Marseille XXe : de la dominante italienne à la diversité maghrébine - article ; n°1 ; vol.11, pg 9-19

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1995 - Volume 11 - Numéro 1 - Pages 9-19
Marseille XXe siècle : De la dominante italienne à la diversité maghrébine
Emile TEMIME
Marseille a toujours été une ville de migration. Mais il s'agissait pour l'essentiel jusqu'à la fin du XXe siècle d'une migration de proximité à dominante italienne. L'arrivée de travailleurs coloniaux, surtout nord-africains, correspond au « repli impérial » esquissé dans la première moitié du XXe. Cette migration à dominante algérienne est importante pour l'ensemble de l'économie française, mais aussi pour l'économie du Maghreb qu'elle soutient financièrement. La place primordiale prise récemment dans la cité par les minorités nord-africaines est pourtant singulièrement complexe, marquée à la fois par le taux de chômage élevé qui affecte des travailleurs sans qualification et par la naissance d'un négoce à ramifications internationales.
20th-Century Marseilles. From Italian Predominance to North African Diversity
Emile TEMIME
Marseilles has always been a city of migrations. But until the late 19th century, this mainly concerned Italians moving to Marseilles from neighboring areas. The arrival of workers from the colonies, especially the North African ones, is an example of the « imperial retreat » which began in the first half of the 20th century. This migration, dominated by Algerians, is important not only for the whole of the French economy, but also for the economies of the Maghreb, which it supports fïnancially. The primordial place the North African minorities have recently taken in the city is, nevertheless, singularly complex. It is characterized both by a high rate of joblessness among unskilled workers and by the birth of a trading system with international ramifications.
Marsella en el siglo XX. De la dominación italiana a la diversidad magrebina
Emile TEMIME
Marsella ha sido siempre una ciudad de migraciones. Pero hasta finales del siglo XIX se trataba esencialmente, de una migración proveniente de paises vecinos con predominancia italiana. La llegada de trabajadores coloniales, especialmente de los africanos del norte, corresponde a un « repliegue imperial » esbozado en la primera mitad del siglo XX. Esta migración con predominancia argelina es importante para el conjunto de la economía francesa y también para la economía del Magreb, que Francia apoya financieramente. La posicíon primordial tomada recientemente en la ciudad por las minorías de Africa del Norte es no obstante singularmente complejo, marcado a su vez por el alto porcentaje de desempleo que afecta a los trabajadores sin calificación y por el surgimiento de un negocio con redes internacionales.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1995
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Émile Temime
Marseille XXe : de la dominante italienne à la diversité
maghrébine
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 11 N°1. Marseille et ses étrangers. pp. 9-19.
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Temime Émile. Marseille XXe : de la dominante italienne à la diversité maghrébine. In: Revue européenne de migrations
internationales. Vol. 11 N°1. Marseille et ses étrangers. pp. 9-19.
doi : 10.3406/remi.1995.1441
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1995_num_11_1_1441Résumé
Marseille XXe siècle : De la dominante italienne à la diversité maghrébine
Emile TEMIME
Marseille a toujours été une ville de migration. Mais il s'agissait pour l'essentiel jusqu'à la fin du XXe
siècle d'une migration de proximité à dominante italienne. L'arrivée de travailleurs coloniaux, surtout
nord-africains, correspond au « repli impérial » esquissé dans la première moitié du XXe. Cette
migration à dominante algérienne est importante pour l'ensemble de l'économie française, mais aussi
pour l'économie du Maghreb qu'elle soutient financièrement. La place primordiale prise récemment
dans la cité par les minorités nord-africaines est pourtant singulièrement complexe, marquée à la fois
par le taux de chômage élevé qui affecte des travailleurs sans qualification et par la naissance d'un
négoce à ramifications internationales.
Abstract
20th-Century Marseilles. From Italian Predominance to North African Diversity
Emile TEMIME
Marseilles has always been a city of migrations. But until the late 19th century, this mainly concerned
Italians moving to Marseilles from neighboring areas. The arrival of workers from the colonies,
especially the North African ones, is an example of the « imperial retreat » which began in the first half
of the 20th century. This migration, dominated by Algerians, is important not only for the whole of the
French economy, but also for the economies of the Maghreb, which it supports fïnancially. The
primordial place the North African minorities have recently taken in the city is, nevertheless, singularly
complex. It is characterized both by a high rate of joblessness among unskilled workers and by the birth
of a trading system with international ramifications.
Resumen
Marsella en el siglo XX. De la dominación italiana a la diversidad magrebina
Emile TEMIME
Marsella ha sido siempre una ciudad de migraciones. Pero hasta finales del siglo XIX se trataba
esencialmente, de una migración proveniente de paises vecinos con predominancia italiana. La llegada
de trabajadores coloniales, especialmente de los africanos del norte, corresponde a un « repliegue
imperial » esbozado en la primera mitad del siglo XX. Esta migración con predominancia argelina es
importante para el conjunto de la economía francesa y también para la economía del Magreb, que
Francia apoya financieramente. La posicíon primordial tomada recientemente en la ciudad por las
minorías de Africa del Norte es no obstante singularmente complejo, marcado a su vez por el alto
porcentaje de desempleo que afecta a los trabajadores sin calificación y por el surgimiento de un
negocio con redes internacionales.Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 11 - N° I
1995
Marseille XXe siècle :
De la dominante italienne
à la diversité maghrébine
Emile TEMIME
Jeter un simple coup d'œil sur l'évolution de la population
marseillaise au cours du XXe siècle, essayer d'aller à l'essentiel, c'est sans doute
mettre l'accent sur des transformations des plus classiques : une augmentation en
nombre qui se continue jusqu'aux années 70, le sommet de la courbe pouvant être
fixé par le dénombrement de 1975 (915 000 personnes recensées), avec des ralenti
ssements — qui ne sont pourtant pas de véritables ruptures d'équilibre — corre
spondant aux deux guerres mondiales, et une diminution relativement rapide à
partir de 1980, le chiffre actuel se situant en deçà des 800 000 habitants. Il n'y a là
rien de bien original, si ce n'est le décalage aisément perceptible par rapport aux
autres grandes villes françaises. Marseille poursuit sa croissance alors que la plu
part l'ont déjà stoppée. Elle amorce d'autant plus brutalement son déclin qu'il se
produit tardivement et qu'il correspond dans le temps à une période de graves
difficultés économiques. Inutile de revenir sur des phénomènes depuis longtemps
connus, si ce n'est pour rappeler que ce recul de la population n'a, en soi, rien
d'étonnant (il est compensé, comme partout, par une croissance démographique de
la zone urbaine périphérique(')) et que son aspect tardif est lié à des accidents de
l'histoire, en particulier à l'arrivée des Pieds-Noirs.
Mais c'est ailleurs, dans le renouvellement rapide et multiforme de ses diverses
composantes, qu'il faut chercher l'originalité de l'évolution démographique à Marse
ille. En l'espace de trois générations, la population s'est transformée de façon
prodigieuse. Des apports successifs et variés ont modifié non seulement les données
numériques, mais aussi les comportements et les rapports sociaux. Le mode d'oc
cupation de l'espace, l'aspect de la cité, le fonctionnement des réseaux ne sont plus
les mêmes que par le passé. Ces changements sont trop profonds et trop complexes
pour que nous puissions les étudier ici dans le détail. Nous ne ferons donc qu'en
esquisser les grandes lignes. 10 Emile TEMIME
UNE TRANSFORMATION RADICALE
SUR TROIS GÉNÉRATIONS
Peut-être, pour aller au plus court, vaut-il mieux aligner quelques chiffres, qui
rendent compte de l'évolution générale de la population marseillaise et des groupes
étrangers résidant à Marseille au cours du XXe siècle, quitte à les faire suivre d'un
rapide commentaire. En 1911, la population totale de la ville serait, selon les
données du recensement, de 550 000 habitants (2). Les étrangers sont au nombre de
1 1 1 000 (donc un étranger pour 5 habitants, ce qui est tout à fait considérable). Les
Italiens, à eux seuls sont autour de 94 000, 17 % du total, les Espagnols, près de
5 000. Les autres nationalités européennes (Suisses, Allemands, Anglais, Belges,
Austro-Hongrois...) sont encore solidement implantés, et jouent dans l'économie
du port un rôle important. Grecs et Turcs (parmi lesquels beaucoup de Levantins)
constituent encore une minorité appréciable. Les Algériens, considérés comme
Français, ne sont pas comptabilisés. Ils seraient environ 2 000, d'implantation très
récente(3). La diversité réelle s'efface devant une écrasante domination italienne
(85 % de l'ensemble des étrangers). Si l'on élargit l'enquête au département, la
proportion s'élève à 88 %(4). Si on se restreint à certains quartiers ouvriers, elle
dépasse 90 % ! Car la répartition des groupes étrangers se fait souvent (on y
reviendra) en fonction du statut social qu'ils occupent dans la cité.
La période d'entre-deux-guerres est encore marquée par un renforcement de
la présence étrangère. Elle doit se situer en 1931 à 25 % de la population totale. On
en restera à des pourcentages approximatifs en tenant compte des incertitudes des
données du recensement dans les années 3O(5). En 1935, alors que s'amorce, en
fonction de la crise, un certain reflux(6), trois constatations s'imposent à nous :
— La population italienne reste considérable — dépassant largement les
100 000 personnes — , mais, proportionnellement, elle occupe une place moindre
que par le passé (15 % environ de la population totale, 62 à 63 % de la population
étrangère). Elle s'est d'ailleurs partiellement renouvelée, comme en témoigne le
nombre des hommes seuls, plus important qu'avant la guerre.
— Deux autres groupes représentent chacun plus de 10 % de la population
étrangère : les Espagnols qui sont, eux aussi, pour l'essentiel, des travailleurs iso
lés ; et surtout de nouveaux arrivés, que l'on identifie au refuge politique, Russes
Blancs, relativement peu nombreux, Arméniens enfin, bien difficiles à comptabilis
er, étant recensés sous des rubriques différentes (ils sont assurément beaucoup
plus dans Marseille que les 20 000 officiellement dénombrés(7)).
— Enfin, le nombre des travailleurs « coloniaux » résidant à Marseille (nous
ne parlons pas pour le moment de ceux qui sont « en transit ») est devenu relat
ivement important. On peut l'estimer autour de 12 000 (peut-être plus), dont une
nette majorité d'origine algérienne. Un rapport officiel fait état en 1936 de
9 500 Algériens (8)...
Incontestablement, on constate une croissance du nombre des étrangers et un
renouvellement des populations qui s'accompagne d'un renforcement du caractère
cosmopolite de la ville. Mais la population française, elle-même, commence à
changer. Les pertes dues à la guerre de 1914, les déplacements liés à l'emploi de :
XXe de la dominante italienne à la diversité maghrébine Marseille
plus en plus fréquents y contribuent largement. La vague de naturalisations, part
iculièrement sensible après 1927(9), camoufle quelque peu les données démographiq
ues réelles. Il faudrait évidemment les prendre en considération pour évaluer
véritablement le poids dans Marseille de la colonie d'origine italienne. Il faut enfin
tenir compte d'arrivées nouvelles, qui ne sont pas toutes d'origine étrangère. La
grande vague de la migration corse à Marseille date des années 20 ; et le rapport de
36 déjà cité fait état de 25 000 Corses présents à Marseille, ce qui est peut-être
sous-évalué(10).
Pour comprendre l'importance de ces transformations, il faudrait se livrer à
une étude précise de la répartition de ces populations dans l'espace marseillais.
Nous l'avons fait partiellement pour le recensement de 1926. Les résultats n'ont, à
vrai dire, rien d'étonnant. La présence italienne se retrouve désormais dans toute la
cité ; mais elle est particulièrement forte en certains quartiers du centre et du nord
de la ville : à Saint-Louis, quartier ouvrier s'il en est, elle se mêle déjà à une
minorité nord-africaine ; dans la vieille ville, elle occupe encore une place essent
ielle. Les rues du « Panier » se partagent entre Corses et « Napolitains ». Parmi les
nouveaux venus, les Arméniens se regroupent partie dans le centre, partie déjà
dans certains quartiers de la périphérie, où ils sont, au fil des ans, de plus en plus
nombreux. Le lieu de travail ne suffit plus à expliquer ces diverses implantations ;
les conditions particulières de l'arrivée à Marseille, la volonté de sauvegarder les
solidarités anciennes doivent, plus que jamais, être pris en compte pour faire une
étude sérieuse de la population marseillaise.
Passons très vite sur les années d'après-guerre, qui sont pourtant marquées
par une forte diminution de la population étrangère. Elle ne serait plus en 1946 que
de 52 849 personnes (Algériens non compris) sur un total de 636 264 habitants. La
proportion n'est donc plus que de 8,4 %, ce qui paraît très faible en comparaison
des chiffres précédemment indiqués. Les transformations économiques et les
conséquences de la décolonisation vont modifier la situation. Si nous faisons une
troisième « coupe » en 1968, après l'arrivée massive des « rapatriés », nous consta
tons que la population marseillaise a fait un bond en avant considérable. Elle
atteint maintenant 890 000 habitants, alors que la population étrangère résidant à
Marseille n'a pas augmenté au même rythme. On la chiffre à 64 552 personnes (ce
qui représenterait seulement 7,2 % du total), en y incorporant désormais les Algér
iens, dont le nombre n'a cessé de s'accroître. Le nombre des Européens recensés
est de l'ordre de 27 000. Les Italiens ne sont plus que 14 000 (22 % seulement de la
population étrangère), les Espagnols 9 000. Les autres nations européennes sont
toutes représentées, mais de façon beaucoup plus timide qu'auparavant. Par
contre, on dénombre près de 31 000 Africains. Plus de 30 000 viennent du
Maghreb, les Algériens étant de loin les plus nombreux, 25 000 environ (soit 38 %
de la population étrangère), avec une dominante kabyle encore sensible et un début
précoce de regroupement familial. Tunisiens et Marocains sont très minoritaires
(3 800 Tunisiens, 1 700 Marocains), et leur installation est toute récente.
A y regarder de près, il n'y a pas d'augmentation du nombre des étrangers
établis dans la ville ; mais il y a, par contre, un incontestable renouvellement, qui
touche aussi bien la population « européenne » que les autres. Italiens de Tunisie
ou originaires du Mezzogiorno font leur apparition, alors que la population Emile TEMIME
ancienne, vieillissante(M), s'est souvent dispersée ou s'est fondue dans la population
française. Espagnols et Portugais sont arrivés en grande partie à la fin des
années 50 ou au début des années 60, au moment où la vague de la migra
tion ibérique atteint l'ensemble de l'Europe occidentale, Mais le phénomène le plus
visible est le changement de dominante. Près de 50 % des étrangers sont d'origine
maghrébine. Au recensement suivant (en 1975), ils seront 60 %, reprenant souvent
dans l'espace marseillais, et dans un certain nombre d'emplois, la place occupée
naguère par les Italiens.
Le changement est considérable. Mais il l'est tout autant si l'on s'intéresse à la
population française, plus de 800 000 personnes, en comptant les naturalisés. Nous
n'avons pas fait un décompte précis des « rapatriés » de toutes origines qui se sont
établis à Marseille depuis 1954 ; mais ils sont assurément plus de 100 000. Si l'on
tient compte d'une population flottante, des brassages internes (déplacement des
fonctionnaires, retraités, etc.) de plus en plus importants, on peut estimer, sans
trop de risque, qu'un habitant sur trois est arrivé dans la ville dans les vingt-cinq
dernières années.
En dépit du reflux signalé plus haut, le dénombrement de 90 confirmera ces
tendances, avec, tout de même, de sérieuses nuances. Sur les 800 000 habitants
(population totale), la proportion d'étrangers n'aurait guère évolué ; elle est,
d'après le dénombrement officiel, de 56 000 personnes, soit 7 % du total. Il
convient cependant de souligner la forte augmentation du nombre de « naturali
sés » (ils sont alors 54 000) et d'indiquer au passage les ambiguïtés du recensement.
Ainsi la plupart des Comoriens ne sont pas comptabilisés comme étrangers. Les
hésitations de la comptabilité officielle (qui se traduisent par d'apparentes contra
dictions) renforcent encore ces ambiguïtés. La Préfecture de Police avance un
chiffre global légèrement supérieur à 60 000 (62 500 en 1989). D'autres estima
tions, qui veulent inclure les enfants de moins de 16 ans approchent les 80 000.
Mais, même en allant au plus large, on atteindrait à peine les 10 %. Si l'on se réfère
aux pourcentages du début du siècle, c'est tout de même relativement faible.
Seconde confirmation, la diminution constante du nombre des Européens, en
chiffres absolus aussi bien qu'en pourcentages. Pour nous en tenir aux chiffres du
recensement, les Européens en provenance des douze (à cette date) pays de la
CEE(12) seraient 8 932, soit 16 % du total de la population étrangère, dont seul
ement 3 940 Italiens et 2 112 Espagnols. Les Maghrébins seraient par contre 35 455
et représenteraient 63 % du total. Mais il convient d'établir de sérieuses distinc
tions. Le nombre des Algériens, qui avait sensiblement augmenté dans les
années 70-80 est revenu autour de 25 000, avec une population féminine en
constante augmentation, dont la présence traduit évidemment l'ancienneté de leur
installation dans la cité ; l'importance numérique des Tunisiens (7 250) et des
Marocains (3 640) ne cesse au contraire de s'accroître. On ne peut pas encore
parler de rééquilibrage ; mais, incontestablement, la notion d'une dominante algé
rienne, qui allait, dans le langage courant, jusqu'à la confusion des termes « nord-
africain » et « algérien », perd de sa crédibilité. De manière plus générale, la diver
sité des groupes nationaux (ou ethniques) se renforce d'année en année, avec
l'apparition de nouveaux venus, en provenance d'Afrique noire (l3), du Moyen-
Orient (Arméniens encore ou Libanais(14)...) et aussi des réfugiés du sud-est asiati- :
XXe de la dominante italienne à la diversité maghrébine Marseille
que. Etonnante mosaïque, dont la complexité se renforce encore des différences de
statut politique et de comportement social qui marquent l'ensemble de la populat
ion étrangère résidant à Marseille depuis le début du siècle, et qui affecte de façon
toute particulière les populations dites « maghrébines ».
LES ALÉAS DE LA MIGRATION COLONIALE
Dans les premiers années du XXe siècle, les rapports privilégiés entre
Marseille et l'Empire colonial français vont encore se resserrer, à la fois dans le
domaine économique et par les échanges de plus en plus fréquents entre les
hommes. La ville a puisé jusqu'alors l'essentiel de se réserves de main-d'œuvre dans
un bassin d'emploi relativement limité, des montagnes cévenoles aux vallées alpest
res, et, au-delà, surtout en Italie (Piémont, Toscane, région napolitaine). Populat
ion pauvre, souvent analphabète, sans qualification particulière, acceptant des
salaires assez bas et des conditions de travail difficiles, se livrant parfois à un travail
saisonnier ; population très mobile en tout cas et prompte à repartir quand les
conditions de vie se dégradent ou quand le chômage menace. Mais les temps ont
changé. Ces étrangers, les Italiens surtout, se fixent durablement et participent
progressivement à la vie de la cité et aux mouvements revendicatifs. Les ouvriers
immigrés se sentent d'ailleurs mieux protégés, des accords bilatéraux leur assurant
après la guerre de 14 un minimum de protection sociale. La nécessité de trouver
une main-d'œuvre plus « docile » entraîne le recours aux travailleurs « colo
niaux ».
L'introduction des premiers ouvriers kabyles avant 1914 (quelques milliers
seulement dans l'ensemble du pays) correspond en effet à cette volonté de recruter
des ouvriers aisément contrôlables et ne disposant d'aucune sécurité d'emploi. Il
s'agit, pour la quasi totalité, d'Algériens, sujets français, mais dont le départ pour
la France est soumis à autorisation. Ils occupent, à leur tour, les postes précaires,
les plus mal payés et, souvent, les plus durs sur le port ou dans les usines. La guerre
ne fera que renforcer et généraliser ce mouvement. Aux Algériens réquisitionnés
viendront s'ajouter des milliers de Marocains et de Tunisiens, sans compter les
travailleurs venus d'Afrique noire ou d'Extrême-Orient. Ils seront dispersés à tra
vers le pays pour répondre aux besoins de l'industrie de guerre ; mais tous passe
ront par Marseille, groupés dans des camps, encadrés par des militaires, souvent
tenus à l'écart du reste de la population. La majeure partie d'entre eux sera d'ail
leurs rapatriée à l'issue du conflit. Cette situation d'exception comporte cependant
quelques avantages matériels (primes, allocations familiales) qui expliquent en
partie la reprise du mouvement de l'Algérie vers la France dans les années qui
suivront.
Les conditions de recrutement restent pourtant draconiennes. Le travailleur
algérien, sujet français, il faut le répéter (l'entrée en France des Marocains et des
Tunisiens, de statut étranger, reste beaucoup plus problématique), doit, pour
entrer en métropole, produire une carte d'identité, un certificat médical. On exige
même, pendant quelque temps, un cautionnement garantissant le voyage de retour.
Inutile de dire qu'il n'est nullement question de faire venir sa famille. Dans ces
conditions, le travailleur immigré ne songe guère à se fixer en France. A Marseille Emile TEMIME
même, cette impression de provisoire est encore accentuée. Il ne fait le plus souvent
que passer dans la ville, se logeant très provisoirement dans un meublé, acceptant
un emploi précaire, qui commence parfois sur le port, à la merci des quelques
compatriotes qui l'hébergent ou lui avancent un peu d'argent. Il existe ainsi des
réseaux de recrutement, des solidarités informelles, souvent liées au lieu d'origine,
rien assurément qui ressemble à un véritable mouvement associatif, comparable à
ceux que connaissent alors à Marseille d'autres minorités (l5). A quelques dizaines
d'exceptions près, que l'on peut saisir à travers les dossiers individuels, les Algé
riens ne sont ici que de passage.
Tout cela va changer dans la période qui s'étend de 1945 à 1962 : d'abord
parce que le flux migratoire prend une dimension sans comparaison aucune avec
ce qui s'est passé précédemment(16). A cela des raisons bien connues : la libre
circulation des Algériens vers la France à partir de 1947, interrompue, il est vrai, en
1956 ; l'encouragement donné, dans cette décennie, par le gouvernement français,
à la venue en France de travailleurs algériens, dont la présence pose moins de
problèmes que celle des minorités étrangères (y compris, bien sûr, les Marocains et
les Tunisiens) ; la déstructuration enfin, après 1954, d'une société algérienne sou
mise aux violences de la guerre.
Pour des centaines de milliers d'hommes, Marseille reste le point de passage
obligé. La fonction d'accueil, d'aide financière, de réseau d'embauché de l'hyper-
centre marseillais devient essentielle, même si, par la suite, la population algérienne
se dilue dans le reste de la ville, à la recherche d'un emploi et d'un logement le
moins dispendieux possible (ce qui, dans une ville sous-équipée comme l'est Mars
eille à cette époque, signifie bien souvent le bidonville).
La population algérienne est sans doute composée, comme par le passé, pour
l'essentiel d'ouvriers à faibles ressources, concentrés dans quelques quartiers du
centre et du nord de la cité. Pourtant les premiers signes de changement apparais
sent dans les années 50. Ne serait-ce que par son importance numérique, elle pèse
d'un poids nouveau dans la ville et dans la région. Un recensement fait état en
1955(17) de 21 000 « citoyens musulmans » résidant dans les Bouches-du- Rhône.
Seconde constatation, celle-là tout à fait nouvelle, un regroupement familial, qui
prend très tôt une dimension importante(18). Selon un rapport de janvier 1952(19),
les Bouches-du-Rhône comptent (déjà)... « 500 familles nord-africaines, presque
toutes à Marseille (400 familles environ) ». A titre de comparaison, à Mulhouse,
où travaillent régulièrement 2 000 Nord-Africains, on ne trouve, à la même date,
qu'une seule famille... Le regroupement familial n'est donc pas forcément déte
rminé par la stabilité de l'emploi. Sans doute faut-il prendre en compte d'autres
dimensions, ne serait-ce que la facilité relative des communications. Par contre, il
tend à favoriser un établissement durable dans une cité où le transitoire était la
règle et où les conditions de vie restent particulièrement difficiles.
Ont-elles vraiment changé, et, dans quelle mesure ont-elle aidé à une assimila
tion officiellement souhaitée, mais pas toujours véritablement encouragée par les
autorités administratives ? « Le musulman nord-africain commence à sentir une
sécurité plus grande en venant dans la métropole avec sa famille (20), cela va de soi.
Mais le même discours fait état de la formation d'un « véritable village arabe »
dans la région de l'étang de Berre, où se reconstituerait une société de type :
Marseille XXe de la dominante italienne à la diversité maghrébine
maghrébin dans des conditions proches de celles du bidonville. Les conditions dans
lesquelles s'opère le regroupement familial contribuent à renforcer les marginalisat
ions. Les femmes ne sont-elles pas considérées comme « totalement inadaptées
aux façons de vivre occidentales ? » Les enfants de 7 à 10 ans sont acceptés en
général par les écoles françaises, mais, « passé cet âge, aucune école ne peut les
recevoir^) ». La concentration des nouveaux venus dans certains quartiers ne
favorise assurément pas une intégration sociale. « Ils ne se mélangent pas avec les
Européens, Italiens, Espagnols, Français venus eux aussi d'Afrique du Nord »
estime un rapport de la CAF rédigé en avril 1959. A vrai dire, la construction des
cités de transit destinées en priorité aux familles algériennes ne modifiera guère cet
état de choses. Et la guerre d'Algérie, qui s'accompagne d'un renforcement des
contrôles policiers et d'une méfiance accrue entre communautés, accentue encore le
phénomène de ségrégation.
Surtout la guerre apporte trois changements essentiels :
— la place nouvelle prise par les autres minorités nord-africaines, encourag
ées à venir remplacer les travailleurs algériens,
— la constitution d'un réseau politique, qui s'impose à l'ensemble de la popul
ation algérienne, et qui survivra de longues années à la fin de la guerre (c'est vrai
partout en France, mais c'est particulièrement important à Marseille où l'engage
ment politique des Algériens et le système associatif étaient jusqu'alors très limités),
— le changement de statut lié à l'indépendance, qui laisse tout de même aux
travailleurs algériens une place privilégiée dans l'immigration. Ainsi se prépare un
équilibre nouveau dans un cadre urbain qui s'est singulièrement modifié.
LA TROISIÈME GÉNÉRATION DE LA MIGRATION
NORD-AFRICAINE A MARSEILLE
A vrai dire, une page a été tournée avec la décolonisation, mais pas seulement
avec la décolonisation. Avec l'arrivée massive de ces migrants venus d'Afrique du
Nord, qui appartiennent à des mondes à la fois proches et totalement différents.
Les nouveaux arrivants, qui s'installent à Marseille dans les années 50-60, repré
sentent dans toute leur complexité ce Maghreb qui a vu coexister à travers les
siècles et se rejoindre par-delà les frontières des hommes venus de tous les horizons
et véhiculant toutes les formes de culture ; des que Marseille connaît bien
ou qu'elle reconnaît dans leur diversité et leurs comportements parfois antagon
istes (22).
La présence de ces nouveaux venus, par dizaines de milliers, et à qui il faut
bien faire une place, contraint la ville à se transformer. Elle accélère la construction
des cités destinées à la fois à faire disparaître les bidonvilles et autres « ilôts
insalubres » où se sont entassés des années durant une bonne part des immigrés, et
à loger les derniers arrivants. Cités bâties trop vite, logements marqués du sceau du
provisoire, ouvertes d'abord aux plus défavorisés, et qu'abandonneront très vite les
moins démunis de leurs habitants. Zone marginalisée, sous-équipée, comme les
cités de Font- Vert, de Frais-Vallon ou Bellevue..., où les conditions d'existence
deviennent plus difficiles au fil des années, quand les bâtiments se dégradent, alors
que le travail se raréfie. Les Nord-Africains ne sont pas seuls à y habiter ; mais ils
sont assurément le plus grand nombre. Emile TEMIME
Le centre-ville, qui a vu passer depuis le début du siècle toutes les vagues
migratoires, connaît un autre destin. Il a toujours été un point de rencontre et de
trafics en tous genres. Au négoce déjà installé viennent se rajouter une masse de
petits commerces à dominante nord-africaine, répondant aux besoins des travail
leurs immigrés, mais aussi des « touristes » en provenance du Maghreb, et un
négoce de plus vaste envergure qui s'étend largment au-delà des frontières. Suite
logique de cette transformation, le quartier change de physionomie. La part de la
population nord-africaine, dans ses diverses composantes, s'accroît en consé
quence. En 1975, sur 12 500 habitants recensés, on compte 3 500 Algériens,
550 Tunisiens, 280 Marocains. Population hétéroclite, composée à la fois de vieux
immigrés, installés depuis plus de vingt ans en meublés ou en foyers (23), et de
nouveaux venus, seuls ou en famille. Population dont la composition se modifie
très vite en fonction des transformations du quartier.
Changements dans la ville, changements dans les activités, changements dans
les hommes. La présence nord-africaine, sous ses différentes formes, impose un
regard nouveau sur Marseille. Quelques indications suffiront à mesurer l'impor
tance du phénomène. Dans cette même année 1975, la proportion des moins de
vingt ans dans la population française de la cité se situe autour de 27 %, dans la
minorité italienne vieillissante, elle tombe à moins de 15 %. Elle est de 34 % chez
les Marocains, de 41 % chez les Tunisiens, de 46 % chez les Algériens (24).
Autre indicateur significatif, celui de l'activité socio-professionnelle. En 1975,
la proportion d'ouvriers dans la population active française est de 31 % (avec
seulement 7,5 % de manœuvres). Parmi les Italiens, elle monte encore à 52 %
10 % de manœuvres). Parmi les Algériens, elle est de 60 % (dont 46 % de manœuvr
es). En 1990, les pourcentages se sont sensiblement modifiés : 22 % seulement
d'ouvriers dans la population française contre (toujours) 60 % dans la population
algérienne. La différence essentielle vient cependant d'un taux de chômage singu
lièrement plus élevé chez les Algériens.
Il faudrait évidemment poursuivre dans le détail, nous dirions presque quart
ier par quartier, une étude que nous ne faisons ici qu'esquisser à gros traits. Nous
n'avons dessiné qu'un schéma, forcément simplificateur. Pour comprendre la
transformation de la cité, il convient de mêler étroitement données économiques et
données démographiques. On retrouverait alors les trois temps. D'abord celui du
repli impérial, des marchés protégés et du recours, quand besoin s'en fait sentir, à
une main-d'œuvre coloniale que l'on peut contrôler aisément et refouler, si néces
saire. Vient ensuite une période de croissance démographique, mais où le plein
emploi subsiste de façon quelque peu artificielle, où l'on encourage la venue d une
main-d'œuvre à bas prix, qui fournit la force de travail, mais s'établit aussi dura
blement dans la cité. Cette migration à dominante algérienne devient vite essent
ielle pour l'économie marseillaise, mais aussi pour l'économie du Maghreb, qu'elle
soutient financièrement. Il est plus difficile pour l'historien de saisir et d'interpréter
la période la plus récente, infiniment plus complexe, et qui met en lumière simulta
nément, alors que se diversifient les apports migratoires, les difficultés économi
ques croissantes de la ville (avec un chômage qui frappe surtout les plus défavoris
és) et l'émergence d'un négoce à ramifications internationales. Contradictions
évidentes, mais qui ne concernent pas seulement l'économie marseillaise.