Les Zwawa (Igawawen) d Algérie centrale (essai onomastique et ethnographique) - article ; n°1 ; vol.26, pg 75-101
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Les Zwawa (Igawawen) d'Algérie centrale (essai onomastique et ethnographique) - article ; n°1 ; vol.26, pg 75-101

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Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée - Année 1978 - Volume 26 - Numéro 1 - Pages 75-101
This paper presents the ethnographic content of the designation Zwawa in the light of Ibn Khaldun and History up to the nineteenth century, and the ethnographie content of Igawawen (a further designation) according to sociologists and contemporary writers and what the people themselves have to say, followed by a tentative ethnological definition and an etymological research on these two designations and their interrelation.
L'article présente successivement :
— les Zwawa, le nom, son contenu ethnographique selon Ibn Khaldun et son histoire jusqu'au XIXe siècle
— un autre nom : les Igawawen
— un essai de définition ethnologique
— des recherches étymologiques sur ces deux noms et leur dépendance mutuelle.
Il est suivi d'un commentaire de Salem Chaker.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1978
Nombre de lectures 272
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Exrait

Jacques Lanfry
Les Zwawa (Igawawen) d'Algérie centrale (essai onomastique et
ethnographique)
In: Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, N°26, 1978. pp. 75-101.
Abstract
This paper presents the ethnographic content of the designation Zwawa in the light of Ibn Khaldun and History up to the
nineteenth century, and the ethnographie of Igawawen (a further designation) according to sociologists and contemporary
writers and what the people themselves have to say, followed by a tentative ethnological definition and an etymological research
on these two designations and their interrelation.
Résumé
L'article présente successivement :
— les Zwawa, le nom, son contenu ethnographique selon Ibn Khaldun et son histoire jusqu'au XIXe siècle
— un autre nom : les Igawawen
— un essai de définition ethnologique
— des recherches étymologiques sur ces deux noms et leur dépendance mutuelle.
Il est suivi d'un commentaire de Salem Chaker.
Citer ce document / Cite this document :
Lanfry Jacques. Les Zwawa (Igawawen) d'Algérie centrale (essai onomastique et ethnographique). In: Revue de l'Occident
musulman et de la Méditerranée, N°26, 1978. pp. 75-101.
doi : 10.3406/remmm.1978.1825
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remmm_0035-1474_1978_num_26_1_1825Les ZWAWA (IGAWAWEN)
d'ALGERIE centrale.
Essai onomastique et ethnographique
par Jacques LANFRY
Summary,
This paper presents the ethnographic content of the designation Zwawa in the light of Ibn
Khaldun and History up to the nineteenth century, and the ethnographie content of Igawawen
(a further designation) according to sociologists and contemporary writers and what the people
themselves have to say, followed by a tentative ethnological definition and an etymological research
on these two designations and their interrelation.
Resume
L'article présente successivement :
— les Zwawa, le nom, son contenu ethnographique selon Ibn Khaldun et son histoire jusqu'au
XIXe siècle
— un autre nom : les Igawawen
— un essai de définition ethnologique
— des recherches étymologiques sur ces deux noms et leur dépendance mutuelle.
Il est suivi d'un commentaire de Salem Chaker.
De longues années vécues au contact des populations du Massif montagneux du Djurdjura
(Algérie centrale) m'ont incité à pousser patiemment une recherche à la fois linguistique et ethno
graphique sur le ou les noms par lesquels ce peuple a été désigné dans le passé, et par lesquels il se
désigne lui-même et se définit (1). L'usage qui s'est imposé, en arabe, en français, n'a pas respecté
le nom originel qui vit toujours pourtant mais qui est peu connu ; il tend même à être mal connu
sinon ignoré des intéressés. On verra que le problème est assez complexe, parfois confus. On a
essayé de le clarifier en analysant les données linguistiques et historiques, en recueillant surtout les
réponses et les réflexions des Kabyles de cette région. Mais bien des questions restent sans solution
jusqu'à présent.
I - Les ZWAWA
Le nom : morphologie. Son contenu ethnographique et sémantique, selon les
données d'Ibn Khaldoun et de l'Histoire jusqu'au XIXe s. J. LANFRY 76
1 . Les Dictionnaires
Zwâwa est, chez les auteurs arabes, et selon les arabophones contemporains,
un nom masculin pluriel : "Sj^lf* \ masculin sg. : zwàwly {crj'Jj/Jtt fém. sg. :
zwâwiya ( \>J/yJ ; substantif et adjectif : de la tribu des Zouaoua Al-Zwâwiz
&>!>/*!)/ nom propre masc.
Cette définition sommaire, empruntée au Dictionnaire arabe dialectal-français
de Beaussier, concerne le nom dans sa forme actuelle dialectale, telle qu'utilisée par
les arabophones d'Algérie.
Les écrivains arabes, géographes, historiens ou chroniqueurs anciens, écrivent le
nom Zwâwa sans précision vocalique, ou bien Zuwâwa (Ibn Hawqal, 378/988) ou
Zawawa (Ibn Khalikân, 672/127 '4). L'historien Brunschvig a adopté cette dernière
orthographe, qui est aussi la plus courante. ( <rjljr~ )
C'est un nom propre, désignant une ethnie non-arabe, berbère. Nous verrons que
le mot, de forme arabe, dans ses flexions en particulier, est considéré comme arabe
par les Berbères qu'il désigne, et qu'il n'est pas employé par eux dans leur langue.
Cette réflexion indique déjà suffisamment qu'à ce trop sec énoncé du sens du mot
Zwawa, il y a lieu d'ajouter des éléments d'information fournis par le passé et par le
présent qui éclaireront notre recherche.
2. Un historien-sociologue du XIVe s. : Ibn Khaldoun (808/1406). Ses listes tribales
concernant les Zwawa.
Grâce à Ibn Khaldoun et à son Histoire, nous disposons, en un bon texte arabe,
d'une définition développée de la population Zwâwa. Son contemporain, le grand voya
geur Ibn Battuta (757/1356) n'a fait que traverser le pays occupé par les Zwa*wa ; il les
nomme et passe. Ibn Khaldoun les situe géographiquement avec précision. Il a vécu lui-
même plusieurs années à Bijaya (Beggayet, Bougie) qui fut centre et pivot à plusieurs
reprises des événements de cette période du Moyen-Age au Maghreb. Parmi ses sources
d'information, il cite, avec une particulière estime, Ibn Hazm (456/1064) pour la qual
ité de sa critique des traditions généalogiques berbères.
Les données essentielles que nous devons à Ibn Khaldoun sur les Zwawa sont les
suivantes :
"Les Zouaoua (Zawâwa) grande tribu berbère, habitent, comme on le sait, les
montagnes et les collines escarpées qui s'étendent depuis les alentours de Bougie jusqu'à
Tedellis. Ils se partagent en plusieurs branches et occupent un territoire qui avoisine
celui des Ketama. La véritable origine des Zouaoua n'est connue que d'un petit nombre
de personnes. . . les généalogistes les plus exacts tels que Ibn Hazm, les comptent au
nombre des peuples ketamiens" (2).
Il avait écrit plus haut (3) : "La proximité du territoire des Zouaoua à celui des
Ketama ainsi que leur coopération avec cette tribu dans le but de soutenir la cause
d'Obeid Allah (le fondateur de la dynastie fatimide) sont un fort témoignage en faveur
de cette opinion". LES ZWAWA 77
Rattachés aux Ketama, ils sont, par conséquent, selon la grande classification
retenue par Ibn Khaldoun, de la descendance de Bernés (4).
Avant de poursuivre notre lecture d'Ibn Khaldoun, il est bon d'ajouter ici une pré
cision géographique : "Le territoire qui va de Bougie à Tedellis", nous dit-il. C'est la
dimension Est-Ouest. La dimension Nord-Sud est donnée par la chaîne du Djurdjura qui
enferme au sud cet ensemble ethnique : ce qu'on a appelé depuis, en français, selon une
terminologie qui n'est pas des plus heureuses à cause de son imprécision : la Grande
Kabylie. Nous verrons qu'il faudrait parfois distinguer, dans ce qu'il est convenu d'appel
er la Grande Kabylie, une Haute Kabylie et une Basse Kabylie.
Ibn Khaldoun fournit une précieuse et double liste des tribus qui appartiennent
au grand groupe des Zwâwa : il présente l'apport des traditions anciennes dans une pre
mière liste. Il donne ensuite une seconde liste des tribus qui sont connues de son temps,
dont il a sans doute entendu l'énumération de la part de Zwâwa rencontrés à Bougie. Je
répète cette enumeration, soulignant d'un trait les ethniques dont on connaît au
jourd'hui encore et le nom et la situation. De Slane signale dans sa traduction que "il
est probable que la plupart de ces noms sont altérés". La transcription en arabe d'abord,
puis leur lecture par un arabisant non-berbérisant comme était de Slane, ne rendent pas
aisée la restitution correcte des noms des tribus. Il paraît aussi, pour ce que nous savons,
que Ibn Khaldoun (comme le fera Carette, au milieu du XIXe s.) n'a pu ou su distinguer
tribus et confédérations de tribus. Mais le plus important reste que ces vieux noms
soient mis en place dès la fin du XIVe s., avec une précision suffisante.
"Selon les généalogistes berbères, les Zouaoua se partagent en plusieurs branches
telles que les Medjesta, les Melîkich, les Béni Koufi, les Mecheddala, les Béni Zerîcof, les
Béni Gouzît, les Keresfina, les Ouzeldja, les Moudja, les Zeglaoua et les Béni Merana.
Quelques personnes disent, et peut-être avec raison, que les Melikich appartiennent à la
race des Sanhadja" (5).
"De nos jours, les tribus zouaviennes les plus marquantes sont les Béni Idjer, les
Béni Manguellat, les Béni Betroun (nom restitué), les Béni Yenni, les Béni Bou-Gherdan,
les Béni Itouragh, les Béni Bou-Youcof, les Béni (bou) Châïb, les Béni Eici, les Sadca ;
les Béni Ghobri, et les Béni Guechtoula".
On ne sait pourquoi Ibn Khaldoun n'insère pas dans cette liste les noms de deux
tribus bien connues qu'il cite aussitôt après, dans les lignes suivantes : les Béni Fraoucen
et les Béni Iraten.
Il convient de relever que, dans cette enumeration, aucun groupement n'a gardé
le nom même de Zwâwa. C'est surprenant ; on reviendra plus loin sur cette observation.
Il faut, en outre, noter que Ibn Khaldoun n'a pas défini plus précisément la situation
sur le terrain de cet ensemble de tribus. Si nous pointons sur une carte actuelle les noms
de tribus qu'il énumère, nous nous apercevons que seul le massif montagneux du
Djurdjura est englobé ; aucune tribu de la Kabylie côtière, de la mer, sur la rive droite du
Sebaou n'est mentionnée.
A diverses reprises, dans le développement de son Histoire, Ibn Khaldoun nomme
le pays des Zwâwa et sa population. Il mentionne souvent les villes de Bougie et de
Tedellis (Dellys), toutes deux ports et citadelles, Bougie surtout, capitale dont la posi- 78 J. LANFRY
tion privilégiée est l'objet des convoitises des dynasties qui tentent de dominer tour à
tour le Maghreb Central. Mais il ne dit â peu près rien de la vie des populations Zwâwa
qui occupent la montagne. On se rend compte que, tout au long des siècles, la popula
tion Zwâwa a défendu son autonomie dans le bastion naturel constitué par le massif
montagneux qu'on ne traverse pas impunément : il faut être muni d'un sauf-conduit
ou mieux, de la protection d'honneur d'un membre de telle tribu ou du village qu'on
veut atteindre. Ils restent entre eux, résolument, et restent eux-mêmes. G. Marçais
constate que les tribus arabes alentour n'y peuvent rien. Il écrit : "Nous n'entrepren
drons point de décrire l'état de la Kabylie en cette fin du XIVe s. Il devait être peu
différent de ce qu'il était à la veille de la conquête française. Au point de vue qui nous
occupe, notons, encore une fois, que ces crêtes et ces pitons constituent pour les popul
ations berbères, un de ces asiles naturels où les tribus arabes ne purent jamais s'im
planter, que ces agglomérations montagnardes couronnant les cimes apparaissent comme
des forteresses de la résistance indigène aussi bien contre l'autorité des dynasties de la
plaine que contre les empiétements des nomades. Ce n'est pas que les Zwâwa ne recon
naissent l'autorité du sultan de Bougie ; les noms de leurs fractions, dont beaucoup se
peuvent encore identifier, figuraient sur les registres du kharadj. Mais c'était là une
dépendance plus théorique qu'effective" (6).
3. Jalons d'histoire.
C'est un fait que, sauf épisode anecdotique assez exceptionnel (par ex., in de
Slane, t. I. p. 257), il n'y a rien à rapporter du rôle des Zwâwa dans l'Histoire de ce
pays. Cependant des individus se détachent pour gagner la ville, se citadinisent, se
cultivent. L'histoire littéraire a retenu quelques rares indices de ce genre d'ouverture
de la montagne à la vie des villes et du monde, tel le cas de Ibn Mu'ti Al-Zawâwi, né
en 564/1 169. Le lieu précis de sa naissance n'est pas donné. Il étudia la grammaire et
le droit à Alger sous la direction d'Abû Mûsâ Al-Djazûlî. Il voyagea en Orient. Il est
l'auteur de la célèbre Grammaire arabe en mille vingt et un vers, connue pour cela sous
le nom de YAlfiya, qu'il aurait achevé d'écrire en 1199 au Caire ou à Damas {E.I. (1),
t. I, sub. voc. Ibn Mu'ti). Grammaire célèbre, elle fut pendant des siècles le manuel
classique de l'enseignement primaire de l'arabe littéraire à tous les jeunes Algériens,
élèves des Zawiya-s, en Kabylie aussi bien qu'en pays arabophone. Un autre Zwâwa,
sorti de sa montagne vers la ville, est le savant Qâdi Sharaf Al-Dîn Abu Al-Ruh Isa
Al-Zawâwî, qui fut un informateur très apprécié de l'écrivain encyclopédiste Al'umarî,
historien et géographe contemporain d'Ibn Khaldoun (749/1349).
On ne doit pas omettre de mentionner vers le même temps le mouvement mal
connu et peut-être commencé assez tôt d'une pénétration lente, insensible des "mara
bouts" musulmans arabes, venant de l'Ouest et se mêlant peu â peu à ce monde berbère
peu accueillant aux étrangers. Le prestige de la science consignée dans des livres et des
écrits, avec la puissance morale de la piété et de l'ascèse de ces disciples de saints et de
maîtres sipirituels, valent des sauf-conduits et favorisent la pénétration de l'Islam malé-
kite avec l'enseignement des traditions scripturaires. L'autorité acquise par telle famille
maraboutique ou tel de ses chefs aidera ce monde démocratique, anarchique et tribal LES ZWAWA 79
à s'organiser pour se fortifier et prendre place dans le jeu des forces qui vont se disputer
ce qui est aujourd'hui l'Algérie.
Je ne veux que rappeler en passant l'apparition et l'activité politique de la Princi
pauté (ou Royaume) de Koukou (tribu des Ait Yahya) dont au début du XVIe s., on
note l'influence sur un ensemble de tribus du pays des Zwâwa. Son histoire, dans la
mesure où elle est connue, est celle de la puissance naissante des Turcs qui s'exerce
contre les Espagnols d'abord, avec l'aide des Kabyles Zwâwa, et qui va bientôt avec
les frères Barberousse, s'imposer à tout ce que nous appelons l'Algérie centrale, sauf
justement chez ces Zwâwa qui récupèrent promptement et farouchement leur auto
nomie. Le roi ou sultan ou chef de cette principauté, Ahmad b. Al-Qadi est un Zwawi,
originaire, pense-t-on, du village d'Awrir, de la tribu des Aït Ghobri, et qui serait des
cendant du Qâdi Abu l-'Abbâs Al-Ghobrini, (de la tribu susnommée) "premier notable
de la ville (de Bougie) et grand Conseiller du corps municipal", nous dit Ibn Khaldoun
(7). D'après S.A. Boulifa, ce Sîdi Ahmed b. al-Qâdi, "était dès le début du XVIe s. gou
verneur de la province de Bône (Annâba). Sa zone d'influence du côté de l'Ouest s'éten
dait jusqu'à Bougie". Nous sommes alors aux environs de 15 15 (8).
4. Zwâwa et Zouaves
On note, vers cette époque, que des villages des Zwâwa laissent partir des hommes
qui se louent comme mercenaires au service des souverains qui rétribuent leur engage
ment, qu'ils soient d'Alger ou de Bougie ou des villes côtières, jusqu'à Tunis. On connaît
les milices, à la solde des Turcs, formées de Zwâwa, ou au moins qui ont gardé leur nom,
à Alger, à Bougie, à Annâba, et jusqu'à Tunis, dans d'autres places à l'intérieur des pays
aussi, sans doute. M. Emerit a signalé que le mot zouave est beaucoup plus vieux qu'on
ne dit habituellement en faisant remonter son origine à la création du corps français des
Zouaves en 1830. Il cite un document daté de 1623 qui traite de la population de la ville
d'Alger : il est basé "sur un exact rooll de toutes les familles". . . "Dans le nombre susdit
il peut avoir des gens pour porter les armes 20 000 personnes dans lequel y sont
compris 10 000 genisseres payés, et à ce nombre aussy comprins 5 000 zouaves c'est-à-
dire mores de paye". . . "La forme française "zouave" existait donc à cette époque. Il
est probable qu'elle se conserva dans les milieux d'Alger où l'on parlait notre langue",
conclut M. Emerit (9). Plus d'une ville côtière a gardé à un quartier de la ville ancienne
le nom de Zwâwa, trace de cette présence des mercenaires venus de Kabylie et établis
ensuite en famille. A Tunis, "on les trouve, dès avant le Protectorat, attirés par le métier
des armes ; de là leur nom francisé en zouaves. Ils constituaient une milice formée uni
quement de Kabyles. C'était à côté de la milice turque, une véritable force supplétive
à la dévotion des beys. .. En 1881, les Kabyles étaient 3 500 à Tunis" (10).
5. Une tribu des Zwâwa
"Soumises nominalement aux Turcs ou complètement indépendantes, les popul
ations kabyles conservèrent intactes leurs institutions politiques. . . La Kabylie, loin J. LANFRY 80
de former un Etat, n'était qu'un agrégat de petites républiques municipales, groupées
en confédérations de peu d'étendue" (1 1).
Parmi ces confédérations désignées par des noms berbères anciens, que nous
avait fait connaître Ibn Khaldoun, pour la plupart, nous trouvons le nom des Zwâwa.
Il ne s'agit plus cette fois d'une ethnie qui englobe l'ensemble du peuplement du massif
du Djurdjura jusqu'à la mer. Le nom désigne, plus ou moins précisément suivant les
auteurs, une tribu kabyle, ou sans doute plutôt un ensemble de tribus, une fédération.
Les Zwâwa sont donc ici distingués des Guechtoula, des Flissat, des Ait Sedqa, des Ait
Iraten, etc. Il se regroupent sous un seul chef après l'entrée des Français à Alger en
1830. Ils se soulèvent ensemble et s'allient en 1849 aux Guechtoula et à d'autres du
versant sud du Djurdjura pour attaquer les tribus de basse-Kabylie qui ont fait leur
soumission au nouvel occupant venu remplacer le pouvoir turc.
Nous allons rencontrer maintenant les observations et les notations d'Européens,
de Français particulièrement, qui ont approché ce monde kabyle très fermé, avant qu'il
ne s'ouvre pour dire de lui-même ce qu'il est.
M. Daumas et M. Faber écrivent en 1847 : "Zouaoua : nom d'une tribu kabyle.
On le donna aussi, par extension, à toutes celles de la crête du Jurjura, entre Dellys
et Bougie (12). Ils énumèrent tribus et groupements de tribus : "La confédération des
Zouaouas ou Gaouaouas. . . Comme ce sont à coup sûr les Kabyles les moins mêlés, leur
nom sert fort souvent de désignation générique pour tous ceux qui habitent quelque
portion du Jurjura". Les mêmes auteurs nou apprennent en même temps le nom du dia
lecte des habitants : 'le zouaouïah : il est parlé depuis Dellys et Hamza (alias Bouira)
jusqu'à Bône (alias 'Annâba)" (13).
Il existe donc un sens ethnique restreint donné au mot Zwâwa par les écrivains
qui, sans aucun doute, recueillent une terminologie administrative utilisée par les Turcs
et, nous disent ces auteurs, réemployée par les Français.
Quand Zwâwa sert de déterminatif aux mots (arabes ou français) le pays, la région,
de l'expression correspond alors à Grande Kabylie ou Kabyles de Grande Kabylie.
C'est l'ensemble du pays berbérophone, territoire et habitants, qui s'inscrit, entre la
mer et la montagne, en un demi-cercle de quelque 120 ou 130 km, allant de Bougie
au Cap Djinet, un peu à l'ouest de Dellys.
6. Le nom Kabyle ; la Kabylie
Les Kabyles et les Français, pour désigner ces populations, utilisent beaucoup
la tournure arabe : alqabâïï, modifié dialectalement en : Leqbayel, et en français :
les Kabyles, la Kabylie. Ces vocables sont, au total, moins précis que celui de Zwâwa.
Car ils ont beaucoup servi et servent encore ordinairement à nommer toutes les popul
ations berbérophones ou anciennement berbérophones des zones côtières d'Algérie
centrale. On disait : les Kabyles de Blida, de Cherchell, etc (14).
Zwâwa, ou un dérivé en forme d'adjectif arabe, zwâwiy, zwâwiyah, sert aussi,
comme on l'a déjà signalé, à désigner l'ensemble des parlers kabyles qui constituent LES ZWAWA 81
la langue maternelle des Zwâwa. En ce sens, le mot a été adopté dans la nomenclature
des dialectes algériens, telle qu'elle a été établie par les spécialistes de dialectologie
berbère. Cependant les plus récentes publications paraissent préférer nommer la langue
des Zwâwa "kabyle" plutôt que zwâwa qui tendrait à tomber en désuétude (15).
7. Zwâwa et Gawawa au XIXe siècle.
V Atlas de l'Algérie publié en 1848 par Bouffard fournit deux cartes des pro
vinces d'Alger et de Constantine où nous retrouvons toute la région qui nous occupe
(16). Le pays et les populations de Grande et de Petite Kabylie, à cheval sur les deux
Provinces, sont signalées sur les cartes par la légende : Kabilie (sic) indépendante.
Ces documents sont en effet publiés neuf ans avant l'entrée des troupes françaises,
dans ces régions et l'occupation complète.
Les contreforts nord du Djurdjura indiqués sur la carte portent les noms ethniques
Zouaoua ou Gaouaoua. Ils sont situés exactement entre les Béni Iraten au nord et la
chaîne au sud : territoire très restreint, petite partie de l'ensemble kabyle. Cette carte
est peu précise et ne permet pas de déterminer quelles tribus sont englobées sous cette
double dénomination.
E. Carette, qui publie à la même époque ses deux volumes d'Etudes sur la Kabylie
proprement dite, cite les noms des tribus qui constituent ce qu'il appelle le 9e canton,
canton Zwawa (17). L'ensemble de cette information n'est pas satisfaisant et reste
difficile à utiliser. Lui-même a écrit : "II eut été difficile de se reconnaître dans le laby
rinthe des tribus qui recouvrent la Kabilie, sans le secours d'une division subsidiaire. . .
Dans la répartition dont il s'agit on s'est imposé pour règle fondamentale de concilier,
autant que possible, les affinités et les habitudes locales avec les habitudes et les exi
gences françaises. Par suite de ce programme les divisions existantes ont été conservées
avec leurs noms" (18). On en peut déduire que le nom du Canton ou de la "division"
Zwawa était familier à l'administration turque pour désigner cette partie centrale de
Grande Kabylie. Il n'est pas pour autant aisé de définir les Zwâwa ni surtout de les
situer avec exactitude sur le terrain : ils sont au cœur du massif montagneux. C'est tout,
ou à peu près, ce qu'on sait.
Mais dans les mêmes années, nous trouverons les précisions qui nous manquent
encore. En effet, les auteurs qui décrivent la Kabylie entre 1847 et 1857 mentionnent
les confédérations, mettent en place celle des "Zouaouas ou Gaouaouas" et donnent
tous fidèlement la même liste de tribus qui la composent (19).
Quelques années après, l'ouvrage de MM. Hanoteau et Letournaux sur la Kabylie
et les coutumes kabyles (20) fournit avec une meilleure précision et en détail l'énumé-
ration des tribus qui peuplent ce qu'il appelle "le massif des Zouaoua (Igaouaouen)"
(21). A. Hanoteau admet implicitement que le terme Zouaoua peut déborder la stricte
définition statistique qu'il apporte en ces pages, et s'étendre à l'ensemble montagneux
habité par d'autres groupements. Il admet par exemple que les At Iraten sont implantés
dans le massif Zouaoua. Mais pourtant il ne les introduit pas dans la liste des tribus
qu'il récapitule sous un seul titre "Zouaoua ou Igaouaouen". Il nous faut donc, pour J. LANFRY 82
serrer notre problème, regarder de près ce nom nouveau Igaouaouen, et cette liste de
tribus, qu'Hanoteau n'est pas seul à présenter telle quelle. Il y apporte cependant des
précisions qui en font le meilleur informateur : il savait la langue kabyle et procédait
dans son enquête par contacts directs avec les habitants du pays. C'est eux maintenant
qu'il nous importe d'entendre, soit par cet auteur, soit par les réflexions que nous pro
posent des Kabyles qui ont eux-mêmes publié ; soit enfin par les réponses qu'ils donnent
oralement sur ce qu'ils ont gardé de leurs traditions à ce sujet.
II. - LES IGAWAWEN
8. L'ancien nom des Kabyles, en Grande Kabylie
Les Kabyles de Grande Kabylie n'ignorent pas le terme Zwâwa. Mais tous sont
d'accord : c'est un mot étranger, étranger à leur langue. Ils ajoutent : c'est un nom
arabe, que les Arabes nous donnent. Belkassem b. Sedira écrit en 1887 : "Même les
Igaouaouen ne se servent pas du mot de Zouaoua appliqué à eux et à leur dialecte par les
Arabes" (22). Un autre auteur Kabyle, Said A. Boulifa note avec la même netteté :
"Les habitants du Djurdjura, les "Igaouaouen" que les Arabes appellent Zouaoua" (23).
Il avait écrit dans les pages précédentes : "II est généralement admis que les Zouaoua
comprennent indistinctement toutes les tribus du Djurdjura ou de la Grande Kabylie.
Les écrivains arabes ne se sont pas servis pour désigner collectivement les habitants de
cette région d'autre terme que du mot Zouaoua" (24).
Deux questions se posent donc :
— Que peuvent nous dire les Kabyles eux-mêmes des Igawawen : la forme, l'usage,
la vie actuelle de ce nom ; et précisément une bonne détermination de ceux qui sont
admis à porter ce nom ?
— Peut-on, doit-on, admettre la dépendance morphologique affirmée de la forme
arabe Zwâwa à l'égard de l'ethnique kabyle originel Igawawen, et finalement la dépen
dance étymologique du premier ?
Nous donnons ici les résultats de notre enquête conduite patiemment avec l'aide
de Kabyles à qui je dois exprimer ma gratitude, pour l'attention qu'ils ont accordée à
mes questions et à ce problème. Dois-je dire en même temps combien cette enquête s'est
avérée difficile, faute d'informations sur le sujet. On est attaché à ce nom comme à un
titre, qu'on en soit fier ou non. Mais bien court est ce qu'on en peut dire. A force de
glaner des bribes, des pailles de ci de là, dans la mémoire des Kabyles, dans la
poésie populaire ancienne ou telle expression restée vivante, on décèle quelques liens
entre des faits. Voici les faits, ceux que j'ai pu relever et classer, en leur donnant le sens
qui m'indiquaient les informateurs. LES ZWAWA 83
9. Données morphologiques et sémantiques
Agawaw (à l'annexion : ugawaw) ; et aussi : Agawa, m. sg.
— Igawawen (i) : et aussi : Gawawa, sans voyelle initiale, m. pi.
— Tagawawt (tg), f. sg. ; Tigawawin (g) f. pi. ; et aussi : tagawat, tigawatin.
La première radicale consonan tique G est spirante.
Le pluriel Igawawen n'appelle aucune remarque, sauf la permanence de la
deuxième sonante vélaire qui appartient à une des deux formes du m. sg. et au féminin.
Cette observation suggère une racine GWW.
La deuxième forme de pi., Gawawa est irrégulière, étrangère. Il s'agit d'une arabi
sation du thème, adoptée telle quelle par les Kabyles qui admettent ce mot comme
correct (25). Ce pluriel Gawawa a connu une meilleure fortune que le premier, Igawa
wen, plus long, plus difficile à prononcer et qui, en fait, n'est utilisé que par les Kabyles
(de Grande et de Petite Kabylie) à l'Est d'Alger. On trouve l'ethnique Gawawa imprimé
sur les cartes déjà mentionnées de l'Algérie établies en 1847. On y lit : Zouaoua ou
Gaouaoua. De même, on a relevé dans diverses études sur la Kabylie parues à cette
époque que la population qui nous occupe est désignée à chaque fois par le couple :
Zouaoua et Gaouaoua. Je traiterai plus loin des questions posées par l'équivalence ainsi
affirmée des deux termes : Zouaoua et Gaouaoua.
Au pi., l'ethnique Igawawen (Gawawa) désigne le peuplement berbère (kabyle)
des contreforts Nord du Djurdjura, au centre de la chaîne, réparti en huit tribus, regrou
pées elles-mêmes autrefois en deux fédérations de quatre tribus chacune (voir infra).
Il signifie aussi : territoire occupé par ces tribus.
Plus largement, le mot désigne le peuplement de Grande Kabylie entre la chaîne
du Djurdjura et la rive gauche de la rivière du Sebaou.
Le pi. féminin, Tigawawin, qui signifie ordinairement les femmes des Igawawen,
est parfois employé avec le sens de : territoire des Igawawen.
Au m. sg. : Kabyle appartenant à ce groupement ; au f. sg., femme kabyle appar
tenant à cet ensemble ethnique (26).
Cette définition sommaire demande à être poussée plus avant.
10. Désignation et enumeration des populations Igawawen
Nous devons à A. Hanoteau une définition précise des Igawawen. Dans un texte
daté de 1858, il nous apprend que "les Igawawen ou Zouaoua habitent les contreforts
les plus élevés du versant nord du Djurdjura" ; et il présente sous ce nom d'Igawawen
huit tribus regroupées en deux fédérations : les Ait Bethroun et les Ait Menguellath
(27). Ce jalon mis en place il y a 120 ans est précieux. Car notre auteur nous donne la
situation ethnique au moment même où cette région vient de perdre son indépendance
politique ; il n'entend pas en faire l'Histoire. C'est quinze ans plus tard qu'il reprend ces
informations trop -sèches et y apporte les précisions souhaitées (28) dont voici l'essentiel.

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