Mon village russe il y a quarante ans - article ; n°3 ; vol.7, pg 293-310

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Cahiers du monde russe et soviétique - Année 1966 - Volume 7 - Numéro 3 - Pages 293-310
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1966
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Pierre Pascal
Mon village russe il y a quarante ans
In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 7 N°3. Juillet-Septembre 1966. pp. 293-310.
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Pascal Pierre. Mon village russe il y a quarante ans. In: Cahiers du monde russe et soviétique. Vol. 7 N°3. Juillet-Septembre
1966. pp. 293-310.
doi : 10.3406/cmr.1966.1669
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1966_num_7_3_1669VILLAGE RUSSE IL Y A QUARANTE ANS MON
franchissant allait hommes aima. Je Il dédie les avidement russes connut ces les pages de portes et toutes à les la au de respecta. conditions. diplomate rencontre l'ambassade, Il qui, des les
Le village où j'ai passé une partie de l'été en 1926, 1927, 1928 était
situé dans la province de Nijni-Novgorod, district de Semëno v. C'est
l'Outre- Volga (Zavolz'e), région basse et boisée, de faible peuplement,
où fleurit la vieille-foi ; Mel'nikov-Pecerskij l'a décrite en 1875 dans
son vaste roman V lesah (Dans les bois), que Sylvie Luneau a si exce
llemment traduit. J'étais invité par un ancien instituteur, père d'une
étudiante de Moscou mariée à un camarade français.
Mon village (derevnja) s'appelle Blohino. Il fait partie d'une ci
rconscription (rajón) qui, autour du bourg (selo) de Belkino, en compte
trois autres : Nikitkino, Nečaevo, Trutnevo. Blohino éveille l'idée de
« puces » (bloha) et Trutnevo celle de « bourdons » ou au sens figuré de
« fainéants » (truten ) : ces noms leur avaient été donnés par des se
igneurs facétieux ; Belkino parle seulement ď « écureuils ».
De Blohino vers l'ouest, à 40 km on gagne la ville, Nijni-Novgorod,
qui est aussi la plus proche station de chemin de fer. On suit d'abord
des chemins rudimentaires ; on s'engage à Ostankino, le chef-lieu de
canton, sur la route dite carrossable qui vient de Saint-Macaire ; on
a ensuite à passer, sur un pont de bois et sur des fascines (gať ), la rivière
Vatoma et les grands marais de Rožnovo ; plus tard, près de Nijni,
on enfonce dans des sablières ; enfin on arrive au faubourg de Bor, où
il faut prendre le bac pour traverser la Volga.
C'est un trajet que font à pied les jeunes garçons ou les femmes qui
vont au marché vendre le produit de leur cueillette dans la forêt,
baies ou champignons, muguet à l'occasion : ils partent le soir, une
hotte d'écorce de bouleau sur le dos, arrivent de bon matin, et rentrent PIERRE PASCAL 294
tard dans la soirée avec une charge de farine ou des tourtes de pain noir.
On marche la nuit pour ne pas perdre une journée. Bien entendu, il
ne circule pas, même sur la route, de voiture publique. J'ai toujours
fait à pied ces 40 km. Les charretiers aussi, qui transportent des mar
chandises et qui prennent à l'occasion des passagers, partent le soir
et font route au pas, car il suffit d'arriver à la Volga pour le premier
bac : le voyage prend entre 8 et 12 heures. La traversée du fleuve est
longue : j'ai eu le temps, dans la cabine, d'écouter le récit d'une héroïque
chasse à l'ours.
A l'est et au nord, Blohino est le bout du monde. A la sortie du
village commence la forêt qui s'étend jusqu'à Vjatka et au-delà, coupée
seulement par des rivières et leurs affluents. La première, à 25 km à l'est,
est le Kerženec. Il serpente du nord au sud, peu profond, déplaçant
par endroits son lit chaque année, charriant aux hautes eaux des arbres
centenaires, entre deux murailles de noirs conifères. Korolenko a conté
dans Lieux déserts, comment il Га descendu en barque en l'année 1890.
Sur son cours supérieur il a abrité jadis plusieurs ermitages de vieux-
croyants. On dit qu'un officier de Napoléon, ayant adhéré à la vieille-
foi, vécut dans un de ces skity. Aujourd'hui une famille de Blohino,
trois frères, se transporte chaque année sur le Kerženec pour y pêcher.
Toute la région est basse et parsemée de petits lacs et surtout de vastes
marais plus ou moins mangés par la végétation. Elle est jusqu'à la
Saint-Pierre, assure-t-on, mais en réalité bien plus tard, infestée à un
point inimaginable de moustiques.
Blohino est le dernier effort de la colonisation russe mordant sur
la forêt. Il daterait de la fin du xvine siècle. On peut découvrir à
2 ou 3 km à l'ouest les restes — une fosse, un puits, des arbres fruitiers
— d'une agglomération plus ancienne ; il y avait là une trentaine de
feux ; le seigneur d'alors en transféra quelques-uns à Orlovo, plus au
nord, quelques autres à Nikitkino, plus au sud, et 13 entre les deux,
sur le lieu de l'actuel Blohino. Il paraît que les colons étaient un ramass
is de gens sans aveu, déportés ou ayant fui d'eux-mêmes, pour divers
motifs, les atteintes de l'État : des soldats déserteurs entre autres.
Vers 1830, une bande d'une centaine de brigands battait le pays, et
les petits-enfants de son chef, Firs, « ataman du Kerženec », habitent
encore Belkino.
Blohino n'a de relations ordinaires qu'avec Belkino, dont il est
séparé cependant par 2 à 3 km et par un marais qu'il faut contourner.
A Belkino sont l'église, le soviet, l'école autrefois bâtie par le zemstvo,
la pompe à incendie. Pour trouver la poste et le télégraphe, il faut aller
jusqu'à Ostankino ; mais le buraliste fait deux fois par semaine une
tournée qui l'amène à Blohino. Un télégramme parti de Moscou le
7 août à 16 heures a été apporté le samedi 11. Avant 1917, il n'y avait
de tournée qu'une fois par semaine. MON VILLAGE RUSSE 295
Le village est constitué surtout par une rue longue d'environ un
demi-kilomètre (d'autre villages s'allongent sur 2 km et davantage).
D'un côté sont 18 maisons et de l'autre 19, et l'alignement est parfait.
La largeur de la rue est d'environ 16 m. Il existe, derrière, sur un
côté, une rue parallèle, où sont les maisons pauvres, avec quelques
hangars. Au total, 52 feux ou familles (dvor). Les maisons neuves,
celles des jeunes ménages séparés du chef de famille, sont aux extré
mités, surtout à celle qui touche la forêt : elles tirent l'œil par leur
teinte claire. Entre les maisons existe un espace libre, une ruelle
(proulok), destinée surtout à arrêter la propagation des incendies, et
pour la même raison on plante là parfois un ou deux arbres.
A l'entrée du village est un pieu portant dans une sorte de lanterne
des icônes. En trois points de la rue sont les puits, signalés par leur mât.
Ce mât soutient, couché en équilibre instable, un tronc d'arbre débar
rassé de ses branches, à une extrémité duquel le seau est suspendu par
une corde souple ; l'autre bout, qui n'est autre que le bloc compact
des racines encore alourdi souvent de pierres, forme contrepoids.
Ce dispositif, « la grue » (ïurav), permet de remonter le seau plein.
La rue est propre, on n'y voit point de fumier ni de ruisseaux de
purin : elle est seulement boueuse ou poussiéreuse en été, selon le
temps. Elle n'est en réalité que l'élargissement local d'un chemin qui
mène quelque part.
A l'écart, est l'étang (prud). Il a été obtenu il n'y a pas bien long
temps en dérivant l'eau d'un marais dans un creux de terrain inutilisé.
Le village dispose ainsi d'une piscine, d'une pêcherie (car on a peuplé
l'étang), d'un abreuvoir pour le bétail ; d'autre part, le marais en partie
asséché donnera un jour de l'herbe à faucher. Cet ouvrage a été exécuté
par la jeunesse en quelques journées de zèle.
Dans la journée, la rue est calme. A l'aube, sur les 4 heures en été, le
berger en second (podpasok) passe en faisant sonner sa cliquette, les
vaches mugissent, les brebis bêlent, les ménagères, premières levées,
mènent leurs bêtes jusqu'à la sortie du village, où se forme le troupeau.
Après quelque temps s'élèvent les fumées des fours que les femmes
ont chauffés. Un peu plus tard, on voit les longs bras des puits se lever
et s'abaisser : ce sont les filles qui sont allées à l'eau. Là on se rencontre,
on attend son tour, on papote. Puis les hommes iront au travail.
Ensuite, n'étaient les petits enfants, qui trottent pieds nus, chemise
au vent, par la rue, le village semblerait désert. Il n'y a pas de porcs,
peu de poules, seulement cinq ou six chiens. Chacun est à ses occupat
ions.
Le soir, le berger ramène les vaches et les brebis : les ménagères 296 PIERRE PASCAL
vont leur ouvrir la porte cochère. Parfois, une cavalcade bruyante et
désordonnée anime soudain toute la rue : ce sont les chevaux qui ont
passé quelques jours au vert, et qui rentrent, ivres de vigueur et de
liberté, comme retournés à l'état sauvage ; sur l'un ou l'autre est juché
un gamin. Le spectacle est beau.
Autre genre d'animation : les jours traditionnellement chômés,
c'est-à-dire les dimanches, les fêtes des Apôtres, la fête patronale, la
Saint-Élie et quelques autres jours encore, dans les après-midi d'été,
la jeunesse fait promenade.
Les garçons ont revêtu leurs beaux habits, ceux qui ont été achetés
(et non confectionnés au village) : une blouse (kosovorotka) ou bien noire
ou bien d'un rouge éclatant, et un pantalon à pattes d'éléphant (klëS)
flottant sur les bottes. Ils arpentent la rue en se tenant par la main et
hurlent en s'accompagnant de l'accordéon (garmoška) des couplets
fortement rythmés et rimes (častuška). Ces couplets de quatre vers
sont chacun un tout indépendant. Ils sont bâtis sur une comparaison
ou une opposition imprévue, narquoise, entre les deux premiers vers et
les deux derniers. Ils ont un sens satirique et actuel : on se moque de
soi-même et des autres, de toutes les sottises, de toutes les absurdités
de la vie, qu'elles soient le fait des puissants ou du public. Ils se renou
vellent constamment. Ils naissent à la ville ou à l'usine, où ils ont un
immense succès, et de là ils envahissent les campagnes. Ici ils viennent
de Sormovo, la grande usine près de Nijni. Il n'est interdit à personne
d'en essayer de nouveaux. On aime aussi les chansons d'apaches
(huligan) ; j'ai noté ces anapestes : « Pour ť buter, j'ai mon lingue
aiguisé... » Les garçons dépassent la rue, parfois, pour faire le tour
du village, revenir et recommencer.
Les filles aussi, en se tenant par la taille, arpentent lentement la
rue, deux par deux, moins bruyamment que les garçons, mais en chan
tant aussi à propos de « leur chéri » (milyj). Elles ont une robe d'in
dienne, un mouchoir de tête de couleur claire, des chaussures lacées
ou des demi-bottes, tous objets achetés, longtemps désirés.
Dans cette promenade quasi rituelle, garçons et filles ne se mêlent
pas.
Après le souper, quand il fait déjà sombre à l'intérieur, si le temps
le permet, les adultes, les personnes d'âge sortent, s'assoient devant
la maison — sur le terre-plein ménagé sous les fenêtres (zavalinka) , si
l'on n'a pas de chaises — et on bavarde, fête ou non. Une heure après
le coucher du soleil, sur les 9 heures et demie-10 heures en juillet-
août, tout le monde dort : pas une lumière. En hiver au contraire, on
fait la veillée, et même tard dans la nuit le samedi. Dès que tout le
village est endormi, le veilleur communal commence sa ronde, en agi
tant sa cliquette ou en frappant sur une plaque de métal : ce ne sont
pas tant les voleurs qu'on craint que le feu. MON VILLAGE RUSSE 297
Les façades qui donnent sur la rue sont chacune le petit côté
(12-15 m) d'un rectangle qui s'allonge derrière (80-100 m) et qui est
le bien propre d'un feu, d'une famille. Cet enclos (usad'ba) comprend
des bâtiments et un peu de terre.
Le principal bâtiment est la maison d'habitation (dom), dont on
voit les deux fenêtres. Celle où j'habite, comme la plupart dans la
grand-rue de Blohino, est une « cinq murs » (pjatistenka) : quatre murs
extérieurs et un à l'intérieur qui sépare deux pièces. Elle a environ
5 m de façade et 8 m de profondeur. Mais en réalité il y a là deux maisons
jointes, deux charpentes (srub) dont une est incomplète d'un mur.
L'une, sur la rue, fournit une pièce d'apparat ; l'autre, derrière, est la
pièce à tout faire, celle qui a le four, la véritable izba.
J'ai vu comment se fabrique un srub, cet élément de base de l'archi
tecture paysanne. Sur un emplacement libre ont été apportés les
rondins : les pins ont été choisis dans la forêt, par le paysan lui-même,
aussi semblables que possible et bien droits, par lui abattus, débités
de façon à ne garder que la partie centrale de diamètre uniforme,
ébranchés, débarrassés de leur écorce et de l'aubier récent. Ce travail,
chacun est assez habile avec sa hache pour le faire. Mais le bois une
fois assez sec, on fait appel à une artèle de charpentiers, et ce sont eux
qui opèrent sur l'emplacement indiqué. Ils ont d'abord à apparier les
rondins en rectifiant la longueur, aplanissant les irrégularités. Puis
ils marquent au crayon les entailles à faire. Chaque rondin reçoit,
à 20 cm environ de chaque extrémité, une entaille profonde « en forme
de tasse » (v času) et par-dessous, sur toute sa longueur, une rainure de
faible largeur (Paz). Ils sont ensuite assemblés à angles droits, et ce sera
le premier rang (venec) du srub. Par-dessus est posé un second rang
et ainsi de suite jusqu'au cinquième. La rainure d'un rondin, épousant
la convexité du voisin de dessous, empêche le premier de glisser ; les
angles sont maintenus par le poids des rondins qui pèsent sur eux. Les
hommes se déplacent alors pour assembler un peu plus loin cinq autres
rangs. Et de même encore une fois ou deux, car il faut au total quinze
à vingt rangs pour une maison. Grâce à ces groupes de cinq, les char
pentes sécheront mieux. Ce résultat obtenu, on marque les rondins,
on les démonte et on les transporte sur l'emplacement définitif. Là le
srub sera remonté. Tout le travail a été exécuté à la hache. La scie,
qui n'a pénétré dans les campagnes qu'au début du xixe siècle, n'est
employée qu'à faire des planches.
Il n'y a pas de fondations proprement dites. Néanmoins pour porter
les quatre angles de l'édifice il a été bâti quatre colonnes de briques
(autrefois on se contentait de grosses pierres, de ces blocs erratiques 298 PIERRE PASCAL
(valun) qu'on rencontre dans le pays, ou même de grosses souches ;
quelques maisons sont soutenues par des murs entiers de briques :
celles des richards!). De toute façon, la maison est surélevée légèrement,
ce qui donne, en creusant un peu, un sous-sol (podpol'e).
Il faut ensuite poser le faîtage, les chevrons du toit à deux pentes.
Pour la couverture, on use soit de planches (tes), soit de lattes de bois
taillées sur place (dranka). Le chaume n'est plus guère employé pour
les maisons d'habitation. On place le plancher et le plafond. On calfate
les interstices entre les rondins avec de la mousse, enduite parfois de
goudron. On perce les fenêtres, qui sont encore aujourd'hui de faibles
dimensions ; elles sont munies d'un double châssis : le second, amovible,
sera chaque année installé à l'entrée de l'hiver et enlevé à Pâques.
Sur la partie du rondin qui supportera la planchette horizontale du
bas de la fenêtre, on fixe un morceau d'écorce de bouleau avec de la
mousse, pour que l'humidité ne la pourrisse pas. Extérieurement l'em
brasure sera décorée d'un cadre de bois ajouré et peint de vives couleurs
(naličnik). La porte est pratiquée sur le côté, jamais en façade.
S'il s'agit du srub donnant sur la rue, une petite chambrette avec
sa fenêtre est prévue sous le toit, et le sommet du pignon est orné
d'une figure schématisée, souvent une tête de cheval, d'où son nom
(konëk).
S'il s'agit de l'izba proprement dite, il reste à bâtir le four. Cet
élément essentiel réclame un spécialiste (pečnik). Dans un coin de la
pièce, il établit d'abord un soubassement (opeček) : un rectangle
de petits rondins. Le four lui-même a la forme d'un four de boulanger.
Il est construit de briques. Il a une cheminée qui aboutit à un tuyau
extérieur. Sa gueule (čelo) regarde la façade. Devant elle est une
surface libre sur laquelle on peut tenir au chaud les plats, asseoir
un enfant... (Šestok). Sur le côté libre et sur le devant sont ménagés
plusieurs enfoncements destinés à de menus objets, un emplace
ment pour mettre à sécher les bandes servant de chaussettes (port-
janki). En bas, dans le cadre de bois, plusieurs ouvertures sont prati
quées où le chat et les poules peuvent se blottir. Le four sert à cuire
le pain, à faire la cuisine, à faire bouillir des chaudrons d'eau pour la
nourriture des bêtes, à chauffer l'izba. Par-dessus, comme il est large
et long, on peut dormir à plusieurs ou simplement rester allongé au
chaud (les vieillards, les infirmes, les malades, les paresseux). Il traîne
toujours là-haut des linges, de vieilles hardes.
L'izba est aussi bien tenue que possible étant donné tout ce qui
s'y passe. Le plancher, la table sont lavés. Je n'ai pas trouvé à Blohino
de parasites, comme dans les villages de la région de Moscou ; une
certaine herbe, paraît-il, rend la vie impossible aux punaises. Les
moustiques sont arrêtés par des filets. Les mouches seulement sont
insupportables. On devine que les vitres cassées, de petites dimensions MON VILLAGE RUSSE 289
cependant, sont difficilement remplacées : les trous sont bouchés par
un chiffon, un carton, en attendant qu'on obtienne l'objet rare, qui
vient de la ville.
Le long des deux constructions, au niveau des planchers, court un
couloir (sent) sur lequel ouvrent la porte d'entrée, qu'on atteint par
trois marches et les portes des deux pièces. Ce couloir est obtenu d'un
côté par le mur de la maison, et du côté extérieur par une cloison de
simples planches. Il ne fait pas partie de la maison, il lui est annexé.
Il a 1,50 m de largeur environ.
Il existe d'autres dispositions de la maison : par exemple les deux
srub, donc les deux pièces donnant sur la rue, et le couloir entre les
deux. J'ai décrit la maison que j'habitais et je ne sais si d'autres types
étaient représentés à Blohino.
La cour (dvor) a aussi son entrée, une porte cochère à deux battants
(vorota) sur la rue. Elle contient d'abord un espace libre et ensuite,
immédiatement derrière la maison, une partie couverte : on a accès
à cette dernière en descendant trois marches au bout du couloir. C'est
une construction légère, à même le sol, faite de fortes planches calfatées
grossièrement, sans fenêtre, les jours suffisant à l'éclairer. Des pieux
étayent le plafond. Elle comporte des divisions pour le cheval, la ou
les vaches, les brebis, qu'on y abrite la nuit tant que les gelées ne sont
pas trop fortes. On y fait la traite. On peut y exécuter quelques travaux.
La véritable étable (hlev) se trouve au fond de la cour, et c'est une
construction indépendante, de moindres dimensions, mais plus chaude,
un srub soigneusement calfaté, de plafond bas, avec une ou deux
lucarnes vitrées et une mangeoire.
La partie couverte de la cour a un étage : le fenil (sennica) qui
a sur le côté une large ouverture servant à introduire ou à jeter en
bas le foin.
Derrière la cour, dont il est séparé par une palissade (častokol),
vient le potager (ogorod) . Il est clos de tous côtés. On y cultive choux,
raves, haricots, concombres, tournesol ; on y plante des pommes de
terre pour la semence. Il peut y avoir des arbres fruitiers : pommiers,
cerisiers.
Plus loin, après le potager, de l'autre côté de la rue secondaire,
se trouve un hangar (saraj). C'est un srub solide, mais non calfaté,
avec un toit à quatre pans légèrement surélevé de façon à permettre
l'aération et une porte à deux battants fermée par un gros cadenas.
Le sol est de terre battue. On garde là les instruments, le lin, le bois
de chauffage, le traîneau.
Toujours plus loin, après un espace libre et une clôture, est le séchoir 300 PIERRE PASCAL
à blé (ovin). Car le blé débarrassé de son humidité se conserve plus long
temps, et c'est important quand on bat à la main. Cet édifice se compose
d'une fosse boisée et profonde de 1,50 à 2 m où sera allumé et entretenu
un feu de bois ; on y descend par un escalier latéral. Au-dessus, est posé
un srub calfaté et couvert, avec un plancher suffisamment haut pour
ne pas être atteint par les flammes, en principe du moins. Il laisse
sur ses côtés un espace libre, pour permettre une circulation d'air
chaud, et supporte une couche de sable bien tassé que le brasier échauff
era. Les gerbes sont étendues en travers d'une vingtaine de perches
mobiles (kolosnik) couchées à une coudée au-dessus du plancher. Deux
ouvertures pratiquées dans la paroi antérieure du srub permettent
l'une de placer et de retirer les gerbes, l'autre, plus basse, de récupérer
les grains de blé qui seraient tombés. Devant l'ovin, protégé par un
auvent, est le terrain sur lequel le blé sera battu (gumno). L'ovin
prend feu facilement, et pour cela il est toujours éloigné des autres
bâtiments. Tous les ovin du village sont à l'extrême bout des enclos,
et tous se trouvent à peu près sur la même ligne. Entre les ovin, on
peut voir les fosses non comblées de ceux qui ont brûlé. Non loin de
l'aire à battre, beaucoup de paysans ont un grenier à balle (mjakinnica) :
on y garde les épis vides pour la nourriture du bétail. La paille, elle,
est laissée en plein air.
Au-delà de l'ovin ce sont les champs. Il est d'autres bâtiments
qui ne sont pas forcément dans l'enclos. Les bains par exemple (banja)
doivent être à la fois loin des habitations à cause du danger d'incendie,
et à proximité de l'eau, ruisseau, étang ou marais ; tous les bains du
village sont ainsi groupés, quoique espacés. Le bain est un srub « cinq
murs » bien calfaté, mais plafonné tout juste à hauteur d'homme.
La première pièce, la plus petite (predbannik), est éclairée par une
minuscule fenêtre à volet, du côté opposé à la porte d'entrée, qui est
très basse ; elle a un banc et des chevilles à pendre les vêtements,
car c'est ici qu'on se déshabille. On passe de là dans la seconde pièce
par une porte encore plus basse. Là est le poêle : un four de briques
avec sa cheminée, dans lequel est encastrée une chaudière. Le plancher
est intentionnellement mal joint. Comme mobilier, trois bancs s'éta-
geant, le plus haut proche du plafond, et des tonneaux qu'on remplit
de l'eau bouillie dans la chaudière. Dans les bains plus anciens (sans
cheminée : seulement un trou au plafond, qu'on bouche avec un chiffon
une fois le chauffage terminé), la vapeur est obtenue en portant au
rouge de grosses pierres sur lesquelles on projette de l'eau froide. De
toute façon, le baigneur s'allonge d'abord sur la banquette inférieure,
où il s'asperge d'eau chaude à l'aide d'un récipient de bois à poignée
(êajka) et se savonne ; puis il monte sur la banquette médiane et sur
la banquette supérieure, où la vapeur est plus forte. Quand il n'y peut
plus tenir, il redescend. Pour activer la circulation, on se fouette avec MON VILLAGE RUSSE 301
de petits balais de branches de jeune bouleau (venik). Chaque famille
consomme une cinquantaine de ces balais dans l'année. Certaine herbe
des marais fait le même office. Dans la première pièce, le jour où le bain
est chauffé, le samedi en principe, on fait la lessive.
Le grenier (am bar) est un srub solide de structure originale, qui
donne une impression de massiveté. La base est un carré d'environ
5 m de côté, surélevé et soigneusement planchéié. La porte même repose
sur un seuil élevé. Toute la partie supérieure, en façade, forme une
saillie très marquée, qui s'appuie parfois sur deux ou quatre colonnes
posées sur le seuil. Le toit est de rondins serrés, couverts de planches.
Le tout a presque la hauteur d'une maison. A l'intérieur, à mi-hauteur,
une cloison de fortes planches, courant d'un côté à l'autre, fournit,
avec trois ou quatre cloisons transversales, autant de grandes boîtes
ouvertes au sommet (susek) : c'est là qu'on verse les diverses sortes de
grains. La porte à pentures est armée de barres de fer et d'une de ces
antiques serrures à clé monumentale forgées à la main. Le bois employé
est le plus dur qu'on ait pu trouver, le plus saturé de résine ; les planches
ont été taillées à la hache, à l'ancienne mode, dans la moitié d'un tronc.
Le temps n'a pas de prise sur ces greniers. Il y en a un à Blohino qui
s'est un peu enfoncé en terre. On construit encore de ces coffres-forts
du laboureur.
Entre les maisons, à l'entrée de la ruelle, on voit à Blohino de petites
bâtisses de briques (kladovaja), resserres de la hauteur d'un homme,
avec un toit de ciment et une porte de fer dont une partie sert de volet
à une grille, ce qui permet l'aération ; on étend sur le toit des écorces de
bouleau pour éviter l'humidité. Là-dedans sont à l'abri du feu, des
rongeurs et des insectes, les vêtements d'hiver et le coffre à ferrures
(sunduk) qui contient tous les effets précieux, les pelisses, les robes et
coiffes de mariage par exemple, qui se passent d'une génération à
l'autre. Autrefois on se contentait d'une hutte de bois à demi enterrée,
entourée d'écorce de bouleau et recouverte de terre.
Ainsi la famille la mieux pourvue possède une dizaine de bâtiments
divers.
Les plus déshérités n'ont que l'izba. Il y a 3 ou 4 familles dans ce
cas à Blohino. De plus, cette izba est basse : on touche le plafond en
levant le bras. Elle est peu spacieuse : 3 x 3 m environ. Elle peut n'avoir
pas même de couloir. Sa construction ne demande qu'une cinquantaine
de troncs, et son srub, sans le toit, ne coûte que 100 roubles, tandis
que la « cinq murs » en coûte 300. A d'autres manquent tels ou tels
bâtiments. Qui n'a ni vache, ni cheval (il y a 22 feux sans cheval, et
5 sans vache) n'a pas besoin de dvor couvert. Qui n'a pas de terre
(3 feux, dont le tailleur) n'a pas besoin à' ovin.
Huit feux de Blohino ont un rucher (paseka). C'est une petite
clairière dans la forêt où sont disposées, à l'abri du vent, les ruches.