Les Grecs de Marseille dans la deuxième moitié du XIXe siècle : une perspective nationale et transnationale - article ; n°3 ; vol.17, pg 23-42

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Revue européenne de migrations internationales - Année 2001 - Volume 17 - Numéro 3 - Pages 23-42
The Greeks of Marseille during the second half of the 19th century : a national and transnational perspective.
Erato Paris.
This article has a double objective. First, to bring the reader beyond the most common prejudices and stereotypes concerning the Greek community of Marseille. Because the city is reputed for its commercial activities, everybody concluded : merely commercial, without a bit of cultural or intellectual initiatives. As to the Greeks living in the seaport, they were seen as a small, low-educated minority of simple shopkeepers. They were often called « cosmopolites », meaning they had cut off every bit of their Greek roots and adopted those of their new country. Our second objective is to assign that community to its proper place, within the global frame it is entitled to : Hellenism is strongly linked to the history of the Mediterranean Sea (in the broader sense) and of Europe True, the Greeks of Marseille are few : their population goes between 500 and 800 during the whole of the second half of the 19th century. But this community is made up of international traders and shipowners : they take great interest in the survival and betterment of their first culture, investing lots of efforts and money into the social and artistic life of then booming city, in part for that very reason. The article deals among other things with the settlement of the Greek community in Marseille, its wide intermediate trading activities and international networks, and its socio-cultural strategies, in France and in the rest of the world as well.
Los griegos de Marsella en la segunda mitad del siglo XIX : una perspectiva nacional transnacional.
Erato Paris.
Este artículo cuenta con un doble objetivo. En primer lugar, ir más allá de los prejuicios de los estereotipos que afectan a la comunidad griega de Marsella, percibida como una ínfima minoría de simples comerciantes de cultura bastante mediocre. Han sido calificados, a menudo, de « cosmopolitas » en el sentido de personas que han cortado todas sus raíces helénicas para adoptar las del país de acogida. En segundo lugar, este artículo pretende volver a colocar esta población en un cuadro global, el de un helenismo como parte integrante de la historia del Mediterráneo (y del Mediterráneo en un sentido más amplio) así como de la historia de Europa. En efecto, los griegos de Marsella son poco numerosos : su población oscila entre 500 y 800 personas durante la segunda mitad del siglo XIX. Sin embargo, a esta minoría, constituida de ricos negociantes y armadores internacionales, le interesa proteger y enriquecer su cultura de origen así como investirse en la vida social y artística de una ciudad que vive momentos de esplendor, en buena parte gracias a la presencia dinámica de estos griegos. El artículo aborda entre otros temas la instalación de la comunidad griega en Marsella, su importante comercio intermediario, sus redes internacionales y sus estrategias socio-culturales respecto a Francia al resto del mundo.
Les Grecs de Marseille dans la deuxième moitié du XIXe siècle : une perspective nationale et transnationale.
Erato Paris.
L'objectif de cet article est double. D'abord aller au-delà des préjugés et stéréotypes touchant le plus souvent la communauté grecque de Marseille, perçue comme une infime minorité de simples commerçants de culture assez médiocre. Ils furent d'ailleurs souvent qualifiés de « cosmopolites ». On voulait dire par là : ayant coupé toutes leurs racines helléniques pour adopter celles du pays d'accueil. Ensuite resituer cette population dans un cadre global : celui d'un hellénisme parti intégrante aussi bien de l'histoire de la Méditerranée (et de la Méditerranée élargie) que de l'histoire de l'Europe. Certes, les Grecs de Marseille sont peu nombreux : leur population oscille entre 500 et 800 personnes pendant toute la deuxième moitié du XIXème siècle. Mais cette minorité est constituée de riches négociants et armateurs internationaux : ils s'intéressent à la sauvegarde et l'enrichissement de leur culture d'origine, tout en investissant dans la vie sociale et artistique d'une ville alors en plein essor, en bonne partie, justement, grâce à leur présence dynamique. L'article aborde entre autres sujets l'installation de la communauté grecque à Marseille, son grand commerce intermédiaire et ses réseaux internationaux, ainsi que ses stratégies socio-culturelles tant dans l'Hexagone que dans le reste du monde.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2001
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Erato Paris
Les Grecs de Marseille dans la deuxième moitié du XIXe siècle :
une perspective nationale et transnationale
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 17 N°3. pp. 23-42.
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Paris Erato. Les Grecs de Marseille dans la deuxième moitié du XIXe siècle : une perspective nationale et transnationale. In:
Revue européenne de migrations internationales. Vol. 17 N°3. pp. 23-42.
doi : 10.3406/remi.2001.1793
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_2001_num_17_3_1793Abstract
The Greeks of Marseille during the second half of the 19th century : a national and transnational
perspective.
Erato Paris.
This article has a double objective. First, to bring the reader beyond the most common prejudices and
stereotypes concerning the Greek community of Marseille. Because the city is reputed for its
commercial activities, everybody concluded : merely commercial, without a bit of cultural or intellectual
initiatives. As to the Greeks living in the seaport, they were seen as a small, low-educated minority of
simple shopkeepers. They were often called « cosmopolites », meaning they had cut off every bit of
their Greek roots and adopted those of their new country. Our second objective is to assign that
community to its proper place, within the global frame it is entitled to : Hellenism is strongly linked to the
history of the Mediterranean Sea (in the broader sense) and of Europe True, the Greeks of Marseille are
few : their population goes between 500 and 800 during the whole of the second half of the 19th
century. But this community is made up of international traders and shipowners : they take great interest
in the survival and betterment of their first culture, investing lots of efforts and money into the social and
artistic life of then booming city, in part for that very reason. The article deals among other things with
the settlement of the Greek community in Marseille, its wide intermediate trading activities and
international networks, and its socio-cultural strategies, in France and in the rest of the world as well.
Resumen
Los griegos de Marsella en la segunda mitad del siglo XIX : una perspectiva nacional transnacional.
Erato Paris.
Este artículo cuenta con un doble objetivo. En primer lugar, ir más allá de los prejuicios de los
estereotipos que afectan a la comunidad griega de Marsella, percibida como una ínfima minoría de
simples comerciantes de cultura bastante mediocre. Han sido calificados, a menudo, de « cosmopolitas
» en el sentido de personas que han cortado todas sus raíces helénicas para adoptar las del país de
acogida. En segundo lugar, este artículo pretende volver a colocar esta población en un cuadro global,
el de un helenismo como parte integrante de la historia del Mediterráneo (y del Mediterráneo en un
sentido más amplio) así como de la historia de Europa. En efecto, los griegos de Marsella son poco
numerosos : su población oscila entre 500 y 800 personas durante la segunda mitad del siglo XIX. Sin
embargo, a esta minoría, constituida de ricos negociantes y armadores internacionales, le interesa
proteger y enriquecer su cultura de origen así como investirse en la vida social y artística de una ciudad
que vive momentos de esplendor, en buena parte gracias a la presencia dinámica de estos griegos. El
artículo aborda entre otros temas la instalación de la comunidad griega en Marsella, su importante
comercio intermediario, sus redes internacionales y sus estrategias socio-culturales respecto a Francia
al resto del mundo.
Résumé
Les Grecs de Marseille dans la deuxième moitié du XIXe siècle : une perspective nationale et
transnationale.
Erato Paris.
L'objectif de cet article est double. D'abord aller au-delà des préjugés et stéréotypes touchant le plus
souvent la communauté grecque de Marseille, perçue comme une infime minorité de simples
commerçants de culture assez médiocre. Ils furent d'ailleurs souvent qualifiés de « cosmopolites ». On
voulait dire par là : ayant coupé toutes leurs racines helléniques pour adopter celles du pays d'accueil.
Ensuite resituer cette population dans un cadre global : celui d'un hellénisme parti intégrante aussi bien
de l'histoire de la Méditerranée (et de la Méditerranée élargie) que de l'histoire de l'Europe. Certes, les
Grecs de Marseille sont peu nombreux : leur population oscille entre 500 et 800 personnes pendant
toute la deuxième moitié du XIXème siècle. Mais cette minorité est constituée de riches négociants et
armateurs internationaux : ils s'intéressent à la sauvegarde et l'enrichissement de leur culture d'origine,
tout en investissant dans la vie sociale et artistique d'une ville alors en plein essor, en bonne partie,
justement, grâce à leur présence dynamique. L'article aborde entre autres sujets l'installation de la
communauté grecque à Marseille, son grand commerce intermédiaire et ses réseaux internationaux,
ainsi que ses stratégies socio-culturelles tant dans l'Hexagone que dans le reste du monde.Revue Européenne des Migrations Internationales, 2001 ( 1 7) 3 pp. 23-42 23
Les Grecs de Marseille
dans la deuxième moitié du XIXe siècle :
une perspective nationale et transnationale
Erato PARIS
Si d'autres communautés grecques sont déjà bien étudiées, comme celle
d'Alexandrie par exemple, celle de Marseille apparaît comme une grande oubliée, les
recherches sur le sujet brillant plutôt par leur absence. Certes, il faut signaler la thèse
de Pierre Échinard (1973), Grecs et Philhellènes à Marseille, de la Révolution
française à ï indépendance de la Grèce, qui couvre uniquement l'époque allant de
1793 à 1830. Plus récemment, Anna Mandilara (1998) a présenté à L'Université
européenne de Florence sa thèse sous le titre : The Greek Community in Marseille,
1816-1900 : Individual and Network Strategies. L'auteur y traite de la question de la
diaspora grecque au XIXe siècle, mais malgré l'intérêt de ces travaux, le sujet n'est
traité que d'un point de vue strictement économique. Hormis ces deux études et
quelques articles un peu généraux, aucune recherche approfondie n'a encore été
effectuée sur l'ensemble de cette minorité et ses rapports avec l'hellénisme.
Depuis longtemps, Marseille a été victime de divers stéréotypes : voilà une
ville purement commerciale, disait-on, sans initiatives culturelles ou intellectuelles.
Les Grecs installés dans cette ville-port étaient donc perçus comme une infime
minorité de simples commerçants de culture assez médiocre. Ils furent d'ailleurs
souvent qualifiés de « cosmopolites ». On voulait dire par là : ayant coupé toutes leurs
racines helléniques pour adopter celles du pays d'accueil.
L'objectif de cet article est d'aller au-delà des préjugés et stéréotypes, et de
resituer cette communauté dans le cadre global qui lui revient de droit : celui d'un
hellénisme parti intégrante aussi bien de l'histoire de la Méditerranée (et de la
Lectrice (Langue et Civilisation Grecque), Attachée de recherche au Laboratoire du Centre de
la Méditerranée moderne et contemporaine (CMMC), Université de Nice-Sophia Antipolis. 24 Erato PARIS
Méditerranée élargie) que de l'histoire de l'Europe. Certes, les Grecs de Marseille sont
peu nombreux : leur population oscille entre 500 et 800 personnes pendant toute la
deuxième moitié du XIXe siècle. Mais cette minorité est constituée de riches négociants
et armateurs internationaux : ils s'intéressent vivement à la sauvegarde et à
l'enrichissement de leur culture d'origine, tout en investissant des sommes d'efforts et
d'argent considérables dans la vie sociale et artistique d'une ville alors en plein essor,
en bonne partie, justement, grâce à leur présence dynamique.
INSTALLATION D'UNE COMMUNAUTÉ GRECQUE À
MARSEILLE
C'est surtout pendant la Révolution française1 et les guerres napoléoniennes,
qu'à cause du blocus anglais, Marseille se trouve coupée de son commerce avec
l'Atlantique et surtout avec le Levant ; les navires grecs arrivent en nombre
considérable et mettent leur cargaison de blé au service d'un port à la fois asphyxié et
affamé. En effet, l'orgueilleuse Marseille du xvnr siècle, si fière de son grand
commerce méditerranéen, se retrouve du jour au lendemain ravagée par la guerre et la
terreur, politique mais avant tout économique.
Des négociants et marins grecs de l'Archipel arrivent sous pavillon ottoman
considéré comme neutre : ils ont affronté des risques, mais aussi empoché des profits
substantiels, et ils entreprennent de ravitailler la ville en blé. C'est donc pendant cette
période de bouleversements politico-économiques en France, que les Grecs vont
détrôner les Marseillais dans le Levant et les Échelles d'Asie Mineure, en s'accaparant
la part du lion du commerce extérieur de l'Empire ottoman avec l'Europe occidentale
durant la majeure partie du XIXe siècle. Ils deviennent ainsi d'essentiels et précieux
intermédiaires entre l'Orient et l'Occident.
C'est pourtant à partir du début de la Restauration qu'on peut parler d'une
communauté grecque : de nombreuses et grandes familles commerciales, originaires,
pour la plupart, de Chio, Constantinople et Smyrne viendront grossir ses rangs jusque
dans les années 1860. Soulignons qu'il s'agit d'une véritable « aristocratie
commerciale » (Léris, 1913), établie pendant le xviiF siècle. Il s'agit aussi souvent de
familles dont les origines remontent à l'Empire byzantin (et à certains ancêtres
descendant d'empereurs byzantins), comme celle de Zafiropoulo (famille phanariote de
Constantinople2), ou alors de grandes familles de Chio comme celles des Pétrocochino,
Agélasto, Argenti, Ralli, Rodocanachi, Schilizzi, Sechiari et Vlasto3.
1 Concernant la Révolution française et l'arrivée des Grecs, voir Échinard, 1973 ; Mandilara,
1998 ; Bibicou, 1953 ; Mazuy, 1853.
2 Archives privées de la famille ZARIFI.
3 Notice sur la Famille Pétrocochino de l'île de Chio, Imprimerie du journal de Genève,
Genève, 1909.
REMI 2001 (17) 3 pp. 23-42 Grecs de Marseille dans la deuxième moitié du XIXe siècle 25 Les
Trois raisons président à leur installation. Il s'agit d'abord de la suppression en
1815 du droit de 20 % depuis longtemps maintenu sur les marchandises venant du
Levant sous drapeau non français. Puis, à l'occasion de crises frumentaires et de
mauvaises récoltes de céréales, Marseille se verra affamée parce que privée du blé
tendre convoyé par navires grecs depuis la Mer Noire jusqu'en Méditerranée (Guiral,
1968). Le blé, « le pétrole du XIXe siècle »4, sera l'activité commerciale de base pour
les négociants grecs de cette ville-port.
La troisième raison, la plus tragique pour le peuple hellénique, tient aux
brutales représailles des Turcs suite à la Guerre d'Indépendance grecque qui débute en
1821. Ainsi, Chio, « ce bijou de l'Archipel », très important entrepôt commercial dans
la Mer Egée et dans le Levant, sera punie en 1822 pour sa participation à la guerre
contre l'Empire ottoman. Une grande partie de sa population sera massacrée, en
commençant par les notables de l'île, et une autre sera réduite en esclavage. Marseille
servira de refuge aux négociants grecs qui ont réussi à échapper au massacre. Chio
demeurant sous la domination ottomane jusqu'en 1912, les Chiotes adopteront
Marseille comme leur deuxième patrie. Tout en gardant vivant le souvenir de leur pays
d'origine, ils rejoignent la cause de l'hellénisme définie au cours du XIXe siècle par le
jeune royaume grec.
Au début, les négociants marseillais et la Chambre de Commerce réserveront
aux nouveaux venus un accueil méfiant, parfois hostile. Mais la ville de Marseille les
adoptera bien vite, prenant plaisir à rappeler et à ressusciter le passé glorieux de la
première installation grecque, celle des Phocéens venus d'Ionie, fondateurs de
Massalia, vers 600 avant J.C. La Marseille du XIXe siècle arbore une culture et des
racines gréco-latines ou gallo-grecques. La deuxième installation d'une communauté
hellénique apparaît comme la renaissance de la première, deux mille cinq cents ans
après l'arrivée des Phocéens, eux-mêmes aussi grands commerçants que leurs
successeurs.
GRAND COMMERCE INTERMÉDIAIRE ET RÉSEAUX
INTERNATIONAUX
De grands réseaux commerciaux fondés sur des liens familiaux forts, d'une
envergure internationale : voilà le secret de l'ampleur et du dynamisme de cet
hellénisme implanté à Marseille. Dotés de comptoirs disséminés entre la Mer Noire,
tout le Proche-Orient et les grands ports de la Méditerranée occidentale, ils assurent
une partie considérable du trafic maritime entre l'Occident et l'Orient, Marseille étant
leur base de négoce. Selon Pierre Échinard (1996), au début des années 1860, les Grecs
possèdent plus de cinq cents Maisons de commerce en Europe de l'Ouest, et Marseille
à elle seule en détient une centaine, seule la ville de Trieste pouvant en revendiquer un
nombre supérieur.
4 Mentionné à plusieurs reprises par Pierre Échinard lors de nos entretiens à Marseille en 2000.
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26 Erato PARIS
Voici le constat, en 1860, de l'inspecteur de la Banque de France :
« On ne peut désigner ces différentes maisons grecques sous une dénomination
quelconque, telle que Banquiers, Armateurs, Marchands de soie, ou tout autre. Ils
s' élevant aux plus hautes transactions et ne négligeant pas sont tout cela à la fois,
la plus ordinaire [. . .] Ils sont les intermédiaires nécessaires entre les nations
chrétiennes , industrielles et progressives, et ces multitudes mahométanes, denses
s' étendait ou clairsemées, qui peuplent ces régions entrecoupées de déserts où
l' d' ancien empire Orient des Romains. A l'Est et à l Ouest de la Méditerranée, à
Constantinople et à Marseille sont les sièges principaux de leurs affaires, et cette
dernière place tend par leur fait à devenir le point où viendra se solder la balance
générale du commerce de /' Orient et de V Occident » .
Autre observateur de la réalité marseillaise au milieu du XIXe siècle, François
Mazuy, (1853 : 251) donne ici de la situation un éclairage pittoresque :
« Quelqu'un s' est-il jamais avisé de réclamer à Marseille contre certain
monopole que les Grecs exercent depuis grand nombre d' années, monopole qui ne
tend à rien moins qu à ne pas laisser aux Marseillais une baie de la mer Noire, de
la mer d'Azoff, pas un îlot du Danube à exploiter ? Pas du tout [. .] Grâce à la
probité, à l'activité dont les chefs de ces maisons grecques ont fait preuve à
i époque où ils étaient les représentants ou les associés des riches propriétaires
d'Odessa, de Tangarok et de l'Egypte, ils sont parvenus à faire refluer vers nous
ces vastes greniers du Danube auxquels V Europe a toujours recours au moment de
ses grandes disettes » .
L'étonnement de ces deux témoins peut se comprendre si l'on donne les
exemples suivants de familles réputées du milieu du siècle.
D'abord la famille Ralli de Chio6 (Sturdza, 1983). À Marseille, la première
maison est fondée en 1816 sous le nom « Argenti-Ralli » pour devenir en 1823 la firme
« Ralli, Schilitzi et Argenti ». Il s'agit d'un réseau familial international, dont le noyau
est constitué des frères et des parents ayant des sièges à Livourne, Manchester, puis à
Liverpool, Londres, Trieste, Constantinople et Odessa. C'est d'ailleurs d'Odessa que
l'entreprise exportera des grains de l'Ukraine et des Principautés roumaines vers
Marseille et le reste de l'Europe de l'Ouest. Au milieu du XIXe siècle et au-delà, le
réseau de cette société s'étendra à l'échelle du monde avec des comptoirs situés aussi
loin que les Indes, New York et Alexandrie, sans compter, dans les années 1860, la
création d'une ligne de navigation entre les États-Unis, l'Angleterre, Marseille, Odessa,
l'Empire ottoman et les Indes.
5 CORDIER (L.), « Rapport d'inspection de 1860 », dans Rapports d'inspection, Marseille
1858-1890, Archives de la Banque de France, Paris.
6 Sur Auguste Ralli de Marseille, voir « Naturalisations-Admissions à domicile (1805-1871) »,
Archives Départementales des Bouches-du-Rhône, code Mil 27. Voir aussi Caty, Richard et
Échinard(1999 : 232-234).
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Grecs de Marseille dans la deuxième moitié du XIXe siècle 27 Les
Puis la famille Pétrocochino, un des piliers de la communauté grecque de
Marseille, va se spécialiser dans les diverses opérations de commercialisation des
produits de l'Asie Mineure et du Levant, comme l'importation du cuivre de
Constantinople, de la laine de Smyrne, de la cire, des éponges de la côte de la
Caramanie, qui ensuite repartent vers Trieste, Londres etc. (Échinard, 1973 : 292). Le
respect inspiré par ces négociants est tel, que la mort d'un membre de l'entreprise
installé à Marseille suscite d'émouvants témoignages dans la presse aussi bien
française que grecque. Dans Le Nouvelliste de 1861, journal marseillais, on peut lire :
« Le commerce de Marseille vient de perdre un de ses représentants les plus
distingués dans la personne de M. Michel Pétrocochino, chevalier de V ordre du
Sauveur de Grèce, chef de la maison Pétrocochino et fils » .
Le Sémaphore de Marseille écrit, frappé par la douleur qui endeuille toute une
ville :
« Une perte douloureuse vient de frapper [. . .] une honorable famille grecque
de notre ville, M. Michel Pétrocochino [...] vient de mourir [...]. Sa mort
prématurée a plongé dans le deuil [. . .] toute la colonie grecque de Marseille, qui
le regardait avec raison comme un de ses plus vénérables représentants ; tout
notre commerce accompagne aussi de ses regrets la mort de ce négociant probe,
de cet homme de bien » Et le Précurseur, journal d'Athènes, mentionne en ces
termes la perte de ce membre de la famille Pétrocochino : voilà un « digne enfant
[...] de la Grèce, [...] qui n'avait cessé de rendre à sa patrie de généreux services
que [...] le Roi avait récompensés en lui conférant la distinction de l'ordre du
Sauveur » .
Quand, une trentaine d'années plus tard, son fils Démétrios meurt à son tour,
l'événement fut tout aussi douloureusement ressenti que lors de la mort du père. Les
journaux grecs Nea efimeris et Sfera mentionnent à son sujet :
« Démétrios Pétrocochino, le distingué et richissime grec de Marseille est
mort. [...] Doué a" un génie commercial, cet homme d' origine Chiote a pu ériger
une grande et réputée Maison de commerce à Marseille » .
Pour sa part, Le Sémaphore de Marseille le désigne comme « un des doyens du
commerce grec »" de la ville française. Mais plus étonnant encore, cet « avis de
messe » du journal Le Petit Marseillais, qui détaille le réseau à l'échelle mondiale de la
famille Pétrocochino. Des liens étroits de parenté unissaient non seulement nombre de
grands négociants grecs de Marseille, mais aussi des oncles, des cousins, des frères
etc., installés, pour les intérêts de l'entreprise, dans divers comptoirs commerciaux
autour du monde. Nous extrayons du journal certains noms de la famille et le lieu de
leur établissement :
7 Le Nouvelliste, 16/12/1861, quotidien de Marseille.
8 Le Sémaphore de Marseille, 15 et 16/12/1861, journal quotidien de Marseille.
9 Le Précurseur, 2/1/1862, journal d'Athènes.
10 Nea E4>T)ixepi<; , 8/2/1895 et Xcfxxipa, 7/2/1895, dans Archives privées de la famille
Pétrocochino.
11 Le Sémaphore de Marseille, 19/2/1895.
REMI 2001 (17) 3 pp. 23-42 28 Erato PARIS
« M. et Mme Démétrios J. Christophidés, née Pétrocochino et leur fille (de
Marseille) ; M. et Mme Athanase Tr. Muzzopulo, née et leurs enfants
(de ; M. et Mme D. Rodocanachi (de Constantinople) ; M. Michel
Rodocanachi et ses enfants (de Londres) ; M. et Mme Frank Scouloudi (de Calcutta) ;
M. et Mme Thomas Galatti et leurs enfants (de Vienne) ; Mme Sevastopulo et ses
enfants (de Trieste), Mme veuve Pandias Agélasto et sa famille (de Marseille) ;
M. et Mme Demosthenes Agélasto et sa famille (de Paris) ; Mme veuve E. Schilizzi et
sa famille (de Marseille) ; les familles Christofidés (du Pirée) ; Muzzopulo (du
Pirée) ; Daras - Galatti - Zizinia - Ralli - Vlasto - Négréponte - Couros (familles
de Marseille) [. . .] ont la douleur de faire part de la perte [. . .] de M. Démétrios
Pétrocochino, leur père, beau-père, grand-père, frère, oncle, cousin et allié,
décédé le 17 février 1895 »xl.
Le troisième exemple de cet essor commercial des Grecs et d'un réseau
international, ayant Marseille pour établissement principal, est celui des familles Zarifi
et Zafiropoulo13, liées entre elles par des unions matrimoniales. C'est vers le milieu du
XIXe siècle que s'établit à Marseille le comptoir grec Zafiropoulo-Zarifi, dite la maison
Z/Z. Le chef de la famille Georges Zarifi, de Constantinople, conseiller du Sultan et
banquier de l'Empire ottoman, également directeur d'une grande maison vouée à
l'importation de blé du Danube et de la Mer Noire, décide de partir à la conquête
commerciale de l'Ouest. Les frères des deux familles associées vont alors ouvrir des
agences de la Maison mère Z/Z, de Constantinople à Londres, Liverpool, Odessa,
Marseille, Trieste etc. L'entreprise se développera à un rythme tel, qu'elle sera bientôt
considérée comme la première Maison de commerce dans tout le Proche-Orient. À la Maison a pris les devants et le haut du pavé : les deux lettres Z/Z, inscrites
sur les sacs de farine, furent connues et popularisées dans tout le midi de la France ; les
Z/Z furent vite appelés « les rois du blé » de l'Orient.
Vers les années 1870 et 1880, l'entreprise de Marseille décide d'orienter ses
activités vers l'industrie et la finance, contribuant puissamment à l'essor de Marseille.
La maison Z/Z s'associe à un nombre considérable de grandes sociétés financières et
industrielles de la ville. Seule ou conjointement, elle met sur pied la Société
Marseillaise de Crédit, L'Immobilière Marseillaise et la Société agricole et immobilière
Franco- Africaine (Enfida). Elle voulut participer dès leur début au développement des
Raffineries de Sucre de St Louis, puis de la Cie Française de l'Afrique Occidentale, des de Réunies, et elle s'engage activement dans les Grands Travaux de
Marseille, les Chantiers de Provence etc. La famille Zarifi sera fière de dire, quand
viendra le temps d'inscrire aux archives ses illustres ancêtres : « C'est l'essor de ces
affaires qui firent de Marseille vers la fin du XIXe et le début du XXe le plus grand port
méditerranéen et la seconde ville de France »14.
Il faut une nouvelle fois souligner, outre la réussite commerciale et industrielle
signalée par une fortune colossale, le respect qu'a inspiré la personnalité de deux
membres de la maison de Marseille : Périclès Zarifi (fils du « patriarche » de la famille,
12 Le Petit Marseillais, 19/2/1895, journal quotidien de Marseille.
13 Archives privées de la famille Zarifi.
14Zarifi.
REMI 2001 (17) 3 pp. 23-42 Grecs de Marseille dans la deuxième moitié du XIXe siècle 29 Les
Georges de Constantinople) et son oncle Etienne Zafiropoulo. Nous ne citerons que ce
passage élogieux d'un journal parisien, où se font entendre les échos des origines
gréco-latines de Massalia souvent relevées dans la capitale et dans la ville-port. Ce qui
est ici salué chez Périclès, c'est à la fois une réussite sociale et la redécouverte de la
longue durée d'un hellénisme ayant migré dans une France certes latine, mais qui n'a
jamais renié ses racines grecques :
« II porte bien son prénom de conquérant, ainsi que son nom patronymique
[...]. D'ailleurs, il a gagné de nombreuses batailles, plus pacifiques, mais non
moins glorieuses. Una jamais non plus reculé devant la lutte et toujours en est
sorti vainqueur [...]. Né en Grèce, Marseillais d'élection, ses ancêtres fondèrent
en Gaule cette vieille cité phocéenne, à laquelle il a toujours été attaché et dont il
a favorisé depuis longtemps son développement matériel et moral. Très aimé à
Marseille où nul ne ï ignore, il n est pas non plus un inconnu pour les gens bien
informés de la capitale [■■■]■ U ensemble donne bien /' impression d'une nature
énergique et bienveillante » .
IMAGES DE POUVOIR ET DE RICHESSE DANS LA VILLE
Voici donc une véritable aristocratie grecque implantée au cœur de la haute
bourgeoisie marseillaise. Le signe de leur pouvoir et de leur influence, au niveau
national et international se manifeste par leur entrée dans la Chambre de Commerce,
lieu par excellence de l'élaboration de la politique économique de la ville-port et de
son commerce maritime. Paul Rodocanachi sera le premier à y siéger en 1852, suivi par
Démétrios Agélasto (en 1872), Alcibiade Reggio (en 1885), Théodore Rodocanachi (en
1887), et Théodore Agélasto (en 1895)16.
Pour bien consolider leur pouvoir et leur prestige, certains figurent sur la liste
des notables commerçants d'une autre institution prépondérante de la ville : le Tribunal
de Commerce. Ainsi, en 1870, où l'on note la présence active du négociant-armateur
Eustratio Pétrocochino et des négociants Paul Rodocanachi, Michel-Etienne
Rodocanachi et Nicolas Reggio17. Déjà en 1847, certains grands bourgeois grecs
s'étaient illustrés parmi d'autres hommes puissants de la ville pour demander la
création d'une société d'agrément, sous le nom de « Cercle Commercial ». Lieu de
divertissement et de rencontres privées, l'élégant Café de la Bourse devint ainsi pour
les principaux banquiers, armateurs, négociants ou propriétaires de Marseille, l'endroit
où se prennent les décisions de la haute finance. Parmi ses membres fondateurs,
mentionnons les Agélasto, Argenti, Mavrogordato, Pétrocochino, Reggio, Rodocanachi
et Vlasto18.
15 Le Public, 12/12/1908, quotidien de Paris.
16 « Guides Marseillais, 1850-1899 », disponibles dans les Archives municipales de Marseille.
Voir aussi (Tekeian 1961).
17 « Guide 1870 », dans Archives municipales de Marseille.
18 « Cercles, Chambres, Sociétés diverses », Archives municipales de Marseille, code 2 I 134.
REMI 2001 (17) 3 pp. 23-42