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Les idées de Descartes sur le prolongement de la vie et le mécanisme du vieillissement - article ; n°4 ; vol.21, pg 285-302

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Revue d'histoire des sciences et de leurs applications - Année 1968 - Volume 21 - Numéro 4 - Pages 285-302
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1968
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M Mirko Drazen Grmek
Les idées de Descartes sur le prolongement de la vie et le
mécanisme du vieillissement
In: Revue d'histoire des sciences et de leurs applications. 1968, Tome 21 n°4. pp. 285-302.
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Drazen Grmek Mirko. Les idées de Descartes sur le prolongement de la vie et le mécanisme du vieillissement. In: Revue
d'histoire des sciences et de leurs applications. 1968, Tome 21 n°4. pp. 285-302.
doi : 10.3406/rhs.1968.2566
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0048-7996_1968_num_21_4_2566Les idées de Descartes
sur le prolongement de la vie
et le mécanisme du vieillissement
Le 2 février 1650, Descartes succomba à une pneumonie,
après seulement neuf jours de maladie. Cette mort surprit fort ses
contemporains et elle fut considérée comme prématurée (1).
René Descartes n'avait-il pas laissé entendre qu'il possédait le
secret de la prolongation de la vie humaine ! Quelques semaines
après l'événement tragique,- La Gazette d'Anvers y fit une allusion
sarcastique : « II est mort en Suède un fol qui disait qu'il pourrait
vivre aussi longtemps qu'il voudrait » (2). Un des amis de Descartes,
l'abbé Picot, paraît avoir été si persuadé des connaissances géron-
tologiques du philosophe « qu'il auroit juré qu'il luy auroit été
impossible de mourir comme il fit à cinquante-quatre ans ; et
que sans une cause étrangère et violente (comme celle qui dérégla
sa machine en Suède), il auroit vécu cinq cens ans, après avoir
trouvé l'art de vivre plusieurs siècles » (3).
Bien entendu, on ne peut croire à de pareilles exagérations.
Néanmoins, il ne faut pas méconnaître que celles-ci traduisent,
en l'amplifiant seulement, une certaine vérité historique. Les entre
tiens de la reine Christine avec le philosophe français concernaient
entre autres sujets celui de la prolongation de la vie, et on
comprend que la souveraine suédoise put ainsi s'exprimer à propos
(1) Pour la mort de Descartes, voir Adrien Baillet, La vie de Monsieur Des-Carles,
Paris, 1691, vol. II, et Charles Adam, Vie et œuvres de Descartes, Paris, 1910, p. 549-552.
Tous les témoignages importants sont rassemblés dans les Œuvres de René Descartes,
publiées par Charles Adam et Paul Tannery (= A.T.), vol. V, p. 470-500.
(2) Charles Adam, Quelques questions à propos de Descartes, Revue des cours et
des conférences, t. 38, 1937, p. 585.
(3) Baillet, op. cit., II, p. 452; A.T., vol. XI, p. 671.
T. XXI. — 1968 20 revue d'histoire des sciences 286
de la fin de Descartes : « Ses oracles l'ont bien trompé » (1), ou
encore, dans une pensée d'ordre plus général : « ... les philosophes
étaient de mauvais garants de leurs magnifiques promesses » (2).
Ce à quoi on n'a pas manqué de rétorquer que Descartes a « déréglé
sa machine » précisément parce qu'il dut enfreindre ses propres
règles de vie et, en se pliant aux désirs de la reine de Suède, s'exposer,
lui si frileux et si peu matinal, aux rigueurs des petites heures
dans Stockholm enneigé.
On a prétendu que Descartes aurait mis fin à ses jours en
voulant se traiter lui-même selon les principes de son système
médical, notamment en refusant la saignée (3). Qui ne connaît le
« Épargnez le sang français » qu'il lança au médecin Wullen. On
s'est moqué du remède utilisé par Descartes : infusion de tabac
dans une boisson chaude et eau-de-vie. A notre avis, étant donné
qu'il s'agissait d'une maladie infectieuse aiguë (probablement
pneumonie à pneumocoques ou à virus), son procédé n'était ni
meilleur ni pire que ceux des médecins de la Cour.
Sans nul doute, Descartes s'est plu à méditer sur les possi
bilités de prolongation de la vie humaine et, pendant un certain
temps au moins, il se vantait d'avoir mis au point un régime
macrobiotique efficace. Son intérêt pour ce sujet remonte proba
blement à l'année 1630. Dans une lettre à Marin Mersenne, rédigée
à Amsterdam en janvier de cette année, Descartes déclare :
« Je suis marri de votre érésipèle... je vous prie de vous conserver au
moins jusqu'à ce que je sache s'il y a moyen de trouver une médecine
qui soit fondée en démonstrations infaillibles, qui est ce que je cherche
maintenant. »
Et, dans une lettre du 25 novembre 1630, il annonce :
« ... après la Dioptrique achevée, je suis en resolution d'étudier pour
moy et pour mes amis à bon escient, c'est-à-dire de chercher quelque
chose d'utile en médecine, sans perdre le temps à écrire pour les
autres... » (4).
Agé alors de 34 ans, il voulait mettre à exécution le mot de
Tibère, qu'il cita à deux reprises et que la reine Christine répéta
(1) D'après un témoignage de Philibert de La Mare, la reine écrivait cela, en pla
isantant (jocose !), dans une lettre à Saumaise ; A. T., vol. V, p. 461.
(2) Christine de Suède, Pensées, Stockholm, 1906.
(3) Des Maizeaux, La vie de Monsieur de Saint-Êvremond, Amsterdam, 1726, t. I ;
A.T., vol. XI, p. 671-672.
(4) A.T., vol. I, p. 105-106 et 180. D. GRMEK. — DESCARTES ET LE VIEILLISSEMENT 287 M.
dans ses Pensées, à savoir que « tout homme, qui a passé trente
années de sa vie, doit être son propre médecin » (1). Remettant
en cause toute la philosophie et toutes les règles de la conduite
morale, Descartes se voyait obligé de reconsidérer également le côté
physique de son comportement et d'établir, par un raisonnement
irréfutable, un régime parfaitement rationnel. Mais il fallait
constituer, au préalable, une théorie physiologique cohérente et
claire, car les opinions des médecins de son temps ne satisfaisaient
nullement aux exigences de la méthode cartésienne. Vers 1632 fut
donc rédigé le Traité de l'Homme (conçu comme une partie du
Monde, révisé en 1648 et publié après la mort de l'auteur) où
Descartes nous fait imaginer une machine semblable à l'homme
au-dedans comme au-dehors, étudie alors — plus par un effort
d'imagination que par des expériences — le fonctionnement des
divers ressorts et rouages, et affirme, enfin, que dans l'organisme
réel tout se passe exactement comme dans la machine imaginaire (2).
Apparemment, il n'arriva pas encore à des conclusions impor
tantes d'ordre pratique, à des prolongements diététiques ou théra
peutiques de sa doctrine anatomo-physiologique. Il fut détourné
de son dessein primitif. Toutefois, un grand optimisme l'anima.
Nous en trouvons la preuve dans le célèbre éloge de la médecine du
Discours de la méthode (1637) :
«... même l'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition
des organes du corps, que, s'il est possible de trouver quelque moyen
qui rend communément les hommes plus sages et habiles qu'ils ont
été jusqu'ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher...
On se pourrait exempter d'une infinité de maladies tant du corps que de
l'esprit, et même aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieillesse,
si on avait assez de connaissance de leurs causes et de tous les remèdes
dont la nature nous a pourvus. Or, ayant dessein d'employer toute ma
vie à la recherche d'une science si nécessaire, et ayant rencontré un
(1) Christine de Suède, op. cit. Descartes emploie ce mot dans la lettre au marquis
de Newcastle et dans son entretien avec Burman. Il remonte à Suetonius, Vitae Caes.,
LXIX. Voir à ce propos P.-M. Sghuhl, Un souvenir cartésien dans les Pensées de la
reine Christine, Rev. philos., t. 123, 1937, p. 368-369.
(2) Cf. A. Georges-Berthier, Le mécanisme cartésien et la physiologie au
xvne siècle, Isis, t. 2, n° 5, 1914, p. 37-89 et t. 3, n° 7, 1920, p. 21-58 ; J. Dankmeijer,
Les travaux biologiques de René Descartes, Arch. Intern. Hist. Sci., t. 4, 1951, p. 675-
680 ; K. E. Rothschuh, René Descartes und die Théorie der Lebenserscheinungen,
Sudhoffs Arch. Gesch. Med., t. 50, 1966, p. 25-42 ; M. D. Grmek, Réflexions sur des inter
prétations mécanistes de la vie dans la physiologie du xvne siècle, Episleme, t. I, 1967,
p. 17-30. Pour une critique de la cartésienne, cf. L. Chauvois, Descartes,
sa méthode et ses erreurs en physiologie, Paris, 1966. 288 revue d'histoire des sciences
chemin qui me semble tel qu'on doit infailliblement la trouver en le
suivant, si ce n'est qu'on en soit empêché ou par la brièveté de la vie
ou par le défaut des expériences... (1).
Immédiatement après la publication du Discours, Descartes
se met « tout de bon à étudier la médecine », comme il le confie,
le 30 août 1637, dans sa lettre à un médecin hollandais qui lui
procurait des livres (2). Dans cet intérêt pour des questions médic
ales il y a une motivation tout d'abord égocentrique. Les premiers
signes de vieillesse alertent Descartes et lui font comprendre
qu'il n'y a plus de temps à perdre, s'il veut tirer profit d'un régime
rationnel. De santé délicate, au moins pendant sa jeunesse, ce
maître de l'introspection ne pouvait manquer d'observer le fon
ctionnement de sa propre machine corporelle et d'analyser l'influence
des divers facteurs susceptibles de l'altérer. A cette époque de sa
vie, son attention se porte surtout vers les facteurs physiques,
tels que l'alimentation et le climat.
Un échange de lettres entre Descartes et Constantin Huygens,
son protecteur et ami, secrétaire du prince d'Orange et père du
célèbre physicien Ghristiaan Huygens, met en lumière la grande
préoccupation qui, de l'automne 1637 à l'été 1638 au moins, va
s'emparer de la pensée cartésienne (3).
Huygens s'étant excusé dans sa lettre du 8 septembre 1637
d'interrompre par certaines demandes le cours des contemplations
que Descartes avance « pour la vie et la conservation du genre
humain » (4) le philosophe français répond dans sa lettre du
5 octobre :
« Les poils blancs qui se hastent de me venir m'avertissent que je ne
dois plus estudier à autre chose qu'aux moyens de les retarder. C'est
maintenant à quoy je m'occupe, et je tasche à suppléer par industrie
le défaut des expériences qui me manquent, à quoy j'ay tant de besoin
(1) Descartes, Discours de la méthode, VIe partie, § 2. — A. T., VI, p. 62. — Voir
le commentaire de ce texte dans les éditions préparées par E. Gilson (Paris, Vrin, 1930),
et par J.-M. Fataud (Paris, Bordas, 1967). L'importance historique de l'optimisme
de Descartes en matière de gérontologie a été récemment bien mise en évidence par
Gerald J. Gruman, A history of ideas about the prolongation of life, Trans. Amer.
Philos. Soc, N.S., vol. 56, part. 9, 1966, p. 1-102 (le paragraphe « Descartes » occupe
les p. 77-80).
(2) A.T., vol. I, p. 394.
(3) Voir L. Roth, Correspondence of Descartes and Constantyn Huygens, 1635-1647,
Oxford, 1926. Nous avons utilisé les explications et l'index de l'édition de Roth, mais
pour la citation des fragments nous avons préféré l'édition d'Adam-Tannery.
(4) A.T., vol. I, 397. D. GRMEK. DESCARTES ET LE VIEILLISSEMENT 289 M.
de tout mon tems que j'ay pris résolution de l'y employer tout, et que
j'ay mesme relégué mon Monde bien loin d'icy, affin de n'estre point tente
d'achever à le mettre au net » (1).
Huygens est assez surpris et, dans le posl-scriplum de la lettre
rédigée à La Haye, le 23 novembre 1637, quête, non sans un brin
d'humour, des renseignements supplémentaires :
« Je pense vous avoir promis, ou bien je promets encore, de ne vous
interrompre plus en ces haultes et immortelles pensées, que vous allez
filant de jour à autre pour le bien de l'univers ; mais... j'ay bien le cœur
encore à vous prier de me dire quelque jour en trois lignes à quoy vous
en estes, si la plume accompagne le raisonnement, et si vous lairrez
[= laisserez] vivre après vous le moyen de vivre plus que nous ne
faisons et ne devrions pour bien estudier vos leçons » (2).
La lettre de Descartes du 25 janvier 1638 contient des promesses
extraordinaires et donne l'espérance à tous les hommes sages de
devenir centenaires, mais ne révèle aucun détail sur les moyens
envisagés :
« Je n'ay jamais eu tant de soin de me conserver que maintenant,
et au lieu que je pensois autresfois que la mort ne me pût oster que
trente ou quarante ans tout au plus, elle ne sçauroit désormais me
surprendre, qu'elle ne m'oste l'espérence de plus d'un siècle : car il me
semble voir très évidemment, que si nous nous gardions seulement de
certaines fautes que nous avons coustume de commettre au regime de
nostre vie, nous pourrions sans autres inventions parvenir à une vieillesse
beaucoup plus longue et plus heureuse que nous ne faisons ; mais pource
que j'ay besoin de beaucoup de temps et d'expériences pour examiner
tout ce qui sert à ce sujet, je travaille maintenant à composer un abrégé
de Médecine, que je tire en partie des livres, et en partie de mes raisonne
ments, duquel j'espère me pouvoir servir par provision à obtenir quelque
delay de la nature, et ainsi poursuivre mieux cy-après en mon dessein » (3).
Certains historiens ont voulu voir dans cette lettre une sorte
de plaisanterie (4). Bien au contraire, nous sommes convaincu de
son sérieux. Tout le contexte le prouve. C'est plutôt Huygens qui,
dans sa réponse du 30 juillet, enveloppe une supplique sérieuse
de subtile raillerie :
« Vous voyez, Monsieur, par la prolixité dont je m'avance à vous
entretenir, combien j'ay l'impression forte de ce que vous ayez dieça
réussi dans l'invention de la vie allongée. Et pour m'en mettre donques
(1) Ibid., p. 434-435.
(2)p. 462-463.
(3) Ibid., p. 507.
(4) Par exemple, Ch. Adam (1937). 290 revue d'histoire des sciences
hors de peine, je vous supplie de me dire sérieusement à quoy vous en
estes : si vos contemplations voltigent encore, ou bien si vous en avez
réduit quelque chose en art et par escrit, et quand viendra le temps que
vous nous enseignerez le temps à vivre que nous doit la nature moyen
nant vos adresses » (1).
Dans la suite de la correspondance, Descartes a préféré ne plus
aborder ce sujet. Ses contemplations « voltigeaient » encore.
Et il y a plus : son optimisme s'émoussait, ses espoirs se
révélaient fallacieux. Nous le voyons d'une lettre à Mersenne du
9 janvier 1639, où il dit, sincèrement, que s'il se sent plus loin de
la mort qu'il en était autrefois, c'est qu'il ne s'expose plus aux
dangers et qu'il s'aide un peu de ses connaissances médicales ;
il s'en remet à la grâce de Dieu :
« Et pource que l'aage m'a osté cete chaleur de foye qui me faisoit
autrefois aymer les armes, et que je ne fais plus profession que de poltronn
erie, et aussy que j'ay acquis quelque peu de connoissance en la
médecine, et que je me sens vivre, et me taste avec autant de soin qu'un
riche goûteux, il me semble quasi que je suis maintenant plus loin de la
mort que je n'estois en ma jeunesse. Et si Dieu ne me donne assez de
science pour éviter les incommoditez que l'aage apporte, j'espère qu'il
me lairra au moins assez long tems en cette vie pour me donner loysir
de les souffrir. Toutefois, le tout depend de sa providence, à laquelle,
raillerie à part, je me soumets d'aussy bon cœur que puisse avoir fait le
Père Joseph (2) ; et l'un des poins de ma morale est d'aymer la vie sans
craindre la mort » (3).
Pour revenir aux connaissances médicales, Descartes se voit
obligé de reconnaître tristement qu'il est incapable de guérir une
simple fièvre. En 1640, c'est la mort de Francine, fille du philosophe,
ce qui fut le plus grand chagrin de sa vie, et celle de son père,
Joachim. Descartes devient de plus en plus circonspect.
C'est vrai qu'il répondit encore au chevalier Digby, lui rendant
visite dans sa solitude d'Egmond et lui demandant de s'appliquer à
rechercher de prolonger la durée de la vie :
« qu'il avoit déjà médité sur cette matière, et que de rendre l'homme
immortel, c'est ce qu'il n'osoit se promettre ; mais qu'il étoit bien sûr de
pouvoir rendre sa vie égale à celle des Patriarches » (4).
(1) A.T., vol. II, p. 284.
(2) C'est-à-dire François Le Clerc du Tremblay, confident de Richelieu, mort le
18 décembre 1638 d'apoplexie, dans sa 62e année.
(3) Cité d'après la Correspondance du P. Marin Mersenne, Paris, 1963, vol. VIII,
p. 263-264.
(4) Des Maizeaux, op. cit., I, p. 80-86; cf. A.T., vol. XI, p. 671. D. GRMEK. DESCARTES ET LE VIEILLISSEMENT 291 M.
Cependant, les lettres que Descartes adressa d'Egmond au
marquis de Newcastle (octobre 1645) et à Ghanut (15 juin 1646)
n'ont plus l'assurance d'autrefois :
« La conservation de la santé a esté de tout temps le principal but de
mes études, et je ne doute point qu'il n'y ait moyen d'acquérir beaucoup
de connoissances touchant la Médecine, qui ont esté ignorées jusqu'à
présent. Mais le traité des animaux que je médite, et que je n'ay encore
sceu achever, n'estant qu'une entrée pour parvenir à ces connoissances,
je n'ay garde de me vanter de les avoir ; et tout ce que j'en puisse dire à
présent est que je suis de l'opinion de Tibère, qui voulait que ceux qui
>mt atteint l'âge de trente ans, eussent assez d'expériences des choses
qui leur peuvent nuire ou profiter, pour estre eux-mesmes leurs médecins.
En effet, il me semble qu'il n'y a personne, qui ait un peu d'esprit, qui
r.e puisse mieux remarquer ce qui est utile à sa santé, pourvu qu'il y
veuille un peu prendre garde, que les plus sçavans docteurs ne luy
sçauroient enseigner... » (lettre au marquis de Newcastle) (1).
« ... je vous diray en confidence, que la notion telle quelle de la
Physique, que j'ay tasché d'acquérir, m'a grandement servy pour établir
des fondements certains en la Morale ; et que je me suis plus aisément
satisfait en ce point qu'en plusieurs autres touchant la Médecine, ausquels
j'£y néantmoins employé beaucoup plus de tems. De façon qu'au lieu
de trouver les moyens de conserver la vie, j'en ay trouvé un autre, bien
plus aisé et plus sûr, qui est de ne pas craindre la mort... » (lettre à
Ghanut) (2).
E. Gilson a remarqué avec finesse combien la dernière lettre
est loin de la belle confiance exprimée dans le Discours où « Descartes
espère une médecine qui vienne au secours de la morale, et non
point une morale qui nous console de n'avoir pas de médecine » (3).
A partir d'environ 1640, Descartes accorda une importance
de plus en plus marquée aux facteurs psychiques des maladies (4).
A la différence de l'animal, l'homme est un « sujet pensant » chez
qui les phénomènes morbides naissent d'une activité conjuguée
des mécanismes physiologiques et des dispositions mentales. Les
animaux, croyait-il, ne sont pas, par exemple, sujets à la fièvre (5).
Les lettres à la princesse Elisabeth et le traité des P.assions de
l'Ame illustrent cette orientation, que l'on peut appeler psycho-
(1) A.T., vol. IV, p. 329-330.
(2) Ibid., p. 441-442.
(3) E. Gilson, Discours de la méthode de René Descartes, Paris, Vrin, 1930, p. 450.
(4) Voir à ce propos les remarques très pertinentes de H. Dreyfus Le Foyer,
Les conceptions médicales de Descartes, Rev. Métaph. et Mor., t. 44, 1937, p. 237-286
(en particulier p. 267 et 278).
(5) A.T., vol. I, p. 526. 292 revue d'histoire des sciences
somatique, de la médecine cartésienne (1). Mais le vieillissement,
tout comme le développement embryonnaire, est pour Descartes
un phénomène qui exige la rigueur des explications mécanistes. Les
animaux et même les plantes subissent inexorablement la sénescence.
En 1648, deux ans seulement avant sa mort, Descartes réitère,
avec une certaine retenue et prudence, sa croyance dans la possi
bilité de prolonger la vie et expose brièvement une théorie générale
du vieillissement (2). Nous y reviendrons.
Descartes n'a jamais fait connaître d'une façon explicite et
claire comment il se proposait, en pratique, de prévenir la sénilité
et d'allonger la vie. Il n'a pas dévoilé son secret. Mais ce secret
existait-il réellement ? Sa discrétion n'était-elle pas dictée simplef
ment par le fait qu'il ne possédait aucun arcane, aucun moyen
souverain contre l'affaiblissement de la vieillesse ? Tous les témoi
gnages concordent pour nous faire admettre que Descartes croyajt
seulement être sur le bon chemin, posséder les premiers maillons
d'une chaîne de raisonnements et d'expériences qui le conduirait
à la réalisation du vieux rêve des alchimistes. Il déplorait d'être
le prisonnier d'un cercle vicieux : pour arriver au terme de ses
cogitations, il lui fallait vivre longtemps, très longtemps. Ainsi,/ le
but devenait la condition, et Descartes comprit, avec résignation,
l'impossibilité de son entreprise dans les limites de sa rvie
personnelle. Mais il ne désespérait pas sur un plan supérieur :
tard," le désir hardi de retarder la l'humanité réalisera, tôt ou
sénescence et d'étendre la vie individuelle au-delà d'un siècle.
Certainement conscient de sa situation historique d'initiateur
et des limitations et avantages que cela implique, Descartes était
moralement obligé de dire, dans ses œuvres, ses notes et ses lettres,
tout ce qu'il savait de positif sur le problème qui nous intéresse
ici. Nous sommes convaincu qu'il n'y a pas d'éléments ésotéri<jues
dans la biologie cartésienne.
En ce qui concerne les idées de Descartes sur la gérontol
ogie, nous ne pouvons pas espérer les saisir sous une forme défi
nitive, puisque nous venons de montrer qu'elles étaient encore
loin de leur aboutissement, qu'elles n'existaient qu'en voie de
formation. Cependant, il est possible d'entrevoir la direction
(1) Voir à ce propos Tago Galdston, Descartes and modem psychiatrie thought,
Isis, t. 35, 1944, p. 118-128, et Walther Riese, La théorie des passions à la lumière de la
pensée médicale du XVIIe siècle, Bâle, 1965.
(2) A.T., vol. XI, p. 223-224 et 250. D. GRMEK. DESCARTES ET LE VIEILLISSEMENT 293 M.
des investigations cartésiennes et d'en comprendre les principes.
Nous disposons d'informations de deux ordres. D'une part,
on trouve dans les écrits théoriques de Descartes quelques ébauches
d'une conception particulière du processus de vieillissement. Il
est assez surprenant que ces passages n'aient retenu l'attention
d'aucun des auteurs qui, jusqu'ici, se sont penchés sur la
gérontologie cartésienne (1). Et pourtant Descartes ne souligne-t-il
pas, dans son Discours, que l'on pourra combattre les maladies et
la sénilité seulement « si on avait assez de connaissance de leurs
causes ». Certains passages de la Description du corps humain et du
Traité de VHomme nous renseignent justement sur la causalité
du vieillissement, surtout si ces textes sont éclairés par quelques
idées maîtresses de la biologie cartésienne.
D'autre part, pour comprendre l'orientation pratique des
efforts de Descartes, il nous faut découvrir ses préférences
individuelles en thérapeutique et en diététique.
Examinons d'abord les fondements théoriques :
« Et pource qu'à mesure qu'on vieillit, les petits filets qui composent
les parties solides, se serrent et s'attachent de plus en plus les uns aux
autres, ils parviennent enfin à un tel degré de dureté, que le corps cesse
entièrement de croistre, et mesme aussi qu'il ne peut plus se nourrir ;
en sorte qu'il arrive tant de disproportion entre les parties solides et
les fluides, que la vieillesse seule oste la vie » (2).
Nous savons par ailleurs que, selon la doctrine cartésienne,
la structure de l'homme, des animaux et des plantes est essen
tiellement fîbrillaire (3). Les fibres, ces « petits filets qui composent
(1) Les principales publications concernant Descartes gérontologiste : A. Georges-
Berthier, Le mécanisme cartésien et la physiologie au xvne siècle, Isis, t. 2, 1914,
p. 37-89 et t. 3, 1920, p. 31-58 ; Charles Adam, Quelques questions à propos de Descartes,
Rev. cours et confer., t. 38, 1937, p. 577-589 (le chapitre « Prolongation de la vie humaine »,
p. 584-589) ; C. Devivaise, Descartes et la mort, Études philosophiques, n° 5, 1950, p. 165-
168; Paul Luth, Geschichte der Gériatrie, Stuttgart, 1965 (le chapitre « Der neue Weg
der Wissenschaften ; von bis Haller », p. 148 et suiv.) ; Gerald J. Gruman,
A history of ideas about the prolongation of life, Trans. Amer. Philos. Soc, N.S., vol. 56,
part. 9, 1966, p. 1-102 (en particulier 77-80). Il est curieux que l'étude classique de
G. S. Bertrand de Saint-Germain, Descartes considéré comme physiologiste el comme
médecin, Paris, 1869, n'aborde pas les problèmes gérontologiques.
(2) Descartes, La description du corps humain, § XXIII ; A. T., vol. XI, p. 250.
(3) Par exemple, A.T., vol. XI, p. 201. Voir Michael Foster, Lectures on the history
of physiology during the 16th, 17th and 18lh Centuries, Cambridge, 1901 ; E. Bastholm,
History of muscle physiology, Copenhague, 1950 ; M. D. Grmek, La notion de fibre
vivante chez les médecins de l'école iatrophysique, Actes du Symposium de Liège (1967 )
(sous presse).