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Les communistes de l'Isère - article ; n°1 ; vol.25, pg 53-71

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Revue française de science politique - Année 1975 - Volume 25 - Numéro 1 - Pages 53-71
THE COMMUNIST PARTY IN THE ISERE, by JACQUES DERVILLE An analysis of the replies to a questionnaire distributed at the Isère Federal Conference of the Communist Party held on 16th and 17th March 1974 provides answers to the following questions: two years after signing the Common Programme of Government, what is the « state of health » of the Communist Party in the Isère, assessed in terms of the trend of its membership and its internal renewal ? In particular, what was the impression given by its leaders on the eve of the extraordinary Congress, as seen via the nature of their commitment, the meaning they attach to it and their relations with the Party ? The Isère Federation is everything that its leaders might wish — on the one hand stronger and in the process of rejuvenation, on the other hand distinguished by a very definite consolidation of its hold in some sectors (teachers and students in particular), not that this is any threat to the dominant position of the workers. The « leadership » is the subject of controlled renewal. Membership, which is either reasoned or « natural », depends mainly on the family or occupational situation. In the final analysis, it may be said that reflection and sentimental attachment combine to establish solid relations between the Party and its members. [Revue française de science politique XXV (1), février 1975, pp. 53-71.]
LES COMMUNISTES DE L'ISÈRE, par JACQUES DERVILLE L'analyse des réponses à un questionnaire distribué à la conférence fédérale de l'Isère du Parti communiste les 16 et 17 mars 1974 permet de répondre aux questions suivantes : quelle est, deux ans après la signature du Programme commun de gouvernement, la « santé » du PC dans l'Isère, considérée à travers l'évolution de ses effectifs et la mesure de son renouvellement interne ? Comment surtout, à la veille du congrès extraordinaire, apparaissaient les membres de son cercle dirigeant à travers la nature de leur engagement, le sens qu'ils lui donnent et leurs relations avec le Parti ? La fédération de l'Isère est telle que peuvent le souhaiter ses dirigeants : plus forte et en voie de rajeunissement d'une part et d'autre part marquée par une très nette consolidation de l'implantation dans certains secteurs (enseignants et étudiants notamment) qui ne remet cependant pas en cause la dominante ouvrière. Le « cercle dirigeant » est l'objet d'un renouvellement contrôlé. L'adhésion, raisonnée ou « naturelle » découle essentiellement de la position familiale ou professionnelle. En définitive, la réflexion et un attachement sentimental se conjuguent pour tisser entre les militants et leur parti des relations solides. [Revue française de science politique XXV (1), février 1975, pp. 53-71.]
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1975
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Langue Français
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Monsieur Jacques Derville
Les communistes de l'Isère
In: Revue française de science politique, 25e année, n°1, 1975. pp. 53-71.
Citer ce document / Cite this document :
Derville Jacques. Les communistes de l'Isère. In: Revue française de science politique, 25e année, n°1, 1975. pp. 53-71.
doi : 10.3406/rfsp.1975.393596
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1975_num_25_1_393596Résumé
LES COMMUNISTES DE L'ISÈRE, par JACQUES DERVILLE
L'analyse des réponses à un questionnaire distribué à la conférence fédérale de l'Isère du Parti
communiste les 16 et 17 mars 1974 permet de répondre aux questions suivantes : quelle est, deux ans
après la signature du Programme commun de gouvernement, la « santé » du PC dans l'Isère,
considérée à travers l'évolution de ses effectifs et la mesure de son renouvellement interne ? Comment
surtout, à la veille du congrès extraordinaire, apparaissaient les membres de son cercle dirigeant à
travers la nature de leur engagement, le sens qu'ils lui donnent et leurs relations avec le Parti ? La
fédération de l'Isère est telle que peuvent le souhaiter ses dirigeants : plus forte et en voie de
rajeunissement d'une part et d'autre part marquée par une très nette consolidation de l'implantation
dans certains secteurs (enseignants et étudiants notamment) qui ne remet cependant pas en cause la
dominante ouvrière. Le « cercle dirigeant » est l'objet d'un renouvellement contrôlé. L'adhésion,
raisonnée ou « naturelle » découle essentiellement de la position familiale ou professionnelle. En
définitive, la réflexion et un attachement sentimental se conjuguent pour tisser entre les militants et leur
parti des relations solides.
[Revue française de science politique XXV (1), février 1975, pp. 53-71.]
Abstract
THE COMMUNIST PARTY IN THE ISERE, by JACQUES DERVILLE
An analysis of the replies to a questionnaire distributed at the Isère Federal Conference of the
Communist Party held on 16th and 17th March 1974 provides answers to the following questions: two
years after signing the Common Programme of Government, what is the « state of health » of the
Communist Party in the Isère, assessed in terms of the trend of its membership and its internal renewal
? In particular, what was the impression given by its leaders on the eve of the extraordinary Congress,
as seen via the nature of their commitment, the meaning they attach to it and their relations with the
Party ? The Isère Federation is everything that its leaders might wish — on the one hand stronger and
in the process of rejuvenation, on the other hand distinguished by a very definite consolidation of its
hold in some sectors (teachers and students in particular), not that this is any threat to the dominant
position of the workers. The « leadership » is the subject of controlled renewal. Membership, which is
either reasoned or « natural », depends mainly on the family or occupational situation. In the final
analysis, it may be said that reflection and sentimental attachment combine to establish solid relations
between the Party and its members.
[Revue française de science politique XXV (1), février 1975, pp. 53-71.]COMMUNISTES DE L'ISÈRE LES
JACQUES DERVILLE
Le Parti communiste a-t-il changé ? A-t-il vieilli ? Ces questions,
plus que jamais d'actualité après les élections présidentielles de
mai et les résolutions du Comité central de juin, se trouvent au
cœur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles écrits depuis une
dizaine d'années ; Fétude qui suit essaie d'y apporter de nouveaux
éléments de réponse.
Etude locale telle que celles qu'Annie Kriegel appelait de ses vœux
à la fin de son livre Les communistes français, elle se présente, à
l'image de ce dernier, comme un « essai d'ethnologie politique », mais
dans un cadre géographique restreint, le département de l'Isère.
L'intérêt du choix de ce département est double : plus que partout
ailleurs sans doute, les partis politiques et en particulier le PC s'y
trouvent confrontés à des changements socio-économiques profonds ;
d'autre part, tant en ce qui concerne les résultats électoraux que l'implan
tation partisane, le PC y présente un caractère représentatif certain. C'est
ainsi qu'il a obtenu respectivement 24,1 %, 21,1 % et 23,4 % des
suffrages exprimés aux législatives de 1967, 1968 et 1973 — soit un
score supérieur de un à deux points, selon les consultations, au score
national — que l'une des sept circonscriptions du département, la
troisième (Vizille, La Mure) a vu la victoire, en mars 1973, de l'un de
ses représentants, Louis Maisonnat, maire de Fontaine, et qu'il détient
sept sièges de conseillers généraux sur cinquante depuis le renouvellement
de septembre 1973. Par ailleurs, la comparaison que l'on peut établir
à l'aide des données de 1966 (dernière année pour laquelle on dispose
d'éléments chiffrés précis à l'échelon national) fait apparaître de faibles
différences entre la fédération et le Parti dans son ensemble : âge moyen
un peu plus élevé, légère sur-représentation des adhérents de la fin de
la guerre, moins d'adhérents par contre venus au Parti sous la Cinquième
53 Jacques Derville
République ; en somme, de fortes ressemblances pour l'essentiel mais
une sensibilité au changement plutôt moindre qui ne fait qu'accroître
l'intérêt du choix : la fédération apparaît en 1966 plutôt traditionnelle
dans un département où l'évolution, déjà importante à l'époque, n'a fait
que s'accentuer depuis lors.
La situation en 1966.
Eléments de comparaison entre le Parti à l'échelon national
et la fédération de l'Isère
France * Isère Différence
Répartition par sexe
hommes 74,5 76,4 + 1,9
— 1,9 femmes 25,5 23,6
Proportion d'adhérents
de — de 25 ans 9,4 8,7 — 0,7
de 26 à 40 ans 33,1 33,4 + 0,3
de 41 à 60 ans 40,2 42,2 + 2
de plus de 60 ans 17,3 15,7 — 1.6
Proportion de membres
ayant adhéré au PC
— 1,1 avant guerre 12,9 11,8
pendant la guerre 3,1 3,5 + 0,4
de la Libération à 1947 19,4 22,4 + 3
de 1948 à 1958 22,5 25,2 + 2,7
— 5 de 1959 à 1967 42,1 37,1
* D'après Kriegel (A.), Les communistes français, Paris, Le Seuil, 1968.
Faute de pouvoir mener une enquête sur la totalité des adhérents
(5647 à la fin de l'année 1973), notre choix s'est porté sur deux
éléments : certaines sections de l'agglomération grenobloise comptant
parmi les plus importantes du département (en particulier celles de Saint-
Martin-d'Hères et de Grenoble centre et sud qui regroupent à elles
seules plus du cinquième des effectifs), et surtout les 338 délégués
(265 hommes et 73 femmes) à la dernière conférence fédérale réunie
les 16 et 17 mars 1974, ceci pour trois raisons essentielles :
— A de rares exceptions près (notamment le maire de Saint-Martin-
d'Hères, Joseph Blanchon, et celui d'Echirolles, Georges Kioulou), l'e
nsemble de ceux dont on peut présumer qu'ils détiennent une certaine
influence au sein de fédération sont inclus dans l'échantillon ; c'est ainsi
qu'on trouve, outre bien entendu les 61 membres du comité fédéral
sortant, une proportion appréciable de secrétaires de cellule (89 sur
327) ainsi que 117 membres de bureaux de cellule, certains des
132 autres délégués pouvant d'ailleurs être membres du comité ou même
54 communistes de l'Isère Les
du bureau fédéral, sans pour autant exercer de responsabilité particulière
à l'échelon de la cellule l.
— En second lieu, le mode de désignation des délégués, joint à la
volonté des dirigeants de faire en sorte que chaque échelon soit repré
sentatif de celui qui l'a désigné, font que l'échantillon retenu est un peu
le microcosme de la fédération. On note bien la présence de quelques
« délégués vitrines », adhérents de très fraîche date 2, ainsi qu'une
certaine sur-représentation, d'ailleurs recherchée, des jeunes et des
ouvriers, mais après avoir constaté que les délégués des trois sections
mentionnées plus haut sont un fidèle reflet de leur base, tant en ce
qui concerne l'âge que du point de vue socio-professionnel, on peut
estimer que la composition de la conférence fédérale ne diffère pas
sensiblement de la réduction, au dix-huitième environ, de la fédération \
— Troisième intérêt, qui est essentiel : l'échantillon permet d'ap
préhender les différents niveaux du cercle dirigeant et de les comparer
entre eux ; et s'il donne, par nature, une place importante aux éléments
de permanence, il permet dans le même temps d'enregistrer et d'apprécier
la sensibilité au changement dans la mesure où un pourcentage élevé de
délégués a adhéré récemment au parti (40 % depuis 1968, 16,2 %
depuis 1972).
Un questionnaire anonyme, comportant outre les questions d'identi
fication une dizaine de demandes de réponses personnelles, a été
distribué au début de la conférence fédérale par le secrétaire à l'organi
sation lui-même. Ces conditions d'administration, la représentativité des
délégués et celle de la fédération de l'Isère qui ont été soulignées plus
haut, enfin le taux élevé de réponses (93 % aux questions d'identification,
plus de 65 % aux autres) permettent de penser que l'on a pu obtenir
avec une marge d'erreur aussi réduite que possible, les réponses aux
questions que l'on se posait : quelle est, deux ans après la signature du
programme commun de gouvernement, la « santé » du PC dans l'Isère,
considérée à travers l'évolution de ses effectifs et la mesure de son
renouvellement interne ? Comment surtout, à la veille du Congrès extra
ordinaire, apparaissaient les membres de son cercle dirigeant — ce
dernier entendu au sens large — à travers la nature de leur engagement,
le sens qu'ils lui donnent et leurs relations avec le Parti ? Double
recherche en somme : sur la fédération communiste de l'Isère et sur
les communistes de l'Isère et leur Parti.
1. 2 i C'est Ainsi, le Le cas, Travailleur par exemple, Alpin de de René la semaine Bombrun, du secrétaire 18 au 24 fédéral mars cite à l'organisation. le cas d'un
délégué n'ayant adhéré que trois semaines avant la conférence fédérale.
3. Pour la section de Grenoble centre comme pour ses délégués, l'âge moyen est
le même : 36 ans. On note dans les deux cas le même pourcentage d'employés (36 %)
d'enseignants et d'étudiants (29 %) et d'ouvriers et retraités (18 %).
55 FÉDÉRATION COMMUNISTE DE L'ISÈRE : LA
LES EFFECTIFS
Le nombre des délégués et leur répartition selon les critères classiques
d'analyse — par sexe, par âge, selon le statut socio-professionnel — font
apparaître qu'à bien des égards la fédération est telle que peuvent la
souhaiter ses dirigeants : plus forte et en voie de rajeunissement d'une
part, et d'autre part marquée par une très nette consolidation de Fimplan-
tation dans certains secteurs (enseignants et étudiants notamment) qui
ne remet cependant pas en cause la dominante ouvrière.
Renforcement et rajeunissement
En voie de renforcement, le Parti communiste de l'Isère l'est sans
interruption depuis 1961 (le mouvement de reprise dans le département
précède donc de deux ans celui constaté au niveau national). Après la
baisse sensible des dernières années de la Quatrième République où,
de 1954 à 1958, la chute des effectifs atteint environ 2 000 adhérents,
après la nouvelle chute enregistrée au lendemain du retour au pouvoir
du général de Gaulle (500 adhérents en deux ans) l'étiage est atteint en
1960-1961 avec 4 345 et 4 360 adhérents. Mais le mouvement des
effectifs observé depuis lors (adhésions nouvelles moins reprises de
cartes non effectuées pour les raisons les plus diverses) fait apparaître
un solde positif de 1 287 adhérents en douze ans, soit une progression
annuelle moyenne de 2,4 % . Avec 5 647 membres en décembre 1 973
— chiffre qui sera largement dépassé en 1974 puisqu'au 15 juillet
1 080 adhésions nouvelles avaient été enregistrées, contre 500 à 900 au
cours de ces dernières années — la fédération de l'Isère compte donc
environ un adhérent pour quatorze électeurs et a un taux d'adhésion de
1,6 %, ce qui sur ces deux plans la situe légèrement au-dessus de la
moyenne nationale.
Plus nombreux, les adhérents sont aussi moins âgés : les membres
de la conférence fédérale se répartissent de la manière suivante :
Mars 1974 1966 (adhérents) Différence
Moins de 25 ans 12,9 % 8,7 °'o + 4,2 %
26 à 40 ans 53 % 33,4 % + 19,6 %
41 à 60 ans 29,7% 42,2% —12,5%
Plus de 60 ans 4,4 % 15,7 % — 11,3 %
56 Les communistes de l'Isère
La fédération, qui en 1966 était plus vieille que l'ensemble du Parti,
a connu depuis lors un net rajeunissement qui se traduit par un âge
moyen des délégués de 37 ans à peine ; près du tiers d'entre eux
(32,7 %) étaient âgés de moins de 30 ans, un sur sept seulement avait
dépassé la cinquantaine. Quant au renouvellement, il transparaît dans le
tableau suivant, qui a trait lui aussi aux délégués à la conférence
fédérale :
Ont adhéré :
avant 1944 8,7 % de 1958 à 1967 29,5 %
de 1945 à 1957 21,8 % depuis 1968 40 %
(16,2% de l'ensemble en 1972 et 1973)
On note en particulier que sept délégués sur dix ont adhéré depuis
l'avènement de la Cinquième République, quatre sur dix depuis 1968 ;
divers chiffres obtenus à des échelons inférieurs confirmeraient, en l'amp
lifiant, cette tendance4.
La persistance de la dominante ouvrière
La meilleure pénétration dans les milieux enseignants et étudiants
constitue la troisième des caractéristiques notées plus haut. Alors qu'ils
ne représentaient en 1966 que 7,4 % de l'effectif total (avec 93
et 250 enseignants se répartissant en 127 instituteurs, 89 enseignants du
secondaire et 31 du supérieur, enfin 3 chercheurs scientifiques), ces deux
groupes fournissaient 16,7 % des délégués à la conférence fédérale de
1972. et 18 % à celle de mars 1974, faisant aujourd'hui figure de
secteur dynamique après avoir été l'un des points plutôt faibles. Le
contexte, il est vrai, a changé, le nombre d'étudiants et d'enseignants
s'est considérablement accru dans l'agglomération grenobloise, mais avec
huit représentants au sein du comité fédéral et de très nombreux autres
au sein des comités de section (6 par exemple pour celui de Grenoble
sud, sur 23), leur poids est désormais sensible, ce qu'illustre d'ailleurs la
place importante accordée aux problèmes de l'enseignement dans
Le Travailleur Alpin. Il n'est qu'au bureau fédéral où cette forte
progression n'a pas trouvé sa traduction (deux membres seulement, sur
dix-huit) : c'est que nulle part plus qu'à ce niveau les ouvriers, avec
dix des leurs — soit la majorité absolue 5 — n'occupent, comme cela a
4. Ainsi les 69 délégués à la conférence de la section de Grenoble centre avaient
une moyenne d'âge de 36 ans, 40,6 cb avaient moins de 30 ans, 59,3 % moins de 35 ans.
5. Les autres étant, outre les 2 enseignants cités, 5 employés et un agent technique.
57 Derville Jacques
été toujours le cas, une place aussi prépondérante. Mais sur ce point il
faut être précis.
On connaît les réserves avec lesquelles il convient d'accueillir les
chiffres officiels portant sur la composition socio-professionnelle du
Parti : l'usage veut par exemple, au niveau du cercle dirigeant, que les
permanents des fédérations ou des organisations de masse soient comptab
ilisés en fonction de leur profession d'origine ; ainsi, huit anciens
ouvriers aujourd'hui permanents et membres du bureau fédéral conti
nuent à être classés parmi les ouvriers (c'est le cas en particulier de
Paul Rochas, le secrétaire fédéral, ancien ajusteur et permanent depuis
1952). Au niveau de l'ensemble des adhérents surtout, une double
pratique vient majorer de façon artificielle la proportion des actifs et
notamment celle des ouvriers : l'enquête de 1966 avait ainsi fait « dis
paraître » des données chiffrées deux catégories, ménagères et retraités,
rangeant les premières selon la profession de leur mari, les seconds en
fonction de l'emploi qu'ils avaient exercé. Annie Kriegel évaluait ainsi
entre le quart et le tiers la proportion des membres du PC ne faisant
pas, ou ne faisant plus, partie du monde de la production. Les pourcent
ages exacts concernant l'Isère en 1966, tout en étant notablement
inférieurs, font néanmoins état pour ces deux catégories de 22,9 % de
l'effectif total (570 retraités et 490 ménagères). En supposant que les
proportions soient demeurées du même ordre, il y aurait donc lieu de
corriger d'autant les chiffres officiels, ce qui ramènerait à moins de un
sur deux la part des ouvriers parmi les adhérents. On conçoit dès lors
qu'en dépit d'efforts importants de la part des dirigeants et d'effectifs
en moyenne plus faibles, les cellules d'entreprise ne représentent pas un
pourcentage élevé (tout en étant en amélioration de cinq points
par rapport à 1960). Sur un total de 327 cellules, la fédération comptait
au début de l'année 1974 : 122 cellules d'entreprise, soit 37,1 % —
parmi lesquelles 7 cellules d'université et 22 cellules d'enseignement — ;
62 cellules rurales, soit 19 % ; 143 cellules locales, soit 43,9 %.
Les chiffres officiels ainsi corrigés et ces précisions apportées, il
n'en demeure pas moins que parmi les délégués à la conférence
fédérale, la majorité (58,5 %) étaient des ouvriers, une proportion
analogue (59,5 %) étant par ailleurs, ou en plus, nés en milieu ouvrier.
Enracinement profond donc, qui apparaît d'ailleurs à l'évidence à travers
les résultats électoraux et la localisation des municipalités communistes :
Echirolles, Fontaine et Saint-Martin-d'Hères, villes industrielles de plus
de 20 000 habitants situées dans la périphérie de Grenoble, ou encore
La Mure, Vizille, Champ-sur-Drac, Crolles, Domène, autres communes
ouvrières du département. Aussi bien le principal souci des dirigeants
55 communistes de l'Isère Les
n'est-il pas dans ce domaine la perte de la substance ouvrière, mais la
difficulté décidément très grande à obtenir un succès du même ordre
parmi les catégories plus qualifiées, les techniciens et les cadres.
La progression numérique de ces couches a pourtant été très rapide
elle aussi au cours de ces dernières années, et les actions menées en leur
direction vigoureuses et variées, ne serait-ce que pour répondre au travail
effectué dans le seoteur des ITC par le PSU et plus récemment par le PS :
manifestations, conférences de presse et vente militante quotidienne de
L'Humanité au CENG (Centre d'études nucléaires de Grenoble),
parution d'une revue spécifique, ITC 38, pages spéciales dans Le
Travailleur Alpin, etc. Les résultats demeurent modestes, parmi les cadres
et les ingénieurs notamment, même si par exemple trois cellules actives
existent au seul CENG (une trentaine de membres au total, dont neuf
nouveaux adhérents en 1974) et si d'autres cellules sont en voie de
constitution, comme à la Télémécanique ou dans plusieurs laboratoires.
En 1966, la fédération ne comptait que 2,5 % d'ingénieurs et de
techniciens ; en 1974, deux délégués seulement à la conférence fédérale
étaient des cadres, et 19 des techniciens. Aujourd'hui encore, et plus
nettement que dans le reste de la France, c'est le métallurgiste qualifié
qui demeure l'adhérent type du Parti communiste ; c'est cette catégorie
qui fournit, et de loin, le nombre le plus important de délégués aux
conférences fédérales (70 en décembre 1972, autant en 1974) ; c'est elle
aussi, et surtout, qui continue à donner à la fédération le plus grand
nombre de ses dirigeants influents. Car si la progression des effectifs et
les mutations qui affectent l'ensemble des adhérents ont été sensibles
également au niveau du cercle dirigeant, si l'on y enregistre la même
tendance au rajeunissement, le changement y a connu, au sommet,
certaines limites, et il a été, et demeure, étroitement contrôlé.
LE CERCLE DIRIGEANT :
UN RENOUVELLEMENT CONTRÔLÉ
Le renouvellement
On a vu plus haut à quel point la composition de la conférence
fédérale témoignait du renouvellement et venait traduire l'arrivée de
nombreux militants nouveaux. Il convient cependant de nuancer cette
observation car « un délégué à une conférence fédérale n'est investi
de responsabilités que pour deux jours », selon l'expression d'un secré-
59 Jacques Derville
taire de section, et le choix d'un jeune délégué peut être une occasion
de le mettre en contact avec des militants chevronnés bien plus que
la reconnaissance d'un pouvoir réel. Des facteurs tout à fait circons
tanciels, telle une disponibilité plus grande des étudiants pour le temps
d'une conférence peuvent même expliquer dans une certaine mesure la
forte représentation de cette catégorie. Aussi est-il plus significatif de
considérer la composition des comités de sections, organes permanents de
discussion et de décision au sein desquels ne sont élus que des militants
en qui le Parti a pleine confiance. On constate que les instances dir
igeantes de ce niveau connaissent le même renouvellement, ainsi qu'en
témoigne le cas des sections, fort dissemblables, de Saint-Martin-d'Hères
et de Grenoble centre.
Commune fortement ouvrière, Saint-Martin-d'Hères a depuis
longtemps une municipalité communiste ; l'implantation du Parti y est
également très ancienne et la section compte actuellement deux de ses
membres au secrétariat fédéral, tandis que le maire et conseiller général,
Joseph Blanchon, figure parmi les leaders les plus en vue de la fédération.
Or, les 500 adhérents, environ, sont représentés par un comité de
41 membres (30 hommes et 11 femmes) dont la moyenne d'âge n'atteint
pas 35 ans — 14, soit un tiers, ont moins de 30 ans — et au sein duquel
7 membres seulement étaient déjà adhérents du Parti en 1958 (24 ont
adhéré entre 1958 et 1967, et 10 depuis 1968). Sans constituer un boule
versement, ces données sont néanmoins significatives dans une ville d'une
telle tradition.
La section de Grenoble sud (240 membres) constitue, elle, un cas
particulier. Créée en 1973 par le détachement de 11 cellules de la section
de Grenoble centre (dont deux d'entreprises importantes, Caterpillar et
les Tôleries de Grenoble) elle s'étend sur la Ville Neuve et le Village
Olympique, aux populations nettement plus jeunes que la moyenne de
l'agglomération : la composition du comité de section est bien le reflet
de cette double particularité. 9 des 23 membres sont en effet âgés de
moins de 25 ans (la moyenne n'est que de 29 ans) et 7 élus, soit près du
tiers, ont adhéré depuis deux ans ou moins. Le bureau de la section
lui-même est jeune puisque la moyenne d'âge de ses 7 membres (dont
Jean Giard, 47 ans, membre du secrétariat fédéral) ressort à 35 ans. On
le voit : les changements que le Congrès extraordinaire devait permettre
de mettre en œuvre ou d'accélérer, étaient déjà largement entamés, dans
l'Isère du moins, aux échelons intermédiaires. Mais on constatera
également qu'en dépit de certains indices, il n'en va pas de même aux
niveaux plus élevés, qu'il s'agisse du comité fédéral ou, de façon encore
plus nette, du bureau et du secrétariat.
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