Les économistes, le pouvoir politique et l'ordre social en France en 1830 et 1851 - article ; n°2 ; vol.4, pg 233-252

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Histoire, économie et société - Année 1985 - Volume 4 - Numéro 2 - Pages 233-252
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1985
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Yves Breton
Les économistes, le pouvoir politique et l'ordre social en France
en 1830 et 1851
In: Histoire, économie et société. 1985, 4e année, n°2. pp. 233-252.
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Breton Yves. Les économistes, le pouvoir politique et l'ordre social en France en 1830 et 1851. In: Histoire, économie et
société. 1985, 4e année, n°2. pp. 233-252.
doi : 10.3406/hes.1985.1395
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1985_num_4_2_1395LES ECONOMISTES, LE POUVOIR POLITIQUE
ET L'ORDRE SOCIAL EN FRANCE
entre 1830 et 1851
par Yves BRETON
Tous les économistes considérés dans ce travail (1) sont des économistes libéraux.
A cette époque, en effet, seuls les économistes libéraux avaient droit au titre d'économ
istes. Le plus souvent, ils n'occupent qu'une très faible place dans les écrits et les
préoccupations des historiens de la pensée économique. Quand ces derniers les étu
dient, c'est pour montrer leur très grande faiblesse théorique et dénoncer leur très
faible contribution au travail de conceptualisation et de constitution de l'économie
politique. Ces historiens ne manquent pas non plus de souligner les erreurs dans lesquell
es ces économistes se sont fourvoyés. Par exemple, ils ne présentent la théorie de la
valeur énoncée par Frédéric Bastiat que pour en dénoncer les erreurs. De même le
combat de ce dernier contre la théorie ricardienne de la rente foncière ne trouve pas
chez eux d'écho plus favorable.
Si le critère retenu par les historiens de la pensée économique pour qu'un écono
miste figure dans leurs écrits était l'apport de ce dernier au perfectionnement ou au
progrès de l'analyse et des méthodes économiques, tous les économistes étudiés dans
cet essai seraient des éternels oubliés. L'un des objets ultimes de ce texte est de mont
rer que le champ de l'historien de la pensée économique ne devrait pas être défini,
délimité par la stricte application de ce seul critère mais au contraire être
élargi selon les modalités qui resteraient à préciser et dans le détail desquelles nous
n'entrerons pas ici. Un historien de la pensée économique peut-il en effet rester indiffé
rent au fait que tous ces économistes partageaient une conception commune de l'éc
onomie politique qui les conduisait à vouloir jouer un rôle actif et important dans la
vie de la Cité ?
De même peut-il se désintéresser des efforts accomplis par ces derniers en vue de
diffuser d'une manière aussi large que possible leur discours économique ? Enfin ne
doit-il pas chercher les multiples raisons qui ont conduit ces économistes français
dans des discussions essentiellement doctrinales alors qu'à la même époque l'économie
politique se développait dans un esprit beaucoup plus scientifique Outre-Manche ?
Notre réponse à ces diverses interrogations est négative.
Avant de justifier le choix de la période 1 830-5 1 , précisons quels seront les princ
ipaux axes de cette étude sur les économistes, le pouvoir politique et l'ordre social en
1. F. Bastiat (1801-1850) ; A. Blanqui (1798-1854) ; M. Chevalier (1806-1879) ;C Dunoyer
(1786-1863) ;J.Garmer(1813-1881) ; H. Passy (1793-1880) ; P. Rossi (1787-1848). 234 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
France. Nous présenterons d'abord les rôles qu'entendaient jouer ces économistes
ainsi que leurs revendications résultantes relatives à l'enseignement de l'économie
politique dans notre pays. Nous évaluerons ensuite dans quelle mesure ces revendi
cations ont été satisfaites et ces rôles ont été tenus. Nous exposerons finalement
les efforts qu'ils ont réalisés dans le domaine de la diffusion de leur économie poli
tique. Le choix de la période 1830-51 peut étonner. En effet, sa caractéristique majeur
e est son manque d'unité historique. Période de grandes mutations économiques,
sociales, démographiques et surtout politiques, elle peut être subdivisée en trois sous-
périodes très distinctes. La première sous-période commence à la révolution de Juillet
1830. Elle se termine à la révolution de Février 1848 qui marque la fin du régime
orléaniste. La seconde so us -période, très courte, avec cette dernière révo
lution et prend fin lors des journées tragiques de Juin 1848. Quant à la troisième et
dernière période, elle débute à la fin de la période révolutionnaire pour se terminer
par le coup d'État du 2 décembre 1 851 qui annonce l'avènement du Second Empire.
C'est donc une période riches d'événements et de bouleversements qui placent
les économistes qui l'ont traversée (2) dans des situations très différentes. Elle permet
par conséquent de mettre en relief les principales lignes de force de cette recherche.
La délimitation temporelle retenue ne sera pas stricte. Dans la mesure, en effet, où
des considérations extérieures à cette période mais pas trop éloignées cependant
seront utiles au développement de nos idées, elles seront exposées.
Pour comprendre le rôle politique que les économistes français entendaient jouer
entre 1830 et 1851, il nous faut présenter leur conception de l'économie politique
qui était dans une assez large mesure héritée de J.B. Say. Dans la première édition du
Traité d'Economie politique de ce dernier qui paraît en 1803 (3)
était définie comme la science des richesses dont l'objet était précisément d'étudier
la formation, la distribution et la consommation de ces dernières. Dans le Cours comp
let de 1828-30 qui résumait les leçons faites par J.B. Say au Conservatoire des Arts et
Métiers pendant les dix années précédentes on ne retrouvait plus la conception étro
itement chrématistique de l'économie politique exposée dans le Traité. Désormais
l'économie politique était considérée comme la physiologie de la société (4). Cette
dernière conception était sinon clairement formulée du moins déjà présentée dans un
mémoire intitulé Olbie ou Essai sur les moyens d'améliorer une nation, que le même
auteur avait écrit en 1800 afin de prendre part à un concours ouvert par l'Institut.
Concours dont le sujet était : « Quels sont les moyens, quelles sont les institutions
propres à fonder la morale chez un peuple ? » Dans ce mémoire J.B. Say soutenait
l'idée que la politique et la morale devraient être subordonnées à l'économie politique.
C'était une manière habile de montrer au pouvoir politique de l'époque la place et
le rôle que l'économiste devait tenir et jouer dans la vie de la Cité (5). La formulation
et surtout la mise en œuvre de ce principe par J.B. Say dans le cadre du Tribunát lui
valut d'être éliminé de cette institution par Bonaparte !
2. Voir note 1.
3. Du fait de l'opposition du pouvoir napoléonien, la seconde édition du Traité ne paraîtra qu'en
1814.
4. Allix propose une explication de cette évolution in « Méthode de J.B. Say », R.H.D.E.S.,
1911,pp.349-352.
5. Notons que cette position était déjà clairement formulée par Comte et Dunoyer dans les
premiers numéros du Censeur parus en 1 8 1 5-1 6. ÉCONOMISTES, LE POUVOIR POLITIQUE ET L'ORDRE SOCIAL 235 LES
Dans le contexte politique des années 1 830-5 1 , très différent de celui dans lequel
J.B. Say avait vécu et combattu, les économistes formulèrent à la manière de Michel
Chevalier, la même idée que leur illustre prédécesseur :
« L'économie politique est au corps social ce que la physiologie est au corps humain. » (6)
Les économistes, à l'instar de leurs collègues médecins et chimistes recouraient,
ou plus exactement prétendaient recourir de façon systématique à l'observation (7).
Méthode qui leur permettait d'énoncer des vérités incontestables. Quant aux écri
vains socialistes, ils ne procédaient toujours, selon nos économistes, que par pure
imagination et fantaisie et ne pouvaient dans ces conditions énoncer que des doctrines
vagues et indéterminées (8). Lors de son Cours d'économie politique professé au
Collège de France en 1849, Michel Chevalier soulignera fortement cette différence
entre la « validité scientifique » du discours libéral et les incertitudes nées de l'imagi
nation fertile des écrivains socialistes :
« L'économie politique est exactement aux doctrines socialistes ce que la science chimique de
nos jours est aux théories désordonnées des alchimistes. » (9)
Deux conséquences fondamentales résultaient de ces deux postulats présentés
par Michel Chevalier comme deux vérités. La première conséquence était que seule
l'économie politique était capable d'analyser et de résoudre les problèmes nouveaux
posés par les développements de l'industrie, de l'agriculture ou du commerce inter
national (10). Seule l'économie politique pouvait proposer une solution pertinente
au grand problème de la misère (11) et donner des bases sûres à l'administration
des affaires d'un Etat ainsi qu'à toute législation (12). « Science politique par ex
cellence » (13) que devaient approfondir ceux qui voulaient conduire les hommes
et donner des conseils aux nations (14), l'économie politique était appelée à jouer
un rôle fondamental dans la vie politique, économique et sociale des peuples (15).
La seconde conséquence résultait directement de la première. Les économistes
voulurent en effet devenir les conseillers des pouvoirs exécutif et législatif comme
l'exprimait Joseph Garnier en 1844. Ce dernier investissait, en effet, l'Académie
6. M. Chevalier, A nnuaire de l'économie politique pour 1844, p. 17.
8. F. Bastiat, Harmonies économiques, p. 4. J. Garnier, Cours d'économie politique à l'Athé
née, 4 janvier 1843.
9. M. Chevalier, Economie politique et socialisme, p. 7. La comparaison des méthodes de l'éc
onomie politique avec celles mises en œuvre dans les sciences médicales ou chimiques n'est naturelle
ment pas anodine. Elle reflète le souci de nos économistes, de placer leur discipline au même niveau
que la médecine et la chimie qui jouissaient alors d'un très grand prestige.
10. F. Bastiat, Oeuvres complètes, p. 383, t. 6 ; Ad. Biaise, « De l'enseignement de l'économie
politique en France », Journal des économistes, t. 4, 1843 ; « De la nécessité d'introduire dans l'enseignement public », note remise en 1 845 au ministre de l'Instruction publique par
une délégation de la Société d'économie politique, Journal des économistes, juillet-septembre 1863,
p. 433 ; J. Garnier, Annuaire de l'économie politique pour 1850, p. 457.
1 1. F. Bastiat, Harmonies économiques, p.l 19.
1 2. Annuaire de l'économie politique pour 1846, p. 30.
1 3. de 1845, p. 26.
14. Journal des économistes, tome 8, avril-juillet 1 844, p.l 89.
1 5. M. Chevalier, Annuaire de l'économie politique pour 1844, p.l 5. 236 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
des sciences morales et politiques et plus particulièrement sa section d'économie
politique dont la plupart de nos économistes étaient membres de plein droit ou simples
correspondants (16) d'une grande mission. Il lui promettait un avenir glorieux compar
able à celui de l'Académie des Sciences :
« C'est à elle, écrivait-il, qu'il appartient de poser les problèmes sociaux à résoudre. C'est elle
qui doit régulariser cette exubérance qui se manifeste de toutes parts au sujet des réformes poli
tiques et sociales. C'est elle-même qui de loin doit préparer les éléments de solutions que les
chambres et le pouvoir exécutif convertiront en projets de loi une fois qu'elles seront suffisam
ment élaborées et en état de passer dans la pratique. » (17)
L'une de leur revue le Journal des économistes était investie de la même mission
comme il est écrit dans l'introduction du tome 7 (décembre 1843-mars 1844).
L'économie politique n'était pas seulement la « science politique par excellence »,
le conseil et le guide de l'homme politique. Elle était aussi et devait être surtout une
garantie d'ordre et de sécurité (18), une pierre de l'édifice social (19). Ces idées furent
exprimées avec force au tout début de la décennie 1840, c'est-à-dire à une époque
où les idées et les programmes socialistes commençaient à inquiéter. Se posait alors
le problème de la diffusion des principes de l'économie politique — problème sur
lequel les économistes n'ont pas manqué d'insister, soit dans leurs revues (20) et leur
correspondance (21) soit dans le cadre de congrès (22) et de leurs sociétés savan
tes (23). Michel Chevalier écrivait dans le premier numéro de l'annuaire de l'économie
politique qui paraît en 1 844 :
« Dans les pays à institutions représentatives, la diffusion générale de notions exactes sur l'éc
onomie politique est une des conditions de la prospérité publique et du maintien de l'ordre. » (24)
De même quand la commission composée de Passy, Dunoyer et Wolowski et nom
mée lors de la séance du 1 0 mai 1 845 tenue à Paris par la Société d'économie politique
(institution savante, dont la plupart des économistes faisaient partie) remettait un
mémoire à Salvandy (25) pour le convaincre d'introduire l'enseignement de l'économie
politique dans les facultés de droit, les arguments qu'elle développait étaient tout aussi
clairs :
16. Voir suite.
1 7. J. Garnier, Annuaire de l'économie politique pour 1 844, pp. 41 , 42.
18. Ad. Biaise, « De l'enseignement de l'économie politique en France », Journal des économist
es, tome 4, 1843 ; M. Chevalier, Annuaire de pour 1844, pp. 19-20.
19. F. Bastiat, « Ébauches », in Oeuvres complètes, p. 307, t. 6.
20. Journal des économistes, compte-rendu du Cours d'économie industrielle des Arts et Métiers,
1843, t. 4 ; Annuaire de l'économie politique pour 1846, y. 29 ; pour 1847, p. 236 ; pour 1850, p. 457.
21. F. Bastiat, lettre à H. Say, octobre 1847, in « Correspondance », Oeuvres complètes, p. 380,
t. 6.
22. Un congrès d'économistes avait été organisé à Bruxelles les 16, 17 et 18 septembre 1847 au
quel participaient Blanqui, Dunoyer et Wolowski. Une motion avait été proposée par les congressistes
pour diffuser les connaissances économiques et développer l'enseignement de l'économie politique
dans les pays Européens. Voir Annuaire de l'économie politique pour 1848, p 41 1 .
23. Annuaire de l'économie politique pour 1 848, p. 384
24. M. Chevalier, Annuaire de l'économie politique pour 1844, p. 1 9.
25. Ministre de l'Instruction publique de l'époque. LES ÉCONOMISTES, LE POUVOIR POLITIQUE ET L'ORDRE SOCIAL 237
« Dans ce numéro la Commission a fait surtout ressortir comment les études positives des lois
naturelles de l'économie politique pouvaient servir d'appui aux jeunes gens qui se trouvent
livrés sans boussole sur l'océan des idées de tous les siècles et elle montre combien les hommes
arrivés à l'âge rnûr sont d'un précieux secours à la société. » (26)
Un autre extrait du même mémoire était encore plus explicite :
« A aucune époque peut-être l'enseignement des lois de l'économie politique n'a été plus utile,
plus nécessaire, plus indispensable... Les bases actuelles de l'état social sont attaquées partout,
souvent au sein de l'administration elle-même, par des sophismes qui tendent rien moins qu'à
affaiblir le respect de la propriété et mettent la société en péril. Or ce n'est que par un enseigne
ment bien entendu que l'on parviendra à arrêter la contagion des idées utopiques. » (27)
L'enseignement de l'économie politique, c'est-à-dire de leur économie politique,
celle qui était « sensée, pratique, celle qui était raisonnable et non celle qui déraisonn
ait » (28) devait être dispensé non seulement aux étudiants des facultés de droit
mais à un très large public. Cet enseignement devait être un complément nécessaire
de l'éducation des personnes investies de fonction administrative (29) ou politique (30)
et d'une manière générale de tous les jeunes hommes qui entraient dans la vie acti
ve (31). L'économie politique devait donc être familière à tous ceux qui travail
laient (32). Aussi proposèrent-ils son enseignement non seulement aux étudiants des
facultés de droit et des grandes écoles mais aux élèves des lycées et des écoles primair
es (33).
Les problèmes pratiques que la mise en œuvre de cette proposition soulevait ne
furent pas oubliés (34). S'il était souhaitable que le plus grand nombre de personnes
connût les principes de l'économie politique, c'était qu'elles devaient y apprendre
que les fonctions qu'elles avaient dans la société et les places qu'elles y occupaient
étaient naturelles. L'économie politique devait par exemple réconcilier les ouvriers et
le capital comme elle devait discréditer les utopies socialistes. Au-delà de ces argument
ations « politiques » et « scientifiques » qui proposaient l'enseignement de l'économie
politique, il ne faudrait ni sous-estimer ni a fortiori oublier le fait que la plupart de
26. Annuaire de l'économie politique pour 1847, p. 236 ; lettre du 3 juillet 1 845 de Bastiat à son
ami Coudroy ; Oeuvres complètes, p. 61 , t.l .
27. Journal des économistes, juillet -septembre 1863, p. 433 ; Compte-rendu de l'Académie des
sciences morales et politiques, t. XIV, p. 306.
28. M. Chevalier, Annuaire de l'économie politique pour 1844, p. 20.
29. Ibid, p. 18.
30. Lors des débats parlementaires les économistes avaient pu constater l'ignorance des principes
les plus élémentaires de l'économie politique manifestée par la plupart des membres des Assemblées.
Annuaire de l'économie politique pour 1845, p 17 pour 1846, pp. 29-30 ; F. Bastiat, Harmonies,
p.l 19
31 M. Chevalier, Annuaire de l'économie politique pour 1844, p. 22. J. Garnier, Annuaire de l'
économie politique pour 1849, p. 4 57.
32. Ad. Biaise, « De l'enseignement de l'économie politique en France » , Journal des économist
es, tome 4, 1843.
33. Annuaire de l'économie politique pour 1845, p. 30
34. Journal des économistes, tome 14, avril-juillet 1846,p 172 238 HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ
nos économistes furent professeurs d'économie politique (35) ou espéraient, à la
manière de Frédéric Bastiat, le devenir (36).
Conseillers du prince et gardiens de l'ordre établi étaient donc les deux fonctions
que les économistes entendaient pleinement assumer. C'est en étudiant les rapports
qui ont existé pendant notre période entre d'une part le pouvoir politique et d'autre
part les pris individuellement ou regroupés dans le cadre de sociétés
savantes ou à la direction de revues spécialisées, que nous essaierons d'apprécier dans
quelle mesure ces rôles ont été tenus et leurs revendications en matière d'enseignement
ont été entendues. Pour faciliter l'analyse, nous distinguerons les trois sous-pério
des présentées dans l'Introduction.
Avant la Révolution de 1830, les économistes étudiés étaient pour la plupart dans
une opposition active ou passive aux Bourbons. Ceux qui eurent le plus à souffrir de
la Restauration définitive de ces derniers furent sans conteste Charles Dunoyer et
Hyppolite Passy.
Dunoyer fonda en 1814 avec Charles Comte la revue Le Censeur qui devait devenir
par la suite Le Censeur européen avant que cette publication se fondit avec Le Courrier
français. Dunoyer fut l'adversaire acharné sous Louis XVIII et sous Charles X de toutes
les illégalités et de toutes les menées anticonstitutionnelles du pouvoir. Ces publications
qui incarnaient la résistance libérale furent saisies à de nombreuses reprises. Dunoyer
qui fut combattu par les ultraroyalistes connut la prison. Le second économiste, Hypp
olite Passy, menait une difficile carrière de publicisté dans les journaux d'opposition.
Quant aux autres économistes, ils étaient soit dans une opposition passive (Bastiat),
ou militaient à la manière de Michel Chevalier dans la secte saint-simonienne, soit
était trop jeune (Garnier) ou n'était pas encore arrivé en France (Rossi). Aussi l'avèn
ement du régime plus libéral de Louis Philippe après la révolution de Juillet 1830 à
laquelle participèrent certains de nos économistes fut-il bien accueilli.
DE JUILLET 1830 A FÉVRIER 1848
Pendant les deux ou trois années qui suivirent cette révolution leur espoir fût
quelque peu déçu. C'est en effet pendant ces années troublées par l'insurrection des
canuts de Lyon en 1831 que Michel Chevalier sera condamné à la prison en tant que
cardinal dans le sacré collège du père suprême qu'était Enfantin. A cette époque,
Michel Chevalier était rédacteur en chef du Globe, journal de la doctrine saint-simo
nienne. A la suite d'une relative libéralisation du régime orléaniste les relations entre
les économistes et le pouvoir politique s'améliorèrent sensiblement.
Le chemin du pouvoir leur fut désormais ouvert et nombre d'entre eux eurent
35. Adolphe Blanqui devint, grâce à l'appui de J.B. Say, professeur d'économie politique et d'his
toire à l'École de Commerce de Pans et succéda en 1833 à ce dernier au Conservatoire des Arts et Mét
iers Michel Chevalier fut professeur au Collège de France après la démission de Rossi en 1840. Jo
seph Garnier fut le premier titulaire de la chaire d'économie politique créée en 1846 à l'École royale
des Ponts et Chaussées. Pelhgrino Rossi fut choisi en 1833 de préférence à Charles Comte comme
successeur de J B. Say au Collège de France.
36. Bastiat croit un moment, en 1845, à la possibilité d'enseigner l'économie politique : « J'au
rais donc bien des chances sinon d'être appelé à la Faculté, du moins, si l'on y nommait Blanqui, Ros-
si ou Chevalier de remplacer un de ces messieurs au Collège de France ou au Conservatoire. » Extrait
d'une lettre adressée à Coudroy le 3 juillet 1845, Oeuvres complètes, p 61, t.l. ÉCONOMISTES, LE POUVOIR POLITIQUE ET L'ORDRE SOCIAL 239 LES
accès à d'éminentes fonctions politiques, administratives ou universitaires. Charles
Dunoyer devint préfet de l'Allier puis de la Somme entre 1833 et 1837. Il entra à
l'Académie des Sciences morales et politiques en 1832 et pendant quelques mois de
1830 fut administrateur général de la Bibliothèque Royale. Grâce à l'appui de Thiers,
Michel Chevalier fut envoyé dès sa sortie de prison en mission aux Etats-Unis afin d'y
étudier les chemins de fer et les autres voies de communication. Dès l'année 1837 il
entra au Conseil d'Etat et renia le socialisme. Hyppolite Passy occupa des charges
ministérielles importantes. Il fut ministre de l'Economie à deux reprises en 1834 et en
183940 et ministre du Commerce et des Travaux publics en 1836. Par la suite il entra
à la Chambre des Pairs. Pelligrino Rossi connut également les faveurs du nouveau
régime. Nommé pair de France en 1840, il fut envoyé comme ambassadeur de France
à Rome en 1 846 où il mourut assassiné en 1 848.
Ces quelques exemples pourraient laisser croire que les économistes comblés
comme ils étaient par le pouvoir, allaient renoncer à toute opposition. Il n'en fut
rien. Leur combat contre la politique protectionniste des gouvernements successifs
de Louis Philippe est à cet égard exemplaire. Celui qui plaida avec plus de vigueur et
de passion contre cette politique fut sans doute Frédéric Bastiat. En 1844, il écrivit
dans le journal des économistes un article « de l'influence des tarifs français et anglais
sur l'avenir des peuples » qui était un vibrant plaidoyer pour le libre-échange et qui le
fit connaître dans le milieu des économistes. Il continua son combat pour le libre-
échange en fondant en 1846 à Bordeaux et à Paris une association pour la liberté
des échanges sur le modèle anglais de Richard Cobden.
Aussi entra-t-il en conflit ouvert non seulement avec les industriels et les grands
agriculteurs dont les intérêts étaient directement menacés mais aussi avec leurs très
influents représentants au pouvoir qu'étaient Guizot et Thiers. Ce dernier assumait
la fonction quasi officielle de chef des protectionnistes et du parti industriel (37).
Dans cette circonstance, Joseph Garnier (38), Michel Chevalier (39) ainsi que d'autres
membres de la Société d'économie politique ne manquèrent pas d'apporter à Frédéric
Bastiat leur plus ferme soutien.
La politique de colonisation menée en Algérie depuis 1 830 ainsi que le très timide
début de réglementation du travail des enfants introduit par la loi de 1841 étaient
deux autres domaines où existait un réel désaccord entre le pouvoir et les économistes.
En combattant la politique coloniale mise en œuvre en Afrique du Nord, Hyppolite
Passy, Joseph Garnier et Frédéric Bastiat restaient fidèles aux enseignements de J.B.
Say (40). Leurs fortes convictions anti-colonialistes n'étaient toutefois pas pleinement
partagées par Adolphe Blanqui. Ce qui n'empêcha pas ce dernier d'écrire un rapport
très critique de l'état économique des régions algériennes colonisées qu'il visita en
1839 à l'occasion d'une mission que lui avait confié l'Académie des sciences morales
et politiques.
37. F. Bastiat, L'État.
38. J. Garnier, Éléments de l'économie politique 2ème édition, 1848, p. 414.
39. M. Chevalier, Le Journal des économistes, n de février 1846, 1. 13, p. 289 ; Annuaire de l'éc
onomie politique pour l'année 1847, p. 2 37.
40. F. Bastiat, Ce qu'on voit ou ce qu'on ne voit pas ou l'économie politique en une leçon, 1 850 ;
Annuaire de l'économie politique pour 1849, p. 450. HISTOIRE ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ 240
A la manière de leur martre à penser les économistes ne prônaient donc pas une
politique étrangère de puissance et de prestige qui devait être nécessairement coûteuse
pour la France mais une politique qui assurerait à leurs yeux le maximum de richesse
nationale et l'amélioration du sort du plus grand nombre.
Quant à l'introduction d'une réglementation relative au travail des enfants dont
on connaît par ailleurs la très faible portée pratique, les économistes manifestèrent
toutes les nuances de l'opposition entre celle extrême défendue par Charles Dunoyer
et celle très nuancée soutenue par Adolphe Blanqui, Joseph Garnier (41) et Hyppolite
Passy. Nuances qui traduisaient parfaitement au-delà des croyances des économistes à
des principes communs, leur sensibilité très différente quand des problèmes concrets
se posaient.
Dans la demande de changements, Charles Dunoyer fut sans doute le plus radical
de tous. N'était-il pas en effet le seul à demander la suppression de toute réglementa
tion officielle de la profession médicale et à s'élever par conséquent contre toute
subordination du droit d'exercer la médecine à l'obtention d'un diplôme universi
taire ? Selon lui, seule la concurrence permettait d'éliminer les charlatans.
Ils exprimèrent leur opposition soit dans le cadre des assemblées dont la plupart
d'entre eux faisaient partie (42) soit dans la presse, les revues spécialisées (43) ou les
réunions publiques.
DE FÉVRIER 1 848 AUX JOURNÉES DE JUIN 1 848
La révolution de Février 1848 allait naturellement créer de nouveaux rapports
entre le pouvoir politique et les économistes. Pour comprendre ces rapports,
il est nécessaire de brosser un tableau détaillé de l'évolution de leurs idées sur « les
utopies socialistes ».
Quand Saint-Simon meurt en 1825, ses idées n'étaient connues que d'un très
petit nombre de disciples parmi lesquels se trouvaient de nombreux anciens élèves
de l'Ecole Polytechnique dont il avait lui-même suivi les cours pendant trois années.
Il était impossible à cette date d'imaginer l'ascendant considérable que l'œuvre de
« l'ancêtre du socialisme français » allait exercer sur les esprits pendant les décennies
suivantes. De même quand Fourier meurt en 1837, les théories qu'il avait défendues
dès 1820 dans le nouveau monde industriel et sociétaire n'étaient connues que de
quelques disciples contre lesquels des poursuites furent engagées. Elles n'aboutirent
toutefois qu'à de légères condamnations voire à des acquittements. Les idées ou les
programmes qu'ils défendaient n'inquiétaient pas encore beaucoup. C'est dans cette
perspective qu'il faut lire les quelques lignes qui suivent et qui sont extraites de la
première édition (1837) de YHistoire de l'économie politique en Europe d'Adolphe
Blanqui :
41. Annuaire de l'économie politique pour 1846, p. 179 ; Journal des économistes, tome 12,
août-novembre 1845, pp. 164-65.
42. Bastiat, député 1848-50 ; Blanqui, député 1846-48 ; Chevalier, député 1845-48 ; Passy, déput
é jusqu'à 1 844, année où il devint pair de France élu à l'Assemblée constituante en 1848 et à l'A
ssemblée législative en 1 849 ; Rossi, pair de France, 1 840-48.
43. Voir suite. LES ÉCONOMISTES, LE POUVOIR POLITIQUE ET L'ORDRE SOCIAL 241
« Respectez les utopistes (socialistes) qui vous accusent d'insouciance et rougissez de leurs
erreurs, car ils consument leur vie pour des millions d'ingrats. » (44)
Dans le même ouvrage, Adolphe Blanqui le frère d'Auguste Blanqui le révolutionn
aire, rendait un vibrant hommage à l'école saint-simonienne en dépit des excès et des
extravagances de quelques uns de ses disciples. N'avait-elle pas rendu des services
éminents à l'humanité en signalant et en mettant à l'ordre du jour de tous les peuples
civilisés les « souffrances des classes laborieuses » (45) que de multiples enquêtes
mettaient en évidence ? Cet hommage soutenu ne peut toutefois pas pleinement se
comprendre sans souligner qu'Adolphe Blanqui ainsi que les autres économistes étudiés
partageaient avec les saint-simoniens une profonde conviction anti-protectionniste et
une ferme volonté « d'affaiblir le prestige qui s'attachait alors exclusivement aux
moyens politiques » (46).
Au début des années 1840, le mouvement contestataire de la société s'amplifia
et se diversifia dans les milieux intellectuels et ouvriers. Joseph Proudhon et Louis
Blanc entraient en scène. Le premier dénonçait une certaine conception bourgeoise
de la propriété dans son célèbre pamphlet : « Qu'est-ce que la propriété ? » Source
de scandale, ce mémoire fut défendu par Adolphe Blanqui dans un rapport remis à la
fin de 1840 à l'Académie des sciences morales et politiques, dans lequel
Blanqui reconnaissait la valeur scientifique du texte proudhonien. De plus, en interve
nant personnellement auprès du garde des Sceaux de l'époque, Blanqui empêcha les
poursuites judiciaires qui allaient être engagées contre l'écrivain socialiste. En 1846,
Joseph Garnier obtint même de l'éditeur Guillaumin qu'il publia les Contradictions
économiques du même Proudhon. Cette défense et ce soutien auprès d'un éditeur
très attaché à l'orthodoxie libérale peuvent se comprendre dans la mesure où les
économistes trouvaient en Proudhon un adversaire résolu de certaines sectes socialistes.
Le second Louis Blanc préconisait dans son Organisation du travail la création
d'ateliers sociaux qui regrouperaient des ouvriers d'un même métier, excluraient la
concurrence et finiraient, grâce notamment à la possibilité de progrès techniques, par
faire la preuve de leur supériorité* sur les entreprises capitalistes. Dans cet ouvrage
qui fut édité à plusieurs reprises dans les années quarante il ne faisait que développer
des idées qu'il avait déjà formulées dans un article de la Revue du progrès dont il
était le fondateur.
Pendant ces années les économistes s'employèrent à montrer sur un ton acadé
mique les caractères utopiques (47), confus voire incohérents de l'ensemble des idées
et des programmes socialistes :
« Ils (les socialistes) ont à s'orienter au milieu de systèmes très nombreux et souvent fort oppos
és : le saint-simonisme, le fouriérisme, l'owenisme, le communisme (avec les nuances apportées
par les babouvistes, les communautaires, les icariens) et même au milieu des systèmes philosophi
ques de MM. Pierre Leroux et Bûchez, sans compter tous ceux qui se sont produits d'une manière
moins brillante. » (48)
44 A. Blanqui, Histoire de l'économie politique en Europe, p. 472.
45. Ibid.,p.XV.
46. /Ш., p. 453.
47. J. Garnier, Introduction à l'économie politique, 1 843, p. 124 ; C. Dunoyer, De la liberté du
travail, 1844, p. 105.
48. J. Garnier, Ouverture du Cours d'économie politique à l'Athénée, juin 1 843, p.l 1 .