELLE, Marthe TERRIEN, Joseph LEVY 121
1975 ; Breton, 1991). A rencontre de Parsons pour qui l'ethnicité est une survi
vance de loyautés archaïques et dysfonctionnelles dans le monde moderne, indust
riel et bureaucratique (Metzger, 1971 : 635), cette perspective veut se situer entre
l'assimilationnisme et le pluralisme culturel. Elle introduit la vision d'une ethnicité
en mouvement (Omi, Winant, 1986 : 18) et cherche à lier pluralisme culturel et
pluralisme politique. L'ethnicité renvoie à l'émergence d'une catégorie sociale nouv
elle, plus significative que le concept de classe sociale devenu désuet, notamment à
cause de l'embourgeoisement du mouvement ouvrier, et inapplicable dans les
sociétés post-industrielles. Ici, le groupe ethnique apparaît donc comme un groupe
de pression, créé par de nouvelles expériences en situation d'immigration, et capab
le de défendre les intérêts de ses membres face à FÉtat-providence et de revendi
quer des droits collectifs. Par exemple, Bell (1975) explique la résurgence de l'eth
nicité dans les sociétés post-industrielles par l'élargissement de la sphère politique et
la multiplication des groupes de pression. L'ethnicité n'est donc pas un phénomène
social « primordial », explicable par la nature ou la culture, mais elle relève plutôt
d'un choix stratégique et politique pour les individus qui, dans d'autres contextes,
choisiraient d'autres appartenances (Bell, 1975). Les associations sont, dans cette
perspective, un lieu important de mobilisation en vue d'affronter la compétition
individuelle et collective et de se défendre contre toutes les formes d'exclusion,
notamment contre une discrimination associée au statut de certains groupes minor
itaires (Higham, 1978 ; Elazar, Waller, 1990 ; Schœnberg, 1985 ; Drury, 1992).
Dans la perspective de la sociologie tourainienne, l'ethnicité est une ressource
utilisée aux fins de l'action communautaire, et peut contribuer à la production de
mouvements sociaux en autant que les acteurs soient porteurs de revendications
universalistes (Wieviorka, 1992a). Ainsi Lapeyronnie (1987) soutient que la mobil
isation identitaire des jeunes Maghrébins en France, dans les années 1980, avait
son origine dans l'expérience vécue de la ségrégation et du racisme. Cette mobilisa
tion n'est pas le résultat de la marginalité ou de la déviance mais celui de l'assimilaen cours. Schnapper (1991, 1992), quant à elle, soutient que la double appar
tenance dont se réclame une partie des immigrés s'inscrit dans une identité d'abord
française, et que ces modes d'intégration n'entrent pas en contradiction avec l'État-
nation (voir également Wieviorka, 1992b).
Les approches d'inspiration néo-marxiste et radicale s'intéressent, quant à
elles, à l'articulation des processus liés à l'ethnicité, à la racisation(2), au sexe
(gender) et à la classe sociale, qu'elles jugent devoir être pris en considération dans
toute analyse de la mobilisation identitaire collective, et accordent une place pré
pondérante aux contradictions internes de classe qui structurent les communautés
et au rôle de l'État, à l'autonomie de ses instances, à ses alliances stratégiques et à
ses politiques spécifiques sur la mobilisation ethnique (Brass, 1991 ; Miles, Phiza-
clea, 1977 ; Painchaud, Poulin, 1988 ; Stasiulis, 1989 ; Labelle, 1990b ; Goul-
bourne, 1991 ; Vorst et al., 1989 ; Miles, 1922 ; Solomos, 1988, 1989 ; Miles,
1993). Des études canadiennes mettent en évidence le rôle de l'État fédéral (par le
biais de la politique du multiculturalisme) dans la gestion des rapports ethniques et
soulignent notamment la réduction de l'autonomie des organisations communauta
ires, l'ethnicisation et la racisation des groupes sociaux (Stasiulis, 1980, 1991 ;
Anderson, Frideres, 1981 ; Moodley, 1987 ; Ng, 1988 ; Ng et al., 1990 ; Aboud,
1992). 1 22 Le discours des leaders d'associations ethniques de la région de Montréal
De nouvelles perspectives américaines s'inscrivent en faux contre le modèle du
pluralisme culturel ou politique ou de l'assimilation et, postulant l'interpénétration
des sous-ensembles du système mondial dans la perspective de Wallerstein et de
Portes, illustrent la dynamique qui fait des migrants des acteurs au sein de deux
contextes (le pays d'origine et le pays d'immigration), le maintien de leurs liens
avec les pays d'origine et le rôle du mouvement associatif dans leurs pratiques de
solidarité transnationale (Sutton, Chaney, 1987). Ces liens entre sociétés d'accueil
et pays d'origine, qui s'expriment à travers les réseaux migratoires (familiaux,
villageois, régionaux, etc.) et les organisations politiques des migrants, fondent la
multiplicité des références identitaires qui mobilisent le mouvement associatif.
Basch, Glick Schiller et Szanton Blanc soutiennent qu'on assiste à un phénomène
de déterritorialisation des États-nations, les migrants étant le symptôme de nouv
elles formes d'articulation des appartenances dans le système mondial en voie de
restructuration (voir en particulier dans le cas des études européennes : Catani,
Palidda, 1987 ; Campani, 1991). Selon Costa-Lascoux (1994), le lobby immigré
européen a des stratégies de revendications concertées et adaptées sur les liens
d'allégeance à l'État. On assisterait ainsi au développement du mouvement associat
if sur la base de critères autres que la nationalité.
La plupart des perspectives que nous venons d'exposer se réfèrent à un
contexte où l'État nation est hégémonique et dominant. Qu'en est-il du mouve
ment associatif et du discours de ses dirigeants dans une société dont le projet
d'État-nation est en devenir, comme dans le cas du Québec ? Le modèle associatif
au Québec présente, à notre avis, deux spécificités. D'une part, on constate la
présence d'un phénomène de complétude institutionnelle plus accentué qu'ailleurs
dans la formation sociale canadienne (Anctil, 1984 ; Paillé, 1991 ; Langlais,
Laplante, Laplante, Lévy, 1989 ; voir Campani, 1991, au sujet des communautés
italiennes dans le monde). Il a un impact important sur le plan politique (Labelle,
Beaudet, Tardif, Lévy, 1993) et structure fortement l'existence et les idéologies sur
le mouvement associatif. D'autre part, la prégnance de la question nationale et de
la situation de conflit politique et les particularités de certains flux migratoires à
l'origine de la formation et du développement des minorités ethniques dans le
contexte québécois, expliquent la présence d'alignements politiques dans certaines
communautés ethniques.
Le rapport des minorités ethniques à la société québécoise est marqué par
l'ambiguïté des politiques de gestion de la diversité ethnoculturelle. Plusieurs
auteurs (Gay, 1985 ; Godin 1985, Juteau, 1986 ; Assimopoulos, Humblet, 1987)
ont tenté d'analyser la question de l'immigration et de l'intégration des minorités
ethniques au Québec en insistant sur les contradictions qui existent entre les paliers
gouvernementaux fédéral et québécois quant aux politiques liées à l'immigration, à
la langue et à la question de l'ethnicité (multiculturalisme canadien, intercultura-
lisme québécois, etc.). Ainsi, Fontaine et Shiose (1991) avancent l'hypothèse que
l'État québécois a institutionnalisé la catégorie politique de « communautés cultu
relles », créant ainsi une frontière légale et entre deux catégories de
citoyens et propageant ainsi « une idéologie différentialiste qui accompagne la
fabrication étatique des communautés culturelles ». Pour Crête et Zylberberg
(1991), on observe une dissociation des referents « Canada » et « Québec » par les
élites politiques, une polysémie des referents accompagnant la communauté politi- Micheline LABELLE, Marthe TERRIEN, Joseph LEVY 123
que. Pour Labelle (1990a, 1991, 1992), les contradictions entre les politiques d'im
migration et les politiques linguistiques de l'État canadien et de l'État québécois
sont sources de confusion dans la saisie, par les minorités ethniques, de la question
nationale, entraînent l'ambivalence de leur identification à la culture et à la société
québécoise, et influent sur leur intégration sociale et politique dans les institutions
publiques. Les minorités se voient, au bout du compte, vouées à être définies par
un lexique ethnoculturel, à des orientations contradictoires en ce qui concerne les
politiques relatives à la diversité ethnoculturelle et à une ethnicisation perpétuelle
hors de la « québécitude ».
On peut ajouter que dans le contexte québécois, où la culture de la majorité
francophone ne représente pas un facteur d'attraction pour les minorités, où la
représentation de l'ensemble social est problématique, l'emprise des pays d'origine
sert davantage qu'ailleurs à maintenir l'ethnicité. Nous avons démontré ailleurs
que les minorités au Québec sont alignées autour du bloc fédéraliste canadien,
lequel est hégémonique, et que seule une minorité se rassemble autour d'un projet
de souveraineté québécoise (Labelle, Beaudet, Tardif, Lévy, 1993), une partie de la
dynamique des groupes ethniques s'articulant autour des blocs politiques et
sociaux extérieurs à la formation sociale canadienne. Nous verrons que ces dimens
ions sont centrales dans la compréhension des discours des leaders sur les mou
vements associatifs et du statut de l'ethnicité au Québec.
MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE ET
PROFIL DES LEADERS
La nature de notre objet, les discours des dirigeants, nous a conduits à
adopter une approche qualitative fondée sur une enquête par entretiens en pro
fondeur. Cette vise essentiellement à évaluer, par l'analyse de contenu,
le degré d'élaboration et d'articulation des thèmes du discours et la diversité des
points de vue, tout en gardant un certain contrôle, de par la saturation de
l'information, sur les sources de variance du discours (3). Une telle enquête posait
d'emblée la question du choix des communautés elles-mêmes. Ont été retenues
les communautés italienne et juive, haïtienne et libanaise, qui diffèrent par leur
poids démographique, leur durée d'implantation, la composition et le caractère
de leurs vagues migratoires internes, la visibilité phénotypique, socialement
définie, de leurs membres(4), leur intégration linguistique et leur complétude
institutionnelle (voir Labelle, Therrien, 1992).
La communauté italienne est issue de migrations à caractère économique
qui se sont surtout produites à partir du début du XXe siècle, le mouvement le
plus important se situant au cours des années 1950. Selon les données du recen
sement de 1986, la population d'origine italienne unique représente plus de
160 000 personnes. Elle a une insertion linguistique diversifiée, polarisée long
temps autour du choix de la langue française ou de la langue anglaise (Taddeo,
Tarras, 1987 ; Linteau, 1987). Cette communauté possède l'un des réseaux asso
ciatifs les plus denses et les plus diversifiés au Québec. Ce réseau, identifié pour
une bonne part aux sources régionales de l'immigration italienne, comprend plus
de 400 associations reconnues. La Commission Gendron a recensé 70 des asso- 124 Le discours des leaders d'associations ethniques de la région de Montréal
ciations les plus importantes au début des années 1970, alors que l'étude de
Painchaud et Poulin (1988) en a retenu 64. En dépit d'une certaine proximité
culturelle et religieuse avec les Québécois francophones, les Italo-Québécois
conservent une forte identification ethnique (Painchaud, Poulin, 1988 ;
Campani, 1991), la dualité linguistique et la question nationale jouant un rôle
politique important comme obstacle à l'assimilation. La communauté a un le
adership bien établi, et se pose en groupe de pression sur une base ethnique, à
l'échelon provincial et canadien.
La communauté juive du Québec compte près de 100 000 personnes et elle
se distingue par sa diversité. Comprenant en effet deux sous-groupes à identité
religieuse et culturelle distincte, elle est en fait une communauté multiethnique.
Les Ashkénazes (majoritaires), anglophones par tradition, d'immigration plus
ancienne, s'insèrent différemment des Sépharades d'Afrique du Nord, immigrés
au cours des années 1960, francophones en majorité, ou des Falachas d'Ethiopie,
de rite sépharade, dont l'immigration est récente. Non définie comme minorité
visible, la minorité juive, dont les assises communautaires sont solidement
implantées et qui est réputée posséder le plus haut niveau de cohésion et d'orga
nisation sociale en Amérique du Nord (Elazar, Waller, 1990 : 37 ; Levy, Ouak-
nine, 1989 ; Rodai, 1983 ; Weinfeld, 1981, 1984, 1993 ; Elbaz 1989 ; Herberg,
1989 ; Lasry, 1982 ; 1989 ; Lasry, 1993) pose la question de l'antisémitisme
depuis les débuts de son insertion. Elle a une forte tradition communautaire
(près de 400 organismes), un leadership visible et établi et elle constitue un
groupe de pression, avec ses fédérations provinciales et canadiennes, dont la
mobilisation identitaire varie : à titre de communauté juive, de communauté
culturelle, de segment de la minorité « anglophone », etc.
La communauté haïtienne, constituée de plus de 50 000 personnes, est issue
de mouvements migratoires qui ont débuté vers la fin des années 1960, la plus
grande proportion d'immigrants s'étant établis au cours des 1970 et 1980,
de larges secteurs de la population fuyant la misère et la répression duvaliériste
(Déjean, 1978 ; Labelle, Larose, Piché, 1983 ; Icart, 1987). Son insertion linguis
tique est présumée francophone, mais elle correspond en fait à une réalité plus
complexe étant donné la dominance du créole dans les couches populaires de
cette population. Définie comme minorité visible, la communauté haïtienne,
bipolarisée sur le plan socio-économique, a mis sur pied un réseau formé d'une
cinquantaine d'associations, sans aucune fédération, où l'intégration socio-
économique, la lutte contre la discrimination raciale et la solidarité avec le pays
d'origine, à titre de « dixième département », constituent des dimensions import
antes de son action. Son leadership est en voie de se renforcer sur une base
ethnique et à identité raciale (Labelle, Therrien, 1992).
La communauté libanaise de Montréal s'est constituée à partir de plusieurs
vagues d'immigration depuis la fin du XIXe siècle. De récents mouvements
migratoires en provenance du Liban ont revitalisé l'ancienne communauté. En
1986, on recensait 8 770 Libanais de naissance au Québec. Selon les chiffres du
ministère des Affaires internationales, de l'Immigration et des Communautés
culturelles du Québec, environ 18 400 Libanais de naissance sont arrivés au
Québec entre 1987 et mai 1991. Nous estimons que la communauté libanaise Micheline LABELLE, Marthe TERRIEN, Joseph LEVY
compte aujourd'hui environ 30 000 personnes au Québec ; ce chiffre n'est qu'in
dicatif, il ne tient pas compte des Libanais nés à l'extérieur du Liban, ni des
Québécois d'origine libanaise. Son réseau associatif est plutôt faible comparé
aux communautés juive, italienne ou haïtienne ; il compte une vingtaine d'asso
ciations. Dans la plupart des cas, les regroupements tendent à refléter la
complexité sociale, confessionnelle, culturelle et politique du Liban (Aboud,
1992 ; Abu-Laban, 1980, 1989).
L'échantillon par choix raisonné regroupe des leaders d'associations à
caractère ethnique, des deux sexes, identifiés au moyen d'une « analyse basée sur
la réputation » (Herberg, 1989). Dans une première phase, nous avons procédé à
l'identification et à la sélection des institutions ethniques de la région de
Montréal correspondant aux groupes choisis(5). Dans une deuxième phase,
grâce à l'aide des informateurs-clés ou des personnes-ressources, nous avons
identifié les leaders communautaires dont la participation et la reconnaissance
sociale étaient jugées significatives (6). Un premier critère de sélection tenait donc
compte des responsabilités (membre d'un conseil d'administration, d'un comité
consultatif, de comités ad hoc, etc.) assumées par les leaders et à leur influence
au sein des organisations. Le second voulait assurer une représentation selon le
sexe. La majorité des personnes choisies travaillent dans des organismes de leur
propre communauté, même si nous avons retenu un certain nombre de per
sonnes militant dans des organismes pluriethniques ou des organismes de
consultation ou de concertation rattachés au secteur public ou parapublic de la
société québécoise ou canadienne. Par ailleurs, les personnes interviewées ne
l'ont pas été à titre de porte-parole de leur association ou de leur communauté
d'origine. Au cours de 1990 et de 1991, Micheline Labelle a réalisé 84 entretiens.
La plupart des leaders rencontrés proviennent de milieu urbain (voir Tardif,
Labelle, 1993). Les interviewés d'origine italienne sont nés en Italie, à l'exception
de deux d'entre-eux nés au Canada et d'une autre née en France. Les interviewés
juifs proviennent des États-Unis, de Pologne, d'Autriche, d'Allemagne de
l'Ouest, de l'ex-Tchécoslovaquie, de la France et du Maroc, et six sont nés au
Canada de parents originaires d'Europe de l'Est. Les interviewés d'origine haï
tienne sont tous nés en Haïti, et ceux d'origine libanaise, au Liban, au Brésil, au
Japon et en Israël, à l'exception des deux leaders nés au Canada.
Une majorité d'interviewés d'origine italienne provient de milieux popul
aires, et les leaders juifs sont issus pour la plupart de familles de la bourgeoisie
industrielle ou commerçante (consolidée depuis plus d'une génération ou
récente) et de la petite bourgeoisie professionnelle. Les interviewés d'origine
haïtienne proviennent pour la plupart des couches modestes et aisées de la petite
bourgeoisie ; certains sont d'origine paysanne ou issus de la bourgeoisie
commerciale haïtienne. La plupart des leaders d'origine libanaise sont issus de la (grands propriétaires terriens, grands commerçants, industriels), et
de la petite bourgeoisie libanaise.
L'âge moyen des leaders est de 45 ans. La plupart ont au moins un diplôme
universitaire. Ces leaders travaillent comme cadres ou salariés dans le secteur
public de l'enseignement et des services, dans les organismes à but non lucratif
ou les institutions de leur communauté, ou sont professionnels, industriels,