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Le figuier : histoire, rituel et symbolisme en Afrique du Nord - article ; n°2 ; vol.28, pg 103-120

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Dialogues d'histoire ancienne - Année 2002 - Volume 28 - Numéro 2 - Pages 103-120
Comme l'olivier et la vigne, le figuier est étroitement associé aux anciennes sociétés méditerranéennes, et sans doute de façon privilégiée aux espaces africains. Par delà civilisations et religions (polythéistes et monothéistes), le figuier et son fruit restent au cœur des croyances, des coutumes, des pratiques qui évoquent ses vertus protectrices, fécondantes et régénérantes. L'auteur fait une place particulière à l'étude du Maroc d'hier et d'aujourd'hui.
The fig tree, as much as olive tree and vine, is closely associated with the Ancient Mediterranean societies, the more so with African land. Through civilizations and polytheistic as well as monotheistic religions, the fig tree and its fruit stays at the core of faiths, customs, practices which evoke its protective, fecundant or regenerative virtues. A particular emphasis is placed on yesterday and today Morocco.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2002
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Langue Français
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Monsieur Saïd El Bouzidi
Le figuier : histoire, rituel et symbolisme en Afrique du Nord
In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 28 N°2, 2002. pp. 103-120.
Résumé
Comme l'olivier et la vigne, le figuier est étroitement associé aux anciennes sociétés méditerranéennes, et sans doute de façon
privilégiée aux espaces africains. Par delà civilisations et religions (polythéistes et monothéistes), le figuier et son fruit restent au
cœur des croyances, des coutumes, des pratiques qui évoquent ses vertus protectrices, fécondantes et régénérantes. L'auteur
fait une place particulière à l'étude du Maroc d'hier et d'aujourd'hui.
Abstract
The fig tree, as much as olive tree and vine, is closely associated with the Ancient Mediterranean societies, the more so with
African land. Through civilizations and polytheistic as well as monotheistic religions, the fig tree and its fruit stays at the core of
faiths, customs, practices which evoke its protective, fecundant or regenerative virtues. A particular emphasis is placed on
yesterday and today Morocco.
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El Bouzidi Saïd. Le figuier : histoire, rituel et symbolisme en Afrique du Nord. In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 28 N°2,
2002. pp. 103-120.
doi : 10.3406/dha.2002.2474
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/dha_0755-7256_2002_num_28_2_2474Dialogues d'Histoire Ancienne 28/2, 2002, 103-120
Le figuier : histoire, rituel et symbolisme en Afrique du Nord"
Résumés
• Comme l'olivier et la vigne, le figuier est étroitement associé aux anciennes sociétés
méditerranéennes, et sans doute de façon privilégiée aux espaces africains. Par delà civilisations
et religions (polythéistes et monothéistes), le figuier et son fruit restent au cœur des croyances, des
coutumes, des pratiques qui évoquent ses vertus protectrices, fécondantes et régénérantes. L'auteur
fait une place particulière à l'étude du Maroc d'hier et d'aujourd'hui.
• The fig tree, as much as olive tree and vine, is closely associated with the Ancient
Mediterranean societies, the more so with African land. Through civilizations and polytheistic as
well as monotheistic religions, the fig tree and its fruit stays at the core of faiths, customs, practices
which evoke its protective, fecundant or regenerative virtues. A particular emphasis is placed
on yesterday and today Morocco.
Les figuiers, tout comme l'olivier et la vigne, sont des arbres méditer
ranéens par excellence. Leur expansion et leur renommée vont de pair avec
les civilisations qui ont marqué les rivages de la Méditerranée1. Ainsi,
la civilisation grecque est symbolisée par l'olivier, la civilisation romaine par la
vigne, et la civilisation africaine par le figuier. À ce propos, Caton l'Ancien qui,
avant la troisième guerre punique, avait ramené au Sénat, une figue précoce de
Carthage, demanda aux sénateurs quand ce fruit avait été cueilli. Tous
convenaient qu'il était frais, mais pour les inciter à détruire Carthage il leur a
répondu "il a été cueilli, il y a trois jours, tant l'ennemi est près de nos portes"2.
Le choix du figuier par Caton n'était pas fruit du hasard. Il incarne la résistance
et la propagation de la civilisation africaine qui continue de constituer une
menace pour Rome.
Certes, cette assimilation entre civilisation et arboriculture reste
symbolique, car tous les pays de la Méditerranée ont connu l'olivier, la vigne
et le figuier3. Mais, il faut de même reconnaître que c'est toujours à l'Afrique
* Saïd El Bouzidi, Université Ibn Tofail, Kénitra, Maroc.
1. Sur ce sujet voir M.-C. Amouretti et G. Comet, Le livre de l'oliveraie, Aix-en-Provence, 1985 ;
P. Grimai, "La vigne et l'olivier", B.A.G.B., 2, 1980, p. 171-185.
2. Pline l'Ancien, Histoire Naturelle, Livre, XV, texte établi, traduit et commenté par J. André, Paris,
Les Belles Lettres, 1960, XX, p. 44.
3. Voir M. Détienne, "L'olivier : un mythe politico-religieux" dans J.-P. Vernant, Problèmes de la terre
en Grèce ancienne, Paris, 1973, p. 293-306.
DHA 28/2, 2002 104 Said El Bouzidi
et à l'Orient qu'on pense lorsqu'il est question de figuier, tout comme lorsqu'il
est question de la vigne c'est vers la péninsule italienne qu'on se retourne ; alors
que lorsqu'il est question d'olivier c'est plutôt vers la Grèce4- Ce sont souvent
des explications géographiques qu'on donne à cette répartition arboricole dans
le bassin méditerranéen, alors qu'il est possible de trouver d'autres raisons
historiques et symboliques.
Notre objectif dans ce travail est de faire une esquisse de l'historique du
figuier d'après les sources antiques, à commencer par les textes sacrés. Ensuite,
d'examiner certaines légendes qui ont accompagné l'histoire du figuier depuis
les premiers temps, ce qui peut nous aider à comprendre le secret qui a fait de
l'arbre et de son fruit un symbole de la civilisation africaine. Et enfin, d'évaluer
la place de cet arbre en Afrique du Nord où il demeure fondamental dans la vie
des montagnards par son apport alimentaire mais aussi par la pérennité des
rituels et des croyances qui font de lui un arbre sacré.
1 - Le ficus : de la légende à la vénération
La trilogie de l'arboriculture méditerranéenne est constituée de l'olivier,
de la vigne et du figuier. Ce dernier occupe souvent la troisième place dans le
choix des cultures devant le grenadier, l'amandier et d'autres arbres fruitiers5.
Le figuier était connu dans le Moyen Orient dès le IIIe millénaire chez les
ancêtres des Sumériens qui le cultivaient à Babylone. De même il y a plus de
5000 ans les Égyptiennes faisaient à partir de la figue des boissons pour les
grandes cérémonies, et des produits pharmaceutiques. Au temps des Ramsès
l'un des pharaons de la XIXe dynastie, en voyage avec sa suite, avait servi plus
de 300 chapelets de figues. Ce qui prouve que la figue constituait un fruit pour
les grandes tables, comme en témoigne une peinture représentant la cueillette
des figues et datant du milieu de ce IIIe millénaire.
Dans la mythologie grecque, le figuier était un don de la déesse des mois
sons et de la terre, Déméter. Le figuier était aussi dédié à Dionysos comme la
vigne et le lierre. Pour protéger ce fruit "plus précieux que l'or", pour en préser
ver son mystère, les Grecs en interdisaient, dit-on, l'exportation. En plus de son
usage quotidien pour la nourriture, ils s'en servaient comme source d'énergie et
le recommandaient aux athlètes pour plus de force et d'agilité. Les médecins
4. Voir A. Chevalier, "Les origines et l'évolution de l'agriculture méditerranéenne", dans Revue
internationale de botanique appliquée et d'agriculture tropicale, 1939, p. 632-633.
5. Voir S. Chaker, "Figue/figuier", dans E. В., 18, 1997, Aix-en-Provence, Edisud.
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grecs l'utilisaient pour faire des cataplasmes. Platon, surnommé philosukos,
à cause de son grand amour pour les figues, n'hésitait pas à les conseiller aussi
aux philosophes en pensant qu'elles les rendaient plus intelligents.
Le figuier n'était pas inconnu des Romains, car la légende veut que
Romulus et Remus aient tété le lait de la louve à l'ombre d'un figuier6- D'après
Florus, les fondateurs de Rome se trouvaient sous le Ruminai avant d'être
découverts par le berger du troupeau royal qui les emporta dans sa maison et
les éleva7. En raison de cette légende, le figuier Faustulus est devenu un arbre
protecteur enraciné au cœur même du champ politique de Rome : le Forum8-
De même, Pline l'Ancien rapporte qu'on "vénère un figuier poussé à Rome sur
le Forum même dans le Comitium parce qu'en ce lieu furent enterrées rituell
ement des foudres"9- Le figuier était censé préserver de la foudre d'où l'expres
sion "fulguribus ibi conditis" qui remonte à l'époque étrusque10. Il était aussi un
symbole de la bienveillance des dieux protecteurs de Rome c'est pourquoi, dit
Pline, "c'est toujours un présage quand il se dessèche et les prêtres ont soin d'en
planter un nouveau"11. D'autres figuiers étaient vénérés comme celui qui était
planté devant le temple de Saturne et fut arraché en l'an six cent de Rome12 ;
tout comme celui qui a poussé fortuitement au milieu du Forum^-
Avec les religions monothéistes, le figuier tout comme l'olivier revêt un
aspect sacré en raison de ces apports nutritifs, mais aussi par des apports
mystérieux bénis par la volonté divine. Chez les Hébreux, les figues font partie
du trésor que Moïse a promis à son peuple une fois arrivé en Terre promise.
Au temps de Salomon (circa 970-931 av.n.è) le figuier était répandu dans tout
le Moyen-Orient14.
6. A ce sujet voir J. Carcopino, La Louve du Capitale, Paris, Les Belles Lettres, 1925, p. 215-217.
7. Florus. Œuvre I, I, 2-3. Voir aussi, Aurelius Victor, Les origines du peuple romain, XX. 1-4, Paris,
1983, p. 99-100.
8. Pline l'Ancien rapporte que "...plus encore en mémoire du figuier qui, nourricier des fondateurs
de l'empire, Romulus et Rémus, leur offrit un premier abri dans le Lupercal et fut nommé Ruminai,
parce que sous son ombre fut trouvé la louve donnant aux petits enfants la mamelle (rumis - c'est
l'ancien nom pour marna - ; un bronze représentant ce miracle à été consacré auprès de ce figuier "
Pline l'Ancien, H. N., Livre XV, 77
9. Idem.
10. Voir à ce sujet la note 77 dans le commentaire de Pline l'Ancien, H. N., Livre XV, p. 102.
11. Pline l'Ancien, H. N., Livre XV, 77.
12. Idem.
13. Pline l'Ancien, H. N., Livre XV, 78.
14. 11 est dit dans l'Ancien Testament que Salomon "...dominait tout le pays au-delà du fleuve,
depuis Taphsa jusqu'à Gasa, tous les rois au-delà du fleuve, et il avait la paix avec ses sujet de toute
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Dans la Bible15, c'est derrière des feuilles de figuier qu'Adam et Eve
s'efforcèrent de dissimuler leur nudité après avoir transgressé l'ordre qui leur
avait été donné de ne pas manger le fruit de l'arbre interdit16- En s'apercevant
de son péché, Adam tenta vainement de cueillir des feuilles d'arbres pour
couvrir certaines parties de leurs corps. Le figuier seul, lui accorda la faveur
d'utiliser ses feuilles, car la figue était elle-même un fruit défendu17.
De même, l'Apologue des Arbres raconte comment les arbres avaient
proposé à l'olivier d'être leur roi, et comment - après que ce dernier ait décliné
cet honneur - le figuier, auquel le trône avait été ensuite proposé,. déclina, à son
tour, la proposition de ses pairs18. C'est aussi un arbre capricieux dont la profi
tabilité des fruits dépend de l'attention qui lui était accordée et de la volonté
de Dieu19 d'où l'expression "Qui soigne son figuier en mangera son fruit"20.
C'est enfin un indicateur du changement de saison agricole. Il est dit dans le
Nouveau Testament que "lorsque ses rameaux deviennent tendres et que les
feuilles poussent, l'été est proche"21.
Avec le Coran le figuier apparaît comme référence au Christ. Ainsi, il est
dit : "Par le figuier et l'olivier ! Et par le Mont Sinaï! Et par cette Cité sûre! Nous
avons certes créé l'homme dans la forme la plus parfaite"22. Ces versets établissent
part. Juda et Israël habitaient en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier" La Bible, Ancien
Testament, Premier livre des Rois. 5. 4.
15. Il importe de souligner que la figue et le figuier sont signalés dans la Bible 45 fois. Nous avons
consulte La Sainte Bible. Texte français, éd. et commentaire par L. Pirot et A. Clamer, éd. Le Touzey
et Ane, Paris, 1951, Livre de l'Ancien Testament et Nouveau Testament.
16. "Alors la femme vit que le fruit de l'arbre était bon à manger et agréable aux yeux et désirable
pour acquérir l'intelligence ; elle prit son fruit et le manga, elle en donna aussi à son mari avec elle
et ils mangèrent. Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nus et ayant
cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des ceintures". Ancien Testament, Genèse, 3. 6-7
17. Il faut souligner que le Coran fait référence à cet événement à plusieurs reprises mais en ne
mentionnant ni le figuier ni d'autres espèces. Il s'agit tout simplement d'un arbre du jardin que
Dieu a interdit à Adam et Eve d'approcher (Sourate AL A'A'RÂF, VII, 18-19). Alors que pour cacher
leur nudité il est dit dans le Coran "II les séduisit en les aveuglant ; et lorsqu'ils eurent goûté de
l'arbre, leur nudité leur apparut, et ils se mirent à la couvrir de feuilles du jardin" (Sourate
AL A'A'RÂF, VII, 21). De même dans la Sourate Ta Hâ il est dit : "Satan lui fit des suggestions :
О Adam ! lui dit-il, veux-tu que je te montre l'arbre de l'éternité et d'un royaume qui ne vieillit pas ?
Ils mangèrent de l'arbre, et leur nudité leur apparut, et ils se mirent à coudre des vêtements
de feuilles du paradis. Adam désobéit à son Seigneur, et s'égara" (Sourate Ta Hâ, 118-119).
18. Ancien Testament, Juges, 9. 10-11
19. Nouveau Luc, 13. 6 -7.
20. Ancien Testament, Proverbes, 27. 18.
21. Nouveau S. Matthieu, 24. 32.
22. Coran, Sourate Le figuier, 95, 1-4.
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une relation symbolique entre trois Manifestations majeures de Dieu. La figue
et l'olivier se réfèrent au Christ, alors que l'avènement de Moïse a eu lieu sur le
Mont Sinaï et enfin la cité de la sécurité est la Mecque la métropole de l'Islam.
Toutes ces qualités ont fait du figuier un arbre recelant des forces de pro
tection, mais c'est son fruit qui suscite le plus grand intérêt en raison de l'éc
osystème de la caprificatio, qui représente à lui seul un ensemble de procédures
réglementées par des normes naturelles.
2- L'écosystème de la caprificatio du figuier
Le figuier appartient à l'ordre des Urticales, famille des Moracées, et fait
partie du genre Ficus. Les botanistes font remonter l'origine du figuier domest
ique au caprifiguier, son ancêtre sauvage, de même que l'olivier descend de
l'oléastre et la vigne de la lambrusque (vita lamhrusca). Au IIe siècle av.J.-C,
Caton l'Ancien en dénombrait cinq espèces, la figue Marisque, l'Africaine,
la Herculanum, la Sagonte et la Tellane noir23. Ces variétés n'ont pas cessé de
se multiplier en d'autres espèces grâce à l'opération du greffage qui se pratique
sur le figuier mère au cours du printemps lorsque les tiges sont remplies
d'eau24. Au IIe siècle, Pline l'Ancien recensait vingt-neuf variétés, réparties sur
les rives de la Méditerranée25. Aujourd'hui les spécialistes dénombrent plus de
800 espèces de figuiers reparties dans les zones chaudes, tropicales et humides.
Le figuier se plaît aussi bien sur des terrains arides et secs que sur des
sols argileux, même s'il est recommandé de le planter dans des sols argilo-
siliceux bien irrigués26. L'arbre peut atteindre entre 4 et 10 mètres de hauteur
selon son milieu naturel. Il donne ses premiers fruits au bout de 4 ans,
et continue à produire jusqu'à 50 ans. Le rendement de chaque arbre est de 30
à 80 kilos de fruits, selon la qualité des terres, le mode de culture et la nature
des fertilisants.
Pour comprendre l'écosystème de la caprificatio an ficus, les botanistes
distinguent deux types de figuier : les pouponnières (caprificus) et les
23. Caton : De l'agriculture, 8. 1, texte établi et commenté par R. Goujard, Les Belles Lettres, Paris,
1975.
24. Sur les meilleurs moments pour greffer le figuier, voir les recommandations de Caton, De agr.
40 et 42
25. Pline l'Ancien, H. N., Livre XV, 68-72.
26. Caton recommande de "planter" la figue marisque en terrain crayeux et découvert ; plantez
l'Africaine, celle d'Herculanum, de Sagonte, la figue d'hiver, la Tellane noire, à long prédoncule,
en terrain plus gras ou fumé" Caton, De agr. 8. 1.
DHA 28/2, 2002 Said El Bouzidi 108
pépinières27. Malgré leur ressemblance il y a, en effet, deux sortes de figues :
celles qui ont un rôle de fécondation et celles qui sont des fruits comestibles.
Pour schématiser cet écosystème on peut imaginer que les caprificus assurent
le fonctionnement mâle, alors que les autres sont des femelles.
Mais ce tableau est loin d'être complet puisque la figue est une sorte de
mûre à l'envers dotée d'un récepteur, charnu et creux, destiné à recueillir des
dizaines voire des centaines de fleurs. À ce sujet, une observation pertinente
de Pline l'Ancien pousse à décortiquer ce système de fécondation suscitant
"l'admiration, car seul entre tous il arrive à maturité par un artifice naturel"28.
La caprificatio2^ des figues femelles se réalise grâce à un insecte appelé
blastophaga grossorum30 qui arrive à ouvrir un trou au bas de la figue pour
la polliniser31- En absence du caprificus les cultivateurs suspendent, sur les
branches du figuier, des chapelets de figues sauvages pour que le blastophage
assure la fécondation du fruit32. Mais dans des régions poussiéreuses ou dans
les terrains maigres et exposés à l'aquilon, les figues n'ont pas besoin
de caprification. En effet, grâce à la chaleur, le fruit perd son suc laiteux, ce qui
le rend moins humide et sans pédoncule cassant, de même que la poussière
dessèche le fruit et favorise sa maturation33.
27. A ce sujet Pline rapporte "qu'on nomme caprifiguier le figuier sauvage dont les figues
ne mûrissent jamais ; mais qui donne aux autres ce qu'il n'a pas lui-même, puisqu'on observe
vin transfert naturel des causes et que, comme de la pourriture, il naît quelque chose" Pline l'Ancien,
H.N., Livre XV, 79.
28. Idem.
29. Le système de la caprificatio était connu chez les Grecs comme l'explique Théophraste, С. Р.
3, 9, 5 et Pline l'Ancien a résumé cette procédure par le fait que le caprifiguier "engendre des
mouches ; celles-ci, privées de nourriture sur l'arbre où elles sont nées quand elles se décomposent
en pourriture, s'envolent vers le fruit son parent : criblant les figues de morsures, c'est-à-dire s'en
repaissant goulûment, elles y font d'abord entrer le soleil avec elles et livrent passage aux souffles
fécondants par ces ouvertures " Pline L'Ancien, H.N., XV, 79 ; sur le texte de Théophraste, voir
le note 80 du commentaire du Livre XV de Pline l'Ancien, H.hl., éd. Les Belles Lettres, Paris, 1960,
p. 104.
30. D'après Théophraste, С. Р., 2, 9, 6, "ces insectes naissent en effet de l'impossibilité des figues
sauvages de mûrir et de parvenir à leur terme. Comme dans les autres pourritures, la nature crée ici
aussi des êtres".
31. Il faut souligner que de nos jours cette interprétation est dépassée car si l'opération favorise
certainement la maturation de la figue, les agriculteurs piquent eux même légèrement, avec une
paille trempée dans l'huile, l'œil du fruit qui commence à rougir. Cette procédure aide le figuier
à mûrir tout comme si le fruit était pollinisé.
32. Sur cette opération voir les recommandations de Pline l'Ancien, H. N., Livre XV, 81 et Palladius,
4. 10,28.
33. Concernant ces modes de caprification voir Théophraste С. Р. 2. 9, 7 et 2. 9, 9, cité par Pline
l'Ancien, H. N., Livre XV, commentaire, p. 104.
DHA 28/2, 2002 figuier : histoire, rituel et symbolisme en Afrique du Nord 109 Le
Le figuier se caractérise donc par le fait que la plante est, en même temps,
monoecie^4 de morphologie par le fait qu'à l'intérieur d'une même figue et sur
un même arbre, il y. a place pour des fleurs mâles et des fleurs femelles, et
dioecie^5 de fonctionnement en raison des et femelles qu'elle porte.
Ainsi à la différence d'autres arbres fruitiers, le figuier ne porte pas de fleurs
sur ses branches36. Celles-ci sont inversées et se développent à l'intérieur de
son fruit. Et ce sont ces fleurs minuscules qui produisent les petites graines
craquantes qui caractérisent la figue.
Grâce à ce mode de fécondation, la figue produit deux récoltes :
la première caractérisée par une tige plus longue, mûrit en juin, consommée
en général comme fruit de table, elle ne dure pas plus de 10 jours. La deuxième,
ayant une tige plus courte et de forme plus ronde, mûrit plus tard en été ;
elle est consommée aussi comme produit frais, mais est souvent séchée pour
divers usages nutritifs et médicinaux.
Après la fécondation, la figue reste environ deux mois sur l'arbre jusqu'à
ce que le fruit commence à changer de forme et de couleur selon son espèce.
A maturité elle devient molle au toucher, des fissures commencent à se
propager en partant de l'œil vers la tige parce qu'elle se remplit de grains.
A travers ces ouvertures la figue dégage un liquide sous trois formes : un lait
bien piquant à son toucher, un miel savoureux qui donne plus de goût au fruit
et enfin des gouttes semblables à de la gomme, mais avec un goût très sucré
au point que les abeilles et d'autres insectes se le disputent37.
La figue peut être consommée fraîche comme fruit de table, mais la plus
grande quantité est séchée pour être conservée. A ce sujet, Caton recommande
de veiller à ce que les figues sèchent bien avant de les placer dans des paniers
d'osier qui leur conservent fraîcheur et tendresse et préservent le fruit sec de la
moisissure38. Alors que pour garder les figues longtemps, il conseille de les
déposer dans un pot de terre enduit "d'amurque réduite par cuisson"39.
De même, pour Pline L'Ancien, les bonnes figues peuvent être conservées dans
34. mono = une seule, o'ïkos = maison.
35. di = deux, oikos = maison.
36. Ancien Testament, Habaquq, 3. 7, "Oui, le figuier ne fleurit pas".
37. Sur ce point Pline l'Ancien explique que "Toutes les figues sont molles au toucher ; mûres,
elles sont remplies de grains ; le suc a l'apparence du lait au début de la maturité, du miel, à la fin.
Elles vieillissent sur l'arbre et, devenus veilles, distillent des gouttes semblables à de la gomme".
Pline l'Ancien, H. N., Livre XV, 82.
38. Caton, Agr. 33, 5.
39.Agr. 99.
DHA 28/2, 2002 Said El Bouzidi 110
des caisses et même dans des jarres40. Quant à Columelle, il recommande de
tasser les figues sèches dans des orcae poissées et de veiller à séparer deux
couches par du fenouil41.
Après stockage, les figues deviennent un élément nutritif pour les
hommes et les animaux, mais servent aussi de base pour des produits médici
naux. Afin de mesurer ces vertus, on peut rappeler que la composition
moyenne de la figue pour 100g est de : 84 % d'eau, 12 g de glucides, 1 g de
protides, 0 g de lipides et de 220 cal. Ces caractéristiques placent la figue comme
premier produit d'apport énergétique sans lipide, ce qui conduit Pline l'Ancien
à la proposer comme substitut du pain et de la pitance42, et Caton à recommand
er de réduire la ration du pain des esclaves à quatre livres pendant la maturité
des figues43.
Le ficus africana était connu chez les agronomes latins depuis le IIe siècle
av.n.è., comme le meilleur fruit de son espèce44. Et d'après St. Gsell "Ce furent
peut-être les Phéniciens qui importèrent en Afrique de bonnes variétés, éprou
vées par une culture séculaire ; peut-être eux aussi qui y introduisirent la capri-
fication"45. Certes, la culture du figuier était très ancienne chez les Phéniciens
qui l'on répandue en Afrique du Nord où il garde encore une place importante
parmi l'arboriculture.
Cette culture ancestrale s'est progressivement imprégnée de rites divers
dans tout le bassin méditerranéen. De nos séjours en Afrique du Nord, les
pratiques rituelles autour du figuier continuent à occuper une place importante.
3 - La perpétuation de rituels relatifs au figuier en Afrique du Nord46
La région du Nord-Ouest du Maroc est très favorable à l'arboriculture
à cause de son altitude et de l'exposition de ses vallées. La présence de la vigne,
40. Pline l'Ancien, H. N., Livre XV, 82.
41. Columelle, De R. R. 12, 15, 2.
42. Pline l'Ancien, H. N., Livre XV, 82.
43. Caton, Agr. 56 et voir aussi R. Etienne, "Les rations alimentaires des esclaves de la Familia
Rustica, d'après Caton", Index, 10, 1981, p. 66-77.
44. Caton, Agr. 8. 1 ; Varron, R. R. I, 41, 6 et Columelle, De R. R. V, 10, 11.
45. St. Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord., T. IV, Paris, 1912, réédition 1972 p. 31.
46. Afin d'examiner de près la place du figuier en Afrique du Nord, nous avons effectué une
recherche sur le terrain dans deux régions de Jbala au Nord-Ouest du Maroc. La première
prospection durant l'été 1999 avait comme objectif la recherche des arbres sacrés et vénérés par
les habitants, dans la région de Béni Msara dans la province d'Ouezzane. Quant à la deuxième, nous
l'avons effectué durant l'été 2001 à Mtioua dans la de Taounate. Elle était surtout consacrée
à recueillir auprès des habitants des informations sur l'usage de la figue. Nous remercions ici tous
les paysans de ces deux régions pour leur disponibilité et leur accueil.
DHA 28/2, 2002 Le figuier : histoire, rituel et symbolisme en Afrique du Nord 111
de l'olivier et du figuier a été mentionnée par les sources de la géographie
historique depuis l'Antiquité47. Au Moyen Âge, les arabes font l'éloge
de la production des arbres fruitiers de cette région. E. Michaux-Bellaire, au
début du vingtième siècle, évoque un certain nombre de variétés de figuiers
qu'il a répertoriées dans la région de Habt au Nord-Ouest du Maroc48.
Alors que le figuier occupe la deuxième place après l'olivier au niveau
de l'espace cultivé, il reste le fruit le plus apprécié dans la région. En moyenne,
les cultivateurs possèdent entre 50 et 200 arbres de différentes variétés. L'arbre
en lui-même est désigné par un panel d'appellations d'origines arabes et
amazirth, alors que la figue, elle, est désignée soit par les termes Karmous (figue
en langue arabe), Tazarth en tamazirth. Quant aux deux périodes de production
du fruit, elle sont bien distinguées dans le vocabulaire: la première, qui apparaît
tôt dans la saison, est le bakor ; la deuxième, qui est la plus importante, porte
plusieurs noms dont ceux de karmous, takhrifa, l'araoula ou thazartli.
Il est intéressant de noter que l'appellation araoula pour désigner la figue
séchée est très significative, car elle constitue effectivement une réserve
d'alimentation à côté des olives et des reculants49. Les figues sèches constituent
la principale ration alimentaire pour les bergers, les laboureurs et toute autre
personne qui passe la journée hors la maison. Pendant le mois de Ramadan, les
figues remplacent les dattes pour rompre le jeûne et constituent un plat indi
spensable sur les tables du Nord-Ouest. De même, les figues ont une place de
choix dans la composition de la Fakia5Q pour fêter le rituel de Ennaïr5^ et la fête
47. St. Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, T. IV, p. 31 et voir aussi H. Basset, "Les influences
puniques chez les Berbères", Réf. Afr., LXII, 1921, p. 348.
48. E. Michaux-Bellaire évoque deux variétés de figues. Les figues blanches sont El-Mestari, El Tabli,
El Oudenaki, El-Hamri, El-Ghoudan, El-Metiouï, El-Qaraï, EL-Khdeira, EL-Metla et Cebah ou
Rcpoq. Les figues noires sont El-Ghoddan, Châri, El-Qaouzi, El-Gouizi, El-Hamri, Chechiat
cl Yhoudy et Ech-chetoui. E. Michaux-Bellaire, "Quelques tribus de montagnes de la région
du Habt", A. M., vol., XVII, 1911, p. 200-201
49. E. Doutte souligne le rituel du Baraka que les habitants de l'Afrique du Nord pratiquent sur
la récolte des figues et d'autres fruits secs. Nous avons pu vérifier cette pratique chez les Mtioua
de Taounate. Le rituel commence par le choix de dix figues par un homme de la maison, purifié.
Celui-ci récite des versets coraniques spécifiques à cette cérémonie et ensuite jette le tout sur le tas
de fruits secs. E. Doutté, ajoute que cette opération doit se dérouler à l'heure de la lune, au lever des
gémeaux, la lune étant dans le capricorne E. Doutte, Magie et Religion dans l'Afrique du Nord, Alger,
1908, réédition, Paris, 1994, p. 260-161.
50. La Fakia est un plat qui se compose, de gâteaux secs, de fruits secs notamment de figues,
de raisins, de noix et d'autres fruits.
51. C'est le nouvel an agraire dans le calendrier agricole. À ce sujet il est a noter que le calendrier
agricole marocain est de type lunaire, les mois y étant décalés de 13 jours par rapport au
grégorien. Les paysans se servent du calendrier julien (filahi) pour les cycles agricoles et les
DHA 28/2, 2002