Monnaie et développement économique dans l'Europe médiévale - article ; n°4 ; vol.1, pg 491-510

-

Documents
21 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Histoire, économie et société - Année 1982 - Volume 1 - Numéro 4 - Pages 491-510
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1982
Nombre de visites sur la page 44
Langue Français
Signaler un problème

Philippe Wolff
Monnaie et développement économique dans l'Europe
médiévale
In: Histoire, économie et société. 1982, 1e année, n°4. pp. 491-510.
Citer ce document / Cite this document :
Wolff Philippe. Monnaie et développement économique dans l'Europe médiévale. In: Histoire, économie et société. 1982, 1e
année, n°4. pp. 491-510.
doi : 10.3406/hes.1982.1304
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1982_num_1_4_1304MONNAIE ET DEVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
DANS L'EUROPE MEDIEVALE
par Philippe WOLFF
de l'Institut
L'ensemble des problèmes évoqués dans les pages qui suivent doit avant tout être dé
limité avec précision : quel a été, à tout moment de l'histoire dite médiévale, le rapport
entre la quantité de signes monétaires disponibles pour la circulation, et le volume de
l'activité économique ? Quelles ont été les variations de ce rapport, et donc l'interaction
entre les deux termes que nous entreprenons de comparer ? Ajoutons que notre atten
tion se portera sur la période allant de l'ère carolingienne au milieu du XVème siècle,
et qu'elle s'efforcera d'embrasser l'ensemble de l'Europe médiévale, dont les divers
éléments ont trop souvent été scrutés à part les uns des autres.
Il ne sera donc traité que d'un des aspects de l'histoire monétaire : l'aspect spéc
ifiquement économique. A ma connaissance, il n'a jamais fait l'objet d'un examen d'en
semble pour la période médiévale (1). L'impossibilité apparaît d'ailleurs vite de pousser
l'étude à fond de façon vraiment satisfaisante. La solution de ces problèmes, cepen
dant capitaux pour l'histoire économique, exigerait que nous possédions un ensemble
de données numériques, qui nous font à peu près totalement défaut, tant en ce qui
concerne la production des métaux précieux et l'émission de signes monétaires de rem
placement, que touchant le volume de l'activité économique. Ce ne sont même pas seu
lement les chiffres qui nous manquent, mais les impressions des historiens qui prêtent à
discussion. Que possède-t-on sur la production minière médiévale ? Encore faudrait-il
rassembler les données éparses dans les textes, et celles que pourrait fournir l'archéo
logie. La tâche ne s'impose pas moins du fait que le bilan risque fort d'être décevant (2).
1. Je renvoie à Philippe Grierson, Bibliographie numismatique , Paris, 1966, traduction française
mise à jour d'un précieux travail paru à Londres en 1954 (Coins and Medals, a select Bibliography,
Historical Association). On y trouvera les références essentielles. L'Esquisse d'une histoire monétaire
de l'Europe de Marc Bloch, pubUée en 1954 (Paris, Colin, Cahiers des Annales, n° 9) d'après des cours
professés antérieurement à 1940, est forcément vieillie, quel que soit son immense mérite. «Coinage
and Currency», de P. Spufford, ne prétend pas être plus qu'une esquisse, d'ailleurs suggestive, reléguée
en appendice du vol. III de la Cambridge Economie History of Europe (Cambridge University Press,
1963, pp. 576-602). Le titre d'Etienne Fournial, Histoire monétaire de l'Occident médiéval (Paris,
Nathan, 1970) ne doit pas tromper : les premiers siècles mis à part, il n'y est guère question que de la
France. L'excellente Fontána Economic History of Europe n'a pas prévu, si mes connaissances sont
exactes, de volume centré sur la monnaie. Je supplie mes collègues de ne pas manquer l'occasion de
me signaler mes lacunes — en ce qui concerne les ouvrages d'ensemble, je le rappelle.
2. Bornons-nous à citer, sans entrer dans le détail d'une bibliographie qu'il serait utile de mettre à
jour et de présenter d'ensemble : John U. Nef, «Mining and metallurgy in Medieval Civilization»,
chap. VII (pp. 429-492) de la Cambridge Economic History of Europe, vol. II (1952). 492 Philippe WOLFF
La production des ateliers monétaires n'est qu'exceptionnellement chiffrable (3). Et
d'autre part, si l'on s'accorde à considérer la période allant du Xlème au XIHème
siècle comme une phase d'expansion (sans pouvoir d'ailleurs en dater exactement les
limites, et ceci est inévitable, car le passage d'une phase à l'autre a été très progressif, et
il a dû se décaler considérablement de région à région), avant et après les opinions d
ivergent : l'époque carolingienne a-t-elle correspondu, comme le voulait Henri Pirenne, à
un recul économique, ou, comme le pensaient Dopsch anciennement et, plus près de
nous, Lombard et Duby entre autres, et pour des raisons d'ailleurs diverses, au début
d'un essor ? Les opinions ne s'accordent pas plus en ce qui concerne l'«automne du
Moyen Age» : phase de contraction (Perroy, entre bien d'autres), ou réaménagement
préparant l'avènement du capitalisme (Kosminsky), voire, après quelques crises, progrès
réel (Cipolla) ? Je me garderai bien de ranimer les brasiers qui sommeillent, mais il faut
au moins en évoquer l'existence pour faire comprendre l'inévitable imperfection du
présent rapport. J'ai d'ailleurs sans prudence durci les formules, fait fi des nuances,
laissé béantes les lacunes, dans la pensée que ce rapport est surtout destiné à nourrir
une discussion : rien ne me réjouira plus que de me retrouver bien vivant tout de
même — sous les décombres auxquels elle l'aura réduit.
Avant d'aborder l'examen des quatre grandes phases que je distinguerai dans mon
étude, je crois utile de procéder à trois séries (pour le moins) d'observations :
1°) pour nous limiter au stock monétaire métallique, deux articles ont récemment
et utilement pris le contrepied de la tendance qu'avaient les historiens à le considérer
comme en constant accroissement, les produits de l'extraction récente venant s'ajouter
à la masse antérieure. C.C. Patterson (4) a énuméré les multiples causes de pertes monét
aires, les unes volontaires, comme l'ensevelissement dans la compagnie des morts, les
enfouissements en période de troubles (qui fournissent une source essentielle à l'histo
rien de la monnaie), la thésaurisation (perte en principe momentanée), l'utilisation non
monétaire des métaux précieux (ainsi pour le vêtement : les fils d'or...) - les autres in
volontaires, pertes dans les incendies, naufrages, accidents. On ne peut que lui être r
econnaissant de ce rappel, même si l'on hésite à le suivre dans les calculs passablement
théoriques par lesquels il essaie de mesurer quantitativement l'importance de ces pertes.
Plus récemment, N.J. Mayhew (5) a insisté sur ce qui, à ses yeux, représente tout de
même la principale cause de perte, le frai (wear, Abgreifen) et, à partir des données
fournies par les archives des ateliers monétaires britanniques, il en a apprécié l'effet à 2
à 3 % du poids par décennie (près de 10 % par demi-siècle) ; il faut y joindre le résultat
des rognages, qui étaient de pratique courante, mais ne représentaient pas une perte en
termes absolus.
Il y avait donc des facteurs d'accroissement du stock monétaire mais, concurrem
ment, jouaient des facteurs de diminution.
3. A cet égard, la Grande-Bretagne est exceptionnellement favorisée, ainsi qu'on le verra plus loin.
Pour les autres pays, il n'existe à ma connaissance que des données fragmentaires, et il serait utile de
procéder à leur relevé systématique.
4. «Silver Stocks and Losses in Ancient and Medieval Times», in Economie History Review, 2nd
Series, XXV, n° 2,1972, pp. 205-235. Il y est fait aussi quelques allusions à l'or.
5. «Numismatic Evidence and Falling Prices in the 14th Century», ibid., XXVII, n° 1, 1974,
pp. 1-15. ET DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE DANS L'EUROPE MÉDIÉVALE 493 MONNAIE
2°) II est risqué — et faux dans l'ensemble, je pense - de ne considérer que le stock
métallique, en se reposant paresseusement sur l'idée — exacte en gros, mais jusqu'à quel
point ? — que la monnaie médiévale était essentiellement une monnaie métallique. De
remarquables travaux, entre autres ceux des regrettés Raymond de Roover et Federigo
Melis, et de Carlo Cipolla, ont montré que la lettre de change, le paiement par virement,
voire certaines formes rudimentaires du chèque, ont constitué, au moins à partir du
XFVème siècle, d'appréciables substituts delà monnaie métallique sur les grandes places.
M. Postan, dont je fus, en des temps déjà lointains, hélas, l'élève, a signalé dans un arti
cle significatif l'importance du crédit dans le développement de l'économie anglaise, et
j'ai moi-même essayé d'évaluer le rôle, complémentaire de la monnaie, joué par ce
même crédit sur une place secondaire comme Toulouse. Il y a là tout un aspect qui ne
doit pas être perdu de vue.
3°) II faut d'ailleurs se résigner à l'impossibilité d'atteindre des résultats quantit
atifs précis. Elle ne tient pas seulement aux lacunes (le mot est faible, en vérité) de
notre documentation. Elle est essentielle, dans la mesure où le jeu des opérations monét
aires s'opérait dans l'imprécision. Lorsqu'un souverain ou un prince caractérisait par
leur poids et leur aloi les pièces dont il ordonnait l'émission, il admettait en général un
certain «remède», lié à l'imperfection des techniques de frappe (6). De ce remède, les
monnayeurs, puis après eux les changeurs (par la pratique des rognages), jouaient cer
tainement, mais inégalement, avec plus ou moins d'habileté, plus ou moins de cynisme.
C'est ce qu'il est impossible de mesurer. Alors, faut-il raisonner à partir de la définition
officielle de la pièce ? ou à partir des minima tolérés ? ou encore à d'une moyenn
e, forcément théorique ? Les différences sont peu de chose, à considérer la pièce prise
individuellement ; mais leur multiplication dans une émission nous achemine vers de
sensibles à-peu-près.
Il faut ajouter, à partir du XHIème siècle au moins, le jeu des contrefaçons, sur l
equel John H. A. Munro (entre autres) ajustement attiré l'attention (7). Il circulait donc,
dans l'Europe du Moyen Age finissant, des florins et des doubles effectivement issus
des ateliers dont ils portaient la marque. Il en circulait aussi, en qualité impossible à
mesurer, d'autres, contrefaits par d'autres ateliers, presque indiscernables des précé
dents par le consommateur moyen, mais toujours légèrement inférieurs de poids et sur
tout d'aloi. Ils jouaient cependant en général le même rôle économique.
A la lumière de ces réflexions, voudra-t-on me pardonner la méfiance que je pro
fesse à l'égard des trop belles «quantifications», satisfaisantes pour l'esprit, mais si fra
giles — au moins en ce qui concerne l'époque médiévale ?
I. L'ÉPOQUE CAROLINGIENNE
La réalité monétaire carolingienne est relativement simple et pourtant, déjà, se po
sent de difficiles problèmes. La faute en est évidemment à la documentation très défi
ciente. Je ne m'attarderai pas à rappeler ce que fut la réforme, dite de Charlemagne
6. Mes amis britanniques, avec qui je m'entretenais de ce fait, m'ont paru penser que ces techni
ques étaient meiïleures chez eux que sur le continent. Est-ce exact ? — j'entends : mon impression, et
le fait lui-même ?
7. Ainsi John H. A. Munro et Pierre Cockshaw, «Contrefaçons et imitations de monnaies au
XVème siècle», in Revue belge de numismatique, CXVIII, 1972, pp. 127-163, planches. 494 Philippe WOLFF
(encore que largement préparée par Pépin le Bref), qui ouvrit cette période : reprise de
la régale (si fort négligée antérieurement en Gaule) et diminution du nombre des ate
liers ; apparition d'un nouveau système de compte, que nos amis britanniques devaient
conserver jusqu'à ces dernières années (12 deniers = 1 sou ; 20 sous = 1 livre) ; renfo
rcement du denier d'argent qui, en 793 ou 794 vraisemblablement, passe de 1,3 à 1,7
gramme d'argent pur ; décision de faire reposer tout le système sur l'argent (8). Faut-il
pour autant parler de monométallisme-argent ? Je ne le pense pas : le monométallisme
n'est pas un système dans lequel un seul métal est monnayé ; c'est un système dans l
equel un seul métal monnayé possède une valeur libératoire illimitée. Il est douteux que,
même mis à part le cas de l'Italie, un paiement en or eût alors été légalement refusé.
Je crois que, pour l'ensemble du Moyen Age (sauf dans le cas de certaines cités ita
liennes au bas Moyen Age), la notion de monométallisme est une notion anachronique.
Et je souhaite que l'assemblée exprime son avis sur ce point.
Ceci dit, trois séries de problèmes économiques me paraissent se poser — ou s'être
posés — à propos de la monnaie carolingienne.
1°) Le premier est celui qui a fait couler le plus d'encre. C'est aussi, à mon avis, le
moins réaliste et le moins important des trois. Je veux parler des liaisons entre le sys
tème carolingien d'une part, les systèmes arabe et byzantin de l'autre. Les transports
entre ces divers mondes restaient, même avec l'aide de la Méditerranée, trop lents, trop
irréguliers, trop peu volumineux pour que des influences économiques vraiment import
antes aient pu s'exercer — même si l'on peut justement relever, dans les domaines légal
et typologie, des emprunts francs aux systèmes contemporains de ces mondes éc
onomiquement beaucoup plus développés (9).
8. Un article fondamental est celui que rédigea Philip Grierson, «Money and Coinage under Char
lemagne», pour Karl der Grosse, I, Persônlichkeit und Geschichte, herausgegeben von Helmut Beu-
mann, Dtisseldorf, Verlag L. Schwann, 1965, pp. 501-536. Je tiens à exprimer ma profonde estime
pour cet auteur, dont tous les écrits méritent la plus grande attention. L'exposé d'ensemble le plus ré
cent est, à ma connaissance, celui de Karl F. Morrison et H.Granthal, Carolingian Coinage, New York,
1967. Il ne faut évidemment pas s'arrêter à Charlemagne ; signalons donc, parce qu'il est récent, et
bien qu'il ne se situe pas spécialement sur le plan économique : Manfred van Rey, «Die Munzpràgung
Karls des Kahlen und die westfrànkische Kônigslandschaft», in Festschrift Edith Ennen, Bonn, 1972,
pp. 153-184.
9. Il pourrait être établi une très longue bibliographie de ce débat monétaire, qui s'est engagé
dans le cadre plus large des discussions suscitées à la suite du «Mahomet et Charlemagne» publié par
Henri Pirenne dans la Revue belge de philologie et d'histoire en 1922, et dont un livre posthume, por
tant le même titre, développa la thèse en 1937 (Paris, Alcan). Je me bornerai à citer quelques titres. Il
était normal que la thèse de Pirenne provoque les controverses. S'y firent plus spécialement remar
quer : Maurice Lombard, «Les bases monétaires d'une suprématie économique : l'or musulman, du
Vllème au Xlème siècle», in Annales ESC, 1947, n° 2, pp. 143-160 (et je tiens à évoquer ici avec une
affectueuse émotion la grande figure de ce chercheur courageux, original, trop tôt disparu) ; Sture
Bolin, «Mohammed, Charlemagne and Ruric», in Scandinavian Economic History Review, 1953,
pp. 5-39. La réaction ne fut pas moins vigoureuse : Ph. Grierson, «Carolingian Europe and the Arabs :
the myth of the mancus», in Revue belge de philologie et d'histoire, 1954 ; Edouard Perroy, «Encore
Mahomet et Charlemagne», in Historique, ССХП, oct.-déc. 1954, pp. 232-8 ; Fr. J. Himly, «Y
a-t-il eu emprise musulmane sur l'Occident ?», in Revue suisse d'Histoire, V, 1, 1955, pp. 31-81. De
cette liste volontairement raccourcie, il serait injuste d'omettre le nom de Robert S. Lopez, dont les
interventions ont été nombreuses et de poids. L'évolution de la pensée de Madame Renée Doehaerd,
est caractéristique : encore très «lombardienne» dans son article de 1952 («Note sur les réformes mon
étaires carolingiennes», in Annales ESC, 1952, pp. 13-20), elle aboutit, dans Le Haut Moyen Age oc
cidental : économies et sociétés (Paris, PUF, Nouvelle Clio, n° 14, 1971, pp. 309-326), à un exposé
très équilibré, remarquable en tous points, dont on sentira l'influence prédominante, en même temps
que celle de Grierson, dans les lignes ci-dessus. ET DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE DANS L'EUROPE MÉDIÉVALE 495 MONNAIE
Je me limite volontairement à ces quelques lignes, à compléter, il est vrai, par la lec
ture de la longue note 9, afin d'en venir aux deux problèmes plus vraiment importants.
2°) D'où est venu l'argent dont se sont servis les Carolingiens pour leurs frappes —
dont il resterait à mesurer l'importance ? Fut-elle d'ailleurs tellement grande ? Il sub
sisterait quelques 8 000 pièces que l'on peut qualifier de carolingiennes ; ce n'est évidem
ment que le reste d'un ensemble jadis beaucoup plus important ;en revanche, certaines
de ces pièces peuvent provenir d'un métal plusieurs fois monnayé. On retiendra aussi
que l'édit de Pitres promulgué en 864 par Charles le Chauve limitait à cinq livres d'ar
gent pur la quantité de métal à remettre à chacun des comtes dont dépendaient les dix
ateliers autorisés par l'édit (10). Il ne s'agissait que d'«amorcer» le fonctionnement de
ceux-ci ; c'est tout de même peu de chose. Et je ne serais pas tenté d'attribuer à la
masse monétaire carolingienne des dimensions considérables — expression vague en
vérité, mais comment s'exprimer avec plus de précision ?
Ceci dit, les ateliers carolingiens ont pu faire usage :
— du stock antérieur que, à la lueur des remarques présentées en préambule, on se
gardera tout de même de grossir exagérément ;
— des dépouilles du butin accumulé grâce aux victoires de Charlemagne, en parti
culier sur les Avars de 796 à 803. Einhard (c. 13) a insisté sur les trésors d'or et d'ar
gent qu'elles fournirent aux Francs ; aucune autre guerre ne les enrichit à tel point ;
— du métal venu du monde arabe par le jeu du commerce (11);
— du produit de l'extraction minière. On pense aussitôt aux mines de Melle en Poi
tou ; leur activité est bien connue dès l'époque mérovingienne, elle se poursuivit sous
les Carolingiens, l'atelier de Melle étant l'un des dix énumérés par l'édit de Pitres. Sans
doute commença-t-on également de recourir aux ressources minières de la Germanie, si
l'expression Metallum Germanicum figurant sur certaines pièces de Charlemagne doit
être retenue dans ce sens (12).
Dans quelle proportion ces quatre sources ont-elles alimenté les stocks des ateliers
monétaires carolingiens ? Le débat est ouvert, et il risque de le rester longtemps. Tous
les apports documentaires n'en resteront pas moins les bienvenus.
3°) Quel fut le rôle effectivement joué par la monnaie dans l'économie carolin
gienne ? La question me paraît à la fois d'importance capitale et de solution difficile.
Nous n'en sommes certes plus - et malgré la réaction de Pirenne contre les vues opti
mistes de Dopsch - à nous représenter l'Europe carolingienne comme vivant en éco
nomie fermée, agglomérat de domaines autarciques, au sein duquel les échanges auraient
été aussi réduits que possible. Les allusions à des marchés (surtout locaux, sans doute)
et même à des marchands sont nombreuses dans la législation carolingienne. Il y avait
donc des échanges ; dans quelle proportion cependant étaient-ce des échanges com
merciaux ou des faits de troc ?
Pirenne avait pensé que l'adoption de l'étalon -argent par Charlemagne traduisait
1 0. Il faut dire que l'on en connaît au moins 1 02 qui fonctionnaient en réalité. Les prescriptions
de l'édit sont certainement restées très théoriques.
1 1 . Mais je ne les crois pas considérables, et suis les conclusions de Ph. Grierson, dans le chap, cité
ci-dessus de Karl der Grosse..., p. 529.
12. Je renvoie à Ph. Grierson, ibid.,p. 521. 496 Philippe WOLFF
une baisse de niveau de la vie économique. On a depuis lors fait valoir à l'inverse que
l'apparition du denier d'argent répondait à la demande que faisait un commerce local
plus actif, d'un instrument monétaire mieux adapté à ses besoins que les anciennes
pièces d'or, même affaiblies (utilisait-on encore les anciens bronzes romains ?).
Les Carolingiens ont d'ailleurs pris très au sérieux les problèmes monétaires, —
l'abondance de leur législation en cette matière le démontre, — et pas seulement pour
des raisons de prestige politique. Ils ont à plusieurs reprises exprimé leur opinion (solli
citée en ce sens, bien entendu), qu'un marché actif avait besoin d'un atelier monétaire
proche — ainsi Louis le Pieux pour Corvey en 833, Charles le Chauve pour Châlons-sur-
Marne en 865.
Cependant la réalité répondit inégalement à ces bonnes intentions. Leur législation
fait état du refus des pièces par les vendeurs, et le sanctionne : le Synode de Francfort
(794) prévoit à cet égard des amendes pour les hommes libres et la flagellation publi
que pour les esclaves ; or les pièces que Charlemagne craint de voir ainsi refuser sont les
deniers lourds, qu'il vient d'introduire. Et l'exemple n'est pas unique. On pense aux
réglementations coloniales des XIXème et XXème siècles, qui cherchaient à imposer
l'usage de la monnaie à des populations peu habituées à ce genre d'instrument.
Il faut certainement distinguer selon les régions. L'Italie était sans doute la terre
monétaire par excellence, la plus accoutumée à l'usage des pièces, et d'ailleurs son his
toire monétaire constitue dès l'époque carolingienne un chapitre spécial qu'on m'excus
era de n'avoir pas entrepris d'écrire — ce n'est pas le seul sacrifice que j'aie fait pour ne
pas allonger exagérément ce rapport. A l'inverse, la Germanie à l'est des régions rhé
nanes apparaît très en retard : les premiers ateliers monétaires venaient d'y être créés,
Ratisbonne sous Louis le Pieux, Wurzbourg sous Louis l'Enfant (celui de Corvey ne fut
finalement pas créé en 833), et leur production restait très faible ;les trouvailles de tré
sors y sont peu nombreuses ; les textes montrent l'importance des paiements en nature
ou en lingots.
Reste le cas de la Gaule. Certains trafics non purement locaux — je pense au vin,
signalé en 1947 par Madame Doehaerd, rappelé récemment par mon élève Jean Durliat
à propos du polyptyque de Saint-Germain -des -Prés, comme au sel — ont certainement
entraîné des mouvements monétaires. Sur un plan plus strictement local, une autre de
mes étudiantes, Madame Bled, scrute actuellement les polyptyques ou fragments qui
nous en restent pour répondre à la question : quelles sommes le paysan moyen des ré
gions concernées devait-il se procurer — par le commerce ou le salariat — pour pouvoir
s'acquitter de ses obligations stipulées en espèces ? Il ne faut pas faire fi non plus du t
émoignage archéologique : Ph. Grierson a souligné le très bon état des pièces retrouvées.
Il prouverait qu'elles ont peu circulé, même si l'on écarte les pièces ayant souffert de la
corrosion par les sels, et même si l'on admet que d'autres ont sans doute été frappées
pour les Normands, et enterrées aussitôt.
Je serais donc tenté de penser que l'usage des pièces a, dans l'ensemble, été marg
inal à l'époque carolingienne. Elles ont servi pour fixer les prix, pour épargner la r
ichesse, mais à un moindre degré comme moyen des échanges. Je crois que c'est un véri
table contresens de parler de «disette monétaire», qui «se traduit par la pratique des
paiements en nature ou en lingots de métal précieux» (13). C'est plutôt l'inverse qui
13. Et Fournial, ouvr. cité à la note l,p. 71. ET DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE DANS L'EUROPE MÉDIÉVALE 497 MONNAIE
me paraît traduire la réalité. Mais je puis me tromper. De toute façon, la question posée
est essentielle, et je serais désolé que l'assemblée réunie à Prato manque l'occasion d'en
discuter.
II. L'ÉPOQUE FÉODALE (Xème - début du XHIème siècle)
Que l'époque à laquelle nous parvenons maintenant soit traitée de «féodale», voilà
qui pourrait déjà prêter à d'infinies discussions. Non seulement parce que l'emploi du
mot «féodal» fait l'objet entre historiens «bourgeois» et historiens marxistes d'un dia
logue de sourds mais, même à prendre ce vocable dans le sens restreint auquel sont en
général habitués les historiens occidentaux, il ne s'appliquerait que très inégalement
aux divers pays considérés. A la France surtout (et l'on voit bien que l'auteur de ce rap
port est français) où, dès la fin du IXème siècle se marque la décomposition de l'Etat,
tandis qu'au début du XHIème s'inaugure, sur le plan monétaire aussi, la renaissance du
pouvoir public. — A l'Empire certes aussi, mais de façon plus tardive, les traditions ca
rolingiennes ayant été maintenues par les Ottons puis, dans une certaine mesure encore
par les Staufen ; mais la «décomposition féodale» ne devait pas être suivie en All
emagne comme en France par un vigoureux redressement monarchique, tandis qu'en
Italie les monnayages urbains, développés au Xllème siècle, devaient aboutir à des phé
nomènes sui generis, au sein des Etats-cités qui se constituèrent sur les débris de l'Emp
ire. — A peu près pas à l'Angleterre, qui a certes, depuis le Xlème siècle, connu une féodal
ité, mais de conquête, et où la régale monarchique n'a été que passagèrement menac
ée. Enfin nous mettrons à part l'Italie du Sud et l'Espagne chrétienne : ce sont, sur
le plan monétaire, les phénomènes propres ailleurs au XHIème siècle qui s'y annoncent,
et c'est pourquoi je préfère en traiter au début de ma troisième partie.
Cette entrée en matière est destinée surtout à préciser les cadres dans lesquels s'or
ganisera l'étude économique à laquelle je vais procéder maintenant, laissant de côté les
problèmes juridiques si dignes d'un traitement propre. Elle permettra aussi au lecteur
attentif de «moduler» les remarques que la brièveté de cet exposé m'amène à présenter
de façon globale et grossière.
Cette période «féodale», les historiens l'ont souvent considérée avec défaveur, et
cela s'explique assez. Le numismate est sensible à la médiocrité générale des frappes,
qui contraste avec le soin apporté à leur travail par au moins certains des monnayeurs
de l'époque carolingienne. L'historien du droit et de la vie politique considère avec
mélancolie la décadence de la régale, la perte du sens de l'Etat, qui se sont manifestées
en France d'abord, dans l'Empire ensuite. Il se rencontre avec l'économiste, qui de son
côté ne peut s'empêcher de déplorer la gêne que les affaiblissements monétaires, à peu
près partout multipliés, ne manquaient pas d'entraîner pour la vie économique, et il lui
arrive d'accepter l'explication, qui lui en est proposée, par la cupidité des féodaux, pui
sant dans les revenus de leurs ateliers monétaires et pour leurs dépenses de guerre et de
prestige, les ressources que leur refusait la carence d'un système fiscal raisonnable (14).
14. Je me bornerai à renvoyer à mon article : «The significance of the «Feudal» period in the
monetary history of Europe», rédigé depuis plus d'un an et demi déjà, à paraître dans le volume de
mélanges préparé en l'honneur d'un médiéviste américain bien connu. Et je citerai aussi l'article de
Carlo M. Cipolla, «Currency appreciation in Mediaeval Europe», in Economic History Review, 2nd s.,
XV, no 3, April 1963, pp. 413^22. 498 Philippe WOLFF
C'est le contrepied de ces vues pessimistes que, cum grano salis bien entendu, je vou
drais essayer de prendre ici :
1°) un premier fait indiscutable est la multiplication du nombre des ateliers monét
aires. En France, où elle est justement considérée comme un signe de l'affaiblissement
du pouvoir central. De façon plus remarquable en Allemagne, si en retard à cet égard
durant l'ère carolingienne et où, toute question juridique mise à part, il était nécessaire
de créer des ateliers, en liaison avec la formation d'un appareil politique et d'une éco
nomie allemande d'une part, avec les résultats favorables de la prospection minière de
l'autre. En Italie, où la création des ateliers municipaux reflète la croissance urbaine si
caractéristique de ce pays. En Angleterre enfin, et de façon significative, pendant long
temps, seul l'atelier de Canterbury y fut actif. Alfred le Grand en créa cinq, ainsi celui
de Londres ; leur nombre augmenta ensuite, au point qu'on peut l'apprécier à quelque
75 vers la fin du Xème siècle. Ces faits ne sont pas rigoureusement contemporains, mais
la tendance générale de la période ne fait pas de doute.
En fait, et bien évidemment, l'augmentation du nombre des pièces n'a pas été fo
rcément proportionnelle à celle du nombre des ateliers. C'est ce qu'il est impossible de
préciser. Nous ne possédons guère de données sur l'activité des ateliers, qui était très
souvent temporaire ou discontinue. En Angleterre, les historiens se fondent sur le nomb
re des monnayeurs travaillant au sein de chaque monnaie : dans la première moitié du
Xème siècle, il y en avait huit à Londres, sept à Canterbury, deux à Southampton, un
dans la plupart des autres ateliers... Il n'y a donc peut-être pas eu augmentation proport
ionnelle. Je crois difficile de nier qu'il y ait eu un certain rapport entre les deux phé
nomènes.
Insistons sur un fait que démontre bien l'exemple anglais. La multiplication des ate
liers n'était pas forcément liée à la décomposition du pouvoir. Elle l'a seulement
accompagnée de fait dans plusieurs pays. Elle répondait à des nécessités économiques,
sur lesquelles je vais revenir.
2°) Un deuxième fait, non moins évident, est le considérable affaiblissement du
denier, base de tout le système monétaire. Il est impossible de suivre cette évolution
dans le détail géographique et chronologique. Il reste loisible d'en mesurer les résultats
au début du XlIIème siècle : le denier lourd de Charlemagne contenait, je le rappelle,
1 ,7 g d'argent pur (théoriquement) ; cette quantité était alors tombée à 0,35 g dans le
denier tournois (qui pesait : 1,127 g, mais dont le titre était inférieur à 4 d., soit
330/1000) ; elle n'était que d'environ 0,25 g dans le denier de Lucques et dans celui
de Pise. Il s'agit là, notons-le, de cités florissantes. Je suis tenté d'en conclure : ce qui
importait, ce n'était pas tellement la quantité d'argent incluse dans la pièce, c'était
l'abondance de la monnaie (currency). Le cas anglais fournit une contre-épreuve, qui ne
laisse pas, on le verra, de poser des problèmes, le denier esterlin contenant alors 1,33 g
d'argent (1 ,46 g à plus de 11 d., soit près de 920/1000 d'aloi). Il faudra y revenir.
Concluons : il y a eu augmentation considérable du nombre des pièces ; et chacune
de ces pièces contenait beaucoup moins d'argent. C'est l'explication de ces faits qu'il
faut fournir.
3°) A bien y réfléchir, elle ne fait guère de doute : il s'agit d'une forte augmentat
ion des besoins de stocks monétaires. Y contribua tout d'abord cet essor démogra- MONNAIE ET DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE DANS L'EUROPE MÉDIÉVALE 499
phi que, qui en Europe occidentale et centrale, du Xlème au XlIIème siècle, se produisit
certainement, même s'il reste difficile à mesurer, et même s'il comporta des nuances
géographiques et chronologiques.
Ces hommes, beaucoup plus nombreux donc, étaient en grande majorité des
ruraux, engagés dans le cadre des seigneuries. Or tous les travaux des historiens de la
seigneurie, comme de Georges Duby, s'accordent à montrer que, durant cette période,
et en gros, la monnaie joua dans la seigneurie un rôle croissant : nombre de services et
de cens en nature étaient commués en redevances payables en numéraire, la taille en
espèces devenait habituelle... Car les besoins des seigneurs avaient cru entre temps, et
leur satisfaction exigeait l'accumulation de ces pièces, que la pression fiscale des maît
res amenait les paysans à se procurer par un engagement plus poussé dans le salariat
mais surtout par une augmentation de leur production agricole (15).
Ce rôle croissant de la monnaie dans le fonctionnement de la seigneurie correspond
donc aussi à un développement des échanges, en même temps que de leur caractère
monétaire. Les marchés se multiplient — marchés ruraux et urbains — tandis que pro
gressent le volume de la production et la division du travail. La création d'un atelier
monétaire est souvent - plus couramment encore, bien entendu, qu'à l'époque carolin
gienne — expliquée par les besoins d'un marché proche : signe à la fois du fait que la
monnaie était désormais le moyen normal des échanges, mais aussi de l'incapacité des
trafics interrégionaux à la faire circuler assez vite, assez loin et en quantité suffisante.
Ces grands courants de commerce lointain se développent cependant, et de plus en plus
au fur et à mesure que l'on approche du XlIIème siècle.
Concluons : plus nombreux, les hommes ont aussi échangé plus, et recouru plus
normalement à la monnaie dans leurs échanges. Le besoin de signes monétaires en
devait être considérablement accru (16).
4°) Comment fut-il répondu à ce besoin croissant ? Il est tout d'abord très pro
bable que les objets d'argenterie et les lingots, conservés principalement dans les tré
sors ecclésiastiques furent largement livrés aux ateliers monétaires ; on devra cependant
sans doute se garder d'exagérer l'importance du phénomène. Il n'est pas moins difficile
de mesurer la quantité d'argent que le commerce extra-européen a pu faire éventuell
ement entrer en Europe. Il est certain d'autre part que l'extraction minière progressa
énormément, même si elle reste mal connue, les documents étant peu nombreux, peu
précis, fort épars, et mal étudiés. On peut cependant, de façon plus ou moins grossière,
imaginer une cartographie minière de l'Europe : elle inclurait l'Allemagne, le Harz en
particulier, où les mines de Goslar furent exploitées à partir de 970 ; vers 1000, l'argent
des Carpathes hongroises, extrait au nord de Budapest, remonta le Danube, et fournit
abondamment l'atelier de Regensburg (Ratisbonne) dont la progression dut être specta
culaire ; l'Autriche suivit, puis la Bohême, où l'exploitation de Mies (ou Stribro : mot
qui désigne justement l'argent), est attestée en 1188. Je n'évoquerai que plus loin le
cas anglais. Et ce rapide tour d'horizon est évidemment incomplet.
15. Telle est, si je ne la déforme pas, la thèse présentée par Georges Duby, Guerriers et paysans,
VlIème-XIIème siècles..., Paris, Gallimard, 1973, en particulier dans la Illème partie. Je suis heureux
de marquer mon plein accord avec cette thèse.
16. Ce tableau optimiste appellerait, évidemment, nombre de nuances. Ainsi J. Gautier-Dalché,
«L'histoire monétaire de l'Espagne septentrionale et centrale du Xlème au Xllème siècle : quelques
réflexions sur divers problèmes», in Anuario de Esiudios Médiévales, n° 6, 1969, pp. 43-95, a-t-il
montré combien, dans ces régions isolées, s'était prolongée l'économie «naturelle».