Migrations de travail au Japon et mutations socio-spatiales des quartiers populaires de Tokyo - article ; n°1 ; vol.16, pg 221-234

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Revue européenne de migrations internationales - Année 2000 - Volume 16 - Numéro 1 - Pages 221-234
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2000
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Dorothée Cibla
Migrations de travail au Japon et mutations socio-spatiales des
quartiers populaires de Tokyo
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 16 N°1. Dynamiques migratoires en Asie orientale. pp.
221-234.
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Cibla Dorothée. Migrations de travail au Japon et mutations socio-spatiales des quartiers populaires de Tokyo. In: Revue
européenne de migrations internationales. Vol. 16 N°1. Dynamiques migratoires en Asie orientale. pp. 221-234.
doi : 10.3406/remi.2000.1716
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_2000_num_16_1_1716Revue Européenne des Migrations Internationales, 2000 (16) 1 pp. 221-234 221
NOTE DE RECHERCHE
Migrations de travail au Japon
et mutations socio-spatiales
des quartiers populaires de Tokyo
Dorothée CIBLA*
En 1998, le Japon accueillait près d'un million et demi de résidents étrangers,
dont plus de 70 % d'origine asiatique ; cette proportion a néanmoins tendance à
diminuer avec l'augmentation rapide des immigrés sud-américains d'ascendance
nippone. Bien qu'il s'agisse d'un chiffre record pour l'après-guerre, les étrangers ne
représentent encore que 1,2 % des habitants de l'archipel, une situation qui n'est en
rien comparable à celle des autres pays du G7. Comment le Japon a-t-il réussi à
n'accueillir qu'une si faible population étrangère tout en jouant un rôle moteur dans la
région Asie-Pacifique, laquelle poursuit un développement économique inédit, soutenu
par d'intenses mouvements de biens, de capitaux et surtout, de main-d'œuvre ? Les
hauts dignitaires de l'archipel aiment à répéter qu'à la différence de la France ou de la
Grande-Bretagne, le Japon n'a conservé ses colonies que durant une très brève période
de son histoire, achevée aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale. Dans le
même ordre d'idées, l'archipel, une fois entré dans le club des pays industrialisés, n'a
jamais officiellement fait appel à des Gastarbeiter comme l'Allemagne, continuant de
puiser dans ses ruraux, véritables migrants de l'intérieur, une main-d'œuvre industrielle
considérable jusque dans les années soixante-dix. Enfin, on peut rappeler que la
présence d'une importante minorité coréenne, ainsi que de près de 3 millions de
burakumin1 , a permis d'éviter jusqu'à présent à la population active « nationale » de
s'engager dans les professions les plus ingrates.
Doctorante, Institut d'Asie orientale, 14, av. Berthelot 69363 Lyon Cedex 07 et Centre
d'études urbaines de l'université métropolitaine de Tokyo .
Descendant des parias japonais qui occupaient des professions nécessaires mais considérées
comme impures (bouchers, tanneurs, fossoyeurs etc.) et qui sont toujours victimes d'une forte
discrimination. 222 Dorothée CIBLA
En 1983, le Premier ministre Nakasone annonçait, lors de son voyage
triomphal en Asie, un plan destiné à accueillir au Japon 100 000 étudiants étrangers
afin d'accélérer son « internationalisation », leitmotiv politique des très prospères
années de la bulle spéculative. L'objectif officiel était double : orienter un archipel,
jusqu'alors obsédé par son occidentalisation, vers une redécouverte de ses racines
asiatiques ; initier les intéressés à la culture et au savoir-faire technique du grand Japon
afin qu'ils retournent dans leur pays d'origine enrichis des connaissances nécessaires
pour soutenir l'effort de développement économique local. Dans le même temps, les
relocalisations d'entreprises japonaises dans les pays d'Asie de l'Est et du Sud-Est
incitaient l'archipel à s'engager dans une politique d'ouverture diplomatique tous
azimuts pour continuer de tisser sa toile sur le continent, la politique des 100 000 visas
étant un élément clé de cette version nouvelle de la sphère de co-prospérité de la
grande Asie orientale.
Or ces étudiants ne sont pas venus seuls mais accompagnés de migrants
économiques qui ont commencé à affluer dans l'archipel à partir du milieu des années
quatre-vingts. La situation de ces nyûkâmâzu (de l'anglais « newcomers ») qui ont
choisi d'émigrer au Japon pour gagner leur vie n'est pas, à première vue du moins,
comparable à celle des Coréens et Chinois forcés de travailler dans l'archipel au cours
de la période coloniale. Mais les conditions des migrations de travail au Japon ont-elles
structurellement changé depuis les années vingt ? Pas vraiment si l'on sait que
l'immigration de main-d'œuvre non qualifiée est toujours officiellement interdite et
implique la présence d'une importante population clandestine maintenue dans sa
précarité, alors même que l'archipel manque toujours cruellement de travailleurs qui
accepteraient de s'engager dans les métiers pénibles dits « 3K »2, en particulier dans les
espaces urbains où le niveau de qualification est plus élevé qu'ailleurs. Enfin, de même
que les travailleurs immigrés montrent depuis près d'un siècle une tendance à se
rassembler dans les mêmes quartiers industriels et/ou dans les faubourgs populaires des
villes japonaises, la diaspora chinoise et les entrepreneurs coréens du Japon continuent
d'organiser de véritables filières d'immigration et d'accueil des nouveaux arrivants,
filières qui vont dans le sens des besoins réels du Japon en matière de main-d'œuvre
immigrée.
AUGMENTATION DE LA MAIN-D'OEUVRE ASIATIQUE ET
RESTRICTIONS A L'IMMIGRATION
Les résidents étrangers du Japon différent selon leur origine, l'époque de leur
arrivée et la durée de leur séjour, leurs statuts de résidence, ainsi que les professions
qu'ils exercent ou plutôt, sont autorisés à exercer : une révision des lois d'immigration,
intervenue en 1990, a en effet rendu les conditions d'entrée beaucoup plus difficiles
dans l'archipel, en particulier pour les immigrés non qualifiés qui sont nombreux parmi
les candidats asiatiques au séjour.
2 C'est-à-dire pénibles (kitsui), dangereuses (kiken), salissantes (kitanai).
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Inégalité devant le travail
Parmi les résidents d'origine étrangère, les Coréens (zainichi) sont les plus
nombreux avec environ 640 000 personnes, dont près de 85 % sont nés au Japon.
Descendants de Coréens, autrefois « sujets de l'Empereur » après l'annexion de leur
pays en 1910, importés par les autorités coloniales japonaises et affectés en masse à des
métiers pénibles pour soutenir l'économie de guerre, ils étaient presque deux millions
et demi à résider au Japon au cours de la Seconde Guerre mondiale. Bien qu'une
majorité d'entre eux aient regagné leur pays à l'issue du conflit, près d'un million
choisirent de demeurer au Japon. Un peu plus d'un dixième d'entre eux ont réussi, non
sans difficultés, à se faire naturaliser depuis les années cinquante : aujourd'hui, seule
une infime proportion peut remplir les conditions d'éligibilité très exigeantes. Pour la
plupart petits entrepreneurs, ils ont réussi économiquement et ne risquent donc pas de
constituer un poids pour la société japonaise. Dans leur grande majorité, les zainichi
sont toujours l'objet d'un certain ostracisme social : bien qu'étant nés au Japon, ils
n'ont pas le droit de vote et une partie de la première génération est par ailleurs exclue
du système de retraite. Etant par ailleurs victimes de discriminations à l'embauche, ils
sont nombreux à travailler à leur compte, quand ils n'exercent pas des professions
subalternes, n'ayant de ce point de vue rien à envier aux trois millions de burakumin
qui continuent de constituer le gros du sous-prolétariat national. Ainsi, les zainichi qui
sont certes nombreux dans les régions d'Osaka et de Tokyo (plus de 40 % des
effectifs), sont également bien représentés dans les régions où l'on trouve une grande
concentration d'activités industrielles. Les Coréens du Japon forment cependant une
minorité nippophone dont le statut de résidents permanents ne limite aucunement leurs
possibilités de travailler, à la différence des autres nationalités constituées pour une
large majorité de nouveaux immigrés en provenance d'Asie, d'Amérique du Sud et,
plus récemment d'Afrique, attirés par la prospérité économique nippone de la décennie
quatre-vingts.
Les Brésiliens représentent désormais le troisième groupe d'immigrés résidant
au Japon. Ils sont majoritaires au sein des nikkei, ces ressortissants péruviens,
colombiens ou brésiliens issus de la diaspora japonaise qui commença à émigrer en
direction du continent sud-américain à la fin du siècle dernier. Depuis le début de la
décennie 1990, fils et petits-fils de ces emigrants rejoignent l'archipel. Le nombre de
Nippo-Brésiliens n'a cessé d'augmenter pour représenter aujourd'hui 230 000
personnes (contre seulement 56 000 en 1990). Faisant souvent partie des classes
moyennes, ils cherchent tout aussi bien à échapper à l'inflation galopante et à
l'insécurité publique grandissante touchant leur pays, qu'à améliorer leur niveau de vie
en ayant l'assurance de salaires beaucoup plus élevés au Japon. Bien qu'ils n'aient pas
été invités aussi directement que les gastarbeiter l'ont été par Allemagne, ils sont
souvent recrutés dans leur pays d'origine pour travailler dans les industries
manufacturières japonaises (en particulier la construction automobile) et vivent pour la
plupart accompagnés de leurs familles, dans les bassins industriels de province. La
majorité des nikkei ne séjournent pas avec un visa de travail, mais leur statut de
résidence, (pour la moitié d'entre-eux « descendants de Japonais » pour l'autre moitié
long séjour), ne limite aucunement leurs possibilités de travailler dans l'archipel.
REMI 2000 (16) 1 pp. 221-234 224 Dorothée CIBLA
C'est également le cas de la plupart des 95 000 Philippins résidents réguliers
qui arrivent en quatrième place après les Brésiliens. Le nombre de Philippins a doublé
en une dizaine d'années mais il a tendance à se stabiliser récemment : leur présence au
Japon, plus ancienne car elle remonte au début de la décennie quatre-vingts, en fait la
première vague d'immigrés économiques avec les Thaïlandais. Il s'agit en majorité de
femmes travaillant dans les « loisirs nocturnes » (mizushôbai) comme danseuses de
revue ou entraîneuses de bar, quand elles ne sont pas engagées domestiques, ou
mariées à des agriculteurs par l'intermédiaire d'agences matrimoniales spécialisées qui
les contactent dans leur pays d'origine. Plus de la moitié des Philippines ont un
conjoint japonais, un cinquième d'entre elles séjournant par ailleurs avec un visa
d'« artiste » dont le renouvellement se fait quasi systématiquement : le marché du
plaisir représente en effet plus d'1 % du PNB japonais, dont la moitié peut être
attribuée aux cabarets.
Tant du point de vue des titres de séjours que du droit officiel de travailler, il
n'en va pas de même de la plupart des Chinois (273 000 personnes en incluant les
Taïwanais) dont le nombre a quasiment triplé depuis 1985 et continue d'augmenter : ils
forment désormais le deuxième groupe d'étrangers après les Coréens. Bien qu'ils
montrent une grande diversité dans leurs titres de séjour, on peut les diviser en deux
groupes : ceux qui n'ont pas de limitation pour exercer une profession et/ou résident
depuis toujours au Japon, et les « newcomers ». Le premier groupe, qui représente
environ 40 % des Chinois du Japon, est constitué des descendants des travailleurs
importés de force par les autorités coloniales japonaises, mais également de
commerçants issus de la diaspora chinoise (les kakyô), ou encore de conjoints et
descendants de Japonais : dans ce dernier cas, il s'agit d'orphelins ou de descendants
d'orphelins laissés sur place par des parents japonais à la fin de la guerre3. Les
« newcomers » se partagent entre les titulaires d'un visa de travail (12 % des effectifs),
les étudiants (22,5 %), et les « stagiaires » (5 %) accueillis dans l'agriculture et le
secteur industriel où ils travaillent en fait pour des allocations de misère, quand ils ne
sont pas simplement nourris et logés par leurs « formateurs ».
Seuls les Chinois montrent une aussi grande diversité dans leurs titres de
séjours, ce qui peut être interprété comme un indice des difficultés qu'ils rencontrent
pour pouvoir travailler dans l'archipel, épousant ainsi toutes les possibilités pour y
séjourner ; car à tout bien réfléchir, le nombre de Chinois titulaires d'un permis de
séjour est relativement bas si on le rapporte à la formidable capacité démographique de
leur pays qui intensifie pourtant son ouverture depuis la fin des années soixante-dix.
Cette diversité des titres de séjour reflète également l'importante hétérogénéité de la
communauté sinophone du Japon : ainsi y trouve-t-on aussi bien des intellectuels
dissidents, des ouvriers agricoles, que des petits entrepreneurs et leurs compatriotes
qu'ils emploient, ou encore des passeurs liés à la mafia continentale et « leurs »
clandestins. Pour les autorités de l'archipel, qui leur réservent un accueil en demi-teinte
3 Entre 1995 et 1998, la police a arrêté plus de 60 faux orphelins chinois et estime qu'ils seraient
environ 1 000 a résider au Japon en s'étant procuré les registres familiaux de Japonais.
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depuis près d'un siècle, les Chinois représentent une communauté quasi extra-
territorialisée eu égard à l'importante cohésion de ses réseaux migratoires, lesquels
échappent largement à leur contrôle ainsi qu'à celui des autorités chinoises.
Tableau 1 : Titres de séjour par nationalité (1998)
Type de visa Tous Chinois Brésiliens Philippins Américains Iraniens Coréens
étrangers
Travail 6,0 1,0 12,0 1,5 40,0 1,5
Artiste 1,0 0,5 20,0 0,5
Touriste 3,0 0,5 2,0 2,0 4,5 2,0 77,0
0,2 Etudiant 6,0 3,0 22,0 1,5 3,0 2,0
Stagiaire 1,5 5,0 0,1 2,5
Illustration non autorisée à la diffusion Conjoint de 4,0 2,0 11,5 1,0 16,0 4,0
résident étranger
Résident 44,5 87,0 13,0 0,5 7,0 10,0 2,0
permanent
6,5 Descendant ou 19,0 3,0 17,0 53,0 50,0 22,5
conjoint de Japonais
13,0 2,0 14,0 43,0 7,0 5,5 1,0 Long séjour
Autres visas 2,0 1,5 3,0 0,2 5,0 2,0 5,0
En % par nationalité.
Source : Ministère de la Justice.
Des visas de travail délivrés au compte-goutte
Le terme de gaikokujin rôdôsha (« travailleur étranger ») n'est jamais utilisé
pour désigner les occidentaux dont une forte proportion réside pourtant au Japon avec
un visa de travail, comme c'est le cas pour 40 % des résidents américains. Il est par
contre souvent employé indifféremment du terme ajiakei gaikokujin (« étrangers
asiatiques »), pour désigner ces nouveaux immigrés bangladais, pakistanais, birmans,
indonésiens, voire iraniens, dont l'augmentation rapide en l'espace de cinq années
seulement (1988-1993) n'avait apparemment pas été envisagée dans son ampleur
inédite. Afin de limiter ce soudain afflux de travailleurs étrangers, le Japon a cherché à
se doter d'un véritable appareil législatif en matière d'immigration. En 1988, fut
formellement renouvelée pour la main-d'œuvre non qualifiée, l'interdiction d'immigrer
dans l'archipel. Les retombées immédiates sont illustrées par les calculs du Consulat
général de Shanghai au Japon qui estime par exemple que le nombre de visas accordés
aux Chinois de Shanghai ou de la province du Fujian (région côtière qui envoie une
majorité de migrants au Japon depuis le début de ce siècle) était passé de 20 000 en
1988 à seulement 6 000 personnes en 1990.
Une révision des lois d'immigration a été promulguée en 1990 dans le but de
lutter contre l'augmentation préoccupante des immigrés illégaux et de son corollaire, le
travail clandestin, tout en préservant la possibilité d'accueillir un nombre croissant
REMI 2000 (16) 1 pp. 221-234 226 Dorothée CIBLA
d'étrangers très qualifiés. Elle se traduisit par une redéfinition par le menu des
différentes catégories de séjour dans l'archipel (qui passèrent de 17 à 28), qui eut bien
entendu pour effet d'ajouter des restrictions plus précises à l'entrée des étrangers sur le
territoire national. Autant dire que cette révision était surtout destinée à enrayer
l'arrivée d'une main-d'œuvre asiatique sous-qualifiée, dont une forte proportion était
certes engagée dans le travail clandestin. La révision de 1990 fut accompagnée du
rétablissement des visas pour les Pakistanais et les Bangladais, puis pour les Iraniens
en 1992. Elle accorda en revanche des avantages substantiels aux nikkei en leur
permettant d'obtenir facilement un visa de long séjour pour émigrer au Japon et s'y
installer. Bien qu'étant en grande majorité des ouvriers travaillant dans le secteur
industriel, ils ont désormais le droit de ne plus faire partie des travailleurs étrangers
ordinaires dont le séjour est conditionné par le renouvellement aléatoire d'un précieux
visa.
En 1997, le nombre d'actifs étrangers réguliers et irréguliers employés
majoritairement dans l'industrie manufacturière, les services, l'enseignement, la vente,
la restauration et le bâtiment s'élevait à près de 630 000 personnes (contre seulement
260 000 personnes - dont 100 000 irréguliers- au début de la décennie 1990). Seul un
sixième d'entre eux séjournent au Japon au titre du travail, soit un peu plus de 100 000
personnes. Les ressortissants occidentaux, dont l'écrasante majorité est constituée de
cadres, techniciens ou enseignants, y représentent à peine 15 % des effectifs. L'Asie de
l'Est (21 %) et du Sud-Est (8 %) envoie quant à elle un tiers des actifs étrangers,
partagés entre le personnel diplomatique, les cadres de multinationales et, plus
récemment, les diplômés des universités japonaises qui se font embaucher dans
l'archipel quand ils ne créent pas leur propre entreprise dans la restauration et l'import-
export : ou, pour simplifier, toutes catégories spécialisées et/ou qualifiées qui n'entrent
pas en compétition avec les actifs japonais.
Les étudiants asiatiques, vrais-faux actifs
La population étrangère active comporte également un nombre important
d'étudiants, asiatiques à 90 %, qui sont autorisés à travailler un certain nombre
d'heures par semaine. Leurs effectifs stagnent depuis 1995 où ils étaient à peine 55 000
(contre les 100 000 projetés par le gouvernement), ce phénomène étant généralement
attribué à l'éclatement de la bulle spéculative qui a contribué à limiter les possibilités
de « petits boulots ». Ils sont indispensables à ces étudiants dont seulement 15 %
bénéficient d'une bourse d'étude du gouvernement japonais, la plupart devant donc
financer leur coûteuse scolarité, ainsi qu'un logement hors de prix dans le parc locatif
privé4. Ils constituent de facto une main-d'œuvre bon marché abondante et bienvenue,
particulièrement importante dans les services et la restauration.
4 II n'existe aucune politique de logement permettant aux étudiants étrangers, qui n'ont pas la
chance d'être accueillis dans les cités universitaires, de ne pas se trouver confrontés au refus
de nombreux propriétaires, mis à part un système de primes attribuées à ceux qui auront eu la
gentillesse de les accepter (environ 1 10 000 yens - 5 500 francs - par an et par locataire en
1992). Ce système est limité au parc locatif vieilli.
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Mais cette stagnation des effectifs résulte surtout de restrictions croissantes de
la part d'un gouvernement confronté à l'utilisation (répandue) de ces visas d'étudiants
pour séjourner au Japon dans le seul but d'y travailler. La mise à jour d'un certain
nombre de fausses écoles de japonais, prétextes à l'obtention d'un visa, a en effet mis
le feu aux poudres. Depuis la révision de 1990, les conditions posées à l'obtention d'un
visa étudiant ont été durcies. Outre le fait de pouvoir faire preuve tant d'une présence
assidue aux cours que de bons résultats académiques, conditions difficiles à remplir
pour ceux qui doivent subvenir à leurs besoins au cours actuel du salaire horaire dans
les services (900 yens soit environ 45 francs), il est également nécessaire de pouvoir
justifier d'un compte en banque bien garni5 pour prétendre au renouvellement d'un visa
étudiant, lequel a couramment lieu tous les six mois ou une fois par an pour les plus
chanceux. Un nombre croissant d'étudiants sont ainsi poussés à abandonner leurs
études et à tomber dans la clandestinité face aux refus de renouvellement de plus en
plus nombreux depuis cinq ans. Sous la pression des associations d'entraide asiatique
et dans l'optique de limiter un phénomène très répandu d'emplois non déclarés au sein
de la population étudiante, l'administration japonaise les autorise à travailler 28 heures
par semaine au lieu de 20 auparavant. Mais les détracteurs de cette mesure s'inquiètent
du fait que le statut d'actifs des étudiants soit officiellement renforcé au détriment de
leurs objectifs universitaires, ne manquant pas de remarquer que les employeurs
pourront désormais disposer d'une main-d'œuvre bon marché encore plus disponible
qu'auparavant.
LE FACE-À-FACE DU JAPON ET DE SES CLANDESTINS
Le Japon n'a pas le monopole en Asie pour ce qui est d'abriter une large
population de travailleurs clandestins, ces derniers continuant de se partager par
millions entre la Corée, Taiwan et Singapour ou encore la Thaïlande et la Malaisie,
pour ne citer que les pays les plus demandeurs en main-d'œuvre corvéable. Seulement,
l'archipel offre des possibilités de salaires qui sont considérablement plus élevées que
les autres pays industrialisés d'Asie de l'Est dont il accueille, à son tour, un nombre
grandissant de ressortissants travaillant dans l'illégalité. La présence d'immigrés
originaires des pays les plus pauvres d'Asie et séjournant clandestinement est ainsi
comparativement moins importante : ils représentaient en 1996 à peine 70 000
personnes, soit un quart des sans-papiers, originaires de pays comme le Bangladesh, le
Pakistan, le Sri Lanka, le Népal ou encore l'Union de Myanmar (Birmanie).
L'état des sans-papiers au Japon
Les « résidents illégaux » (fuhô taizaisha), qui représentent presque la moitié
de la population active étrangère de l'archipel, sont estimés aujourd'hui à 280 000
5 Officieusement, l'équivalent d'un revenu mensuel minimum estimé à 150 000 yens par
individu (soit près de 7 500 francs) pour toute la durée du séjour. Il n'est pas rare de devoir
faire un compte-rendu détaillé de ses revenus et dépenses de l'année passée.
REMI 2000 (16) 1 pp. 221-234 228 Dorothée CIBLA
personnes dont 85 % d'hommes, une proportion qui n'était que de 8 % en 1984. Ils
sont à 70 % originaires d'Asie, avec par ordre d'importance les Coréens (47 000), les
Thaïlandais (44 000), les Philippins (39 700), les Chinois (39 500), les Iraniens
(16 000), les Péruviens (15 000) et les Malaysiens (14 000), pour ne citer que les
nationalités les plus représentées. Les ressortissants africains (Soudan, Guinée, Nigeria,
etc.) ont récemment augmenté et représentent désormais près de 1 % des travailleurs
clandestins. Des femmes en provenance de Russie et de Colombie sont engagées dans
les loisirs nocturnes et la prostitution. Bien qu'il soit délicat de faire des catégories, il
est possible de dire qu'il existe bel et bien deux sortes de clandestins au Japon.
Les premiers, minoritaires, sont constitués d'individus qui ont déjà séjourné
pour une certaine période au Japon et y sont restés après expiration de leur visa,
d'anciens étudiants chinois ou coréens étant apparemment nombreux à répondre à ce
schéma. Leur bon niveau de japonais leur permet de s'employer dans les services, la
petite distribution ou la restauration - leurs patrons peuvent être des compatriotes - où
les conditions de travail sont meilleures, et les salaires plus élevés que dans les 3K. Mis
à part le fait qu'ils n'ont pas le droit de cotiser à la sécurité sociale, ils mènent assez
librement leur vie professionnelle (beaucoup paient l'impôt sur le revenu), familiale
(leurs enfants vont à l'école publique) voire associative (certains militent pour la
reconnaissance de leurs droits). Leur vie au Japon est facilitée par leur apparence
physique, très semblable aux autochtones, qui leur évite souvent d'être contrôlés pour
délit de faciès.
Il n'en va pas de même des clandestins d'Asie du Sud-Est) ou des immigrés
arrivés illégalement au Japon, (d'apparence physique différente et qui correspondent
grosso modo aux « Blacks » accueillis par la Grande-Bretagne ), lesquels sont loin
d'avoir une telle liberté de choix ou de mouvement, et dont une infime proportion
seulement peut communiquer en japonais. Les moyens d'entrée dans l'archipel
diffèrent selon les nationalités : dans le cas de 90 % d'Iraniens, Pakistanais et
Bangladais, mais également d'un certain nombre de Thaïlandais et de Philippins, c'est
au titre de touristes. En revanche, un nombre croissant de clandestins chinois
débarquent dans l'archipel au moyen de bateaux affrétés par des marchands d'hommes
appartenant aux Triades continentales, quand ils n'entrent pas « légalement » au Japon
en utilisant de faux papiers. Dans la majorité des cas, les clandestins se mettent
immédiatement à travailler quand ils ne sont pas directement livrés à leurs employeurs
japonais dès leur arrivée. La plupart étant logés sur leur lieux de travail, ils dépendent
entièrement de leurs employeurs et/ou de leurs compatriotes, membres de réseaux plus
ou moins bien intentionnés6, pour survivre au Japon.
Précarité accrue des clandestins
En 1998, le nombre de sans-papiers renvoyés de force dans leur pays d'origine
s'élevait à 48 000 personnes, en diminution depuis cinq années7, tout comme
6 Les parrains de la mafia chinoise ne rechignent pas à les employer pour effectuer les plus
basses tâches, voire à les retenir jusqu'à ce qu'ils aient payé leur dette contractée lors du
passage clandestin.
7 Yomiuri Shimbun, 6 juin 1999.
REMI 2000 (16) 1 pp. 221-234 de travail au Japon et mutations socio-spatiales des quartiers populaires de Tokyo 229 Migrations
continuerait de diminuer le nombre de clandestins recensés par le ministère de la
Justice. Du moins s'agit-il de la version officielle qui aurait tendance à minimiser le
phénomène : il s'agit d'une part ne pas reconnaître la nécessité croissante de la main-
d'œuvre illégale qui en dit long sur les dysfonctionnements de la structure industrielle
nationale, et, d'autre part, de ne pas avoir à assumer l'échec patent de la révision des
lois d'immigration de 1990. Ses détracteurs soulignent en effet qu'elle n'a pas le moins
du monde contribué à faire diminuer le nombre de travailleurs illégaux, qui sont passés
de 106 000 à 279 000 personnes entre 1990 et 1992.
Mais comment en aurait-il pu être autrement ? Plusieurs éléments se conjuguent
pour expliquer cette évolution. En premier lieu, cette sévérité accrue des conditions de
séjour et de travail dans l'archipel a plongé un nombre important d'étrangers autrefois
réguliers dans l'illégalité. Ensuite, l'éclatement de la bulle spéculative en 1991 a fait
entrer le Japon dans une période de récession fragilisant les industries de sous-traitance,
qui avaient déjà été touchées par une politique de rationalisation de l'économie,
impliquant la délocalisation, dans les années quatre-vingt, d'un nombre croissant
d'activités industrielles vers les pays d'Asie. Ces petites entreprises industrielles peuvent
aujourd'hui d'autant moins se passer d'une main-d'œuvre flexible et bon marché, qui
avait commencé d'arriver dans l'archipel durant les très prospères années quatre-vingts
caractérisées par une large pénurie de main-d'œuvre dans les métiers 3K. Par ailleurs,
l'aggravation de la crise financière asiatique renforce les flux migratoires vers le Japon
en provenance notamment des pays les plus avancés de la zone asiatique.
L'éclatement de la bulle spéculative a sérieusement affecté la structure des
emplois et continue de faire de nombreuses victimes au sein des actifs japonais touchés
par des taux de chômage élevé (5 % depuis 1999). Mais il n'a réduit ni l'importance ni
la nécessité de l'emploi étranger. Selon les conclusions d'un rapport du ministère du
Travail datant du printemps 19988, le nombre d'entreprises employant des travailleurs
étrangers était en augmentation de 7,5 % par rapport à l'année précédente. La demande
en main-d'œuvre des petits industriels aurait tendance à se scinder désormais en deux.
D'une part, un besoin en ouvriers peu qualifiés qui sachent parler japonais (ce qui n'est
pas le cas de beaucoup de nikkeï) tout en étant plus jeunes que ces derniers dont l'âge
moyen augmente, et que l'on puisse former sans qu'ils aient besoin de changer trop
souvent d'emploi pour échapper aux contrôles policiers. Les petites entreprises de
construction mécanique et automobile, les plus touchées par les délocalisations vers
l'Asie et qui manquent par ailleurs de candidats japonais à l'embauche, sont
nombreuses dans ce cas, et emploient sans vraiment s'en cacher des travailleurs
clandestins dont elles sont les premières à réclamer la régularisation9.
A l'autre bout de l'échelle, on assiste à une demande accrue en main-d'œuvre
encore plus flexible et, surtout, moins bien payée que les nikkei dont les salaires sont
8 Nihon Keizai Shimbun, 21 novembre 1998.
9 Les entrepreneurs de Kawasaki ou de Toyota semblent être pionniers en la matière, selon le
témoignage du représentant d'une union syndicale, rencontré aux Journées de solidarité pour
les travailleurs immigrés qui se sont tenues à Tokyo les 5 et 6 juin 1999.
REMI 2000 (16) 1 pp. 221-234