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Le Parti communiste français et les problèmes littéraires (1920-1939) - article ; n°3 ; vol.17, pg 520-544

De
26 pages
Revue française de science politique - Année 1967 - Volume 17 - Numéro 3 - Pages 520-544
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Monsieur Jean-Pierre Bernard
Le Parti communiste français et les problèmes littéraires (1920-
1939)
In: Revue française de science politique, 17e année, n°3, 1967. pp. 520-544.
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Bernard Jean-Pierre. Le Parti communiste français et les problèmes littéraires (1920-1939). In: Revue française de science
politique, 17e année, n°3, 1967. pp. 520-544.
doi : 10.3406/rfsp.1967.393020
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1967_num_17_3_393020Parti Communiste Français Le
et les Problèmes Littéraires (1920-1939)
JEAN-PIERRE BERNARD
Parti d'inspiration marxiste, affilié à la IIIe Internationale, le
Parti communiste français ne pouvait éviter de se trouver
confronté au problème de l'élaboration d'une ligne littéraire
révolutionnaire. L'influence de l'idéologie sur les phénomènes litt
éraires avait été en effet clairement mise en lumière à la suite de
Marx par Lénine et Trotsky1. Le Parti bolchevik au pouvoir,
fidèle à son objectif de remodeler intégralement l'ancienne société
tsariste avait affirmé son intention de contrôler idéologiquement
les modes de création. On peut à cet égard distinguer, très schéma-
tiquement, plusieurs périodes dans la conception soviétique des
problèmes littéraires.
De 1917 à 1928, dans l'intense bouillonnement révolutionnaire,
les tendances les plus diverses ont la possibilité de se manifester
et la ligne officielle du parti consacre leur coexistence. Trotsky,
Boukharine, nettement réticents à l'égard d'une littérature trop
exclusivement prolétarienne, protègent des compagnons de route
tels que Pilniak, Babel, Ivanov, de l'ardeur inquisitrice des doctri
naires prolétariens décidés à imposer sans partage leur hégémonie
sur le secteur littéraire.
En 1928, la mise en œuvre du plan quinquennal, l'emprise
croissante de Staline sur le pouvoir vont permettre aux tenants de
la littérature prolétarienne d'arriver à leurs fins. L'organisation du
domaine littéraire est calquée sur l'organisation économique. L'ind
ividualisme est sévèrement pourchassé en la personne des compa
gnons de route et l'Association des écrivains prolétariens sovié-
1. Voir Lénine (V.), Sur la littérature et sur l'art, Paris, Editions sociales,
1957; Trotsky (L.), Littérature et révolution, trad, de P. Frank et C. Ligny,
Paris, Julliard, coll. Les lettres nouvelles, 1964. Littéraires 521 Problèmes
tiques (R.A.P.P.), canalisant impérativement l'inspiration des écri
vains dans des voies collectivistes, devient toute-puissante. En
outre, la R.A.P.P. favorise systématiquement l'éclosion d'une florai
son d'écrivains ouvriers qui donnent à la littérature un aspect
résolument industrialiste et strictement orthodoxe sur le plan idéo
logique.
En 1932, la R.A.P.P. atteint un point d'essoufflement certain.
Le réseau administratif qu'elle a tendu sur la vie littéraire a eu
pour résultat de stériliser profondément celle-ci. Le parti sent alors
la nécessité d'agir. La R.A.P.P. est dissoute en avril 1932 et les
compagnons de route retrouvent un certain crédit. Cette oxygén
ation des lettres soviétiques demeurera relativement éphémère,
car dès 1935-1936, sous l'impulsion de Jdanov, porte-parole de
Staline et héraut du nouveau dogme, le réalisme socialiste, le con
trôle du parti sur les activités créatrices va devenir plus sévère
encore. A partir de cette date, en effet, la ligne n'est édictée
par une association d'écrivains, mais directement inspirée par le
pouvoir politique.
Que retenir de ce rapide survol de la situation soviétique lors
qu'on désire se pencher sur l'attitude du Parti communiste français
devant les mêmes problèmes ? Il ne faut pas rechercher, à partir
de l'examen du modèle soviétique, les preuves d'une soumission
absolue de la part des communistes français. Au contraire, l'étude
parallèle des positions des deux partis devant la littérature permet
de saisir de façon évidente l'abîme qui sépare un Parti commun
iste au pouvoir d'un Parti communiste isolé dans une société bourg
eoise. Le Parti communiste soviétique, reflet d'une et non
pas seulement organisation politique, peut infléchir le mouvement.
Force dynamique qui lance l'action, il sait aussi être un frein qui
retient les critiques prolétariens extrémistes sur la voie de l'ou
trance.
Le P.C. F. n'a pas les coudées aussi franches. Il lui faut d'abord
conquérir une position politique, et les préoccupations culturelles
passent au second plan. De plus, il n'a pas les moyens de remod
eler le visage de la France littéraire de l'entre-deux-guerres.
Aussi allons-nous suivre, jusqu'en 1932-1933, ses tentatives, ses
tâtonnements et finalement son échec pour forger une ligne litté
raire spécifiquement communiste. En un second temps, l'esprit
d'unité soufflant sur la gauche, nous verrons le parti abandonner
avec soulagement le dogme de la littérature prolétarienne pour
s'efforcer d'attirer à lui des écrivains extrêmement divers sur le
plan littéraire, mais rapprochés par la défense d'un certain idéal
politique.
34 522 Le P.C.F. et les Intellectuels 1920-1939
I. LA LITTERATURE PROLETARIENNE
DE 1921 A 1926
Au deuxième congrès de l'Internationale (juillet-août 1920), les
représentants du Proletcult soviétique2 avaient engagé les délé
gués étrangers à constituer un Proletcult international.
Le 12 août 1920, un bureau central, hâtivement constitué, lan
çait un appel aux « frères prolétaires du monde entier ».
« L'art — un poème prolétarien, un roman, une chanson, une
œuvre musicale, une pièce de théâtre — présente un moyen
de propagande d'une énorme puissance. L'art organise le sen
timent de même que la propagande des idées organise la
pensée ... L'art définit la volonté avec la même force que le
font les idées ... Au point de vue de l'instruction, les prolé
taires d'Europe sont supérieurs à leurs camarades russes.
Aussi, dans les pays d'Occident, la culture prolétarienne s'épa-
nouira-t-elle avec plus de succès. Mais il ne s'agit pas de riva
liser, mais de s'entr'aider dans la construction fraternelle d'une
culture socialiste. a »
Les réalisations du Proletcult international ne dépassèrent guère
la rédaction de ce texte. Le rapporteur français du projet, Ray
mond Lefebvre, disparut en 1920 dans l'océan Glacial en revenant
de Russie.
Le Parti communiste français sur le point de naître allait donc
se trouver livré à lui-même en ce domaine.
Les intellectuels qui suivent la majorité au congrès de Tours
restent très éloignés de l'ardeur fiévreuse qui pousse au même
moment les écrivains soviétiques à poser les jalons d'une culture
nouvelle. Un homme comme Georges Pioch, poète symbolisant et
secrétaire de la fédération de la Seine, affecte plus les poses de
tribun populaire qu'il ne s'efforce d'adapter sa poésie aux exi
gences de l'idéologie marxiste. Georges Chennevière, critique li
ttéraire à L'Humanité de 1919 à 1923, est plus fidèle aux concept
ions globales de l'unanimisme qu'à la culture prolétarienne consi
dérée comme un instrument de lutte. Pari Janine, traducteur d'ou-
2. Le Proletcult soviétique avait été fondé en 1917 par A. Bogdanov.
Il avait pour buts parallèles de diffuser la culture dans les milieux ouvriers
et de créer les bases d'une littérature prolétarienne.
3. Cité par Goriely (Benjamin), Les poètes dans la révolution russe,
Paris, Gallimard, 1934, pp. 122-123. Littéraires 523 Problèmes
vrages soviétiques pour le compte des Editions sociales internatio
nales et collaborateur de L'Humanité, ne met guère en pratique,
ni dans son activité critique, ni dans ses romans, les leçons de
littérature prolétarienne apparentes dans les ouvrages qu'il adapte
en français. Marcel Martinet, directeur littéraire de L'Humanité de
1918 à 1924, reste, malgré un engagement moins réticent que les
précédents, très marqué par le classicisme et l'humanisme qui l'ont
durablement influencé pendant son passage à l'Université et à
l'Ecole normale.
Ce sont ces hommes qui dans les colonnes de la presse com
muniste vont être les porte-parole du parti sur les problèmes de
littérature prolétarienne. Or, à l'instar des autorités politiques, ces
porte-parole se taisent.
Entre 1921 et 1926 on ne rencontre pas de réflexion cohérente
sur ces sujets, et, pour saisir l'image d'un parti qui n'est pas encore
coupé intellectuellement de ses origines socialisantes et humanistes,
il convient de citer cette définition de la poésie populaire donnée
par le feuilleton littéraire de L'Humanité : « Les caractères de la
poésie populaire ... sont la sincérité, la spontanéité, l'absence de
toute déclamation, la vie » 4.
Lorsque L'Humanité rend compte d'ouvrages de descendants
du naturalisme, l'accent est mis plus volontiers sur leurs fautes
de style et de goût que sur le caractère précurseur de leurs
œuvres. Ainsi Parijanine écrit-il ironiquement à propos de Vir
ginité de Léon Frapié : « Un grand écrivain social n'a pas l'obl
igation de bien écrire ; ce soin l'attarderait inutilement... Je renonce
à l'avantage de ridiculiser un génie si sérieux et je n'insisterai pas
sur la trivialité de sa poésie » 5. Ce goût des chroniqueurs de
L'Humanité pour le « beau style » au détriment du contenu social,
on peut en trouver l'aveu dans une tentative de Pioch pour expli
quer qu'Anatole France puisse être goûté à la fois par L'Action
française et les communistes ; « ... Peut-être finalement n'y a-t-il
que ceci de sérieux : un homme qui par la grâce de l'intelligence
et du style, concilie ou réconcilie en lui les hommes, par ailleurs
les plus divisés » 6. Lorsque Martinet rend compte avec enthou
siasme de La Brière d'Alphonse de Chateaubriant, qui se retrou
vera plus tard du côté de la collaboration, il s'efforce de gommer
l'étiquette de droite dont certains avaient voulu parer l'ouvrage
et en arrive presque à faire de l'apolitisme en art une vertu car
dinale :
4. Article de Jean Bouchan, L'Humanité, 16 mars 1921.
5. L'Humanité, 2 déc. 1923.
6.20 nov. 1921. Le P.C.F. et les Intellectuels 1920-1939 524
« Quant à La Brière, c'est un roman, un beau roman qui n'est
dieu merci, ni de droite, ni de gauche. Si cependant l'on veut y
trouver un fond social et on l'y trouve, La Brière, comme toute
œuvre profonde est un témoignage, ce serait l'impossibilité pour
les individus et les contrées de s'isoler et de résister au cours
fatal des choses. Je ne vois pas ce qu'il y a là-dedans de réac
tionnaire. 7 >
De fait, les uniques et timides essais de réflexion sur les pro
blèmes de littérature prolétarienne proviennent de groupes adja
cents au parti et plus particulièrement de Clarté.
On trouve sous la plume de Victor Serge, en poste à Leningrad,
un tableau sympathique des discussions et des débats qui pré
sident en U.R.S.S. à la naissance d'une culture prolétarienne.
Mais c'est uniquement de l'U.R.S.S. que parle Victor Serge.
Jamais il ne met la France en parallèle et il semble bien que son
silence révèle un certain scepticisme quant aux chances pour une
telle culture de s'imposer dans un pays non encore acquis au com
munisme. Ainsi, des origines du P. CF. à 1926, les responsables
littéraires du parti se gardent bien d'engager sérieusement le débat.
Ont-ils deviné avec clairvoyance que les chances d'une telle litt
érature étaient infimes dans une France encore bourgeoise ou s'agit-il
seulement de la réaction de critiques peu marqués par le marxisme
militant et formés par une certaine conception du beau style et du
bon goût, attitude dénoncée au IIIe congrès de l'Internationale ?
« Notre journal ne doit pas servir à satisfaire le goût du sen
sationnel et de l'amusant d'un public mélangé. Il ne doit pas
faire des concessions à des écrivains petits-bourgeois, à des
virtuoses de la plume journalistique, pour se créer une clientèle
de salon. 8 »
DE 1926 A 1932-1933
Pourquoi l'année 1926 nous paraît-elle représenter une cou
pure 9 ? Le 28 avril Henri Barbusse prend la direction littéraire
de L'Humanité. L'auteur du Feu est le premier écrivain connu qui
ait choisi de s'engager sans réticence du côté du P.C. F. en 1923.
Ses responsabilités dans l'organe central du parti coïncident avec
7. L'Humanité, 22 juil. 1923.
8. Thèse XXXVII. Cité in : Walter (Gérard) , Histoire du Parti commun
iste français, Paris, Somogy, 1948, pp. 59-60.
9. Il conviendrait de relever ici le décalage entre la chronologie poli
tique et la chronologie culturelle. C'est en 1924 que le parti se « bolchevise »
sur la base des cellules. La bolchevisation idéologique se révélera plus longue
et plus difficile. Problèmes Littéraires 525
la mise à l'écart d'une équipe qui restait fort éloignée des impér
atifs marxistes. Pioch est exclu en 1923, Chennevière s'éloigne la
même année. Quant à Martinet, en partie pour des raisons de
santé, en partie pour des motifs politiques, il abandonne en 1924
la direction littéraire de L'Humanité.
Politiquement, le désordre et la multiplication des tendances
sont en train de se résorber et le parti tend à présenter peu à peu
un visage plus résolument bolchevik. Un peu plus tard, Barbusse
va avoir à sa disposition un autre instrument afin de mener à bien
ses démarches en faveur de la littérature prolétarienne. A la fin
de 1927, en effet, une conférence internationale réunie à Moscou
sous le patronage de la R.A.P.P., alors en voie de contrôler les
lettres soviétiques, avait consacré la naissance d'une Union inter
nationale des écrivains révolutionnaires (U.I.E.R. ) dont les memb
res avaient pour charge de veiller dans leurs pays respectifs à
l'élaboration de la nouvelle littérature.
Mondé^, dont Barbusse était le directeur, devait être le labo
ratoire français de cette tentative. Monde se voulait cependant
indépendant du P. CF., mais la personnalité de son directeur, la
discrétion sinon l'approbation des autorités du parti à l'égard de ses
activités jusqu'en 1931-1932, permettent de considérer la revue
comme un porte-parole autorisé à propos des problèmes de littéra
ture prolétarienne.
Dans Monde comme dans L'Humanité, Barbusse va pouvoir
exprimer ses positions H. Il faut surtout remarquer combien ses
thèses restent éloignées des schémas théoriques élaborés en
U.R.S.S. L'auteur du Feu tient avant toute chose à définir une
voie française vers la littérature prolétarienne : celle-ci ne doit pas
se contenter d'être un produit soviétique hâtivement naturalisé.
« Elle existe, écrit Barbusse en parlant de cette littérature dans
Monde. Elle n'est pas née de la révolution de 1917, mais de la
montée lente du mouvement ouvrier depuis cinquante ans. Et c'est
dans nos pays d'Occident qu'elle s'est développée, en reflétant à
la fois la grandeur et la faiblesse de ce mouvement ouvrier. 12 »
10. Monde. « Hebdomadaire d'information littéraire, artistique, scientifique,
économique et sociale », puis bi-mensuel, 9 juin 1928-fin de l'année 1935,
Monde avait un autre rôle que de susciter les bases d'une littérature proléta
rienne. En pleine tactique « classe contre classe », la revue avait aussi pour
mission de rassembler autour de thèses proches du communisme des intellec
tuels gauchisants. On rencontre en effet parmi ses collaborateurs Léon "Werth
qui fit partie de la tendance de droite du P.C.F. de 1921 à 1923 et Emmanuel
Berl, à cette date assez proche du radicalisme.
11. On retrouve sous une forme moins morcelée la plupart des idées expri
mées par Barbusse dans ses articles de L'Humanité et de Monde dans le
chapitre X de son livre Russie, Paris, Flammarion, 1930.
12. Monde, 23 juin 1928. 526 Le P.C.F. et les Intellectuels 1920-1939
Barbusse veut retrouver une tradition, renouer avec des expé
riences littéraires oubliées. Plutôt que de littérature prolétarienne,
il préfère parler « d'art populaire ». « Nous dirons si on veut, écrit-
il, que la littérature prolétarienne c'est la forme actuelle et vivante,
précisée, intensifiée et imposée par l'évolution historique de ce que
l'on appelait la littérature populaire. 1S »
Barbusse entend donc lester la littérature prolétarienne d'un
poids de passé, alors qu'au même moment, en U.R.S.S., les thuri
féraires de la R.A.P.P. la coupent radicalement des formes ancien
nes jugées périmées.
Il est un autre point sur lequel les divergences entre la voie
française et la voie soviétique sont encore plus frappantes. Pour
la R.A.P.P., une des colonnes maîtresses du nouvel édifice cul
turel devait être la formation massive d'écrivains ouvriers intitulés
rabcors. En France où les effectifs du Parti communiste vers 1928-
1930 subissaient de larges coupes, le simple bon sens interdisait
d'attendre beaucoup de rabcors français et on ne peut que noter
la méfiance non dissimulée de Barbusse à l'égard de cette expér
ience.
L'auteur des Suppliants n'a pas totalement dépouillé le vieil
homme littéraire en lui. Pour lui écrire s'apprend, il ne considère
pas sans scepticisme le fait de lancer dans l'arène des écrivains
non formés et la production des rabcors soviétiques, dans la mesure
où il en a connaissance, ne peut que renforcer ses réticences.
« ... Il n'est pas bien fondé à mon sens de chercher à cons
tituer la nouvelle littérature en faisant appel aux correspondants
ouvriers des journaux. Ces correspondants ouvriers peuvent
incorporer dans le mouvement une forte " garantie " de bon
sens prolétarien et une activité intéressante, mais ils n'ont pas
les ressources suffisantes pour donner de dignes bases à la litt
érature prolétarienne révolutionnaire.14»
Les définitions de Barbusse apparaissaient donc originales par
rapport aux thèses du mouvement communiste international. Quant
à son activité créatrice, elle ne pouvait en aucun cas mériter
l'épithète de prolétarienne, pas plus d'ailleurs que celle des quel
ques écrivains regroupés autour du P. CF., Léon Moussinac par
exemple. Le peu de crédit attaché par les autorités communistes à
l'expérience rabcor ne permettait que la publication sans conviction
de quelques contes ou nouvelles d'ouvriers dans L'Humanité. La
13. Article paru dans la revue soviétique Révolution et culture, reproduit
dans Monde, 20 oct. 1928.
14. Message de Barbusse à la conférence de Kharkov, nov. 1930, Litté
rature de la révolution mondiale, organe de l'U.I.E.R., nov.-déc. 1931. Problèmes Littéraires 527
notion de littérature prolétarienne restait donc une enveloppe vide.
Pour rencontrer des œuvres, il fallait se risquer hors de l'orbite du
parti en direction du groupe Poulaille ou des populistes 15. Mais
ceux-ci étaient sévèrement jugés par les communistes en raison
justement de leur indifférence à l'égard du débat théorique.
Vers 1930, il régnait donc une certaine confusion dans le sec
teur de la « littérature prolétarienne ». Le terme et l'idée étaient
à la mode : le succès du populisme de Thérive et de Lemonnier
le prouve. D'un côté des œuvres mais sans poids idéologique, de
l'autre une doctrine sans œuvres, mais une doctrine elle-même
hétérodoxe par rapport à la ligne soviétique.
La R.A.P.P. au sommet de son pouvoir et ambitionnant de
resserrer son influence sur l'ensemble du mouvement communiste
ne pouvait laisser les choses en l'état. En novembre 1930, une con
férence internationale réunie à Kharkov sous l'égide de l'Union
internationale des écrivains révolutionnaires (U.I.E.R. ) allait cla
rifier la situation en jugeant sévèrement les déviations françaises
et en définissant une ligne valable pour l'ensemble du mouvement
communiste international16. D'entrée de jeu, la conférence tran
chait à propos de la France : «... Il est impossible de dire en ce
moment qu'il existe dans le pays le moindre embryon de littérature
prolétarienne » I7.
Les populistes, le groupe Poulaille, quelques intellectuels sus
pects de trotskysme tels que Parijanine, Guilbeaux, Magdeleine
Marx étaient exécutés rapidement. Quant à Barbusse, considéré
15. Henry Poulaille, né en 1896, publie en 1930 un ouvrage intitulé Nouvel
âge littéraire. Il définit dans ce livre sa conception de la littérature proléta
rienne : « La vie du prolétariat racontée par des auteurs qui sortent de ses
rangs ». Poulaille s'insurge à la fois contre les populistes auxquels il reproche
leur confusiônnisme et contre les communistes qui insistent trop sur la doctrine
et qui privilégient avec trop de complaisance l'expérience soviétique. Poulaille
regroupera autour d'une revue, Nouvel âge, éditée par Georges Valois, un
certain nombre d'écrivains : Marc Bernard, Eugène Dabit, Edouard Peisson,
Tristan Rémy. Le groupe partira en éclats en 1932-1933, lors de la constitution
de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires.
Le populisme — défini par deux hommes : André Thérive, critique litt
éraire du Temps, et Léon Lemonnier, angliciste de formation — ne constitua
jamais de véritable groupe, mais tout au plus la réunion de quelques écrivains
autour d'idées assez vagues issues en droite ligne du naturalisme.
16. La conférence de Kharkov se tint dans la première quinzaine de sep
tembre 1930. On peut relever la méfiance du P.C.F., solidaire de Barbusse,
qui envoie à Kharkov les deux surréalistes Aragon et Georges Sadoul.
L'essentiel des débats, consacrant la condamnation de Barbusse et de sa ten
dance ne fut connu en France qu'un an plus tard, à travers les numéros de
novembre-décembre 1931 de La littérature de la révolution mondiale.
17. « Résolution sur les questions de la littérature prolétarienne et révolu
tionnaire en France», L'Humanité, 28 oct. 1931 et 3 nov. 1931, et La littérature
de la révolution mondiale, déc. 1931. 528 Le P.C.F. et les Intellectuels 1920-1939
comme le symbole des carences françaises, il était la victime de
choix de la conférence. De l'important représentant de l'Internatio
nale à l'obscur délégué du Caucase, chacun veut prononcer son
nom pour mieux le flétrir. De ce florilège, il convient d'extraire
l'intervention de S. Gopner, représentant de l'Internationale com
muniste :
« Nous considérons la déviation à laquelle en est arrivé le
camarade Barbusse comme une déviation de droite, parce que
ce nourrit des illusions sur la possibilité d'une coll
aboration dans l'hebdomadaire Monde, ou sur tout autre ter
rain, entre nous et des éléments qui nous sont hostiles, et consi
dère aussi avec une sorte de dédain, je dirai même avec un
aristocratisme inadmissible, le mouvement des correspondants
ouvriers. 18 »
Attaqué comme symbole, Barbusse est cependant épargné en
tant qu'homme. Son audience internationale honore le communisme
et un obscur membre de l'U.I.E.R. nommé Gabor qui s'en était vi
olemment pris à lui avec le désir avoué de le « fusiller politiqu
ement » est sévèrement réprimandé en vertu de l'amalgame clas
sique entre les dévationnistes de droite et leurs homologues de
gauche. Le souci de ménager Barbusse amenait même les chefs de
file du congrès à minimiser ses « fautes » par rapport à celles de
Monde dont il était pourtant le responsable.
La conférence de Kharkov ne se cantonnait pas exclusivement
dans ces tâches destructrices : une définition marxiste de la litt
érature prolétarienne était élaborée sur les bases de l'expérience
soviétique. Elle était plus particulièrement destinée à la France
où elle prenait une résonance véritablement nouvelle. Pour les
Français, la littérature prolétarienne restait définie dans un con
texte littéraire. Pour les congressistes de Kharkov la littérature
et l'action se juxtaposaient étroitement. Les œuvres prolétariennes
devaient contribuer à la chute du régime capitaliste de la même
façon que les romans soviétiques des années 1928-1932 partici
paient à l'édification socialiste :
« La littérature du prolétariat n'est rien d'autre qu'une arme
de la lutte de classe. De là la question qui se pose du type
original de l'artiste prolétarien. L'artiste prolétarien ne peut
pas être un contemplateur passif de la réalité. Il est avant tout
un homme de pratique révolutionnaire, par chaque acte de sa
production il participe à la lutte libératrice de sa classe. 19 »
18. Discours prononcé le 6 nov. 1930, reproduit dans La littérature de la
révolution mondiale, nov.-déc. 1931.
19. « Résolution sur le mouvement littéraire révolutionnaire et prolétarien
international», La littérature de la révolution mondiale, nov.-déc. 1931.