Les chausse-trapes du Livre blanc

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politique étrangère | 4:2007
Les chausse-trapes du Livre blanc
Par Louis Gautier
Louis Gautier, professeur de sciences politiques (Lyon III) et ancien conseiller pour la
défense sous le gouvernement de Lionel Jospin, est délégué national aux questions
stratégiques du Parti socialiste. Son dernier ouvrage paru s’intituleFaceàlaguerre (Paris, La
Table Ronde, 2006).
Le prochainLivreblancsurladéfense ne peut être une simple couverture
des arbitrages budgétaires de la programmation à venir. Il doit formuler
une doctrine correspondant à notre vision actuelle du monde, redéfinir les
missions des armées et donc les équipements qui en découlent. Mais
l’adaptation de notre modèle d’armée ne peut sans doute pas se faire
isolément : la coopération européenne doit rester, en dépit de ses piétine-
ments, un élément central de notre stratégie.
politique étrangère
Livre blanc et débat sur la défense nationale
L’élaboration d’un nouveau Livre blanc sur la défense intervient dans un
contexte difficile. La situation internationale dément chaque jour les
prévisions favorables que nous faisions pour la paix à l’approche du
eXXI siècle. Si le terrorisme international est redouté, l’appréhension face à
la prolifération des armes de destruction massive – sur fond de tension
avec l’Iran – est également très vive. L’Europe, qui devait définir notre
futur, piétine. Nos forces sont engagées sur de nombreux théâtres exté-
rieurs, notamment en Afghanistan, sans horizon de sortie de crise. Et les
armées ...

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politique étrangère | 4:2007
Les chausse-trapes du Livre blanc Par Louis Gautier Louis Gautier , professeur de sciences politiques (Lyon III) et ancien conseiller pour la défense sous le gouvernement de Lionel Jospin, est délégué national aux questions stratégiques du Parti socialiste. Son dernier ouvrage paru s’intitule Face à la guerre (Paris, La Table Ronde, 2006).
Le prochain Livre blanc sur la défense ne peut être une simple couverture des arbitrages budgétaires de la programmation à venir. Il doit formuler une doctrine correspondant à notre vision actuelle du monde, redéfinir les missions des armées et donc les équipements qui en découlent. Mais l’adaptation de notre modèle d’armée ne peut sans doute pas se faire isolément : la coopération européenne doit rester, en dépit de ses piétine-ments, un élément central de notre stratégie. politique étrangère
Livre blanc et débat sur la défense nationale L’élaboration d’un nouveau Livre blanc sur la défense intervient dans un contexte difficile. La situation internationale dément chaque jour les prévisions favorables que nous faisions pour la paix à l’approche du XXI e siècle. Si le terrorisme international est redouté, l’appréhension face à la prolifération des armes de destruction massive – sur fond de tension avec l’Iran – est également très vive. L’Europe, qui devait définir notre futur, piétine. Nos forces sont engagées sur de nombreux théâtres exté-rieurs, notamment en Afghanistan, sans horizon de sortie de crise. Et les armées françaises sont confrontées à une crise du modèle d’armée doublée d’une crise financière. Le troisième Livre blanc de la V e République suscite donc de grandes attentes. Après avoir dégagé une analyse géostratégique cohérente à laquelle adosser la position extérieure de la France, ce texte doit adapter notre doctrine et réformer le dispositif de défense. Il doit éclairer les travaux de programmation militaire à l’horizon des quinze prochaines années.
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Notre politique de défense devrait s’en trouver clarifiée sur quelques points centraux : l’avenir de la dissuasion française, notre investissement dans la défense antimissile, la position de la France dans l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), nos projets futurs en matière de défense européenne ou l’ordre de priorité de nos engagements militaires extérieurs. Autant de chausse-trapes. Tous ces sujets indiquent que nous sommes à un tournant historique : à chaque fois, l’indépendance et le caractère national de notre défense sont en jeu.
Le Livre blanc de 1972, centré sur la dissuasion, avait consacré le principe de l’autonomie de la défense française. Un consensus national s’est progressivement formé autour de ce principe. Le Livre blanc de 1994 tirait les leçons des premières interventions militaires de l’après-guerre froide, notamment la première guerre du Golfe et la Bosnie. Priorité était donnée à la projection : il s’agissait de concilier l’affirmation maintenue de l’indépendance de nos moyens militaires avec la nécessité de les rendre davantage interopérables avec ceux de nos alliés pour des actions le plus souvent menées en coalition. L’interdépendance de nos forces avec celles de nos alliés y était donc bien envisagée, sous une forme et dans des cadres européens ou otaniens restant à définir. À ce stade, il n’était pas question de concéder des abandons de souveraineté. Notre défense campait au milieu du gué. Le théorème posé en son temps par François Mitterrand : « Nous changerons quand l’OTAN changera et si l’Europe bouge » n’est plus tenable aujourd’hui, étant donné les évolutions consta-tées depuis la guerre du Kosovo et après les attentats du 11 septembre 2001.
Le Livre blanc de 2008 s’annonce donc comme un exercice redoutable : la relativisation de notre pays dans un environnement en pleine transfor-mation appelle des changements que les défaillances de l’Europe ne permettent pas d’organiser aisément. La France ne peut pas continuer à ménager la chèvre et le chou. Il convient de mettre fin à certaines ambiguïtés vis-à-vis de nos partenaires européens, de l’Alliance atlantique et des pays africains avec qui dans le passé nous avons signé des accords de défense ou de coopération militaire. Et plus fondamentalement, c’est la posture d’indépendance stratégique de notre pays, notamment de sa dissuasion, qui se trouve aujourd’hui mise en question.
Il serait désolant que le prochain Livre blanc serve seulement d’habillage aux arbitrages financiers de la prochaine loi de programmation. La commission qui a la charge de sa rédaction se déjugerait par ailleurs si, en dépit des délais très courts qui lui sont imposés, elle n’était qu’une chambre d’enregistrement des desiderata de l’état-major.
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D’un autre côté, il n’est politiquement pas acceptable que des inflexions majeures de notre politique de défense soient retenues sans débat natio-nal. La commission du Livre blanc – où siègent, il est vrai, deux parlemen-taires de l’opposition – est une instance de réflexion et de proposition. L’approbation des orientations du Livre blanc arbitrées par l’exécutif doit revenir au Parlement. Or, la lettre de mission adressée au président de la commission et les déclarations du président de la République à l’ouver-ture de ses travaux n’en disent pas un mot.
Livre blanc et reformulation doctrinale Dans un monde décloisonné, les crises internationales contribuent à la mise sous tension de nos sociétés. Les formes de violence et les risques nouveaux liés à la mondialisation créent de nouveaux défis pour nos démocraties. Ils génèrent à rebours un totalitarisme de la prévention qui, sous couvert d’empêcher que se produise le pire, peut favoriser l’appari-tion de ce qui est parfois pire encore – voir l’Irak. Le camp occidental paraît enfermé dans son rôle autoproclamé de gendarme du monde. Ainsi, les armées françaises, de l’Afghanistan à la Côte-d’Ivoire, sont-elles engagées sur de multiples théâtres d’opérations. Cette priorité à l’action extérieure mérite d’être reconsidérée à la lumière de l’évolution des menaces et de la perception des périls après le 11 septembre, et des conflits qui ont suivi. Notre modèle d’armée, ses missions, ses moyens, doivent être repensés. Ce réexamen est difficile pour deux sortes de raisons. La première est de nature conceptuelle. Dans les travaux de doctrine, les réflexions stratégiques – orientées par la définition préalable d’intérêts de défense clairement identifiés – s’effacent au profit d’une analyse centrée sur la description Notre défense n’est d’enjeux de sécurité multiformes (prolifération, plus « contextualisée » terrorisme, immigration clandestine, tra-fics, etc.). Notre défense n’est plus « contextua-par une équation lisée » par une équation stratégique rigoureuse. stratégique rigoureuse La notion de risque prend alors le pas sur celle de menace. Il en découle une moindre hiérarchie des priorités militaires, une plus grande substituabilité d’objectifs à atteindre par des moyens polyvalents, une moindre discrimination entre nos intérêts de puissance et ceux d’autres pays solidarisés à l’appréciation convergente des risques. Cette modification des critères d’énonciation de notre doctrine de défense
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tente de répondre aux transformations d’un paysage international chan-geant. Il ne s’agit donc pas de la réfuter en bloc mais de mettre en garde contre ses effets les plus contestables : elle est aussi le produit d’une représentation de l’ordre international idéologiquement hypostasiée par les seules préoccupations de sécurité de l’Occident. Il faut donc réintro-duire du raisonnement stratégique là où l’approche par la sécurité s’avère grossièrement défaillante, voire dangereuse, par exemple pour cadrer la position de la France à l’égard des États proliférants ou sur le bouclier antimissile.
La seconde est d’ordre pratique. Notre appareil de défense est large-ment conditionné par des choix anciens, notamment en matière d’équi-pements. Le cycle des grands programmes se déroule sur vingt à trente ans. Des contraintes physiques et financières pèsent sur notre modèle d’armée ; celui-ci ne peut être transformé que progressivement et par des efforts constants. Si l’on peut accepter des « trous capacitaires » – ce ne sera pas la première fois – on ne peut en revanche contraindre les armées à des changements brutaux, sauf à accepter d’en dégrader, ne serait-ce que temporairement, la cohérence et au prix d’éventuelles discontinuités opérationnelles et/ou stratégiques. C’est pourquoi la réfection de notre dispositif militaire ne peut être entreprise isolément. Elle doit tenir compte de l’évolution des moyens militaires de nos alliés européens avec qui nous envisageons de bâtir à terme une défense commune.
Livre blanc et missions des armées Depuis 1994, la doctrine française est articulée autour de quatre missions : projection, dissuasion, protection et prévention. Le réexamen de notre corps de doctrine implique de redonner aux fonctions stratégiques une plus grande place dans les travaux de réflexion et une plus grande cohérence en terme de programmation des moyens.
La place dominante actuellement donnée à la projection extérieure dans la définition des politiques de défense en France et chez ses partenaires de l’Union européenne (UE) évince pratiquement toute réflexion sur le dimensionnement stratégique futur de l’Europe. Elle marginalise les préoccupations relatives à la protection du territoire et à la sécurité des populations en Europe. Ces problématiques ne sont approfondies ni au niveau national ni a fortiori au niveau européen. Pourtant, avec l’extension de ses frontières et les questions posées par ses approvisionnements, l’exposition au risque de l’UE augmente, et ses obligations internationales s’accroissent.
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Dans cette perspective, il serait hasardeux de laisser déchoir la dissua-sion. Certes, les armes nucléaires sont désormais un élément moins pertinent et moins central de l’affirmation de la puissance. Elles sont inopérantes comme éléments de « gesticulation » dans la gestion des crises actuelles et ce sont par essence des armes de souveraineté très difficilement « européanisables ». Mais, quoi qu’on en dise, la dissuasion reste un atout essentiel pour la sécurité de notre pays et pour l’Europe. Alors que la menace de prolifération est forte, baisser la garde serait injustifiable.
Du fait des risques nucléaires et balistiques aux pourtours de l’Europe, le bon sens interdit d’aller au-delà de l’effort de désarmement unilatéral consenti depuis la fin de la guerre froide, sans contrepartie, sans nouvelles mesures multilatérales d’interdiction, de discipline et de contrôle et, surtout, sans garantie concernant l’accroissement des moyens stratégiques européens. Or, aucune de ces conditions n’est réunie ni même envisagée.
En ce qui concerne la dissuasion, notre pays doit s’en tenir aux principes d’interdiction et de représailles contre des États. Il faut sur ce point être clair et éviter, comme dans le discours du président de la République à l’île Longue en janvier 2006, de laisser entendre que la France pourrait envisager l’abaissement du seuil nucléaire et la diversifi-cation de l’usage de ses armes y compris contre d’autres type d’acteurs. Nos capacités nucléaires sont conçues pour rationaliser, sous la menace du pire, le comportement d’un État agressif. Cette théorie, qui repousse aux dernières limites l’engagement du feu nucléaire, admet la possibilité de frappe(s) d’ultime avertissement ciblant les centres névralgiques d’un pays. Le passage récent à une doctrine non exclusivement anti-démographique et les hypothèses d’emploi visant à commettre des dégâts majeurs en réduisant la létalité des frappes ne doivent cependant pas entraîner un « dévissage » de la dissuasion. Le Livre blanc devrait donc réaffirmer que la dissuasion nucléaire française a pour objectif la sanctua-risation de nos intérêts vitaux et que cette garantie est élargie de fait au territoire des pays de l’Union européenne avec qui nous avons désormais destin lié. En l’état des discussions avec nos partenaires européens, il est difficile d’aller au-delà de cette affirmation. La notion d’intérêts vitaux permet de couvrir une gamme de situations extrêmes pour la sécurité de notre pays, y compris celles liées à la dissuasion élargie. Ne pas préciser à l’avance quels sont ces intérêts vitaux présente l’avantage d’inscrire la dissuasion dans un état spécifique de la menace et d’y répondre par un scénario adapté.
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En ce qui concerne la protection, il est urgent de consolider les procédures de coordination et les moyens tant au plan national qu’au niveau européen. C’est aujourd’hui le maillon faible des politiques de défense européenne. La sécurité de notre pays implique une claire identification des besoins et la « mobilisation » de certains moyens mili-taires sur le territoire au profit de missions de sécurité des sites sensibles ou d’assistance aux populations en cas de péril. Le concept de prévention enfin, trop ambigu, est un fourre-tout qui regroupe aussi bien des actions militaires d’accompagnement (observa-teurs, contrôle du désarmement, etc.) que des actions préemptives (frap-pes d’intimidation ou de destruction de sites dangereux) ; il doit donc être clarifié. Dans le cadre d’une politique d’engagements militaires extérieurs mieux hiérarchisés, il peut être en effet utile de déployer, en complément ou en substitution, des éléments de force pour la surveillance de certaines zones troublées, pour une stabilisation d’après-conflit, ou encore dans le cadre d’opérations de désarmement. Il faut rappeler que notre pays se refuse à envisager des frappes préemptives sans que la légitime défense soit en cause ou sans mandat international préalable.
Livre blanc et arsenal stratégique Dès lors que l’on recherche, dans un cadre national ou européen, une meilleure adéquation des missions et des moyens militaires, il est fort délicat de procéder aux arbitrages pertinents pour la distribution des forces entre capacités stratégiques, en particulier nucléaires, capacités de puissance, capacités de projection et moyens de cohérence opérationnelle. Un sort particulier doit être réservé aux capacités qui dimensionnent par le haut notre défense, en commençant par celles qui concourent à la dissuasion. Notre arsenal nucléaire a été profondément modernisé et remanié en dix ans pour renforcer la cohérence interne de notre dissuasion en termes de doctrine et d’équipements 1 . Toutefois notre dissuasion est devenue peu évolutive au regard des transformations du paysage stratégique et tech-nologique. Pourtant, il faut constater que l’avenir de la dissuasion française à vingt-cinq ans est dans un angle mort.
1. De 1990 à 2000, la France entreprend de réduire unilatéralement son arsenal nucléaire par la diminution de ses composantes, du nombre de ses vecteurs et de ses têtes nucléaires, par le démantèlement de ses sites d’expérimentation et de production de matières fissiles militaires et par l’arrêt définitif des essais. Actuellement, les forces nucléaires sont réparties entre une composante océanique de quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et une composante aéroportée constituée d’un escadron de Rafale et de missiles ASM/PA. Le missile équipant les SNLE est actuellement le M-45, qui sera progressivement remplacé par le M-51 après 2012.
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La dissuasion n’est pas un tout ou rien désespéré, mais une construc-tion de crédibilité, une épreuve de volonté. Dans un monde multinu-cléaire, la France ne peut plus jouer comme avant-hier dans les interstices de la guerre froide ou hier dans un monde dominé par un club nucléaire limité à des intérêts stratégiques globalement convergents. À vingt-cinq ans, la France a besoin de repenser l’adossement de ses capacités nucléaires aux capacités stratégiques de ses alliés. Elle doit aussi se préoccuper de préparer l’avenir de notre arsenal stratégique. À terme, notamment avec le développement des systèmes de détection et d’interception – aux premiers chefs ceux du projet de bouclier antiba-listique américain, mais probablement aussi ceux des systèmes russes et chinois – la crédibilité de la dissuasion française risque d’être sévèrement affectée. Il est probable qu’elle n’ait le choix qu’entre l’alignement pro-gressif dans une architecture de systèmes défensifs dominée par les États-Unis et l’intégration européenne. Dans le premier cas, elle renonce-rait au principe d’autonomie qui la justifie depuis l’origine. Le second suppose que le développement institutionnel, politique et militaire de l’Union ait abouti à doter l’Europe d’une dimension stratégique qui lui manque totalement aujourd’hui et à laquelle elle répugne. Bien entendu, la France sera en mesure d’ici là de maintenir à la mer « au moins un » sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SLNE) armé de seize missiles stratégiques. La portée et la versatilité des missiles seront accrues à partir de 2015 avec le M51-2 pour une mise en cohérence de notre dissuasion avec le « scénario lointain » qui intègre la montée en puissance de la Chine, de l’Inde, du Pakistan et peut-être demain de l’Iran. Mais la modernisation actuelle de notre dispositif cache, en fait, la dégradation de notre posture. L’hypothèque sur le renouvellement des capacités stratégiques à long terme, les impasses en matière d’innovation technologique et la faiblesse des crédits consacrés à la préparation de l’avenir annoncent déjà une lente péremp-Vers une lente péremption tion de la dissuasion et de notre autonomie de notre dissuasion ? stratégique. Le Livre blanc intervient à un moment critique : il ne peut pas ne rien dire de cette problématique. Ses effets, à moyen terme, seront minimes, mais démultipliés sur le long terme. On ne peut pas évacuer la question de la dissuasion ni escamoter les crédits nucléaires sans s’interroger sur la future équation de défense des Européens, sur les conditions de leur subordination ou de leur vulnéra-bilité. La sanctuarisation des crédits réservés au nucléaire, à l’espace, aux
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missiles de supériorité et aux capacités antimissiles de zone, permettrait des arbitrages pertinents sans insulter l’avenir. Dans ces domaines, des investissements sont nécessaires pour rester dans la course technologique. Et sans impulsion de notre pays, le sursaut capacitaire a peu de chance d’être effectué à l’échelle européenne – l’exemple de Galileo est significatif.
S’il subsiste une volonté d’indépendance pour l’Union européenne et si la France entend l’incarner, elle doit anticiper les effets d’une program-mation militaire européenne encore dans les limbes. Notre pays, comptant sur la mutualisation des moyens et la division des tâches, doit assumer une spécialisation de pourvoyeur d’équipements stratégiques. Cette option est cohérente avec la consolidation d’une base technologique et de recherche en Europe.
Aujourd’hui, à l’exception du Royaume-Uni et de la France, les armées européennes, grandes comme petites, font à peu près toutes la même chose : armées de généralistes, privées pour elles-mêmes et collectivement des moyens de préparation et de commandement d’opérations, pourtant indispensables à l’autonomie stratégique des Européens. En revanche, leurs capacités classiques sont à la fois surabondantes et hétérogènes : voir le nombre d’avions de combat ou de bâtiments de moyen gabarit.
Ce constat devrait conduire notre pays à concentrer ses efforts d’une part sur les capacités de commandement et de recueil du renseignement de façon à peser en Europe, d’autre part sur les capacités de pénétration dans la profondeur, de puissance de feu et sur la performance de nos vecteurs aériens et navals, pour peser davantage dans les coalitions militaires auxquelles nous participons. Il s’agit d’influer réellement et continûment sur les actions militaires menées dans les espaces où les intérêts stratégiques de notre pays et de l’Europe sont directement impliqués ou peuvent être menacés.
Livre blanc et modèle d’armée
Les enjeux financiers sont fondamentaux, la période n’étant pas aux vaches grasses. Tant que les finances publiques ne seront pas maîtrisées, que l’économie ne sera pas plus dynamique, que – s’agissant des dépenses de défense – les synergies n’auront pas été dégagées au plan européen, le budget militaire français aura, au mieux, tendance à stagner. Or, en dépit d’un effort de défense considéré comme important et d’une très ample
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réforme organique, les armées françaises sont confrontées en 2007 à une crise de leur modèle et à une impasse financière 2 . Des engagements irréalistes ont été pris entre 2002 et 2007. Le reste à payer par rapport aux dépenses engagées, qui correspondait à 25 % des investissements fin 2000, est passé à environ 50 % en 2007. Les com-mandes ont été effectuées à tour de bras par les états-majors et la Délégation générale pour l’armement (DGA) en tirant des traites sur l’avenir. Cette situation résulte d’un manque de choix parmi les pro-grammes classiques en réalisation, d’un manque de priorités parmi les équipements de modernisation. Il est vrai que le coût de la professionna-lisation a largement été sous-estimé. Le financement dans la durée du modèle actuel reste problématique. L’armée de métier coûte cher 3 . Il est possible de réduire les effectifs, mais cette solution, sans doute nécessaire, n’est pas à la hauteur des besoins de financement. Une diminution des effectifs de l’ordre de 10 % permettrait de contenir la croissance des dépenses de personnel, pas de rééquilibrer le budget militaire dans son ensemble. On peut aussi envisager de réduire les coûts structurels de fonctionnement en réaménageant le déploiement territorial des armées, et en « interarmisant » plus encore les fonctions de soutien. Mais ces économies ne permettraient pas de venir à bout de l’impasse financière des équipements. Les crédits d’investissement des armées, tels que prévus par la loi de programmation en cours, sont de 14,7 milliards d’euros par an. Malgré ce montant relativement élevé, le « modèle d’armée 2015 » est hors d’atteinte car structu-Le modèle d’armée rellement sous-financé. Il faut donc en changer, 2015 est hors d’atteinte ce qui implique de revoir son dimensionne-ment théorique : les contrats opérationnels et la car structurellement définition des parcs de matériels. Le déploie-sous-financé ment de 50 000 hommes pour un combat en
2. Cet effort est en réalité relatif. Nos dépenses militaires sont importantes en comparaison de celles de nos partenaires européens. Mais notre effort de défense se situe à un niveau historiquement très bas. La France, avec le Royaume-Uni, est le pays européen qui consacre le plus d’argent à sa défense. France : 33 milliards d’euros (Md 5 ), Royaume-Uni : 35 Md 5 , Allemagne 21 Md 5 , selon les normes OTAN incluant les pensions. L’effort de défense, qui mesure le ratio des dépenses militaires sur le produit intérieur brut (PIB), est de l’ordre de 2 % en France, de 2,6 % si l’on inclut le montant des pensions et de l’ordre de 1,8 % si l’on exclut les pensions et les missions non militaires de la gendarmerie. Source : Conseil économique de la défense, L’Économie de la défense 2005 , Paris, Conseil économique de la Défense, 2005. 3. Les personnels civils et militaires de la défense sont au nombre de 425 000, les personnels des trois armées sont évalués à 280 000, dont 33 000 civils. Le titre III est mis sous pression à la fois par le financement des recrutements militaires (35 000 par an) – en raison de l’évolution rapide des charges sociales et rémunérations (glissement vieillesse technicité [GVT], d’une pyramide d’âge en évolution rapide) – et à cause des surcoûts générés par les opérations extérieures.
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Europe est un scénario qui n’est plus justifié. De fait, il n’est déjà plus envisagé dans la réalisation du modèle 2015. En revanche la France devrait être en mesure de déployer graduellement, et de soutenir dans la durée (18 mois), un détachement de 15 000 à 17 000 hommes dans un conflit intense en coalition. Elle devrait de même pouvoir projeter, à bref préavis, une force robuste de 3 50 0 à 4 000 hommes pour une entrée en premier dans une grave crise internationale, ou pour intervenir seule en urgence – par exemple pour sauver nos ressortissants.
Ces scénarii de haut de gamme devraient permettre de modéliser, de rationaliser et de perfectionner les besoins de transport et de soutien logistique, et ils serviraient au renforcement de la cohérence opération-nelle des forces projetées. Ils autoriseraient aussi une certaine « décorré-lation » entre les différents types de capacités pour la détermination des parcs d’équipements. Il n’est en effet plus pertinent de raisonner en terme de flottes aérienne ou navale strictement associées aux déploiements terrestres. Dès lors que nous opérons en coalition, nous nous appuyons aussi en opération sur des moyens alliés (appui feu, éclairage ou soutien logistique). Des baisses quantitatives d’équipements sont donc envisa-geables. En revanche, la maîtrise des espaces aériens et maritimes étant un préalable qui conditionne toute la manœuvre terrestre dans les opérations majeures, il est inconcevable de dégarnir certains créneaux qui nous donnent droit de cité dans la planification stratégique d’une intervention. Un parc hétéroclite de 350 avions de combat (y compris l’aéronavale) est excessif si nous n’en déployons qu’une soixantaine au plus fort de la campagne du Kosovo. En revanche, on doit pouvoir compter sur une capacité aérienne multimissions, compacte, performante et puissante, d’une centaine d’avions avec leur environnement (ravitailleurs, stock de missiles, etc.) On peut, de même, envisager sans grand risque de limiter le nombre de frégates multimissions, voire de ne pas fabriquer le second porte-avions ; en revanche, faire l’impasse sur le renouvellement des sous-marins d’attaque serait une erreur, tant pour la gestion des voies et des accès maritimes que pour l’éventuelle frappe de missiles dans la profondeur. Enfin, il faut s’interroger sur la pertinence de nos préposi-tionnements permanents en Afrique, notamment au regard de la très grande dispersion géographique de nos engagements actuels.
Le nouveau modèle doit donc trancher entre de trop nombreuses options capacitaires alors qu’on constate un dramatique fléchissement des crédits consacrés à l’espace, aux fonctions de renseignement et de com-mandement. Ces programmes, hautement prioritaires en termes de dimensionnement stratégique, de prévention des crises et de gestion de la manœuvre sur le terrain, sont régulièrement sacrifiés.
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On observe par ailleurs une explosion des coûts unitaires des grands programmes 4 , coïncidant avec une baisse du niveau des commandes. Le budget des équipements est donc asphyxié de l’extérieur par la hausse constante des dépenses de fonctionnement, et comprimé de l’intérieur par les surcoûts de certains programmes majeurs. Si l’on veut retrouver des marges, il faut desserrer ce double étau, c’est-à-dire remettre en cause de nouveaux équipements – en particulier ceux qui ne seraient pas réalisés en coopération européenne (porte-avions, drones) –, arrêter les fabrications trop coûteuses (véhicules blindés de combat d’infanterie, VBCI), réduire les cibles de certains programmes (frégate multimissions, FREMM, Rafale , sous-marin nucléaire d’attaque, SNA), réformer un matériel ancien dont l’entretien devient prohibitif ( AMX , hélicoptères Puma et Super Puma ), acheter au besoin sur étagère, ou prendre à bail des matériels comblant des déficits problématiques (hélicoptères de transport).
Le modèle, les formats, les contrats opérationnels et les équipements des armées sont donc à revoir, en prenant garde à ne pas entamer la cohérence des capacités. La gageure est de taille si l’on ne se place pas dans une optique résolument européenne.
Livre blanc et défense européenne La rationalisation de notre appareil militaire est conditionnée par l’option européenne. Cependant, la France hésite encore à faire pleinement le choix de l’intégration de sa défense dans l’Europe. Notre pays est au milieu du gué, entre maintien de la primauté nationale et affirmation d’une interdé-pendance de son appareil militaire avec ceux de ses voisins.
Quel que soit l’avenir des institutions européennes, la France construira pourtant sa sécurité en étroite union avec ses partenaires et en accord avec des concepts, des modèles et des moyens qu’ils définiront ensemble. Au plan politique mais aussi au plan militaire, la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) est donc plus sûrement porteuse d’avenir que l’alignement dans l’OTAN sur un système américain conçu pour d’autres outils, d’autres usages et d’autres responsabilités. Notre engage-ment dans la politique de sécurité européenne doit donc prévaloir sur nos actions expéditionnaires dans l’OTAN.
4. Sur 14,7 Md 5 de crédits affectés aux investissements, 6 Md 5 seulement sont consacrés aux grands équipements ; le reste va aux flux d’acquisition et d’entretien et aux infrastructures. Sur 61 grands équipements, 6 programmes majeurs ( Tigre , Leclerc , Horizon , Syracuse , A400M mais surtout les SNLE et le Rafale ) consomment à eux seuls de l’ordre de 2,5 Md 5 à 3 Md 5 par an, soit 50 % des crédits affectés aux études, aux développements et aux fabrications. Source : Conseil économique de la défense, L’économie de la défense 2005 , op. cit. [2].
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