Les Versets Sataniques : le roman de Rushdie dans son contexte - article ; n°3 ; vol.6, pg 5-19

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1990 - Volume 6 - Numéro 3 - Pages 5-19
Les versets sataniques : le roman de Rushdie dans son contexte
Jacqueline BARDOLPH
Cette introduction à la fiction écrite par et sur les cultures immigrées en Grande-Bretagne, est centrée sur l'analyse du roman de Rushdie dans son contexte historique et littéraire. Avec les vagues successives d'immigrés après la guerre, la production littéraire des diverses communautés prend une importance croissante. Plus récemment, les œuvres ont pris comme sujet non le pays d'origine, mais l'Angleterre multi-culturelle. Rushdie complète, avec son dernier roman, une trilogie commencée sur l'Inde et le Pakistan, en décrivant le Londres moderne, vue par l'œil du migrant. Le roman a un ancrage précis dans la réalité sociale et politique des dernières décennies. Les problèmes abordés sont dans la continuité de la littérature antillaise puis indienne : retour aux origines, échange culturel, adaptation du nouvel arrivant, racisme. Mais l'écrivain propose aussi une vision neuve : il refuse les clichés, comme les symétries commodes du choc des cultures. Maniant la provocation et le paradoxe, il veut retourner le sens de certains mots, comme pour souligner les ressemblances entre Londres et Bombay. Au terme de son exploration, il fait de la condition de migrant la condition humaine par excellence, souligne que les inégalités les plus graves ne sont pas dues au seul racisme, et termine sur la célébration de l'hybridité.
Satanic verses : Rushdie's novel in context
Jacqueline BARDOLPH
This introduction to the fiction written by and about immigrant culture in Great Britain is centred around an analysis of Rushdie's novel in its literary and historical context. The literary out-put of the various communities has taken on a growing importance with the successive waves of immigration since the war. In recent years, works have been written about multi-cultural England, rather than about the writer's country of origin. Rushdie's latest work completes a trilogy (written in the first two cases about India and Pakistan), with a description of London seen from the immigrant point of view. The novel is firmly anchored to the social and political realities of the last decades. The problems tackled follow the trend adopted in West Indian literature and taken up by Indian literature: the themes of returning to one's roots, cultural exchange, the new arrivails' process of adaptation, racism. The writer also offers us a new vision, he rejects both cliches and the confortable symmetry of culture shock. He handles pardoxes provacatively altering the meaning of certain words completely and underlining, for example, the similarities between London and Bombay. At the end of his search he shows how the immigrant is the representative by excellence of the human condition, he points out that inequality is not a result of racism alone and ultimatly glories in the concept of being « hybrid ».
Los Versículos Satánicos : la novela de Rushdie en su contexto
Jacqueline BARDOLPH
Esta introducció a la ficción escrita por y acerca de las culturas inmigradas en Gran Bretaña está centrada en el análisis de la novela de Rushdie dentro de su contexto histórico y literario. Con las olas sucesivas de inmigrantes posteriores a la guerra, la producción literaria adquiere cada vez mayor importencia. Más recientemente, las obras han tomado como teme ya no el país de origen sino la Inglaterra multicultural. Rushdie completa una trilogía comenzada por la India y Paquistán con su última novela en la que describe el Londres moderno, visto por el ojo del inmigrante. La novela se arraiga de manera precisa en la realidad social y política de las últimas décadas. Los problemas abordedos lo son dentro de la continuidad de la literatura antillese y luego india : retorno a los orígenes, intercambio cultural, adaptación del recién Ilegado, racismo. Pero el escritor propone también una visión nueva : rechaza tanto los clichés como las simetrías cómodas del choque de culturas. Utilizando la provocación y la paradoja quiere volver elsentido de algunes palabras, hacer hincapié en las similitudes entre Londres y Bombay. Al final de su exploración hace de la condición de migrante la condición humana por excelencia, insiste en que las desigualdades más graves no son debidas únicamente al racismo, y termina con la celebración del hibridismo.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1990
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Jacqueline Bardolph
Les Versets Sataniques : le roman de Rushdie dans son
contexte
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 6 N°3. pp. 5-19.
Citer ce document / Cite this document :
Bardolph Jacqueline. Les Versets Sataniques : le roman de Rushdie dans son contexte. In: Revue européenne de migrations
internationales. Vol. 6 N°3. pp. 5-19.
doi : 10.3406/remi.1990.1257
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1990_num_6_3_1257Résumé
Les versets sataniques : le roman de Rushdie dans son contexte
Jacqueline BARDOLPH
Cette introduction à la fiction écrite par et sur les cultures immigrées en Grande-Bretagne, est centrée
sur l'analyse du roman de Rushdie dans son contexte historique et littéraire. Avec les vagues
successives d'immigrés après la guerre, la production littéraire des diverses communautés prend une
importance croissante. Plus récemment, les œuvres ont pris comme sujet non le pays d'origine, mais
l'Angleterre multi-culturelle. Rushdie complète, avec son dernier roman, une trilogie commencée sur
l'Inde et le Pakistan, en décrivant le Londres moderne, vue par l'œil du migrant. Le roman a un ancrage
précis dans la réalité sociale et politique des dernières décennies. Les problèmes abordés sont dans la
continuité de la littérature antillaise puis indienne : retour aux origines, échange culturel, adaptation du
nouvel arrivant, racisme. Mais l'écrivain propose aussi une vision neuve : il refuse les clichés, comme
les symétries commodes du choc des cultures. Maniant la provocation et le paradoxe, il veut retourner
le sens de certains mots, comme pour souligner les ressemblances entre Londres et Bombay. Au terme
de son exploration, il fait de la condition de migrant la condition humaine par excellence, souligne que
les inégalités les plus graves ne sont pas dues au seul racisme, et termine sur la célébration de
l'hybridité.
Abstract
Satanic verses : Rushdie's novel in context
Jacqueline BARDOLPH
This introduction to the fiction written by and about immigrant culture in Great Britain is centred around
an analysis of Rushdie's novel in its literary and historical context. The literary out-put of the various
communities has taken on a growing importance with the successive waves of immigration since the
war. In recent years, works have been written about multi-cultural England, rather than about the writer's
country of origin. Rushdie's latest work completes a trilogy (written in the first two cases about India and
Pakistan), with a description of London seen from the immigrant point of view. The novel is firmly
anchored to the social and political realities of the last decades. The problems tackled follow the trend
adopted in West Indian literature and taken up by Indian literature: the themes of returning to one's
roots, cultural exchange, the new arrivails' process of adaptation, racism. The writer also offers us a
new vision, he rejects both cliches and the confortable symmetry of culture shock. He handles pardoxes
provacatively altering the meaning of certain words completely and underlining, for example, the
similarities between London and Bombay. At the end of his search he shows how the immigrant is the
representative by excellence of the human condition, he points out that inequality is not a result of
racism alone and ultimatly glories in the concept of being « hybrid ».
Resumen
Los Versículos Satánicos : la novela de Rushdie en su contexto
Jacqueline BARDOLPH
Esta introducció a la ficción escrita por y acerca de las culturas inmigradas en Gran Bretaña está
centrada en el análisis de la novela de Rushdie dentro de su contexto histórico y literario. Con las olas
sucesivas de inmigrantes posteriores a la guerra, la producción literaria adquiere cada vez mayor
importencia. Más recientemente, las obras han tomado como teme ya no el país de origen sino la
Inglaterra multicultural. Rushdie completa una trilogía comenzada por la India y Paquistán con su última
novela en la que describe el Londres moderno, visto por el ojo del inmigrante. La novela se arraiga de
manera precisa en la realidad social y política de las últimas décadas. Los problemas abordedos lo son
dentro de la continuidad de la literatura antillese y luego india : retorno a los orígenes, intercambio
cultural, adaptación del recién Ilegado, racismo. Pero el escritor propone también una visión nueva :
rechaza tanto los clichés como las simetrías cómodas del choque de culturas. Utilizando la provocación
y la paradoja quiere volver elsentido de algunes palabras, hacer hincapié en las similitudes entre
Londres y Bombay. Al final de su exploración hace de la condición de migrante la condición humana
por excelencia, insiste en que las desigualdades más graves no son debidas únicamente al racismo, y
termina con la celebración del hibridismo.Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 6 - N°'3
1990
Les Versets Sataniques
le roman de Rushdie
dans son contexte
Jacqueline BARDOLPH
« Le seul privilège que mérite la littérature — et ce privilège est essentiel à son
existence-même — est celui d'être une arène pour la parole, une scène où les
conflits entre langages peuvent se jouer » (•).
Tout le fracas fait autour des Versets Sataniques de Salman Rushdie, polémi
que internationale à partir d'extraits hors contexte, autour d'un livre que personne
n'avait lu, a complètement occulté ce fait essentiel : ce roman est l'une des œuvres
les plus importantes de la langue anglaise consacrée à l'immigration en Angleterre,
mais aussi à l'état même de l'homme migrant (2). C'est dans son contexte à la fois
historique et littéraire que ce livre mérite d'être analysé : il reprend beaucoup des
sujets de réflexion explicites de la société britannique contemporaine,
des thèmes de la fiction immigrée, mais en même temps propose un peu plus, va un
peu plus loin, dérange : « Je n'essaie pas de dire que Les Versets Sataniques n'est
« qu'un roman », et donc ne mérite pas d'être pris au sérieux, ou même pris à parti
avec véhémence. Je ne crois pas que les romans soient des objets sans importance.
Ceux qui comptent le plus pour moi sont ceux qui entreprennent des reformulat
ions radicales de la langue, de la forme, des idées, ceux qui essaient ce sur quoi le
mot « novel » (roman) semble insister : voir le monde à neuf. Je me rends bien
compte que cette tentative peut déranger, voire exaspérer » (3).
LE CONTEXTE
Sans prétendre rendre compte des faits dans leur complexité, on peut rappeler
des traits essentiels de la situation multiculturelle en Grande-Bretagne. L'Anglet
erre est une île, et ainsi protégée mieux que d'autres pays des migrations non
contrôlées. Par les ports se sont installées cependant au cours des siècles des
communautés diverses, et circonscrites au départ : Chinois, Somalis par exemple.
Les troubles en Europe ont amené des contingents européens : Juifs de l'Est, Jacqueline BARDOLPH
Polonais résistants... Certaines arrivées importantes ont eu lieu pour des raisons
économiques : les Italiens, les Chypriotes grecs ou turcs. Deux grands groupes
cependant retiennent l'attention quasi exclusive dans la vie sociale et politique
depuis la guerre : les Antillais et les Indiens. Les premiers, venant de Trinidad,
Jamaïque, Barbade et autres lieux, ont été recrutés massivements à partir de 1948
par une économie en manque de main-d'œuvre. Les seconds, appelés Indiens, ou
Indo-britanniques, ou « Asians » par commodité, proviennent de l'ancienne Inde
impériale, en fait de cinq pays — Pakistan, Inde, Bangla Desh, Népal, Sri Lan
ka — et de la diaspora indienne, en particulier d'Afrique de l'Est (4).
A proprement parler, jusqu'au début des années 70, il ne s'agissait que de
migration interne, puisque les arrivants, « settlers », avaient un passeport britanni
que. On peut s'interroger d'ailleurs sur les effets du projet Thatcher de donner
225 000 passeports britanniques entre 1994 et 1997 à des citoyens de Hong Kong
dûment triés...). Ce n'est qu'après le durcissement des règles d'entrée, selon des
décrets successifs sur l'immigration, et la définition de critères « patrial » — pou
voir justifier d'un grand-parent né sur le sol britannique que ces populations sont
devenues des populations immigrées. C'est à partir de ce moment aussi que le
système politique et les institutions ont commencé à étudier le terrain pour propos
er des mesures à court terme et à long terme, en particulier dans le domaine
éducatif : la forte croissance des effectifs de la deuxième génération et la répartition
très concentrée dans certaines villes y rendent les communautés et leurs différences
très visibles. Les médias se firent écho des faits les plus marquants ou des préjugés
les plus simplistes. Et les œuvres de fiction s'épanouirent dans ce terrain fertile où
classe, couleur, origine, religion délimitent de façon complexe des groupes chan
geants et où à chaque instant le sens est à redéfinir. Il est d'ailleurs difficile de
marquer les contours d'une littérature d'immigration : quelle différence entre les
productions du Commonwealth et celles de la métropole, entre l'œuvre d'un Afri
cain qui réside à Londres ou à Lagos ? Certains auteurs relèvent aussi de plusieurs
étiquettes : V.S. Naipaul est né à Trinidad mais de famille indienne — comme la
moitié des habitants de l'île — et réside depuis des décennies en Grande-Bretagne...
Si pour simplifier, nous choisissons de parler ici des œuvres dont le sujet central est
la vie d'un groupe immigré en Grande-Bretagne, pour éviter les critères nationaux
ou raciaux, nous parlons de ceux dont les origines familiales sont aux Indes ou aux
Antilles, excluant les communautés chypriotes, irlandaises, et d'autres à la situa
tion bien différente. De la même façon, l'auteur du livre bibliographique Black
British Literature a pris une définition politique du terme « black » — « ce qui
n'est pas d'origine européenne » — , et il présente tout aussi bien Kazuo Ishiguro,
lauréat du dernier Booker Prize (équivalent du Goncourt), arrivé du Japon à six
ans, que Timothy Mo, auteur entre autres d'un roman sur les immigrants chinois,
que Rushdie lui-même, qui a pu « passer » (pour un blanc) dans sa « public school »
de Rugby. La lecture de cet inventaire montre bien la richesse et la vitalité de cette
production littéraire qui atteint tous les publics depuis les intellectuels lecteurs des
ouvrages difficiles du Guyanais Wilson Harris jusqu'aux spectateurs de My Beauti
ful Launderette, d'Hanif Kureshi, jeune écrivain londonien et pakistanais (5).
Parmi tous ces romans, certains se consacrent plus particulièrement à la vie du
migrant, récent ou ancien, en Grande-Bretagne. La première vague est celle des
romans antillais. Les titres des plus célèbres de Samuel Selvon, Indien de Trinidad, :
Versets Sataniques le roman de Rushdie dans son contexte Les
sont significatifs : The Lonely Londoners (1956), Moses Ascending (1975), Moses
Migrating (1983). Cette génération décrit l'enthousiasme de l'arrivée dans la nouv
elle Terre Promise, proche par la langue, la religion, la culture et le cricket — et la
déception devant le froid, la solitude, le racisme ordinaire. Quelques années plus
tard, l'arrivée massive dans les écoles des enfants antillais, puis indiens — 40 % de
la population indienne a moins de vingt-cinq ans, — incita les institutions à une
démarche concertée, et comme se succédaient les théories et les expériences de
programmes multiculturels, il se fit un regain d'intérêt pour les auteurs traitant non
seulement des pays d'origine, mais des communautés diverses en Grande-Bretagne.
Des associations d'enseignants se formèrent (ATCAL = Association for the Tea
ching of Caribbean, African, Asian and Associated literatures), une revue littéraire
de bonne qualité, Wasqfïri, pour la promotion de ces littératures dans le système
éducatif. Ainsi des conditions favorables pour la publication lancèrent des éditeurs
à la recherche de manuscrits, témoignages ou fiction. Les presses féministes très
actives et bien distribuées, en liaison avec des groupes de prise de conscience et
d'écriture, ont favorisé des œuvres de toutes sortes, souvent militantes, avec le
risque parfois de voir la conviction prendre le pas sur la qualité littéraire (Virago,
Women's Press). Néanmoins, il faut tenir compte de cette vitalité de l'édition, des
nombreuses librairies spécialisées, de l'intérêt du grand public dans son ensemble
pour mieux comprendre le roman de Rushdie, Les Versets Sataniques. D'un côté il
est dans la continuité de tout un débat sur l'immigration, de tout un imaginaire
aussi, de l'autre, il peut se permettre de questionner quelques idées reçues même
dans les mouvements antiracistes et interculturels, à cause de la richesse même du
débat depuis vingt ans.
C'est de façon tout à fait délibérée que Rushdie a consacré son troisième
roman majeur à la condition de migrant. Le roman de jeunesse, Grimus, (1977)
disait l'histoire d'un jeune homme caméléon, tellement habité par une multiplicité
de cultures qu'il n'avait plus d'identité et rêvait pourtant de trouver la Voie vers
l'Un à travers le multiple, vers le Simurg de la mystique soufie. Le premier roman
majeur, Les Enfants de Minuit, (Midnight's Children, 1981) salué par le Booker
Prize, était consacré à l'Inde, celle de Bombay surtout ; il dit les promesses de
l'enfance heureuse et de l'Indépendance, et la première blessure, pour le pays et les
personnages, de la guerre avec la Chine. Le deuxième roman de la trilogie, La
honte, (Shame, 1983) est consacré au régime islamique du Pakistan, pays d'origine
de la famille de Rushdie. Il met en scène des chefs autoritaires, se servant de l'Islam
et de l'armée pour asseoir un pouvoir arbitraire, lui-même miné par les actions
patientes des femmes, paradoxalement fortes dans une société qui les entrave. Le
héros écrivain de La honte, Omar Khayam, a trois mères comme Rushdie lui-
même : l'Inde de Bombay, le Pakistan de sa famille, et enfin Londres où il vit
maintenant. C'est à ce troisième lieu qu'est consacré Les Versets Sataniques :
Londres est dans ce sens « Babylondon », la ville de Babel, la Babylone des Rasta-
faris, image du pouvoir blanc amoral et destructeur. Les intentions sont claires :
« ...5/ ce livre a un sujet, c'est bien de dire le monde vu par l'œil du migrant. Il est
écrit à partir de cette expérience même de déracinement, disjonction et métamor
phose (lente ou rapide, douloureuse ou agréable) qui est la condition du migrant, et
à partir de laquelle, c'est ma conviction, on peut faire dériver une métaphore pour
toute la condition humaine » (6). Jacqueline BARDOLPH
Cet épais volume, portant surtout sur des personnages indiens, des groupes
musulmans, se veut le livre du déplacement, de l'homme translaté, « translated »
qui veut dire aussi dire « traduit ». Les deux principaux offrent deux
visages de cette condition : Saladin Chamcha, l'acteur aux mille et une voix du
programme « Alien Show » est l'immigrant protéiforme, virtuose de l'adaptation ;
mais en vieillissant, il perd sa souplesse, se sent tiraillé entre l'Est et l'Ouest au point
de sentir le moment précis où dans l'avion vers l'Inde ses cordes vocales se repla
cent autour de nouvelles réalisations consonnantiques de la langue anglaise elle-
même. L'autre, Gabriel Faritsha, qui au cinéma de Bombay joue les dieux hindous,
et va souvent à Londres sans rien changer de ses habitudes, est par contre l'homme
torturé par la perte de la foi, et en particulier par des rêves désordonnés sur l'Islam
qui l'écartèlent entre le doute et le besoin de croire. C'est sur ces cauchemars, ou
des fragments hors contexte, qu'a porté la polémique autour du livre. Certains
chapitres parlent de ces sujets : l'amour, la perte de la foi, la mort, mais les trois les
plus longs mettent en scène les conflits et les richesses de la vie multiculturelle de
Londres dans les années 80.
UN ANCRAGE DANS LA RÉALITÉ
L'étiquette « réalisme magique » est aussi approximative pour Rushdie que
pour Garcia Marquez, mais elle rend compte de similarités, en particulier du fait
que le caractère parfois fantastique est au service d'un problématique politique et a
un ancrage dans une réalité vraisemblable et verifiable. Rushdie ne décrit pas en
sociologue ou journaliste mais il s'attache particulièrement à certains traits import
ants. Par exemple, écrivain et multilingue, il est attentif aux multiples formes
d'anglais recréées par les divers groupes et les différentes générations. Comme G.V.
Desani pour l'anglais indien, ou Selvon pour l'anglais jamaïcain — distinct du
créole — ou Achebe pour celui du Nigeria, Rushdie est de ces écrivains anglo
phones qui revendiquent leur droit à s'approprier la langue, à la réinventer. Ce
livre est en fait polyglotte en anglais ; un des plaisirs de sa lecture est celui de la
reconnaissance de ces variétés fluctuantes, instables, traversées par l'américain des
médias comme par les codes du reggae et du rasta. Le lecteur entend les amoureux
antillais, le décalage entre le père pakistanais et sa fille un peu punk. La richesse
sonore de ce texte — Rushdie est un admirateur de l'art du conteur — est en
elle-même une célébration de la diversité et de l'invention, un parti pris esthétique
sur le roman comme arène des langages et des voix. Il est certain que ce travail
d'enregistrement des voix qui passent — le héros de Enfants de minuit, télépathe,
entendait toutes les voix de l'Inde dans sa tête — n'est pas traduisible et perd de sa
pertinence au fur et à mesure que l'on s'éloigne du texte dans le temps et dans
l'espace.
Mais c'est le prix à payer pour cette écoute attentive de la réalité la plus
immédiate. D'autres exemples de ce réalisme montrent en Rushdie non seulement
l'écrivain amoureux du langage, mais aussi le chroniqueur du présent. Une variété
de portraits présente des individus, non des masses, et la diversité des origines
comme des modes d'adaptation. Saladin, bourgeois en fuite, découvre une famille
« ordinaire » d'origine pakistanaise telle que les clichés médiatiques la représen
tent : le restaurant, la maison sous-louée en chambres meublées à des immigrants
encore plus précaires, les filles qui découvrent l'indépendance et portent le Tshirt :
Les Versets Sataniques le roman de Rushdie dans son contexte
de la nouvelle « Madonna ». Mais le portrait, tout en nuances, échappe aux stéréo
types : le père Sufyia est pieux, bon ; ancien instituteur, il va à la Mecque et milite
au Parti Communiste dans l'espoir de changer les choses. Sa femme qui, contrai
rement aux idées reçues, gère les finances et règne sur la maison, présente dans un
long monologue une personnalité singulière, irréductible à la simplification sur
« les-femmes-comme-elle ». Les « Pakis » ordinaires mais non « typiques », pré
sentés avec humour et affection font un contrepoids salubre aux clichés de nom
breux rapports et même romans-vérité.
D'autre part, le roman rappelle les moments clés de la vie politique anglaise
sur les problèmes de race et d'immigration, références qui pour le lecteur anglais
sont pleines de signification. Si les procédures de plus en plus inquisitrices pour
l'accueil des non-blancs sont évoquées de façon un peu surréaliste, d'autres
moments marquants offrent une analyse politique. On voit la montée du sentiment
nationaliste lié à la guerre des Falklands, mais aussi déjà le soutien du gouverne
ment travailliste de Wilson à la politique néocoloniale américaine au Vietnam : en
accord avec de nombreux analystes britanniques, Rushdie voit dans le racisme
actuel une continuité avec l'aventure impériale ; la présence des « anciens esclaves
et anciens coolies » aide à souligner la continuité des pratiques d'exploitation
comme les expérimentations sauvages de Depo Provera médicament stérilisant
— ou les vérifications de virginité dans les aéroports (7) — . En avril 1968, un très
célèbre discours du député conservateur Enoch Powell, proche du National Front,
— et non un « poète furtif » comme le dit la traduction — prédit ce qui arrivera
avec l'accroissement de la communauté issue de l'immigration : d'ici quinze ans, les
blancs devenant minoritaires : « Quand je regarde l'avenir, je suis plein d'un som
bre pressentiment. Comme les Romains, il me semble voir « le fleuve Tibre écumer
de flots de sang ». Ce discours reçut un accueil très favorable, y compris des
dockers qui firent une grève de soutien. C'est de ce moment que date la légitima
tion d'un discours et d'une politique discriminante dans le gouvernement de
M. Thatcher — qui rime avec « Mrs Torture » dans le livre... Sont cités aussi
plusieurs types d'incidents violents, suscités par des groupes de jeunes néo-nazis,
avec la démonstration de la place prise par la police et les médias dans la transfor
mation d'une rixe en émeute, comme ce fut le cas à Brixton ou à Notting Hill. On
regrette seulement que l'édition française n'ait pu traduire exactement, ou mieux,
annoter ces références précises à des points qui sont actuellement au cœur du
débat.
LA CONTINUITÉ AVEC LES AUTRES ROMANS
On sent dans le roman que Rushdie a été aussi journaliste et impliqué dans le
débat sur le traitement des immigrés, particulièrement sur les incendies criminels
de boutiques tenues par des Indiens. Mais l'œuvre de fiction est aussi un écho à
d'autres œuvres. Le livre a pour intertexte un nombre considérable de grands
textes, ceux qui parlent de l'inspiration, mais aussi de l'étranger, de l'Autre, du
démon : Faust, Othello, le Coran, William Blake sont impliqués dans cette quête
pour le sens de la foi et des nouveaux impératifs moraux à construire. A un autre
niveau de lecture, Les Versets Sataniques, reprend les thèmes de toute la littérature
sur l'immigration ou l'exil. On peut voir, dans un premier temps, qu'il s'inscrit dans 10 Jacqueline BARDOLPH
une lignée bien connue, pour souligner par la suite les visions neuves du livre. On
trouve bien sûr le thème du retour, dans le passé ou le futur, vers la terre des
origines. Il donne sa forme au livre puisque l'on commence par l'évocation rapide
de l'enfance heureuse de Saladin à Bombay avant son départ à treize ans pour
l'Angleterre, et termine sur le retour vers le père, cadre narratif proche de l'aut
obiographie. L'homme travaillé par les changements et les déplacements se retourne
vers ce père qui va mourir pour guetter dans ces derniers moments la nature de la
foi du vieil homme jamais « translaté », et peut-être une réponse à sa propre quête
de continuité. Il est frappant de voir comment cette fin du livre, sans virtuosité ni
humour maintenant, se rapproche du ton et de la démarche de Tahar Ben Jelloun
dans son dernier récit/ roman, Jour de silence à Tanger (Seuil, 1990).
Le thème de l'échange culturel, des rencontres et des adaptations est naturel
lement présent. On a là une ancienne tradition, puisqu'au célèbre A Passage to
India d'E.M. Forster (1927) évoquant l'impossible échange entre l'Est et l'Ouest,
l'Indien Nirad Chauduri répondait par A Passage to England (I960)... Dans la
même veine, Zulfikar Ghose qui vécut quinze ans à Londres écrivit Confessions of
a Native Alien (1965, Confessions d'un étranger indigène). Des romancières
contemporaines dépeignent le passage de Delhi à Londres et les problèmes d'accul
turation des familles, ou encore le conflit de génération dans ce cadre, comme
Amritvela (1988) de Leena Dhinga, ou, sur un mode humoristique, Wicked Old
Woman (1987) de Rainda Randhavi. Rushdie, à l'écoute des démarches de prise de
conscience chez les femmes de l'immigration reprend certains éléments de cette
littérature très active en donnant la parole à des personnages de femmes impres
sionnants, comme la mère antillaise du Docteur Simba, ou la femme de Sufyia. Ses
immigrants récents négocient entre plusieurs langues, comparent les modes de vie,
s'étonnent des manières mal-commodes et peu hygiéniques des Anglais... Ils repré
sentent toute une gamme d'attitudes, depuis l'admiration inconditionnelle des plus
anciens pour un mode de vie britannique survalorisé, jusqu'au scepticisme distant
ou même à l'aggressivité des plus jeunes, comme dans ce début de roman récent :
« Je m'appelle Karin Amin, et je suis anglais par la naissance et l'éducation, ou
presque. Je suis souvent amené à être un drôle de type d'anglais, une nouvelle
espèce en quelque sorte, ayant émergé de deux histoires très anciennes. Mais ça
m'est égal. Anglais je suis — pas plus fier que ça — Anglais de la banlieue Sud de
Londres, avec la vie devant moi » (8).
Une variante du thème de la découverte du pays d'accueil est le récit d'une
insertion difficile. Les romans ont souvent dépeint ces itinéraires solitaires d'un
individu coupé de ses solidarités d'origine. La romancière nigériane Buchi Eme-
cheta, dans des romans à succès, a pu ainsi décrire le lot de la femme seule avec des
enfants dans une société dont elle ne connait pas le mode d'emploi. V.S. Naipaul
dans Finding the Centre (1984), The Enigma of Arrival (1981) sait dire la misère
affective des premiers arrivants de Trinidad, isolés dans leurs meublés. Très repré
sentatif ici est l'itinéraire de Saladin, dont les phases successives jalonnent le livre.
C'est un héros privilégié, certes, mais la solitude d'un adolescent peut être grande
aussi dans un pensionnat de luxe. Il va choisir d'abord la stratégie de « selected
discontinuities » souvent évoquée dans les romans d'exil : comme les « Mimic
Men » de Naipaul (The Mimic Men 1965), il se fait caméléon, infiniment adaptab
le, plus anglais que nature : « N'avait-il pas poursuivi l'idée qu'il se faisait du :
Les Versets Sataniques le roman de Rushdie dans son contexte
Bien, cherché à devenir ce qu'il admirait le plus, ne s'était-il pas consacré avec une
détermination qui confinait à l'obsession à la conquête de l'anglicité ? N'avait-il pas
travaillé dur, évité les problèmes, fait tout son possible pour devenir un homme
nouveau ? Assiduité, minutie, modération, retenue, indépendance, probité, vie de
famille : est-ce que tout cela ne se résumait pas à un code oral ? » (9). Mais que
reste-il de lui derrière toutes ses voix : y a-t-il un visage derrière le masque ? Sa
femme anglaise lui dit : « Je peux voir jusqu'au centre de toi... Cet espace vide ».
Ce désir d'assimilation — d'autant plus fort que les Britanniques ne l'ont jamais
proposée eux-mêmes — fut celui de certains aristocrates et grands bourgeois
indiens, il fut aussi celui des premiers arrivants antillais qui n'avaient pas
conscience, à ces époques innocentes, de leur différence...
Saladin, presque blanc, refuse d'être comparé aux autres immigrés dont il a
passé sa vie à se démarquer. Il lui faudra tout le roman pour comprendre la vanité
de ce rôle qui ne convainc que lui. Après l'illusion de l'assimilation vient la phase
transitoire, elle aussi souvent présente dans les romans, celle où le personnage se
sent divisé, partagé en plusieurs identités. Dans une image souvent reprise par
Rushdie, il se blesse aux mille fragments de ce miroir. Puis l'évolution du racisme
dans la société, qui le fait classer de fait avec les hommes plus « foncés », force une
prise de conscience, et lui fait assumer délibérément une solidarité d'abord impos
ée. Rushdie met en parallèle cette évolution personnelle et le durcissement des
attitudes de la société : en ancien professionnel de la publicité, il peut donner les
repères de la montée de l'intolérance :
« Au cours des trois derniers mois, nous avons refait le cliché pour une affiche
de beurre de cacahuète parce qu'elle était plus efficace sans le gosse noir à l'arrière-
plan. Nous avons refait l'enregistrement du jingle publicitaire d'une société de
construction parce que le Président pensait que le chanteur avait des intonations de
Noir, même s'il était blanc comme un foutu drap, et même si, l'année d'avant, on
avait utilisé un Noir qui heureusement pour lui, n'avait pas trop de blues dans la
voix. Une grande compagnie aérienne nous a dit qu'elle ne voulait plus qu'on
montre de Noirs dans leurs films annonces, même s'il s'agissait de véritables
employés de la » (10).
La dénonciation des diverses formes du racisme est le quatrième thème qui
relie ce roman à la production contemporaine. On voit la divergence entre la
xénophobie « ordinaire » et la peur de ce qui est lié à la couleur. Tous les person
nages font une double découverte : d'abord même s'ils sont nés citoyens du Comm
onwealth, ils sont des étrangers. Saladin joue dans le « Alien Show » : « alien »
est le terme officiel des offices d'immigration, il s'applique à tout ce qui est
« autre », même aux extra-terrestres... Dans un deuxième temps ils se rendent
compte que leur image n'est pas celle des Polonais, des Juifs, des Chypriotes : ils
sont classés comme « black », qu'ils soient nés à Leeds ou à Brixton, de parents ou
grands-parents jamaicains ou sikhs. Les statistiques sur les écoles classent les des
cendants d'Antillais ou d'Indiens dans des catégories qui ne sont pas celles des
Irlandais, Turcs, Chinois et reposent en dernière analyse sur des critères
raciaux (n). C'est ce pourcentage de « gens de couleurs », passé de 0,5 % de la
population en 1953 à 3 % actuellement qui semble à certains une menace pour la
pureté raciale de la société anglaise.