Le mouvement associatif islamique en Ile-de-France - article ; n°3 ; vol.7, pg 91-117

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1991 - Volume 7 - Numéro 3 - Pages 91-117
Le mouvement associatif islamique en Ile-de-France
A. Moustapha Diop et Riva Kastoryano
L'émergence de regroupements investissant dans le champ du sacré constitue une nouvelle donne dans l'espace associatif immigré. Ceux-ci se définissent comme sites des ressources identitaires, et, dans leur transaction avec les instances de la société d'accueil, élaborent et mettent en chantier de nouveaux schèmes d'expression culturelle, politique, symbolique. Les dirigeants de ces associations, en s'arrogeant le rôle d'« entrepreneurs identitaires », amorcent-ils une politique de marginalisation voire de repli des populations musulmanes, ou favorisent-ils un modèle d'intégration sociale ?
L'article, après avoir retracé la genèse et les raisons de création de ces associations, analyse la structuration des appartenances, s'interroge sur les stratégies amorcées en vue de la transmission de la culture, langue et religion, et, d'autre part, rend compte des différents types de discours et des rapports entretenus au niveau local et national.
Associative islamic movement in Ile-de-France
A. Moustapha Diop et Riva Kastoryano
The growth of religious organisations has become a new issue as far as migrants' groupings are concerned in France. The former defined themselves as the bulk identity makers of the muslim migrant populations, and thus try and set the line, by using various types of policy, either in the cultural field or in the political, say, symbolic ones, when negociating with the authorities at every rung of the ladder. By acting in such a way, are they building barriers between the muslim migrant populations and the native population, or rather, are they are trying to find ways and means in order to make the muslims cope with the guest society ?
The paper deals with different aspects of muslim organisations: history and reasons of creation of the organisations; structuring of belongings; ways of communicating culture, language, religion; discourse on islam and its perception: relationships at local and national level.
E1 movimiento asociativo islámico en Ile-de-France
A. Moustapha Diop et Riva Kastoryano
La aparición de agrupaciones que invierten en el campo de lo sagrado constituye una nueva situación en el àmbito asociativo de la inmigración. Estas agrupaciones se definen como un espacio de recursos de identidad y en su trato con las instancias de la sociedad que las acoge, elaboran y ponen en obra nuevos esquemas de expresión cultural, politica y simbolíca. Los dirigentes de estas asociaciones, al atribuirse el papel de « contratistas de identidad », ¿ acaso no inician una política de marginalización e incluso de repliegue de la población musulmana o, por el contrario, favorecen un modelo de integración social ?
El artículo, tras describir el génesis y las razones de creación de estas asociaciones, analiza la estructuratión de las adhesiones, se plantea cuestiones sobre las estrategias iniciadas con vistas a la transmisión de la cultura, lengua y religión, y por otra parte, da cuenta de los distintos tipos de discursos y de las relaciones mantenidas en el ámbito local y nacional.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1991
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Riva Kastoryano
A. Moustapha Diop
Le mouvement associatif islamique en Ile-de-France
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 7 N°3. pp. 91-117.
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Kastoryano Riva, Diop A. Moustapha. Le mouvement associatif islamique en Ile-de-France. In: Revue européenne de
migrations internationales. Vol. 7 N°3. pp. 91-117.
doi : 10.3406/remi.1991.1311
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1991_num_7_3_1311Résumé
Le mouvement associatif islamique en Ile-de-France
A. Moustapha Diop et Riva Kastoryano
L'émergence de regroupements investissant dans le champ du sacré constitue une nouvelle donne
dans l'espace associatif immigré. Ceux-ci se définissent comme sites des ressources identitaires, et,
dans leur transaction avec les instances de la société d'accueil, élaborent et mettent en chantier de
nouveaux schèmes d'expression culturelle, politique, symbolique. Les dirigeants de ces associations,
en s'arrogeant le rôle d'« entrepreneurs identitaires », amorcent-ils une politique de marginalisation
voire de repli des populations musulmanes, ou favorisent-ils un modèle d'intégration sociale ?
L'article, après avoir retracé la genèse et les raisons de création de ces associations, analyse la
structuration des appartenances, s'interroge sur les stratégies amorcées en vue de la transmission de la
culture, langue et religion, et, d'autre part, rend compte des différents types de discours et des rapports
entretenus au niveau local et national.
Abstract
Associative islamic movement in Ile-de-France
A. Moustapha Diop et Riva Kastoryano
The growth of religious organisations has become a new issue as far as migrants' groupings are
concerned in France. The former defined themselves as the bulk identity makers of the muslim migrant
populations, and thus try and set the line, by using various types of policy, either in the cultural field or in
the political, say, symbolic ones, when negociating with the authorities at every rung of the ladder. By
acting in such a way, are they building barriers between the muslim migrant populations and the native
population, or rather, are they are trying to find ways and means in order to make the muslims cope with
the guest society ?
The paper deals with different aspects of muslim organisations: history and reasons of creation of the
organisations; structuring of belongings; ways of communicating culture, language, religion; discourse
on islam and its perception: relationships at local and national level.
Resumen
E1 movimiento asociativo islámico en Ile-de-France
A. Moustapha Diop et Riva Kastoryano
La aparición de agrupaciones que invierten en el campo de lo sagrado constituye una nueva situación
en el àmbito asociativo de la inmigración. Estas agrupaciones se definen como un espacio de recursos
de identidad y en su trato con las instancias de la sociedad que las acoge, elaboran y ponen en obra
nuevos esquemas de expresión cultural, politica y simbolíca. Los dirigentes de estas asociaciones, al
atribuirse el papel de « contratistas de identidad », ¿ acaso no inician una política de marginalización e
incluso de repliegue de la población musulmana o, por el contrario, favorecen un modelo de integración
social ?
El artículo, tras describir el génesis y las razones de creación de estas asociaciones, analiza la
estructuratión de las adhesiones, se plantea cuestiones sobre las estrategias iniciadas con vistas a la
transmisión de la cultura, lengua y religión, y por otra parte, da cuenta de los distintos tipos de
discursos y de las relaciones mantenidas en el ámbito local y nacional.91
Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 7 - N° 3
1991
Le mouvement associatif islamique
en Ile-de-France*
A. Moustapha DIOP et Riva KASTORYANO
La dimension socio-religieuse a été la grande absente dans
les recherches conduites depuis des décennies sur l'immigration non européenne ;
des études dans ce domaine ont mis l'accent notamment, sur les conditions de
logement, de travail, sur la scolarité des jeunes issus de l'immigration, sur les
difficultés d'insertion de ces populations dans le moule français.
Vers la fin des années soixante-dix, la donne religieuse s'introduit timidement
dans le champ de la sociologie de l'immigration (C. Hames, 1979). La « greffe » ne
prend véritablement que lorsque les bruits et les fureurs parvenant de l'Orient
proche ou médian rappellent la présence de populations musulmanes, déjà instal
lées, et bricolant, vaille que vaille, avec le sacré.
Des questionnements vont s'agencer autour de l'appartenance religieuse et
communautaire, autour des pratiques culturelles, des lieux de culte — « mos
quées » — , et de leur fonction ; certaines études interrogent les prêches, les dis
cours, afin de « déterminer les catégories de pensées », structurant l'intervention
des musulmans dans le champ du politique (G. Kepel, 1985), et dans l'entreprise
(C. de Wenden, J. Barou, T. Subhi, A.M. Diop, 1986).
Les recherches portant sur le mouvement associatif islamique sont peu nomb
reuses et restent parcellaires dans leur objet. Il est des études ayant trait aux
modes sociaux de prédication (A.M. Diop, 1985) ; d'autres études décodent les
formes d'action collective (R. Kastoryano, 1988) ou analysent les stratégies de ces
associations, en situant leur influence sur l'échiquier politique, local, national,
voire international (G. Kepel, 1987, R. Kastoryano, 1988). Des esquisses sont des
sinées dans certains articles, quant au rôle éducatif des associations (A.M. Diop,
1989), et ouvrages (G. Kepel, 1987, B. Etienne, 1987) ; elles donnent des indica
tions, voire des pistes de recherche sur l'enseignement religieux, sur les maîtres, et
sur les organisations islamiques internationales. A. Moustapha DIOP et Riva KASTORYANO 92
C'est autour de la « fabrique » — l'expression est de G. Balandier — d'une
identité musulmane, que des acteurs sociaux, engagés dans le mouvement associat
if de type religieux tentent, d'une part de regrouper des musulmans, en diffusant et
en valorisant la civilisation islamique, et d'autre part, de négocier avec les pouvoirs
publics. En s'attribuant le rôle de gestionnaire de l'éducation des jeunes issus de
l'immigration, les associations islamiques élaborent des politiques pour concurrenc
er, voire supplanter les associations de type laïque. En construisant des frontières
de l'identité, les induisent-elles les populations en question
vers un processus de marginalisation, ou favorisent-elles un scheme d'intégration
sociale ?
MÉTHODOLOGIE
En 1986, G. Kepel (op. cit.) dénombrait 143 associations islamiques en Ile-de-
France. En 1990, d'après nos recherches (fichier du CIEMI, J.O.), le nombre
d'associations de type religieux est de l'ordre de 200. C'est pourquoi nous avions
retenu un échantillon de 100 associations à enquêter ; le terrain a vite révélé que
certaines de ces associations, soit n'existaient plus, soit avaient changé d'adresse
— du reste non signalée au J.O. L'échantillon, pour des raisons de conjoncture, fut
révisé à la baisse, et nous avons ajouté des associations non déclarées — au nomb
re de 8 — , du fait de leur richesse en contenu. L'échantillon actuel comprend
74 associations, dont 8 non déclarées ; toutefois le nombre des entretiens est de 82,
puisque nous avons interviewé deux fois 8 associations — déclarées ou non — ,
afin de tester une hypothèse, suite aux événements dans le Golfe et la parution du
livre de G. Perrault « Notre ami, le roi ». Nous avons revisité 4 associations infor
melles et 4 associations déclarées.
L'entretien était du type semi-directif, avec cependant des questions de type
fermé — cotisations, nombre d'adhérents, fiche signalétique des dirigeants...^).
Cinq langues ont été utilisées : le français, l'arabe, le turc, le peul et le cambodgien ;
il est à noter cependant que plus de la moitié des entretiens s'est déroulée en
français — selon le souhait des interviewés. Les ont duré en moyenne
deux heures. Selon les cas, ils se sont déroulés en présence du bureau de l'associa
tion au grand complet ; de deux membres du bureau ; d'un dirigeant, assisté de
l'imam et/ ou du chargé des affaires religieuses au consulat (ceci est uniquement
valable pour quelques associations turques) ; d'un dirigeant (cas le plus fréquent).
Il est à noter que plus les questions étaient directes, plus les réponses étaient
floues ; l'obstacle a été toutefois franchi — en général — , soit par le biais de
questions moins chargées, plus anodines dans la formulation, soit par le biais de
recoupements.
Cette étude, après avoir retracé la genèse et les motifs de création des associa
tions, s'interroge sur leur mode de financement, décrit leur vie interne qui permet
d'éclairer le rôle d'un acteur social décisif dans la vie associative de type religieux.
Sites de mobilisation des ressources identitaires, les associations, au travers des
discours de ses dirigeants, engagent différents types de tactiques et de stratégies
afin de se situer tant sur le plan local que national de l'échiquier socio-politique. Le mouvement associatif islamique en Ile-de-France 93
GENÈSE ET MOTIFS DE CRÉATION DES ASSOCIATIONS
Le mouvement associatif islamique constitue une véritable bouteille à l'encre ;
les estimations, au début dans les années quatre vingt-dix, varient de 1000 à 1100
sur le territoire national. La loi du 9 octobre 1981 a joué sur le phénomène de
création, conjuguée, il est vrai, à d'autres facteurs — manne pétrolière par exemp
le — (cf. G. Kepel, 1987).
Certaines associations ont pourtant pris racine dès le début du vingtième
siècle ; c'est le cas de la Fraternité Musulmane, fondée en 1907 — deux ans après
la loi de 1905 et six ans après celle de 1901, à Paris, et dont les objectifs s'agençaient
autour de la solidarité et de la fraternité entre musulmans, de la protection des
jeunes étudiants, nouvellement arrivés, du secours et de l'aide aux étudiants
malades et nécessiteux, des services funèbres en cas de décès (Revue du Monde
Musulman, Janvier-Mai, 1908). Dans les années trente, la Fraternité Musulmane
— composée essentiellement d'intellectuels égyptiens — a participé activement
aux préparatifs et aux travaux du Congrès des Musulmans en Europe, tenu à
Genève en 1935 (M. Kramer, 1986). Dans les années cinquante, l'Union Générale
des Étudiants Musulmans Algériens a pris la relève, et dans les années soixante, ce
fut le tour de l'Association des Étudiants Islamiques, devenue après l'Association
des Islamiques en France (AEIF) créée sous l'égide d'un Pakistanais,
chercheur au CNRS, Muhammad Hamidullah (G. Kepel, op. cit.). C'est à partir
des années 1960 que les travailleurs immigrés entrent timidement dans le champ
associatif de type religieux.
D'après notre étude, sur un échantillon de 66 associations déclarées (cf. ta
bleau 1 à 9), 53 d'entre elles l'ont été entre 1981 et 1990, 11 entre 1970 et 1980, et
2 entre 1960 et 1969. S'agissant des associations de fait, elles sont presque toutes
nées entre 1980 et 1987, seule la Jawiha Cheikhna Hamilulah, association d'obé
dience confrérique a été fondée en 1975.
Les raisons invoquées dans la création des associations — déclarées ou
non — sont indiquées dans le tableau ci-dessous :
TABLEAU 1 : Motifs de création
Motifs de création Nombre d'associations
1 — Reconnaissance juridique 17
2 — « Sauver les enfants » 13
3 — Le « Réveil des adultes » 11
4 — Motivation purement religieuse
— rassemblement pour prières et réflexion (10) 20
— prolongement d'une confrérie mission (10)
5 — Evénements 5 94 A. Moustapha DIOP et Riva KASTORYANO
6 — Scission 3
7 — Assistance sociale 3
8 — Autres 2
TOTAL 74
II est entendu qu'il existe des interrelations entre les différents thèmes évo
qués ; une raison peut en recouper deux ou plusieurs autres, toutefois, les inte
rviews font dans la plupart des cas ressortir le « facteur principal » de la création de
l'association, même s'ils en rajoutent d'autres. Pour la clarté, nous avons retenu le
« facteur principal », décliné par chaque interviewé. En grossissant les traits, on se
trouve entre deux pôles : un pôle de l'offre et un pôle de la demande d'islam ; entre
ces deux extrémités oscillent des points.
L'offre peut s'expliquer par l'application de la loi 1901 qui donne une recon
naissance juridique à un rassemblement informel. Sur 17 associations, 13 d'entre
elles spécifient qu'elles ont été créées : soit pour être reconnues par les autorités
locales ; le cas-type est celui de l'association Intégrité ; soit pour pouvoir acheter
ou louer un local ; soit encore pour sortir de l'informel ; ou bien c'est parce qu'il
existe un canevas juridique simple. Pour le reste de l'échantillon, les motifs de
création sont divers et variés : il est des créations pour des raisons d'ordre prati
que ; pour d'autres, la nécessité de « représentativité » a été un facteur déclencheur.
D'autre part, l'offre vient des musulmans, et est destinée à d'autres musul
mans ; elle est « multiforme » : ceci va du rassemblement spontané (prières) jus
qu'à la « pression communautaire » qui amène les moins décidés à se définir et à
passer à l'acte. Si la confrérie recrute en principe dans un milieu endogène fermé,
les missionnaires, au contraire, s'adressent au plus grand nombre ; toutefois, cer
tains, pour des raisons de conjoncture évoluent dans un champ restreint (Ahma-
diyya France) ; d'autres missionnaires, en revanche, labourent allègrement le ter
rain en friche (Foi et Pratique).
La « demande d'islam » est générée et sollicitée par les adultes « qui ont assez
de faire la fête » et/ ou qui « se sont rendus compte qu'ils sont là pour un bon bout
de temps et qu'ils ne sont plus de passage ». Ce constat dressé a eu une valeur
heuristique sur les attitudes et comportements des adultes qui se sont « réveillés »
pour eux-mêmes et pour « sauver les enfants ».
Ce « réveil » des adultes procède de plusieurs causes : déstructuration de la
cellule familiale, la déception qui va susciter un repli, un retrait vers des valeurs
traditionnelles, ou la déconvenue à l'endroit de l'école laïque, qui ne prend pas en
compte la dimension religieuse. D'autres parents ont entendu l'« Appel de l'i
slam », par le biais du mouvement Foi et Pratique.
« Sauver les enfants ». Le jeune issu de l'immigration sert de fonction miroir
dans la topographie familiale ; spectateur plus qu'acteur, il assiste au bricolage, Le mouvement associatif islamique en Ile-de-France 95
selon l'expression de C. Lévi-Strauss, mis en chantier par ses parents. Ceux-ci,
privés de l'efficacité de la tradition silencieuse du pays d'origine, où toute la com
munauté participe à l'éducation des enfants, engagent de différents schemes de
socialisation fondés soit sur des éléments sélectifs de tradition et de modernité, soit
sur l'éducation « pure et dure », ou encore sur l'éducation de la société d'accueil.
C'est, semble-t-il, parce que ces divers types de socialisation s'avèrent déficients,
voire inopérants que les parents s'interrogent sur le devenir de leurs enfants après
avoir procédé à une autocritique exprimée en termes de négligence qui porte pour
certaines catégories sur l'inculcation de la langue, de la culture. Pour d'autres, la
crise est plus profonde, plus totale, « on était en train d'en faire de petits Fran
çais ». D'autres encore mettent l'accent sur le clivage culturel entre parents et
enfants. A la suite de ce constat, des parents sont passés à un début d'action « on
s'est décidé à faire quelque chose pour nos enfants ».
D'autres individualités — notamment dans les associations turques, portent
la critique non sur la société d'accueil, mais plutôt sur les étrangers eux-mêmes, et
proposent « pour sauver notre jeunesse », d'éviter le « modèle arabe ». Si la confu
sion des identités est une réalité, elle doit cependant n'être que momentanée, d'où
la nécessité de procéder au « bon choix » pour les jeunes.
Entre l'offre et la demande, d'autres motivations de création d'associations
ont été avancées par les enquêtes : l'impact de certains événements (l'invasion
soviétique, l'effet Le Pen, l'effet Rushdie, le « foulard islamique », les querelles
communautaires, la bataille pour la représentativité) ; les problèmes de scission
(mésentente, ambitions personnelles, sous couvert de recherche d'un nouvel
espace), l'aide sociale, (l'éducation sanitaire des femmes, l'accueil de jeunes filles,
l'assistance ainsi que le soutien familial) et d'autres questions — mimétisme, réal
isation d'un « testament ».
INITIATIVE DE LA CRÉATION ET DIFFICULTÉS RENCONTRÉES
A la question « qui est à l'initiative de la création de l'association ? », 27 asso
ciations déclarées ont répondu que la fondation procède d'une initiative personn
elle, tandis que pour 37 associations, elle est le fait soit de groupes d'amis, de
nationaux, ou de collègues de travail, soit de groupes d'associations (Fédération
Nationale des Musulmans de France ; Union des Organisations Islamiques de
France ; Fédération des Associations Islamiques d'Afrique, des Comores et des
Antilles. Seule une famille a pris la décision de créer d'elle-même une structure
associative (Vivre l'Islam en Occident). Pour les associations de fait, il y a plus
d'initiatives personnelles que de groupements de personnes.
Quant aux difficultés rencontrées au moment de la création, 3/4 de l'échantil
lon des associations déclarées admettent n'en avoir rencontré aucune, que ce soit
avant ou après la loi du 9 octobre 1981, tandis le quart de l'échantillon met l'accent
sur les problèmes suscités lors de la création. Ces problèmes sont soit d'ordre
matériel (location ou vente d'un local), soit sur l'image négative de l'islam, soit sur
le manque d'expérience (barrière linguistique). Les inter-musulmans se
scindent en : méfiance des parents vis-à-vis du cursus culturel proposé par les A. Moustapha DIOP et Riva KASTORYANO
associations islamiques ; règlements de compte entre « harkis » et populations
musulmanes.
Ressources des associations
Les associations indiquent que leur budget provient, selon les cas, de cotisa
tions, dons et collectes, de l'aide des États, et des organisations internationales. A
quelques variantes près, la technique d'incitation aux dons est identique d'une
association à une autre — quelle que soit du reste sa taille ; elle s'échelonne sur
trois niveaux : l'association s'adresse à ses membres — c'est la phase interne,
ensuite, elle s'ouvre vers l'extérieur immédiat, soit en prenant contact avec des
associations de même sensibilité, soit en procédant au porte-à-porte (visite chez des
individualités, chez des commerçants). L'association, dans la troisième phase d'ex
ploration, investit des lieux plus lointains (Paris, et autres villes situées dans un
rayon raisonnable). Les associations gérant une salle de culte, bénéficient, elles,
d'autres atouts : c'est d'abord la caisse du « denier du culte » placée dans le lieu de
prière, c'est ensuite, les jours de fêtes (les deux Ayds), ou le vendredi, périodes
pendant lesquelles, les pratiquants contribuent, spontanément, sans aucune sollic
itation externe, aux « impôts » hebdomadaires ou annuels. Les collectes destinées à
l'achat d'une salle de prière ou d'un terrain pour la construction d'une mosquée, ou
alors aux grands travaux, empruntent le même système que celui de l'incitation
aux dons, en y ajoutant un périple dans les pays limitrophes, et/ ou dans des pays
musulmans, après constitution d'une commission ad hoc.
Le financement des associations islamiques par des États étrangers est sujet
d'interrogations scientifiques, de gloses et de controverses (G. Kepel, op. cit. 211,
223 ; Le Nouvel Observateur : « Islam, les financiers de l'intégrisme », 19-25 juillet
1990). Comment les associations se définissent-elles par rapport aux aides exté
rieures ?
21 associations déclarées sur 66, c'est-à-dire près de 30 % se sont exprimées de
façon plus ou moins explicite sur la question ; on se trouve en présence de plusieurs
cas de figure :
— Les associations qui acceptent pleinement le principe de l'aide extérieure ;
c'est le groupe dominant (10 associations), qui justifie le soutien financier accordé
ou pas, au nom de la solidarité islamique ; celles qui admettent le principe, sans y
adhérer, et, ce afin de garder une liberté de parole ou celles, qui n'y adhèrent pas,
pour des raisons d'ordre pragmatique et stratégique (FNMF) ;
— Les associations (au nombre de 6) farouchement opposées à toute aide,
comme par exemple, l'Association culturelle islamique d'Epinay : « II y a beau
coup d'associations financées par les organisations, telles que la Ligue islamique, la
Mosquée de Paris, ou par les États comme l'Arabie Saoudite ou l'Iran. Mais pour
nous, c'est clair, dès le départ, aucun financement de n'importe quel État ». Mais
elles admettent, cependant, d'être éventuellement subventionnées par la France.
— Les associations (3 d'entre elles), restées plutôt sceptiques, quant aux aides,
parce que déçues par de vaines démarches. Le mouvement associatif islamique en Ile-de-France
TABLEAU 2 : Origine des aides et associations destinataires
Negro- Associations France Maghrébines Pluri-Nat Autres Origine des aides africaines
Pays et organisations
internationales
— 1 Pays du Golfe 3 2 1
Grand Maghreb 1 1
Grande-Bretagne 1
Organisations
internationales 1 1
Quant aux aides, elles sont de différents types ; elles peuvent être soit en
nature (livres, cassettes), soit en allocations de bourses d'études, ou encore en
espèces. 10 associations (plusieurs réponses) notifient la provenance de leurs
aides : deux ont leur origine au Maghreb (Libye, Maroc) ; 7 viennent des pays du
Golfe (Arabie Saoudite, Koweït) et une, de la Grande-Bretagne (voir tableau).
FONCTION DES ASSOCIATIONS ET STRUCTURATION
DES APPARTENANCES
Les associations se donnent pour fonction d'investir tout autant le domaine
socio-culturel que celui de l'éducation religieuse, de l'assistance sociale, ou celui de
la défense des intérêts. La division des tâches ne semble pas aussi accusée, puisque
le religieux est considéré comme un « phénomène social total », et comme tel, il
englobe tous les paliers de la vie, ainsi que l'atteste l'association Vivre l'Islam en
Occident (VIO) : « on ne peut pas dire que la branche d'un arbre est sans rapport
avec le tronc. Les cinq piliers de l'Islam, c'est le tronc vertical, après cela, le
culturel, le social, ça va être les branches qui vont partir de ce tronc, mais qui ne
peuvent partir d'autre part que de ce tronc. Si ça ne part pas de ce tronc, c'est un
bois mort, et elles n'ont aucune fécondité, aucune justification possible. Donc c'est
lié. Et toute construction peut être valable, mais elle n'est pas islamique ».
La « » suivante n'a que valeur de proposition : A. Moustapha DIOP et Riva KASTORYANO 98
TABLEAU 3 : Typologie des fonctions (plusieurs réponses)
Fonctions Nombre d'associations
1. Education 94
2. Assistance sociale et religieuse 32
3. Dévotion 15
4. Information et dialogue 11
5. Mission et prosélytisme 9
6. Coordination 5
7. Défense des intérêts 5
8. Réflexion 4
Les fonctions éducatives constituent la préoccupation principale des associa
tions déclarées ou de fait ; le thème éducatif comporte deux volets, liés ou séparés
selon les cas : d'une part, l'enseignement d'une ou dans une langue (arabe, français,
turc, urdu...) et le soutien scolaire, et d'autre part, l'éducation religieuse.
Les associations de l'échantillon représentent un quasi microcosme de la
« communauté musulmane » en France ; elles sont clivées en sunnites et chiites.
Ceux-ci sont d'origine irakienne (groupe Ahl Al Beit), britanno-pakistanaise (Ima-
nia organisation), ou française de l'Inde et de l'Indochine (Association indo-fran
çaise des Jaffari ; Association islamique des Français de l'Inde et de l'Indochine).
Les sunnites sont maghrébins, français, turcs, négro-africains.
Au-delà de cette différenciation apparaissent d'autres tendances, au nombre
de quatre :
— les associations, appendices d'ordre sufi (confréries),
— les associations « piétistes et communautaires »,
— les affiliées aux missions religieuses des consulats,
— une « secte », la Ahmadiyya, dont le fondateur, Mirza Ghulam, mort au
début du siècle, se voulait être la synthèse du Mahdi des musulmans, du messie des
chrétiens, et de l'avatar (incarnation) de Krishna.
Les associations-confréries, au nombre de six traversent les différentes natio
nalités : turque (association Amitié Solidarité de Mevlana), franco-algérienne (Les
Amis de l'Islam, adeptes de la Alawiyya), malienne et sénégalaise (Jawiya cheikh
Hamilulah ; Voie Tijaniyya ; NDiaz-Layenne, et les murid du Mime et de l'asso
ciation des serviteurs de l'Eternel).
Les associations de type piétiste sont représentées par Foi et Pratique ; quant
à celles, affiliées au consulat, elles sont exclusivement turques.