Le front de l État. Éléments pour une approche comparative autour de la Méditerranée - article ; n°1 ; vol.48, pg 127-164
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Le front de l'État. Éléments pour une approche comparative autour de la Méditerranée - article ; n°1 ; vol.48, pg 127-164

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Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée - Année 1988 - Volume 48 - Numéro 1 - Pages 127-164
38 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1988
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Langue Français
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Pierre-Robert Baduel
Le front de l'État. Éléments pour une approche comparative
autour de la Méditerranée
In: Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, N°48-49, 1988. pp. 127-164.
Citer ce document / Cite this document :
Baduel Pierre-Robert. Le front de l'État. Éléments pour une approche comparative autour de la Méditerranée. In: Revue de
l'Occident musulman et de la Méditerranée, N°48-49, 1988. pp. 127-164.
doi : 10.3406/remmm.1988.2234
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remmm_0035-1474_1988_num_48_1_22342. Vers des territorialités closes
Pierre Robert BADUEL
LE FRONT DE L'ÉTAT
Éléments pour une approche comparative
autour de la Méditerranée
Un peu partout dans les pays développés comme dans les pays en voie de déve
loppement, se manifeste une crise de l'Etat. L'hypothèse de précédentes publica
tions sur le Maghreb (P.R. Baduel 1984, 1985) était que, dans l'analyse des fac
teurs de cette crise, le paramètre spatial, souvent négligé, n'est pas en fait des moin
dres éléments explicatifs. Le présent article prolonge cette approche des rapports
entre le spatial, l'étatique et le societal, en centrant le débat sur l'étude du déve
loppement de l'État moderne occidental et l'expansion sud-méditerranéenne de
ce modèle. Dans une première partie j'aborderai, sous l'angle de la mise en rela
tion des paramètres qui ici nous intéressent, la question de l'État «traditionnel».
Dans un deuxième temps j'étudierai l'autonomisation du politique et les logiques
sociétale et territoriale impliquées par l'émergence de l'Etat moderne. Dans un
troisième temps je traiterai de la manière dont l'État contemporain répond au ri
sque d'une double déstabilisation : par le bas, sur le front intérieur, et par le haut,
sur le front international.
1. L'ÉTAT TRADITIONNEL, LA SOCIÉTÉ ET LE SOL
Disons d'emblée que l'État que l'on dit en crise, c'est le modèle d'État qui parti
d'Europe a progressivement atteint, sous une forme ou une autre, la plupart des
pays du monde, et qui n'a pas reflué avec le déclin de l'influence de la vieille Europe,
bien au contraire, à savoir PÉtat/Nation/Territoire.
RMMM 48-49, 1988/2-3 128 / P.-R. Baduel
Trop souvent l'on pense chacun de ces trois termes seul ou du moins un peu
comme dans ces figures de la gestalt-théorie la forme et le fonds, qui, en s'inversant
dans la perception, font chaque fois disparaître l'élément qui n'est plus forme;
mais pour être difficile, il n'en est pas moins absolument nécessaire de les tenir
toujours ensemble. Est-ce dire que l'État moderne est une espèce radicalement
différente de l'État traditionnel?
1.1. Caractéristiques générales de l'État traditionnel.
S'inspirant en partie de Max Weber qui dans Économie et société (chap. Ill) dis
tingue trois types de domination légitime : la domination légale (ou rationnelle
ou statutaire), la domination traditionnelle et la charismatique, G Balan-
dier dans son Anthropologie politique (1969) écrit qu'en tant qu'État, l'État tradi
tionnel a cherché à se constituer d'abord en organe différencié, spécialisé et per
manent de l'action politique et administrative, en appareil de gouvernement, s'appli-
quant à un territoire et organisant l'espace politique de telle manière que cet amé
nagement correspondit à la hiérarchie du pouvoir et de l'autorité, et assura l'exé
cution des décisions fondamentales dans l'ensemble du pays soumis à sa juridic
tion. Cet État coexistait avec des unités politiques qui lui préexistaient, qu'il ne
pouvait abolir et sur lesquelles il devait chercher à modeler ses propres structures.
Si en tant qu'État, il se situait au-dessus de la société dont il devait néanmoins
défendre les intérêts communs, il permettait à une minorité d'exercer une domi
nation durable, au milieu il est vrai de luttes factionnelles incessantes pour la con
quête du pouvoir. Ce pouvoir, le souverain le détenait en vertu d'attributs person
nels et sur la base d'une légitimation par la tradition, confondue pour une bonne
partie avec la religion dominante. Dans ce type d'État, le domaine public se dis
tinguait difficilement du domaine privé du souverain et l'appareil politique et admin
istratif était organisé sur la base de rapports de dépendance personnelle. En con
séquence de quoi les stratégies politiques prenaient assise sur les rapports de parenté
et d'alliance, les rapports de patron à client, les diverses procédures d'inféodation.
Les antagonismes politiques lorsqu'ils se manifestaient dans ce système fortement
polémogène tournaient à l'affrontement entre ordre lignager et ordre hiérarchi
que instauré par l'État.
A la suite d'A.W. Southall (in Alur society : A study in Processes and Types of
Domination^ 1954), G. Balandier a distingué deux types d'États traditionnels : l'État
unitaire et l'État segmentaire. L'État traditionnel unitaire est un État doué d'une
structure de pouvoir pyramidale. L'État de l'avis de Southall
s'est rarement réalisé : sauf dans le cas du mode de production dit du «despotisme
oriental» du marxisme? Quant à l'État segmentaire, il présente, toujours selon
le même auteur et résumées par G. Balandier, les six caractéristiques suivantes :
« 1. La souveraineté territoriale est reconnue, mais limitée : son autorité s'estompe en
s'appliquant aux régions éloignées du centre; 2. le gouvernement centralisé coexiste avec
des foyers de pouvoirs sur lesquels il n'exerce qu'un contrôle relatif; 3. le centre dispose
d'une administration spécialisée qui se retrouve, en réduction, dans les diverses zones;
4. l'autorité centrale n'a pas le monopole absolu de l'emploi légitime de la force; 5. les
niveaux de subordination sont distincts, mais leurs relations restent de caractère pyramid
al : l'autorité est conforme, pour chacun d'eux, à un même modèle; 6. les autorités subor- Le front de l'État I 129
données ont d'autant plus de possibilités de changer d'allégeance qu'elles occupent une position
plus périphérique» (op. cit., 167-168).
Ce texte est particulièrement intéressant car il manipule ensemble deux des para
digmes auxquels recourent les analystes des systèmes politiques méditerranéens :
le paradigme segmentaire et la paradigme «centre-périphérie». Car si souvent on
distingue ces deux paradigmes (J. Leca, 1976), dans l'approche de G. Balandier
et des anthropologues qu'il analyse sont dessinés comme polarités structurales «le
segmentaire» d'un côté et «le centralisé» de l'autre, comme ailleurs (J. Chevalier
éd., 1978) le centre et la périphérie.
1.2. Centre, périphérie, territoire en régime féodal
Avant de poursuivre sur la trajectoire anthropologique qui nous introduit bien
au problême des États du Tiers-Monde contemporain, prenons la mesure de la
profondeur historique de l'État traditionnel. Dans la sociologie wébérienne, l'État
féodal du Moyen Age européen illustre bien ce type d'État. Pareil régime polit
ique offre-t-il des ressemblances avec des régimes historiques du Monde musul
man et plus particulièrement du Maghreb, ou ceux-ci obéissaient-ils à une autre
logique?
• La féodalité médiévale européenne
II n'est bien évidemment pas possible de présenter dans toute sa complexité le
système féodal, qui n'est un système monolithique ni à travers les temps ni à tra
vers l'espace comme l'ont bien montré Marc Bloch (1939) et F.L. Ganshof (1957).
Pour celui-ci et en résumé, sont déterminants de la féodalité les caractères suivants :
«Un développement poussé très loin des liens de dépendance d'homme à homme, avec
une classe de guerriers spécialisés occupant les échelons supérieurs de cette hiérarchie;
un morcellement extrême du droit de propriété; une hiérarchie des droits sur la terre
nés de ce morcellement, hiérarchie correspondant à la des liens de dépendance
personnelle dont il vient d'être question; un morcellement du pouvoir public créant dans
chaque pays une hiérarchie d'instances autonomes et exerçant dans leur propre intérêt
des pouvoirs normalement attribués à l'État et souvent du ressort effectif de celui-ci à
une époque antérieure» (11).
Si les prémisses de ce système remontent à la monarchie franque d'époque méro
vingienne, c'est avec les carolingiens (premier carolingien, Charles Martel, maire
du palais de 741 à 747) que la féodalité va atteindre une forme préfigurant ce qu'elle
sera à son apogée, c'est-à-dire aux xe-xme siècles :
«les deux institutions jusque là tout à fait indépendantes Tune de l'autre, de la vassalité
et du bénéfice ont été unies dans une large mesure de manière à constituer un système
d'institutions» (idem, 29).
Conçue par Charlemagne (qui règne de 768 à 815) comme moyen de suppléer
aux déficiences des institutions publiques, la vassalité, qui suppose à la fois «fidé
lité» et de nombreuses prestations de conseil et d'assistance au suzerain, se vit
en effet progressivement associée à la concession de «bénéfices», et ce complexe
vassalité/* bénéfice» désormais appelé couramment «fief», qui au départ était attribué
conditionnellement et intuitu personnae évolua à l'âge classique vers le systéma-
tisme et l'hérédité lignagère, au point qu'«au XIVe siècle, en Flandre, un traité de 130 / P.-R. Baduel
droit féodal parlera régulièrement de «possessien» à propos du fief» (165), alors
qu'encore au début de cet âge classique de la féodalité le seigneur était titulaire
d'un droit assimilable à la nue propriété romaine, le vassal ne disposant que d'un
droit à l'usufruit. Or le fief constitue selon Ganshof « sinon la pièce
maîtresse, du moins la pièce la plus remarquable dans la hiérarchie des droits sur
la terre que comporte ce type de société» (13). «Tenure concédée gratuitement
par son seigneur à son vassal en vue de procurer à celui-ci l'entretien légitime et
de le mettre à même de fournir à son seigneur le service requis» (139), le fief cons
istait le plus souvent en une terre, mais aussi bien en une autorité, une fonction,
un droit à un revenu, à une rente, etc.. L'évolution que connut la féodalité vers
l'hérédité lignagère de la vassalité et la «patrimonialisation» du fief contribua à
la formation de ce que les historiens nomment les « principautés territoriales » et
partant plus généralement à l'affaiblissement du pouvoir monarchique, encore que
ce point de vue doive selon Ganshof être tempéré :
« les institutions féodo-vassaliques n'ont pas été nécessairement un facteur de déchéance
de l'État; on l'a dit avec justesse : «vassalité et royauté ne sont pas des institutions ant
inomiques». Il y avait dans le droit féodal des éléments qui permettaient de développer
l'autorité royale. La royauté française et la royauté anglaise ont réussi à en faire usage,
les circonstances politiques ont au contraire provoqué en Allemagne un développement
anormal des droits des vassaux contre la royauté» (213).
Pour la France, le combat de recentration et de recentralisation du pouvoir autour
de la monarchie capétienne, brillamment illustré par Louis XI au XVe siècle, n'aboutit
que sous les coups de boutoirs cumulés de Richelieu, Mazarin et Louis XIV (bien
que certaines institutions féodo-vassaliques eussent réussi à survivre jusqu'à la fin
du xvme siècle) jusqu'à être assumé dans certains de ses aspects par les idéologues
de 1789.
En tout cas il est certain que dans l'État traditionnel féodal européen (et latin
d'Orient), le pouvoir gérait à travers la vassalité d'abord des hommes, mais son
pouvoir, on le voit à travers la pratique devenue fréquente à un certain moment
de la pluralité des allégeances (d'où l'apparition de la ligesse comme moyen de déte
rminer une fidélité prioritaire), était d'autant plus fragile que l'on s'éloignait du
centre et que le seigneur, et d'abord le premier seigneur, le roi, n'avait plus les
moyens de faire respecter les liens de vassalité ni de reprendre le fief qui lui était
associé. L'État féodal était au total un pouvoir centrifuge, son espace juridiction
nel un espace flou et dynamique : abordant le problème de la frontière féodale, P.G.
de La Pradelle (1928, 37) notait que «lorsque des traités sont conclus, leurs clau
ses territoriales, au lieu de consister dans la détermination d'une limite, énoncent
simplement les terres cédées, non pas dans des limites définies qui feront l'objet
d'un abornement, mais par la formule lâche de la «dépendance»». Et L. Febvre
de son côté (1928, repris in 1962) de noter qu'au Moyen Age «la notion même
de souveraineté territoriale n'était point élaborée. Un même territoire comportait
fréquemment plusieurs souverains» (18), jusque dans les traités signés par Louis
XIV, ajoute-t-il, «ce ne sont pas des territoires qu'on annexe. Ce sont des fiefs
qu'on détache d'une couronne pour les rattacher à une autre, eux, leurs apparte
nances et dépendances — lesquelles ne sont pas nécessairement d'un seul tenant»
(19). Le front de l'État I 131
• Une féodalité au Moyen-Orient islamique médiéval?
Si la européenne a constitué d'une certaine manière le système de féo
dalité le plus achevé, aussi bien Weber que Ganshof ou Bloch considèrent que
l'Europe n'a pas eu le monopole de ce «type de domination légitime» : pour le
«Moyen-Orient islamique» M. Weber parle de «féodalité de bénéfices» (op. cit.,
267) et de son côté Ganshof écrit que «l'«iktaa» arabe et turque offre des analo
gies» avec le fief (op. cit., 13). Qu'en est-il au juste?
Claude Cahen dès le début de son article de Y Encyclopédie de l'Islam (1978) sur
Iktâ' écrit sèchement :
«mode de concession administrative qu'on a rendu souvent par le nom européen de «fief»
(ail. Lehn), mais à tort (...) Une traduction empruntée à d'autres systèmes d'institutions
et de conceptions n'a que trop induit en erreur les historiens d'Occident et, à leur suite,
d'Orient» (1115).
A la lecture complète de cet article et de ceux consacrés à la day" a et au djaysh
la position de C. Cahen apparaît en fait comme beaucoup plus nuancée. De la
day' Yikta' elle constitue soit une propriété a, C. Cahen écrit qu'à la différence de
originelle arabe, ce qui ne pose pas de problêmes, soit, ce qui nous intéresse davant
age, une concession, un «bénéfice» en quelque sorte, accordée plutôt à des civils
et sur laquelle les concessionnaires devaient verser une dîme :
« Ce fut l'ensemble des terres de dîme que l'on prit l'habitude d'appeler diyâ\ quelle
qu'en fut l'origine, et qui dépendirent fiscalement d'un Dîzoân al-diyâ' distinct du Diwân
al-kharâdj».
La finalité de ces concessions était d'assurer l'existence d'une aristocratie. Bien
que concédés initialement seulement en usufruit, ces diyâ' tendirent, comme donc
en Occident le fief, à une patrimonialisation, et avec le temps la différence entre
terres de kharâdj et terres de dîme s'atténua, les premières étant transformées en
fonction des besoins («utilité publique») en terres de dîme. Quant à Yiktâ', il s'agis
sait d'une concession sur terre de khakhaj (terre de conquête) au profit de militai
res en quelque sorte en tant que solde prélevée à la source, directement et sans
l'intermédiaire du fisc, calculée sur la base de sa valeur fiscale cadastrale. La situation
de Yiktâ' varia historiquement selon les pays moyen-orientaux et les époques : il
arriva ainsi que sous les saldjûkides Yiktâ' évolua
«par confusion de notions et pratiques diverses vers un statut du genre d'une seigneurie;
les habitants en fait étaient asservis, en raison de l'interdiction qui leur était faite de quit
ter la terre quand les impôts n'avaient pas été payés, et de la difficulté extrême qu'accroissait
à plaisir le tnukta', où ils étaient de le payer complètement à temps».
Résumant sa pensée dans l'article djaysh, C. Cahen écrit :
*Viktâ' pouvait être utilisé pour toute l'armée ou pour une partie seulement; il pouvait
soustraire ou non le mukta' à l'obligation d'acquitter la dîme; il pouvait être temporaire
et échangeable, ou définitif et héréditaire; il pouvait être individuel, c'est-à-dire conçu
pour assurer à chaque cavalier avec ses quelques suivants son entretien, ou global, c'est-
à-dire plus gros et remis à un officier, à charge pour lui d'être responsable de la fourni
ture et de l'entretien d'un contingent : cas auquel on se rapprochait, toute proportion
gardée, de la concession de grands gouvernements; enfin Yiktâ' pouvait pratiquement
soustraire le muktâ' à tout étroit contrôle gouvernemental sur le ressort assigné, ou au
contraire rester soumis à une précise surveillance et aux interventions de l'administra
tion étatique : c'était le cas de l'Egypte et il en sortira l'organisation des Mamlûks. » *
Et de terminer par une remarque selon laquelle en Syrie certaines contamina- 132 / P.-R. Baduel
tions ont pu se produire entre Yiktâ' musulman et le fief des Latins installés à
la suite des Croisades.
Outre les nombreuses variantes spatiales et temporelles, mais qui, nous l'avons
vu, ne sont pas l'apanage du Moyen-Orient, la seule restriction véritable de C.
Cahen — mais qui est en un sens irréductible s'il est vrai que, selon les meil
leurs analystes de la féodalité européenne, celle-ci est composée de deux éléments
devenus indissolubles en son âge classique, le fief certes mais aussi la vassalité avec
toutes ses implications et notamment la fidélité — , c'est que la fidélité n'a prat
iquement jamais existé en pays d'Islam moyen-oriental. Au total,
«Tandis que chez les Européens c'est à partir des relations personnelles qu'on essayait
de rebâtir un édifice social, en Orient resta toujours claire l'idée que tout pouvoir person
nel était la délégation d'un pouvoir public».
Probablement devrait-on ajouter que la relation pouvoir/sacré présentait une force
plus grande dans les pays de tradition islamique que dans les pays de tradition
chrétienne où le sacré, en Occident médiéval, ne pouvait se confondre du fait de
la distinction des ordres avec le pouvoir (cf § 2.1).
Aussi, malgré quelques ressemblances très fortes entre la pratique de Yïktâ* et
aussi de la day' a d'un côté et du fief de l'autre, et malgré également Max Weber
qui insiste trop sur la partie «bénéfice» (selon lui on ne doit parler de féodalité
que s'il y a « existence d'une direction administrative pourvue principalement de
fiefs», op. cit., 242) et pas assez sur d'autres éléments, ne semble-t-on pas pouvoir
véritablement parler de féodalité moyen-orientale.
1 .3. Patrimonialisme, espace et société dans le Maghreb précolonial
Si la féodalité relève donc selon M. Weber du «type de domination légitime tra
ditionnelle», celui-ci se décompose dans la sociologie wébérienne en plusieurs modes
plus ou moins évolués : les plus élémentaires, la gérontocratie et le patriarcalisme
primaire) caractérisés par l'« absence d'une direction administrative personnelle du
détenteur du pouvoir», et, mode plus évolué, le patrimonialisme. La féodalité appar
tient au mode du patrimonialisme dans lequel Weber reconnaît deux sous-modes,
le féodalisme constituant en quelque sorte un patrimonialisme évolué, dit «patr
imonialisme d'ordre» :
« alors que dans le patrimonialisme pur, s'effectue la séparation totale entre les administ
rateurs et les moyens d'administration, c'est donc l'inverse dans le patrimonialisme
d'ordre : celui qui administre est en possession de tous les moyens d'administration ou
du moins d'une partie essentielle de ceux-ci» (id. 240).
L'autre sous-mode de patrimonialisme est donc dit patrimonialisme pur :
«Avec l'apparition d'une direction administrative (et militaire) purement personnelle du
détenteur du pouvoir toute domination traditionnelle incline au patrimonialisme et, à
l'apogée du du seigneur, au sultanisme (...) On appellera domination patrimon
iale toute domination orientée principalement dans le sens de la tradition, mais exercée
en vertu d'un droit personnel absolu; sultanique, une domination patrimoniale qui dans
la manière dont elle est administrée, se meut principalement dans la sphère de l'arbi
traire non lié à la tradition» (237-238).
Si Max Weber corrige aussitôt son trait sur le sultanisme en ajoutant qu'il est Le front de l'État I 133
seulement en apparence mais «en réalité jamais de manière effective», affranchi
de la tradition, en l'occurrence de la religion (de la même façon que Bluche démontre
que le pouvoir «absolu» de Louis XIV était limité/contenu par la référence au
christianisme), on peut avec A. Hermassi (1975) classer dans certaines limites comme
patrimonial le type de domination exercé au Maghreb avant la colonisation.
Cet État patrimonial qui eut cours au Maghreb jusqu'à la conquête européenne
comportait selon Abdelbaki Hermassi (1975, 30-31) certains traits particuliers.
D'abord le monopole de l'armée et des structures administratives par le Chef. Ensuite
une forte standardisation et monopolisation des postes administratifs dont les titu
laires tendaient à être remplaçables à volonté. Enfin l'appropriation des terres par
la dynastie et l'émulation de ces méthodes par les gouverneurs de province. Ainsi
l'ensemble du territoire contrôlé était perçu comme l'extension du domaine per
sonnel des détenteurs du pouvoir, que ce pouvoir eut une origine étrangère (tur
que en Tunisie et Algérie) ou autochtone (comme au Maroc). Comme la base de
la société rurale, essentiellement tribale, résistait à l'exercice de cette domination
patrimoniale,
«les détenteurs du pouvoir, ainsi que l'armée et l'appareil administratif associés, étaient
donc une couche sociale constamment occupée à réaliser l'unification sociale et cultur
elle du territoire. Étant donné la mobilité des divers éléments de l'appareil d'État, œuvrant
constamment à l'intégration et au contrôle de groupes épars, on est amené à généraliser
et à appeler l'appareil d'État un instrument de conquête. Ainsi, on remarque la priorité
accordée aux considérations militaires dans l'État organisé par la dynastie tunisienne,
ou celui des Turcs installés en Algérie, ainsi que chez le sultan du Maroc qui adopta
ultérieurement la plupart des méthodes tunisiennes et turques. »
De ce fait l'espace de juridiction du pouvoir central restait un espace ici aussi
flou et dynamique, et d'autant plus flou et dynamique que la société d'alors était,
paramètre pas du tout négligeable, à dominante nomade et semi-nomade. On remar
quera que les seules délimitations relativement bien établies dans le Maghreb pré
colonial étaient essentiellement septentrionales : entre le Maroc chérifien et la pro
vince ottomane d'Alger à l'ouest, entre celle-ci et la régence ottomane relativ
ement autonome de Tunis à l'est; car sitôt qu'on s'enfonçait dans le sud, la frontié-
risation se faisait plus problématique — ainsi particulièrement de la délimitation
«administrative» entre la régence ottomane de Tunis et la régence ottomane de
Tripoli —, on touchait à ce que je nommerai avec les juristes des « confins de juri
diction». L'on passe d'un contrôle du pouvoir sur un espace relativement bien
délimité à un contrôle du pouvoir sur les hommes2, c'est-à-dire à un contrôle du
pouvoir qui ne peut avoir d'efficace que par l'existence de liens d'allégeance per
sonnels des chefs de tribus à l'égard du pouvoir central. Or selon le mot d'Ibn
Khaldûn «une dynastie est bien plus puissante en son centre que sur ses confins.
Lorsqu'elle a étendu son autorité jusqu'à ses limites extrêmes, elle s'affaiblit» :
la périphérie3 tend ainsi à échapper continuement au centre, dont le pouvoir de
caractère centrifuge ne parvient à s'assurer que par une négociation toujours recom
mencée et donc dans une tension permanente avec les forces périphériques, et à
la limite sur ses marches par l'établissement d'une politique de Limes, c'est-à-dire
de guichets au débouché septentrionnal du grand commerce caravanier. Ainsi
sommes-nous ici ramenés directement vers l'approche anthropologique du pou
voir et une analyse en termes de «segmentarité». 134 / P.-R. Baduel
1 .4. Segmentante, territoire et centrante dans le Maghreb précolonial
«Le paradigme segmentaire voit un système politique comme un ensemble de relations
au sein d'une communauté de base, cet ensemble pouvant se transposer au sein d'un
système national» (J. Leca, 1977).
Dans le cas du Maghreb, on pourrait illustrer cette approche anthropologique4
par les travaux de Raymond Jamous sur le Rif marocain et ses structures sociales
traditionnelles pré-protectorales.
R. Jamous montre d'abord la forte relation qui existe chez les rifains Iqar'iyen
entre disposition segmentaire5 — qui n'exclut d'ailleurs pas une hiérarchie sociale
(chorfa et amghar) — d'une part et d'autre part base et organisation territoriales.
A chaque niveau de segmentation sociétale correspond une division territoriale.
Le territoire et la terre sont bien ainsi des éléments capitaux :
« Si nous replaçons les patrilignages dans le contexte segmentaire, il apparaît que la situa
tion dominante chez les Iqar'iyen est celle du territoire. Dans ce cadre, la parenté ne
constitue qu'une division englobée et dont les caractéristiques sont assujetties au prin
cipe territorial».
Par contre chez les Nuer, à propos desquels Evans-Pritchard a conçu la théorie
de la segmentante, la parenté primait sur le territoire. Importante, la notion de
territoire associée à la segmentarité est cependant pour les Iqar'iyen secondaire
par rapport au critère religieux. Car en tant que musulmans, le Sultan leur appa-
rait comme symbole de l'unité de la communauté des croyants et chef. C'est par
le détour d'une analyse d'une valeur clef de la société traditionnelle Iqar'iyen, l'hon
neur, que Jamous montre comment s'articulent traditionnellement sultanisme (cen-
tralité?) et segmentarité.
L'honneur, nous dit Jamous, ne peut s'appréhender que par ses signes extérieurs :
«la possession des signes de l'interdit» (le territoire, la femme, la maison, la terre)
et «la participation à des échanges de violence» (65). Jamais définitivement acquis,
il doit être continuellement assuré, vérifié, et on ne peut vérifier qu'on le possède
toujours qu'en lançant constamment à autrui des défis et contre-défis. D'où chez
les Iqar'iyen la place centrale du meurtre dans le système de l'honneur. Plus que
cela, le meurtre rentre dans les formes d'échanges des sociétés traditionnelles — R. Jamous
reprend ainsi la théorie de la violence comme système d'échange de D. de Coppet
(1970) — et en constitue la forme la plus redoutable. Et la société iqar'iyen sécrét
ait par patrilignage (mais pas dans tous) un «grand» (amghar) qui, plus que d'autres,
concentrant en lui la capacité de défendre l'honneur, avait à charge pour le groupe
de lancer des défis et de répondre aux contre-défis.
Seule l'existence de chorfa permettait non pas de supprimer — puisque l'hon
neur supposait d'être toujours vérifié grâce au lancement de défis et contre-défis
— mais d'arrêter provisoirement le cycle de la violence. Si les chorfa pouvaient assu
rer ce rôle modérateur dans le jeu d'assurance sociale de possession de l'honneur,
et par extension d'assurance ontologique pour le groupe ou la famille, c'est parce
qu'ils possédaient, à des degrés divers de puissance, la baraka, cette grâce divine
qui fait plier les belligérants et reconnaître une loi au dessus de celle des hommes.
La Baraka contre l'Honneur : la société Iqar'iyen fonctionnait ainsi en articulant
«deux modèles, l'un de relation segmentaire, l'autre de soumission à la Loi... L'ordre
de soumission doit prendre le pas sur celui de la segmentarité» (212). Le front de l'État I 135
Le sultan quant à lui était perçu par les Iqar'iyen comme concentrant en lui
à la fois l'honneur, valeur civile, et la baraka, valeur religieuse, et à ce titre comme
la clef de voûte de la société marocaine :
«On voit alors comment, dans l'idéologie iqar'iyen, l'identité locale qui lie ces hommes
et ces femmes à leur terroir et celle plus vaste qui les intègre dans la communauté islami
que ne s'excluent pas, mais au contraire s'articulent l'une avec l'autre. On est loin ici
de l'opposition fréquemment évoquée dans la littérature sur le Maroc, entre Bled El Maghz
en et Bled El Siba (...) Comme notre analyse l'a montré, on ne peut définir la société
globale marocaine en termes d'opposition entre des sociétés segmentaires et une
structurée autour d'un pouvoir central, le Maghzen, ou entre deux ensembles constitués
chacun indépendamment, mais comme un système de relations entre deux catégories d'un
même ensemble dont le sultan est la loi et le garant» (241).
R. Jamous rejoint ainsi d'autres auteurs, en particulier P. Pascon et M. Ennaji
(1985), dans la contestation de l'opposition radicale entre Maghzen et Siba, au
profit d'une approche que je qualifierai de structurale.
Féodal, patrimonial ou segmentaire, l'État traditionnel est au total un État dans
lequel le territoire est certes un élément important du pouvoir (fief, iktâ\...) mais
ne constitue pas la base de l'exercice du pouvoir d'État, à l'instar de ce qu'il est
devenu dans les sociétés modernes, à savoir, comme nous allons le voir mainte
nant, un espace «dépersonnalisé», géométrique, rationnel, un espace exclusif, fron-
tiérisé, clos.
2. L'ÉMERGENCE DE L'ÉTAT MODERNE
OU L'AUTONOMISATION DU POLITIQUE ET SES COMPOSANTES
NATIONALE ET TERRITORIALE
L'État dit moderne est le fruit d'une longue lutte d'intérêts entre forces contra
dictoires, qui a condamné les unes, dites dès lors anachroniques, et consacré les
autres, qualifiées désormais de montantes. Entamée très tôt en Europe occident
ale, la quête d'une nouvelle légitimité du pouvoir trouva, pour la France, avec
la Révolution française, une formule qui devait connaître une grande fortune du
fait de l'idéologie universaliste de cette Révolution, «relayée» ensuite par le déve
loppement de l'impérialisme français : l'État serait national dans son fondement
social et territorial dans sa juridiction. Essayons de retracer à travers quelques éta
pes de son développement les fondements idéologiques qui devraient permettre
de mieux saisir l'origine des problèmes que l'État moderne rencontre aujourd'hui.
2.1. La marche à la sécularisation du politique en Europe.
Dans la lente et cahotante gestation de la modernité en Europe, on pourrait dis
tinguer trois âges successifs que par commodité je nommerai, en référence à ses
hérauts, le premier théologique, le second juridique et le troisième philosophique.

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