Le rite de passage du Ploutos d'Aristophane - article ; n°2 ; vol.2, pg 249-267

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Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens - Année 1987 - Volume 2 - Numéro 2 - Pages 249-267
Le rite de passage du Ploutos d'Aristophane (pp. 249-267)
Chrémyle, citoyen athénien pieux et honnête mais pauvre va à Delphes interroger le dieu. Pour changer sa situation, Apollon lui conseille de marcher sur les traces du premier homme rencontré dans la rue. Chrémyle rencontre un aveugle et le suit jusqu'à sa maison. Il s'agit de Ploutos, dieu de la richesse qui, en tant qu'aveugle, ne peut pas être agrégé à demeurer au foyer de Chrémyle, car il ne le voit pas, donc il ne sait pas s'il est honnête ou non. Au préalable, donc, Ploutos doit recouvrer la vue: c'est pour cela que Chrémyle et son ami Blepsidème amènent le dieu au temple d'Asclépios. Ainsi, après avoir recouvré la vue pendant une incubation dans Xadyton du temple, Ploutos peut être agrégé au foyer de Chrémyle à travers l'aspersion des καταχύσματα. A la fin de la comédie, Ploutos est installé dans le temple d'Athéna Poliade sur l'Acropole, où se trouvait le dépôt du Trésor public. Il n'y a pas contradiction entre l'agrégation de Ploutos à un foyer et son installation dans le Trésor public, incarnation du Foyer Commun de la cité.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1987
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Annalisa Paradiso
Le rite de passage du Ploutos d'Aristophane
In: Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens. Volume 2, n°2, 1987. pp. 249-267.
Résumé
Le rite de passage du Ploutos d'Aristophane (pp. 249-267)
Chrémyle, citoyen athénien pieux et honnête mais pauvre va à Delphes interroger le dieu. Pour changer sa situation, Apollon lui
conseille de marcher sur les traces du premier homme rencontré dans la rue. Chrémyle rencontre un aveugle et le suit jusqu'à sa
maison. Il s'agit de Ploutos, dieu de la richesse qui, en tant qu'aveugle, ne peut pas être agrégé à demeurer au foyer de
Chrémyle, car il ne le voit pas, donc il ne sait pas s'il est honnête ou non. Au préalable, donc, Ploutos doit recouvrer la vue: c'est
pour cela que Chrémyle et son ami Blepsidème amènent le dieu au temple d'Asclépios. Ainsi, après avoir recouvré la vue
pendant une incubation dans Xadyton du temple, Ploutos peut être agrégé au foyer de Chrémyle à travers l'aspersion des
καταχύσματα. A la fin de la comédie, Ploutos est installé dans le temple d'Athéna Poliade sur l'Acropole, où se trouvait le dépôt
du Trésor public. Il n'y a pas contradiction entre l'agrégation de Ploutos à un foyer et son installation dans le Trésor public,
incarnation du Foyer Commun de la cité.
Citer ce document / Cite this document :
Paradiso Annalisa. Le rite de passage du Ploutos d'Aristophane. In: Mètis. Anthropologie des mondes grecs anciens. Volume 2,
n°2, 1987. pp. 249-267.
doi : 10.3406/metis.1987.895
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/metis_1105-2201_1987_num_2_2_895LE RITE DE PASSAGE DU PLOUTOS D'ARISTOPHANE
1. Au début du Ploutos d'Aristophane, Carion, esclave de Chrémyle,
se lamente sur le triste sort échu à son maître, devenu fou après avoir reçu
la réponse de l'oracle d'Apollon. En effet, Chrémyle a rencontré un aveug
le dans la rue et, en dépit de tout bon sens, il a décidé de lui emboîter le
pas et de le suivre, pour obéir à l'ordre du dieu (vv. 1-14). Chrémyle lui-
même explique les raisons qui l'ont amené à interroger Apollon: bien qu'il
ait été honnête toute sa vie, il se plaint de ce que celle-ci a toujours été
misérable, quand d'autres gens au contraire -des sacrilèges, des orateurs,
des sycophantes et des gueux- se sont rapidement enrichis sans aucun scru
pule. Pour mettre fin à cette situation, Apollon lui a conseillé de suivre le
premier homme rencontré dans la rue, et de le convaincre ensuite d'entrer
chez lui. Dans la rue, la première personne rencontrée étant un aveugle,
Chrémyle entreprend de marcher sur ses traces. Au vers 78, enfin, Chré
myle et Carion découvrent l'identité de l'inconnu: il s'agit de Ploutos, dieu
de la richesse. Zeus l'a condamné à la cécité, parce que Ploutos a menacé
de ne fréquenter que des gens justes et honnêtes: aveuglé, ne peut
plus distinguer entre bonne et mauvaise compagnie (vv. 87-92). A ce
moment, Chrémyle formule un projet: guérir le dieu, c'est-à-dire lui ren
dre la vue, afin qu'il puisse à nouveau discerner et fréquenter -tout en les
enrichissant- exclusivement les gens honnêtes comme lui-même (vv. 1 ΠΙ
16). Au vers 231, Chrémyle invite le dieu à entrer chez lui. Tout d'abord
Ploutos se montre hésitant, puis il explique qu'il préfère ne pas entrer dans
des maisons étrangères, car jamais rien de bon ne lui en est advenu. Autref
ois, un avare l'a enfoui dans la terre, en profondeur, chez lui, pour n'avoir
pas à prêter le moindre sou à un ami dans la nécessité; une autre fois, un
prodigue l'a jeté, nu, hors de chez lui, «en pâture aux courtisanes et aux
dés» (vv. 234-244).
2. Apollon a donc ordonné à Chrémyle de suivre et d'amener chez lui le 250 ANNALISA PARADISO
premier homme rencontré dans la rue. Chrémyle tombe sur un aveugle et
le suit presque jusqu'à la porte de sa maison. Mais quand il découvre
l'identité de l'inconnu -Ploutos, dieu de la richesse- Chrémyle décide de
lui rendre la vue, avant de l'introduire chez lui. Pourquoi juge-t-
il indispensable de guérir le dieu au préalable? De toute évidence, Ploutos,
en tant qu'aveugle, ne peut pas être «agrégé»1 à demeure au foyer de
Chrémyle, car il ne le voit pas, donc il ne sait pas si Chrémyle est un
homme honnête ou non. C'est seulement après avoir recouvré la vue que
Ploutos sera capable de distinguer entre bonne et mauvaise compagnie et
de reconnaître en Chrémyle un homme de bien, et donc le fréquenter. De
là on peut déduire l'importance de la guérison du dieu dans le développe
ment de l'intrigue2.
3. Ainsi, l'agrégation de Ploutos au foyer de Chrémyle et les modalités
de sa mise en œuvre constituent le noyau de l'intrigue comique: cela me
semble montré dans plusieurs passages.
Aux vers 41-43 Chrémyle nous rapporte la réponse d'Apollon:
δτφ ξυναντήσαιμι πρώτον έξιών,
έκέλευε τούτου μή μεθίεσθαΐ μ' ετι,
πεΐθειν δ' έμαυτω ξυνακολουθείν οϊκαδε.
«Le premier que je rencontrerais en sortant, il m'a ordonné de ne plus le
lâcher et de l'engager à m'accompagner chez moi»3. Jusqu'au vers 43, le
spectateur antique n'avait vu que deux hommes habillés en suppliants
(Chrémyle et Carion)4, en train de marcher sur les traces d'un troisième
homme. De Chrémyle et de Carion, il ne connaissait pas encore le nom,
mais seulement le rôle (respectivement, de maître et d'esclave)5. Quant à
1. Selon A. Van Gennep, Les rites de passage, Paris 1909, l'agrégation est la dernière
phase -après celles de séparation et de marge- d'un rite de passage.
2. Le motif de la cécité de Ploutos remonte à Hipponax (fr. 36 W = 44 Degani). Voir
aussi Timocréon, III, 540 B, Amphis, fr. 23 Kock (apud Athénée, XIII, 567 f), Ménan-
dre fr. 77 K.-T., Dion Chrysostome, IV, p. 169 R.
3. La traduction, ici comme dans toute l'analyse, est de H. Van Daele (Aristophane,
t. V, L'Assemblée des femmes - Ploutos. Texte établi par V. Coulon, Paris 1930).
La réponse d'Apollon à Chrémyle est la reprise comique d'un passage de Y Ion euripi-
dien. Voir les vers 787 sqq. ; voir aussi les vers 534 sqq.
4. Chrémyle, aussi bien que Carion, revenant de Delphes, porte sur la tête une cou
ronne, mentionnée par Carion au vers 21 .
5. Le nom de Chrémyle paraît pour la première fois au vers 336, celui de Carion au
vers 624. Mais au vers 2 Carion se présente comme «l'esclave d'un maître hors de son bon Le Rite De Passage du Ploutos D'Aristophane 251
Ploutos, le spectateur ne pouvait deviner ni son nom -qui ne paraît qu'au
vers 78- ni le rôle, car le costume de l'acteur renvoie au traditionnel mend
iant du théâtre aristophanien plutôt qu'au dieu de la richesse6. Ainsi, le
choix d'Aristophane est de faire passer la réponse ambiguë d'Apollon (vv.
40-43) avant l'identification de l'inconnu comme étant Ploutos (v. 78): et
ceci n'est pas un hasard. En effet, de cette façon, on informe d'abord le
spectateur du contenu de la réponse (qui ordonnait à Chrémyle de
conduire chez lui la première personne rencontrée dans la rue), puis de
l'identité de l'inconnu. Par conséquent, l'attention du spectateur est atti
rée sur le problème de l'agrégation domestique du troisième homme. Bien
entendu, le fait qu'on découvrira au vers 78 que l'inconnu n'est autre que
le dieu de la richesse mettra au clair la réponse obscure d'Apollon (donnée
à Chrémyle afin d'enrichir ce dernier) et rendra cette agrégation très parti
culière.
4. Les vers 230 et suivants nous apprennent que l'agrégation de Ploutos
est problématique et nous découvrent aussi les raisons d'une telle diffi
culté.
Chrémyle invite Ploutos à entrer chez lui (vv. 230-233):
Σύ δ', ώ κράτιστε Πλούτε πάντων δαιμόνων,
εϊσω μετ' έμοϋ δευρ' εϊσιθ'· ή γαρ οικία
αΰτη 'στιν ην δει χρημάτων σε τήμερον
μεστή ν ποήσαι και δικαίως κάδίκως.
«Et toi, Ploutos, ô le plus puissant de tous les dieux, entre ici avec moi. Car
voici la maison qu'il te faut aujourd'hui combler de richesse, à droit et à
tort».
Il est évident que l'exhortation de Chrémyle implique quelque chose de
plus important qu'une simple invitation à entrer dans la maison, comme le
suggère l'allusion à l'enrichissement. Mais devant l'invitation de Chré
myle, Ploutos élude et explique (vv. 234-244):
sens». Il est évident qu'un spectateur reconnaît un personnage plutôt grâce à son masque
et à son costume qu'à son nom. Le spectateur n'a pas à sa disposition les sigles nominaux
qui permettent au lecteur de comprendre le texte écrit d'une comédie.
6. Cf. v. 13: άνθρωπου τυφλοΰ; ν. 80: σύ Πλούτος, οΰτως άθλίως διακείμενος; νν. 83-
84: πόθεν... αύχμών βαδίζεις;
La caractérisation complète de Ploutos-mendiant paraît aux vers 265-267: «II est
arrivé amenant ici... un certain vieillard crasseux, voûté, piteux, ridé, chauve, édenté et
je crois, par le ciel, qu'il est même déprépucé». ANNALISA PARADISO 252
'Αλλ' άχθομαι μέν εΐσιών νή τους θεούς
εις οικΐαν έκάστοτ' άλλοτρίαν πάνυ1
άπέλαυσ' ουδέν αύτοϋ πώποτε. αγαθόν γαρ
"Ην μέν γαρ ώς φειδωλόν εισελθών τύχω,
ευθύς κατώρυξέν με κατά της γης κάτω·
καν τις προσέλθη χρηστός άνθρωπος φίλος
αιτών λαβείν τι σμικρόν άργυρίδιον,
εξαρνός έστι μηδ' ΐδεΐν με πώποτε.
"Ην δ' παραπλήγ' άνθρωπον εισελθών τύχω, ώς
πόρναισι και κύβοισι παραβεβλημένος
θύραζ' έξέπεσον εν άκαρεΐ χρόνου. γυμνός
«Mais cela m'ennuie, par les dieux, chaque fois que j'entre dans une mai
son étrangère, tout à fait, car rien de bon ne m'en est jamais revenu. Si
c'est chez un parcimonieux que je suis entré d'aventure, il a tôt fait de
m'enfouir dans la terre profondément; qu'un honnête homme, son ami,
vienne lui demander une toute petite somme d'argent, il se défend de
m'avoir même vu jamais. Si c'est chez un écervelé que je suis entré d'aven
ture, jeté en pâture aux courtisanes et aux dés, on me met à la porte tout
nu, en un rien de temps».
Le symbolisme qui transparaît à travers les deux essais malheureux
d'agrégation est significatif: le dieu de la richesse ne peut pas être agrégé
d'une façon correcte relativement à l'espace; il ne peut l'être ni à la maison
d'un avare, ni à celle d'un prodigue7. Tous les deux, en fait, font mauvais
usage des richesses, car ils sont trop orientés vers la thésaurisation ou la
dilapidation. Au niveau symbolique, Ploutos est introduit trop en profon
deur à l'intérieur de la maison de l'avare, et même enterré (voir la répéti
tion κατώρυξέν... κατά της γης κάτω)8. Dans la maison du prodigue, au
7. Le motif de Ploutos , dieu de la richesse qui , à cause de sa cécité , ne peut pas distin
guer les maisons à fréquenter, mais échoue dans des milieux qui ne lui sont pas tout à fait
conformes, se retrouve dans Amphis, fr. 23 Kock (apud Athénée, XIII, 567 f).
τυφλός ό Πλούτος εϊναί μοι δοκεΐ,
όστις γε παρά ταύτην μέν ούκ εισέρχεται,
παρά δέ Σινώπη και Λύκα και Ναννίω
έτέραις τε τοιαύταισι παγϊσι του βίου
ένδον κάθητ' ούδ' εξέρχεται. άπόπληκτος
8. Κατορύσσω signifie «poser», «cacher» quelqu'un ou quelque chose sous la terre,
«enfouir» (cf. LSJ s.v. = «bury, sink in the earth»). Selon P. Chantraine RITE DE PASSAGE DU PLOUTOS D'ARISTOPHANE 253 LE
contraire, non seulement Ploutos n'est pas du tout agrégé, mais encore il
est expulsé à l'extérieur (θύραζ' έξέπεσον)9. Soit dans le premier, soit dans
le deuxième cas, au défaut de mesure dans l'usage des richesses corres
pond une démesure spatiale, une agrégation excessive, ou bien réduite au
degré zéro, mais jamais normale.
Qu'il s'agisse d'un problème de mesure, cela, Chrémyle le comprend
bien, qui se hâte de rassurer Ploutos aux vers suivants, en se présentant
comme un homme modéré (v. 245, μετρίου ανδρός =doté du sens de la
mesure), capable d'économiser, mais aussi de dépenser, à l'occasion (vv.
247-248):
χαίρω τε γαρ φειδόμενος ώς ουδείς άνήρ
πάλιν τ' άναλών, ήνίκ' αν τούτου δέη.
«J'aime et économiser comme pas un et par contre dépenser quand il le
faut».
5. Au vers 249, Chrémyle réitère à Ploutos l'invitation à entrer chez lui
(άλλ' εισίωμεν): Ploutos franchit le seuil après le vers 252. Cette entrée ne
semble pas correspondre à une vraie agrégation du dieu à la maison de
Chrémyle, avec pour conséquence l'enrichissement de ce dernier. Car, si
c'était le cas, en fait, le récit de la guérison de Ploutos hors-scène et l'allu
sion à l'agrégation -elle aussi hors-scène- du dieu au foyer de Chrémyle,
perdraient leur fonction à l'intérieur de l'intrigue10.
L'entrée de Ploutos chez Chrémyle après le vers 252, donc, me semble
{Dict. étym.lang. grecque, s.v. ορύσσω = «fouir, creuser») cela est beaucoup plus proche
de σκάπτω = «bêcher, piocher», que de θάπτω, verbe «technique» spécialisé dans
l'emploi funéraire. Θάπτω signifie «enterrer» quelqu'un, c'est-à-dire «honorer
quelqu'un par des rites funèbres» (cf. LSJ, s.v.) et désigne l'ensemble des actes rituels
qui aboutissent à la séparation du mort du monde des vivants et à son agrégation à celui
des morts. Ce n'est pas un hasard, si le verbe κατορύσσω paraît dans la iunctura κατο-
ρύσσειν τινά ζώντα, qui désigne une mort rituelle très cruelle, l'enterrement de la vic
time encore vive. Cf. Hérodote, III, 35 et VII, 1 14; Plutarque, Numa, X, 8. Sur des types
d'enterrement rituel, voir A. Fraschetti, «Le sepolture rituali del Foro Boario», dans Le
délit religieux dans la cité antique, Rome 1981, pp. 51-115.
9. Θύραζ' έξέπεσον: la porte, bien sûr, est regardée de l'intérieur. Voir É. Benve-
niste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris 1969 p. 312: «c'est seule
ment pour celui qui est dans la maison que 'à la porte' peut signifier 'dehors'». Sur la
porte et les rites de passage, cf. Van Gennep, op. cit. ,passim. Cf. aussi G. P. Caprettini,
La Porta. Valenze mitiche e funzioni narrative. Saggio di analisi semiologica, Torino,
1975.
10. Cf. infra, pp. 256-261. 254 ANNALISA PARADISO
avoir un caractère absolument temporaire, répondant à des exigences
scéniques11. Cela me semble ultérieurement confirmé par la lecture des
vers 230 et suivants et 393 et suivants. Après avoir adressé à Ploutos une
première invitation à entrer chez lui (v. 231), Chrémyle ajoute (vv. 231-
232): «Voici la maison qu'il te faut aujourd'hui combler de richesses».
L'emploi de l'adverbe τήμερον = «aujourd'hui» ne me semble pas un
hasard: apparemment il impose au projet de Chrémyle une échéance tem
poraire bien fixée. Chrémyle dit (τήμερον), car évidem
ment il ne peut pas dire «maintenant» (vùv), puisque Ploutos n'a pas
encore recouvré la vue, et ne peut donc pas distinguer les maisons des gens
fréquentables.
Aux vers 393 et suivants Chrémyle annonce à son ami Blepsidème sa
rencontre avec Ploutos. «Où est-il?» -lui demande Blepsidème- ένδον («à
παρ' έμοί («chez l'intérieur», v. 393) -répond Chrémyle, et après encore,
moi»), nouvelle confirmée à plusieurs reprises devant l'incrédulité de
Blepsidème. Mais quand celui-ci invite Chrémyle à jurer sur le nom d'Hes-
tia (v. 395, προς της Εστίας;)- invocation qui est loin d'être fortuite,
puisqu'il s'agit de l'agrégation à un foyer domestique -Chrémyle préfère
jurer sur Poséidon «maritime» (vv. 396-397: Chr. νή τον Ποσειδώ. Bl. τον
θαλάττιον λέγειςί/Chr. ει δ' εστίν έτερος τις Ποσειδών, τον έτερον)12.
Aux vers suivants, Blepsidème demande à son ami: «Et tu ne l'envoies pas
de tous côtés, chez nous, tes amis?» (v. 398); Chrémyle répond que pour
l'instant cela n'est pas possible (v. 399, ουκ εστί πω τα πράγματ' εν τούτω)
et il explique aussi que le dieu doit d'abord recouvrer la vue. Cf. le vers
400: Chr. μα Δία· δει γαρ πρώτα. Bl. τι; / Chr. βλέψαι ποήσαι νώ13. Une
fois connue la nouvelle de l'infirmité du dieu, Blepsidème comprend enfin
1 1 . Peut-être est-ce le même acteur qui incarne le rôle de Ploutos aveugle et de Blepsi
dème, l'ami de Chrémyle. Ploutos sort de la scène au vers 252; Blepsidème y entre au
vers 335. Entre le vers 253 et le vers 321 sont en scène Carion et le Chœur; après le vers
321, Carion entre dans la maison et en sort Chrémyle, qui s'entretient avec le Chœur
jusqu'à l'entrée en scène de Blepsidème. Cf. CF. Russo, Aristofane autore di teatro,
Firenze, 19842, p. 361.
12. Il faut noter que Ploutos, après avoir recouvré la vue, exigera la célébration d'une
cérémonie rituelle d'agrégation domestique juste à côté du foyer de Chrémyle (v. 795,
ένδον γε παρά τήν Έστίαν).
13. Blepsidème aidera Chrémyle à poursuivre le projet de guérir le dieu de la cécité:
cela n'est pas un hasard, car la racine de son nom est la même que celle du verbe βλέπω.
Sur βλέπω comme contraire de τυφλός είμι et sur la iunctura φάος βλέπω = «être
vivant», voir les remarques de F. Thordarson, «ΟΡΩ-ΒΛΕΠΩ-ΘΕΩΡΩ. Some Semantic
Remarks», Symbolae Osloenses, 46, 1971, pp. 108-130. LE RITE DE PASSAGE DU PLOUTOS D'ARISTOPHANE 255
pourquoi Ploutos ne l'a jamais visité (v. 404). Chrémyle le réconforte, en
lui exposant son projet.
6. Le plan de Chrémyle consiste à rendre la vue à Ploutos. Le projet
déconcerte le dieu (vv. 116-117), mais il finit par l'accepter (vv. 208-214).
Chrémyle discute avec Blepsidème les modalités de l'intervention théra
peutique; après avoir repoussé l'idée du recours à un médecin (vv. 406-
409), les deux amis s'accordent sur la décision d'amener Ploutos au temple
d'Asclépios, afin de le soumettre à une incubation (vv. 410-412). Le projet
est momentanément suspendu à cause de l'irruption sur la scène de Penia,
la Pauvreté, qui tente de leur faire obstacle, mais en vain (vv. 458-462).
Penia sort de scène au vers 609; Chrémyle et Blepsidème se préparent à
l'action, décidés à emmener le dieu au temple (vv. 620 et sqq.).
7. L'incubation hors-scène de Ploutos -racontée par Carion au Chœur
et à la femme de Chrémyle (vv. 627-747) - aboutit à la guérison du dieu,
qui αντί γαρ τυφλοϋ/έξωμμάτωται και λελάμπρυνται κόρας (νν. 634-635).
En attendant le retour sur scène du dieu, la femme de Chrémyle rentre
chez elle chercher les καταχύσματα, petits gâteaux et fruits secs qu'elle va
répandre sur la tête de Ploutos (vv. 768-769):
Φέρε νυν, ιοϋσ' εϊσω κομίσω καταχύσματα
ώσπερ νεωνήτοισιν όφθαλμοΐς έγώ.
«Allons, je rentre chercher des dons de bienvenue comme pour des yeux
nouvellement achetés»14. La femme de Chrémyle revient en scène au v.
787, prête à célébrer le rite d'aspersion (vv. 788-790):
ΤΩ φΐλτατ' ανδρών, και σύ και συ, χαίρετον,
Φέρε νυν, -νόμος γάρ έστι,- τα καταχύσματα
ταυτι καταχέω σου λαβοΰσα.
«(La Femme de Chrémyle à son époux) Ô le plus cher des hommes. (A
Chrémyle et à Ploutos) Toi, et toi aussi, salut à tous deux! (A Ploutos)
Voyons, car c'est la coutume que je prenne ces dons de bienvenue et les
répande sur toi».
Mais Ploutos refuse, car il juge plus convenable de célébrer le rite à
l'intérieur de la maison, auprès du foyer (vv. 790-795):
14. La traduction des vers 768-769 est la mienne. ANNALISA PARADISO 256
Μηδαμώς.
Έμοϋ γαρ εισιόντος εις την οΐκίαν
πρώτιστ' ουδέν έκφέρειν άναβλέψαντος
πρεπώδές έστιν, άλλα μάλλον εΐσφέρειν.
ΕΙτ' ουχί δέξει δήτα τα καταχύσματα;
Ένδον γε παρά την έστίαν, ώσπερ νόμος.
«(PI.) Nullement. Lorsque j'entre dans votre maison pour la première fois
après avoir recouvré la vue, il convient que je n'en emporte rien, mais plu
tôt que j'y apporte. (Femme) Alors tu n'accepteras pas ces présents? (PI.)
Si, à l'intérieur, auprès du foyer, comme c'est l'usage».
8. Avec l'aspersion des καταχύσματα, on célèbre l'agrégation rituelle
de Ploutos à la maison de Chrémyle.
Les καταχύσματα (à la lettre «ce qui est répandu dessus») étaient des
poignées de noisettes, dattes, noix, figues sèches et autres fruits secs qu'on
répandait sur la tête de la mariée le jour où elle entrait pour la première
fois dans la maison de son époux. Le rite était célébré auprès du foyer, où
la mariée était peut-être assise dans la position accroupie du suppliant15.
Il s'agit véritablement d'un rite d'agrégation de la femme au foyer du
mari, c'est-à-dire à son oikos: «le mariage n'implique-t-il pas pour la jeune
fille une double transformation: de son être personnel, de son statut
social? Il constitue d'une part une initiation à travers laquelle la fille
accède à un état nouveau, à un monde de réalités humaines et religieuses
différentes. Il l'arrache d'autre part à l'espace domestique auquel elle était
rattachée; la fixant au foyer de l'époux, il l'intègre à une autre maison»16.
Le même rite d'aspersion était célébré lors de l'achat d'un nouvel
15. Cf. Théopompe le Comique, fr. 14 Kock: «Voyons, répands vite les καταχύσματα
sur l'époux et sur la mariée (του νυμφΐου και της κόρης). D'accord». Scholie à Aristo
phane, Ploutos, 768: «On répandait les friandises aussi sur la tête de l'époux (τοΰ νυμ-
φίου), auprès du foyer, en signe de prospérité...» ;Harpocration,s.v. καταχύσματα: «on
les répandait aussi sur les mariés (των νυμφίων)...» ; Hésychius, s. ν. «on
les aussi sur l'époux (του νυμφίου)» ; Photius, s. ν. κατάχυσμα... «καταχύσ
ματα au pluriel, c'est tout ce qui est répandu sur les mariés (των γαμούντων) auprès du
foyer».
16. J.-P. Vernant, «Hestia-Hermès. Sur l'expression religieuse de l'espace et du mou
vement chez les Grecs», dans Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, 19852,p. 161. A pro
pos des rites d'agrégation de la mariée au foyer du mari, voir E. Samter, Familienfeste
der Griechen undRômer, Berlin, 1901 , pp. 1-13 et p. 169. Sur la séparation de la mariée
du foyer paternel et son agrégation au foyer du mari, cf. N.D. Fustel de Coulanges, La
cité antique, Paris, 1984 (18641), pp. 43-46. LE RITE DE PASSAGE DU PLOUTOS D'ARISTOPHANE 257
esclave (νεώνητος)17. Lorsque l'esclave entrait pour la première fois chez
son maître, il recevait -assis auprès du foyer- les καταχύσματα répandus
sur sa tête. La célébrante était la maîtresse de maison (δέσποινα)18. Phé
nomène frappant que cette identité formelle et fonctionnelle des rites
d'agrégation de la mariée et de l'esclave19! Tous les deux vont être agrégés
à un oikos auquel ils n'appartiennent pas par naissance: la femme car,
jusqu'au mariage, elle demeure au foyer paternel, l'esclave car il est étran
ger à quelque foyer que ce soit, jusqu'au moment où il est acheté par un
maître20.
17. Sur les rites de changement de maître, voir Van Gennep, op. cit., p. 55 («rites
d'agrégation qui, dans certains cas, rappellent les cérémonies du mariage»).
18. Cf. Démosthène, XLV, 74: «II n'a pas craint d'épouser la femme de son maître
(την δέσπόιναν), d'être marié avec celle qui avait répandu les καταχύσματα sur sa tête
lorsqu'il avait été acheté». Pollux, III, 77: «Sur la tête de l'esclave nouvellement acheté
on répandait des friandises, qu'on appelait καταχύσματα». Harpocration, s.v. καταχύσμ
ατα: «Aristophane atteste dans le Ploutos que les maîtres (ov δεσπόται) répandaient des
friandises sur la tête des esclaves nouvellement achetés». Scholie à Aristophane, Plout
os, 768: «on répandait des friandises... sur les esclaves nouvellement achetés qui
entraient chez leurs maîtres pour la première fois (πρώτως)... On amenait l'esclave
auprès du foyer où on le faisait asseoir tout en répandant sur sa tête des petits gâteaux,
des figues sèches, des dattes, des fruits secs et d'autres friandises»; Anecdota Graeca, éd.
Bekker, p. 269, 9 s.v. καταχύσματα: «les maîtresses de maison (αί κυρίαι των οίκων)
répandaient (se. les καταχύσματα) sur la tête des esclaves nouvellement achetés». . . Pho-
tius, s.v. καταχύσματα: «Selon une coutume athénienne, lorsqu'un esclave nouvelle
ment acheté entrait chez son maître, le maître même ou bien la maîtresse (τόν δεσπότη ν
ή τήν δέσπόιναν) répandaient des figues et des noix sur sa tête».
Il est à noter que les sources citent généralement la maîtresse de maison comme «célé
brante» (ainsi Démosthène, Anecdota Graeca et Aristophane), à l'exception d'Harpo-
cration, qui nomme les maîtres de maison (οί δεσπόται) et de Photius, qui cite le maître
ou bien la maîtresse (τον δεσπότην ή τήν δέσπόιναν). Dans le Ploutos, c'est la femme de
Chrémyle qui célèbre le rite d'aspersion sur la tête de Ploutos-νεώνητος; elle est la δέ
σποινα, comme l'appelle Carion lorsqu'elle paraît sur la scène (v. 644), et c'est seule
ment en tant que maîtresse de maison qu'elle sera reconnue par les spectateurs, auxquels
son nom restera inconnu. Sur les καταχύσματα et leur aspersion comme rite d'agrégat
ion, cf. M. -M. Mactoux, «Esclaves et rites de passage», à paraître dans Index (texte
aimablement communiqué par l'auteur).
19. C'est Aristote qui établit l'affinité et la différence existant en même temps entre la
femme et l'esclave; voir Poétique, 1454 a 19-20: «une femme aussi peut être bonne et
aussi un esclave; cependant, entre les deux la femme est un être inférieur, peut-être, et
l'esclave quelque chose de médiocre de tout point de vue».
20. Après la mariée et l'esclave (νεώνητος), les sources citent aussi des ambassadeurs,
soumis à un rite d'agrégation, évidemment au Foyer Commun. Cf. Harpocration, s.v.
καταχύσματα... ότι δέ και των άπό θεωρίας... Photius, s.v. κατάχυσμα... καταχύσματα