Les mesures ont aussi une histoire - article ; n°1 ; vol.1, pg 35-49
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Histoire & Mesure - Année 1986 - Volume 1 - Numéro 1 - Pages 35-49
units is subject to caution. Today, it would be advisable to avoid dismissing such archaic systems as « chaotic », in the view of their stability and use of the binary system, often organized on the basis simple geometric progressions such as doubled units (or halved multiples). If the unit of measure is an objective volume, the method of measurement can introduce arbitrary approximations. A careful distinction must also be made between measures of weight or volume, and measures of value or price which are expressed in terms of currencies. Finally, the notion of measure is often obscured by the mistaken use of the same terminology to designate both the container and the content, the container being the original measure of the content. The clarification of these very controversial^ notions should lead to a radical revision of preconceived notions implicit in our views of the social history of precapitalist economies.
Les Tables de concordance dressées après l'adoption du système métrique décimal saisissent les anciens poids et mesures au terme d'une très longue évolution. Witold Kula qui croit à leur fiabilité a rédigé une sévère mise-en-garde méthodologique qui distingue mesure et mesurage. La source essentielle de la métrologie historique est faite des Manuels de marchands, qui exigent une lecture critique et une confrontation interne et externe, et de tout document fournissant une équivalence avec des multiples, avec des mesures étrangères, avec des unités pondérales. Les conversions sont le plus souvent sans objet, les traductions dangereuses, le choix d'un poids spécifique sujet à caution. Il vaut mieux éviter aujourd'hui d'appeler « chaos » des systèmes anciens stables, binaires, organisés sur des progressions géométriques simples procédant par
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié par
Publié le 01 janvier 1986
Nombre de lectures 18
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Jean-Claude Hocquet
Les mesures ont aussi une histoire
In: Histoire & Mesure, 1986 volume 1 - n°1. pp. 35-49.
Citer ce document / Cite this document :
Hocquet Jean-Claude. Les mesures ont aussi une histoire. In: Histoire & Mesure, 1986 volume 1 - n°1. pp. 35-49.
doi : 10.3406/hism.1986.907
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hism_0982-1783_1986_num_1_1_907Abstract
Jean-Claude Hocquet. Weights and measures also have a history.
The Tables of Equivalence, established at the time the decimal metric system was adopted, gave fixed
values to weights and measures which has had in fact been developed over the ages. Witold Kula, who
considers them to be reliable, pointedly enjoins the reader to adopt a methodological distinction
between units of measure and methods of measurement. The essential sources for metrological history
are the
Merchants' Manuals, which should be read critically and analyzed in comparison with other documents
containing equivalence tables with corresponding multiples, foremn measures and weight units.
Conversions are unnecessary, translations dangerous, and the choice of specific weight units is subject
to caution. Today, it would be advisable to avoid dismissing such archaic systems as « chaotic », in the
view of their stability and use of the binary system, often organized on the basis of simple geometric
progressions such as doubled units (or halved multiples). If the unit of measure is an objective volume,
the method of measurement can introduce arbitrary approximations. A careful distinction must also be
made between measures of weight or volume, and measures of value or price which are expressed in
terms of currencies. Finally, the notion of measure is often obscured by the mistaken use of the same
terminology to designate both the container and the content, the container being the original measure of
the content. The clarification of these very controversial^ notions should lead to a radical revision of
preconceived notions implicit in our views of the social history of pre-capitalist economies.
Résumé
Jean-Claude Hocquet. Les mesures ont aussi une histoire.
Les Tables de concordance dressées après l'adoption du système métrique décimal saisissent les
anciens poids et mesures au terme d'une très longue évolution. Witold Kula qui croit à leur fiabilité a
rédigé une
sévère mise-en-garde méthodologique qui distingue mesure et mesurage. La source essentielle de la
métrologie historique est faite des Manuels de marchands, qui exigent une lecture critique et une
confrontation interne et externe, et de tout document fournissant une équivalence avec des multiples,
avec des mesures étrangères, avec des unités pondérales. Les conversions sont le plus souvent sans
objet, les traductions dangereuses, le choix d'un poids spécifique sujet à caution. Il vaut mieux éviter
aujourd'hui d'appeler « chaos » des systèmes anciens stables, binaires, organisés sur des
progressions géométriques simples procédant par doublement de l'unité (ou par dédoublement des
multiples). Si la mesure est une unité volumétrique objective, le mesurage introduit beaucoup
d'arbitraire. Il faut également prendre garde de confondre mesures
volumétriques ou pondérales et mesures de la valeur, ces dernières n'étant pas toujours exprimées en
monnaies. Enfin, la notion de mesure est souvent masquée par un vocabulaire qui confond contenant et
contenu, le contenant étant la mesure originelle du contenu. L'éclaircissement de ces notions très
controversées débouche sur des révisions très importantes pour l'histoire sociale des économies pré-
capitalistes.Histoire & Mesure, 1986, 1-1, 35-49
HISTOIRE DE LA MESURE
Jean-Claude HOCQUET
Les mesures ont aussi une histoire
Les anciens poids et mesures ont commencé d'être vraiment connus
après leur disparition, lorsqu'il a fallu calculer leur équivalence dans les
unités du nouveau système métrique décimal, devenu Système Internatio
nal (SI). Ce système fournissait enfin l'étalon unique auquel rapporter
toutes les autres mesures. Les calculs ont été consignés dans les Tables de
concordance. La diversité des anciens poids et mesures a exigé l'établiss
ement d'une table par département. Pourtant, on a simplifié, sélectionné,
afin de ne garder souvent que les mesures utilisées au chef-lieu, en
abandonnant celles qui couvraient « une aire territoriale trop restreinte »
(1). Ces tableaux départementaux sont jugés fiables, d'excellente qualité,
hormis quelques erreurs et les oublis volontaires. L'historien de la
seconde moitié du XVIIIe siècle peut les compiler tels quels, s'il se
souvient qu'ils sont incomplets. Pour les époques plus anciennes, le
recours aux Tables est un acte de foi gui suppose implicitement la
croyance en une stabilité durable, pluri-seculaire, des anciens poids et
mesures. Le contenu d'une mesure ne préjuge en rien du mode de
remplissage du contenant et de son utilisation, ras, grain sur bord, demi-
comble ou comble. Autant dire que le mystère reste entier.
Par bonheur nous possédons maintenant la traduction française du
livre magistral de Kula. L'historien polonais invite ses lecteurs à « déceler
le contenu social des anciennes mesures » (2), car toute mesure était
autrefois un signe pourvu d'un sens fondé sur le caractère spécifique de
chaque action et enraciné dans les conditions et les effets du travail
humain ou animal. Kula invite aussi à ne pas s'abandonner au décourage
ment quand on affronte le « chaos » métrologique ancien. Ce chaos était
ordonné, les anciennes mesures entraient dans des systèmes stables où
l'invariant, l'immuable, l'ancestral se trouvaient privilégiés par la force
d'inertie idéologique de la société féodale et battus en brèche par deux
autres forces, 1 accroissement de la productivité du travail humain et
l'alourdissement de la rente en nature. Le livre de Kula encourage les
historiens qui explorent les voies de l'histoire quantitative, c'est-a-dire
tous ceux qui se tournent vers les monographies régionales (3), l'histoire
35 Histoire & Mesure
des mentalités, l'histoire économique, sociale, politique ou militaire, à
étudier cette dialectique du permanent et du variable, de la constance et
de la mutation.
Le livre de Kula est donc une mise en garde méthodologique. Son
auteur n'indique cependant aucune conversion d'anciennes mesures dans
les unités du SI. Le problème de cette n'est pas fondamental.
Celle-ci est souvent d'intérêt limité, bien que les actuelles soient
les seules signifiantes pour l'homme d'aujourd'hui. Autrefois, l'homme a
dû mesurer et compter, très tôt, pour sa nourriture, pour les provisions,
pour les semailles à venir, pour prévoir. Ainsi, dans les resserres du fisc
d'Annapes, les envoyés de l'Empereur avaient recensé :
« Du travail en commun (sur la réserve) : de la vieille épeautre de
l'année passée 90 corbes, dont on pourra extraire 450 pensae de
farine ; orge, 100 muids. De cette année, 110 corbes d'épeautre, on
en a semé 60, nous avons trouvé le reste ; 100 muids de froment, on
en a 60, le ; 1.800 d'orge, 1.100
ont été semés, nous avons trouvé le reste ; 430 muids d'avoine ; un
muid de fèves ; 12 muids de pois. »
« Des cinq moulins, 800 muids à la petite mesure ; 240 muids ont été
donnés aux prébendiers. Nous avons trouvé le reste ».
« Des quatre brasseries, 650 muids à la petite mesure. »
« Aux deux ponts : 60 muids de sel et deux sous. »
« Des quatre jardins : 11 sous, 3 muids de miel. »
« Du cens : 1 muid de beurre ; pour le lard de l'année passée, 10
baccones (= jambons) et 200 jambons nouveaux avec les morceaux
et le saindoux ; des fromages de l'année, 43 pensae » (4).
Un tel texte est suffisamment riche pour n'avoir pas besoin
d'équivalences. Le lecteur conclut à l'existence de stocks de l'année
précédente, à la faiblesse de la récolte de l'année passée, au mauvais
rapport semence/récolte. Il sait que le « fisc » est constitué d'une réserve
comportant terres de culture, moulins et brasseries, péages prélevés aux
ponts et jardins avec ruches et que les tenures apportent quelques cens en
supplément : beurre, lard et fromages. Il apprend qu'il existe deux sortes
de muids, dont l'un est petit, que la mouture d'une corbe d'épeautre
produit 5 pensae de farine (450 : 90). Il sera aussi tenté de conclure à la
faiblesse de l'économie monétarisée : 13 sous proviennent uniquement
du prélèvement d'un péage et de la vente des légumes du jardin. Enfin, il
connaîtra l'existence de prébendiers travaillant au moulin et rémunérés
en nature et se sera fait une idée précise de l'alimentation des gens du
nord de la France : céréales, pain d'épeautre plus que de froment,
beaucoup de bière (déjà !) des pois et des légumes, un peu de beurre et de saindoux, du lard et des jambons, du fromage, du miel et du
sel.
Il aurait été dangereux de vouloir affiner la traduction. Rendre corbe
par « corbeille » et pensa par « charge », en signalant que la « corbeille »
équivaut à 12 « muids » aurait conduit le lecteur à une double erreur. En
effet, la « charge » est une unité bien répertoriée, plus tardive, et qui
vaut, là où elle fut employée, 3 ou 4 cantars (ou quintaux, poids de 100
36 Jean-Claude Hocquet
livres), c'est-à-dire 300 ou 400 livres du lieu (5). D'autre part le lecteur
aura une piètre idée du « muid » dont douze pouvaient tenir dans « un
petit panier rond, d'osier, sans anses » (la corbeille). Si toutefois on veut
connaître précisément les équivalences, on ne peut se reporter à la Table
de concordance du département du Nord. Le muid carolingien, les muids,
se sont avérés être de trop petites mesures, inadaptées au développement
des transports durant les XHIe et XlVe siècles. Ces petits muids sont
alors devenus des minois et on a transféré le mot « muid » à un multiple
du « minot ».
Muids et minots sont entrés dans des systèmes arithmétiques stables,
qui sont bien plus que des modes de compter. Ces systèmes s'organisent
sur une base 2, soit :
2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, etc.
3, 6, 12, 24, 48, 96, 192, etc.
soit encore une combinaison interne qui associe les deux modes de calcul.
Ainsi pour les grains (sauf l'avoine, plus léger) à Paris (6) :
muid 1
setier 12 1
minot 48 4 1
boisseau 144 12 3 1
1/2 boisseau 288 24 6 2 1
quarte 576 48 12 4 2 1
litrons 2.304 192 48 16 8 4
Bien plus que des modes de compter, ces systèmes, et c'est là leur
grande utilité pour l'historien, juxtaposent des mesures réelles,
« rondes », de volume, et des mesures factices, fictives, sans contenant,
leurs multiples, estimation de plusieurs mesures réelles. Autrement dit, si
les premières expriment une capacité, les secondes qui ne correspondent
à aucun contenant réel sont en fait des unités de poids. La démarche de
l'historien est grandement facilitée par cette constatation : il se trouve en
effet en présence d'une combinatoire qui associe le poids et la mesure et
lui donne donc à calculer l'élément fondamental et variable qui unit poids
et mesure, le poids spécifique de la marchandise (son PS). On n'a pas
assez remarqué que les Anciens, les contemporains estimaient le minot
en boisseaux et ceux-ci en litrons, mais le muid de 48 minots en livres.
C'est donc une erreur, sous prétexte que le minot, mesure volumétrique,
doit être converti en litres, que de poursuivre ce type de conversion en
calculant combien de litres entrent dans un muid. Pour être plus précis,
sachant que la loyauté des mesures se vérifie seulement « par le poids et
avec la pesée», les mesureurs procédaient au pesage de la mesure
emplie. Un minot, mesure de capacité, devait peser tant de livres de telle
marchandise.
Comme tous les produits entretiennent un rapport spécifique de
poids avec l'unité de mesure de longueur - c'est là la grande rupture dans
l'unicité du système métrique décimal - le poids de la mesure de capacité
varie selon les produits, et pour un même produit, selon la saison,
37 Histoire & Mesure
l'origine, le vieillissement, l'humidité de l'air, etc. Lewes Roberts,
attentif aux conditions dans lesquelles le froment est cultivé et récolté
(composition du sol, humidité de l'air et du sol, etc.) signale que le
mudae (muid) d'Amsterdam pesait 156 livres de froment des pays de la
Baltique, 180 livres de blé de France, 224 livres de de Sicile et
236 livres de grain du Maghreb (7). On voit combien il serait dangereux
de choisir le PS commun du froment d'aujourd'hui (0,70 environ) pour
convertir une mesure volumétrique (le muddé) en unités pondérales,
sous prétexte que nos contemporains sont maintenant habitues à voir les
quantités exprimées en kilogrammes, quintaux ou tonnes. Lors de la
grande pénurie méditerranéenne de blé de la fin du XVIe siècle, il est
clair que la différence de densité entre les grains de Pologne mesurés au
last d'Amsterdam, le froment des Pouilles mesuré au muid de 12 setiers
de Venise, perturbe de fond en comble tous les calculs de prix et de
marché, puisque, à mesure égale, le mudde, le rapport des poids est de 1
à 1,51 (156 à 236). Si un grain a un PS de 0,80 par exemple, l'autre ne
pèse que 0,53.
Le sel offre plus ample matière encore à la réflexion. Dans un
faisceau de renseignements concordants entre XVe et XVIIIe siècle
(stabilité des mesures) j'ai choisi cet échantillon significatif des poids du
sel :
origine du sel poids du muid (en livres di peso grosso)
à l'entrée à la sortie importé à Venise en magasin
1.830 1.680 Piran Capodistria "J > Istrie 1.882
1.722 Muggia 3 1.680
Dalmatie 1.874 Pago
2.016 Corfou 1 Iles 1.680
Santa Maura J Ioniennes 2.376 1.680-2.700
Trapani Sicile 2.712 2.304-2.700
Tripoli Tripolitaine 2.904 2.892
II n'y a aucune confusion dans ces chiffres : le muid de sel de Santa
Maura pèse 2.376 livres à l'entrée, et à la sortie, pour les fermes de la
Lombardie vénitienne 2.304 livres, pour l'étranger, Turin et Milan, 2.700
livres, pour le Cadore vénitien 2.064 livres, pour les fermes de la Vénétie,
seulement 1.680 livres. Pour Caorle et Grado, le sel de Piran est cédé « à
mesure », soit 1.882 livres, alors que le muid de sel de destiné aux
fermes de Vérone ou Padoue pèse seulement 1.680 livres. Le poids du sel
varie donc en fonction de plusieurs paramètres : l'origine de la marchand
ise, la place et le rôle de l'opérateur économique selon qu'il achète ou
vend, enfin la nature de la clientèle et la place qu'elle occupe sur le
marché international, soumis à la concurrence étrangère (Milan et
Turin), à la contrebande autrichienne par Trieste (le Cadore) ou à un
privilège politico-économique (Caorle et Grado) qui sanctionne une
activité, la pêche, pratiquée par les plus anciennes populations du Duché.
Un même produit connaît donc des variations pondérales très important
es, la plus forte jouant au bénéfice de l'Etat qui parvient à aligner des
38 Jean-Claude Hocquet
sels de poids différents sur une même unité, le muid de 1.680 livres. Le
procédé est simple : on part d'une mesure, toujours la même {si fa uso
délia medesima), mais à l'entrée en magasin (Etat-acheteur) on l'utilise
sans la croisée et avec adjonction d'un cercle de cuivre d'un pouce de
hauteur, remplie à pelles croisées et on compte alors 13 setiers pour 12. A
la sortie (Etat- vendeur), par contre, on enlève le cercle de cuivre et la
croisée de façon à passer la « radoire » {rasadora) et on ne compte plus
que 12 setiers. Il suffisait d'y penser ! Mais il est évident que le seul
moyen d'obtenir un même poids, toujours égal, grâce à une même
mesure utilisée à la vente et remplie de sels de PS différents consiste à
peser le minot de sel.
Le rapport de ces deux minots, le premier avec le cercle et non rasé,
à cause de la croisée, le second ras, sans cercle, est pour le sel sujet aux
plus fortes variations de poids. Ainsi pour celui de Santa Maura :
9 ^7ři
minot comble : = 91 ,385 livres
26
minot ras et pesé : 24 = 70 livres
la différence s'élève à 21,385 livres, soit en pourcentage une augmentat
ion entre minot ras pesé et minot comble de :
21'38570X 10° = 30,55 %
V-'ViJ +s\J }ъ/ъ/ / Vř V* UUblllVllVUVlVlX V* V k'VlMk' Vlili V IVU V»' Ces 30,55 % d'augmentation de poids entre les deux minots cachent
un avantage plus grand encore e pour 1 Etat, puisque le mode de calcul du
augmentés à rachat et 24 minots-poids à la muid entre 26 minots-mesure 2
vente l'amplifie encore :
2 376 - 1 680
x 100 = 41,42%
1680
Une solution prix pour prix (prix de vente - prix d'achat) pour
déterminer le profit de l'Etat dans les gabelles du sel qui ne tiendrait pas
compte de ces 41,42 %, résultat de la manipulation des mesures, serait
donc loin du compte. La différence de poids majore le profit réalisé
uniquement sur les prix de 41,42 % (8).
Ces deux exemples montrent le peu d'intérêt offert, à ce niveau, par
la conversion dans les mesures du SI. Il est plus important de se placer au
coeur d'un système ancien pour en démonter les mécanismes et en
démontrer la cohérence interne, la logique sociale. Pour la représentation
du système par le lecteur, pour lui offrir un point de repère, une note
indiquant le poids de la livre suffit. Mais c'est alors que surgissent les
difficultés. Tous les systèmes sont ordonnés par rapport à la livre qui est
elle-même le multiple du grain, d'un grain de blé ou d'orge. Or, à
l'extrême stabilité des systèmes de compte se superpose la variabilité des
39 & Mesure Histoire
poids de la livre. Roberts nous a rappelé la diversité de poids des
froments et par conséquent la variation du poids d'un grain. Cependant,
en un même lieu, les poids les plus infimes, le grain, le carat, l'once,
parce qu'ils étaient utilisés par les orfèvres et les monnayeurs, étaient peu
susceptibles de changement, sous peine de désorganiser gravement le
marché monétaire et de perturber dangereusement les mécanismes déjà
si délicats du bi-métallisme. Là aussi existe donc un garde-fou : la livre ne
change pas, elle demeure en chaque lieu un invariant ; ce sont les Etats,
les sociétés, les hommes qui changent de livre, pour des raisons
commerciales, ou politiques si le vainqueur impose l'usage de ses poids à
la province récemment conquise. En conséquence, ce qui nous manque le
plus, c'est un tableau diacnronique des poids de la livre où l'on saurait
quand on est passé de la livre de 10 onces à celle de 15 pour telle denrée,
à celle de 18 ou 24 cour telle autre, tout en gardant une livre de 12 onces
pour un produit précieux comme la soie ou le poivre. Les mesures ont
leur histoire et l'historien a pour tâche de la restituer. L'historien, non un
mctrologue-technicien, car cette restitution n'est pas affaire de
technique ni de physique. Il ne s'agit pas de mesurer ou de peser un
récipient empli d eau distillée à son maximum de densité, mais d'appréc
ier des marchandises qui avaient chacune leur mesure à un moment
précis du cycle de l'échange. La résolution des problèmes historiques des
poids et mesures impose donc une connaissance approfondie de la
marchandise mesurée et du procès de production et de l'échange.
Il est des domaines où la conversion des anciennes mesures en unités
du SI s'impose, sous peine de se réfugier dans un impénétrable abscons.
On ne peut se contenter d'écrire qu'une communauté religieuse, le
régisseur d'une seigneurie, des autorités communales ont fait entrer dans
les greniers 10 mines de grains, 100 poids de farine et un muid de légumes
secs, dans les caves 3 queues de vin, 7 seîiers de sel et 3 mines d'huile,
sans compter 5 penses de fromage, dans le fenil 4 corbes de foin et une
corde de bois dans le bûcher. Au réfectoire, distribuait-on une situle de
vin pour étancher la soif des moines qui en buvaient chacun émine en
mangeant 30 sous d'une galette d'épeautre ? Tout cela exige un minimum
d'explication si on se soucie d'écrire pour être lu. Or l'explication passe
par la conversion, par une véritable traduction. Pour l'histoire de
l'alimentation, calculer la ration journalière d'une nonne, d'un bourgeois,
d'un vilain, d'un crocheteur du Port aux foins ou d'un pair du Royaume,
c'est transformer en grammes de pain, de viande, de légumes, de
fromage, de miel et de sel, en centilitres de vin ou de cervoise, tout ce qui
entrait dans un repas, à défaut de pouvoir faire les calculs en calories ou
mieux, en kilojoules. Il n'est pas indifférent de savoir qu'au milieu du
IXe siècle, les moniales de Notre-Dame de Soissons emmagasinaient
chaque année 2.700 muids de froment, 315 muids de légumes, 270 penses
de fromage, 90 muids de graisse, compris l'éclairage, 180 muids de sel,
2.340 muids de vin et 9 muids de miel. Si rien ne se perdait du fait des
rats, des insectes, des catastrophes naturelles comme l'inondation et si
nos calculs sont exacts, elles avaient droit chaque jour à une ration de 275
grammes de pain, 8 centilitres de légumes, environ 1/7 livre de fromage,
un peu de miel et de sel, le tout arrosé de 60 centilitres de vin (9).
L'examen exhaustif des sources avait permis de conclure que le muid
de Louis le Pieux pouvait mesurer ou 39,75 litres ou 52,93 litres. Or ces
40 Jean-Claude Hocquet
deux valeurs du muid impérial se sont maintenues jusqu'à la fin de
l'Ancien Régime, dans le minot de 3 boisseaux cjui servait au mesuraçe
des grains et dans celui de 4 boisseaux utilise pour le sel. D'après
l'Encyclopédie qui rapporte une sentence du prévôt des marchands et des
échevins de Paris de 1670, les dimensions du minot à grain lui conféraient
une capacité équivalant à 39,3779 litres dans les unités du SI qui,
augmentée d'un tiers, soit d'un quatrième boisseau, devenait 52,50 litres
pour le sel. Mais la mesure de Paris est aussi la mesure du souverain et le
roi cherche à en généraliser l'usage dans le royaume (10).
Voilà encore un chapitre qui reste à écrire (11). La tentative
d'unification n'est pas seulement le fait du roi, les grandes places de
commerce l'ont également vivement encouragée et ces efforts parallèles
ont quelquefois abouti à des résultats inattendus qui créaient un système
double articulé sur deux mesures - unité. Ainsi à Brouage le comptage
des mesures paraît aberrant :
cent 1
charge (= last) 10 1
Z,0 л о 1 muid 28
336 33,6 12 1 sac ( = minot)
boisseau 672 67,2 24 2
Dans un système numérique où se côtoient 10 et 12, la base 15 (ou
28) introduit une logique déconcertante, amplifiée par l'absence de
référence au cent. En fait il faut décomposer en deux sous-ensembles, ce
qui ne fait aucune difficulté, à condition de restituer une mesure
fossilisée, le setier. Le cent de Brouage est en fait le cent de l'île de Ré,
fait de 100 setiers ou de 10 charges (numération décimale). C'était l'unité
de chargement des allèges, une unité fonctionnelle adoptée par les
capitaines hanséates ou hollandais qui chargeaient à Saint-Martin.
Cependant, dès Richelieu, la monarchie, pour tenir les comptes du
fournissement à la gabelle, avait préféré choisir une mesure unique pour
toute la Saintonge « et les îles adjacentes ». Si l'on avait gardé toutes les
mesures locales, il aurait fallu calculer leurs équivalences puis les réduire
au minot de Paris. Pour ses achats, la monarchie avait conservé le
boisseau de Brouage et abandonné la référence au setier de Ré. Le
système numérique de la Saintonge comporte donc deux sous-ensembles
et une mesure fossile :
dans l'île de Ré a Brouage
muid 1 cent 1
charge 10 1 minot 12 1
10 1 boisseau 24 setier 100 2
Une tentative d'unification aboutissait donc à une construction
irrationnelle où un cent était égal à 672 boisseaux. Le système nouveau,
hybride, conciliait deux nécessités, liées l'une au marché international,
l'autre au marché intérieur. La souveraineté du roi de France ne peut
41 Histoire & Mesure
s'exercer hors du royaume et les mesures utilisées à l'exportation sont
répertoriées dans les Manuels de marchandise. A l'aide de ces livres, les
fils de marchands font l'apprentissage de l'arithmétique commerciale par
la résolution de problèmes portant sur les mesures et les changes (12).
A l'arrivée à Amsterdam, le cent de Brouage rendait 11 last et demi,
alors que le cent d'Amsterdam, composé de 404 scheppel, était égal à 7
last. Le cent de Brouage de 672 boisseaux donnait 663 scheppel à
Amsterdam. Mais le sel durant ce long voyage a subi une réfaction. C'est
en effet un produit hygroscopique qui, en fonction de l'humidité, connaît
de fortes variations de poids et dans la cale des navires, une dessication,
une perte de poids. Il est donc normal que 672 boisseaux ne donnent que
663 scheppel à l'issue du voyage. Ces deux chiffres témoignent du réel
alignement des deux mesures. Amsterdam, dont le last est aligné sur
celui des plus grands ports de la Hanse, Hambourg, Lubeck et Dantzig,
avait probablement imposé sa mesure, le scheppel, une mesure pesée,
aux marchands qui commercialisaient le sel dans les rades de Saintonge.
Il était difficile, inutile même, à quiconque, fût-il roi de France, de
rompre une solidarité technique ou commerciale où la même mesure-
contenant servait au chargement des bateaux et à leur déchargement
dans les ports du nord de l'Europe. Là où l'on ne voit plus aujourd'hui
que chaos et émergence d'une mentalité pré-statistique, pré- logique, les
marchands avaient au contraire introduit beaucoup d'arithmétique (13).
Il est certain que l'historien du commerce dispose, grâce aux
Manuels de marchandise, d'un excellent outil pour la connaissance des
mesures employées dans l'échange marchand. L'historien de la vie rurale
et des sociétés agraires est-il fondé à recourir à cet instrument ? Les
manuels à l'usage des marchands ne traitent guère des mesures de
surface, mais ils accordent beaucoup d'importance aux de
longueur. Il faut donc vérifier puis apprécier l'écart entre les mesures
employées dans les draps et tissus et les mesures agraires de longueur.
Cette utilisation s'avère impossible si la mesure ae la longueur d'un
champ est trop profondément enracinée dans le terroir, dans la seigneurie
et l'usage local. Or comptent plus pour le travail du paysan et la valeur de
la terre non une unité abstraite, acre, arpent, vergée ou hectare, mais la
situation (fond de vallée, plaine, versant), la fertilité et le rendement qui
se mesurent en unités fonctionnelles, telle temps de travail (un journal)
ou l'ensemencement {un setier de terre) ; on retrouve alors une mesure
bien répertoriée dans les manuels de marchand.
Ces manuels, qui avaient porté une très grande attention au
commerce des grains sur tous les rivages méditerranéens, notent son
décloisonnement rapide au XVIe siècle, quand il devient un commerce
européen unissant les pays de la Baltique à la péninsule ibérique et à
l'Italie. On suit alors l'expansion du marché céréalier. La série impres
sionnante d'équivalences indiquées par Pegolotti et ses successeurs pour
la somme des Pouilles et de Sicile est une mine inépuisable de
renseignements sur les rapports pondéraux qu'entretiennent entre elles
toutes les unités de poids au commerce de gros des ports petits ou grands
de la Méditerranée. Quand Paxi, dans les premières années du XVIe
siècle, adopte comme standard le carro des Pouilles bien plus lourd, il
témoigne de l'intensification de ce commerce méditerranéen des céréales
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