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Nos sociétés biuniques - article ; n°1 ; vol.22, pg 135-150

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Communications - Année 1974 - Volume 22 - Numéro 1 - Pages 135-150
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1974
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Langue Français
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Serge Moscovici
Nos sociétés biuniques
In: Communications, 22, 1974. pp. 135-150.
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Moscovici Serge. Nos sociétés biuniques. In: Communications, 22, 1974. pp. 135-150.
doi : 10.3406/comm.1974.1344
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1974_num_22_1_1344Serge Moscovici
Nos sociétés biuniques
Le temps d'une réflexion prolongée sur les articles qui précèdent ne m'étant pas
laissé, je me contenterai d'un survol pour clore leur cycle. Leurs auteurs conscients
de faire un premier pas sur un terrain miné et mouvant se sont plu à multiplier
les provocations et à essayer plusieurs chemins, en espérant que d'autres suivront
leur exemple, une fois l'initiative prise. Il y a des divergences certes. Mais à regar
der de près une perspective commune se dégage à propos de (a) l'hominisation,
(b) la généralité du phénomène social, (c) le passage des sociétés animales aux socié
tés humaines. Mais venons-en aux détails de cette communauté et de ses diver
gences.
I. UNE CERTITUDE : LA NOUVELLE ÉPISTÉMÈ
1. Hominisation par défaut et hominisation par excès :
Qu'est-ce qui nous distingue des autres espèces?
Nous savons qu'il y a eu une nature avant nous, nous connaissons une nature
avec nous et nous sommes certains qu'il y aura une nature après nous. L'expé
rience intime, l'évidence nous en persuadent également : un passé donné avec la
naissance, une vie que nous ne voulons pas lâcher, une mort, enfin, qui est dans
l'ordre des choses. Quel que soit le détachement avec lequel nous considérons
l'expérience et l'évidence en question, quelle que soit la forme que revêt notre
effort pour les comprendre — mythe, religion, science — nous nous sentons tou
jours directement concernés : il s'agit bien de l'origine, de l'individualité, de la
nécessité de chacun d'entre nous, de nos proches, du groupe auquel nous appar
tenons. C'est pourquoi le problème de l'hominisation, du devenir et de la défini
tion de l'humain, suscite tant de passion et de curiosité. Les mots qui le décrivent
peuvent paraître abstraits, les faits lointains. Mais les réponses qu'on lui donne
sont à tel point déterminantes pour nous qu'il mérite qu'on s'y arrête un peu.
Les faits sont clairs. Les espèces animales présentent entre elles des similitudes
et des différences : le genre humain, en particulier, ne se confond avec aucun
autre. L'homme n'est ni un lion ni un tigre ni un chimpanzé, nous sommes tous
d'accord là-dessus, même si personne n'a pris une balance pour pouvoir décider
si ce qui les unit pèse moins lourd que ce qui les sépare. La diversité des grou
pements humains ne fait pas non plus de doute : la confrontation des traits
anatomiques, des caractères sociaux, des milieux naturels nous en convainc.
135 Serge Moscovici
Les buts poursuivis sont également clairs : distinguer entre ce qui est l'homme
et ce qui n'est pas l'homme, d'abord; déterminer et codifier les relations entre
les hommes et les autres créatures, ensuite; au-delà, en généralisant, fournir
une justification de la séparation des groupements humains; bref, nous dire
pourquoi nous sommes et surtout nous devons être différents, où commence le
règne des hommes et où finit celui des bêtes.
La divergence s'insinue à cet endroit. Dans une première perspective, le
problème de l'hominisation est ainsi formulé : que sommes-nous devenus dans
la nature? La méthode qui conduit à la réponse se propose d'elle-même :
comparer les caractères de l'homme au sein des diverses sociétés qui peuplent
la planète, dans l'espoir d'en extraire le dénominateur commun qui représente
l'aspect essentiel de l'homme. Conjointement, s'assurer que cet aspect, présent
chez nous, est absent de l'ensemble des autres espèces, qu'aucune ne le possède
à un degré quelconque. L'aspect ou le trait — langage, volume du cerveau,
marche debout, raison, technique, âme, prohibition de l'inceste... la liste est
longue — constitue un élément distinctif : il établit une différence essentielle
entre l'humain et le non-humain. D'où la suite des définitions connues : l'homme
est un animal raisonnable, langagier, social, cérébral, technique, marié, etc. su
ivant le trait que l'on tient pour distinctif. On en tire généralement une consé
quence importante : c'est qu'entre l'homme et l'animal il y a une différence
d'essence.
Non seulement ils sont extérieurs l'un à l'autre, mais la distance qui les sépare,
originelle, irréductible, est nécessairement infranchissable. Du point de vue
logique, le règne humain et le règne animal sont chacun la négation de l'autre
par rapport à cette différence. Si l'homme est langagier, l'animal est non lan
gagier; si l'homme est rationnel, l'animal est irrationnel; si l'homme est social,
l'animal est non social, etc. Le trait choisi détermine et assure l'unicité de notre
espèce, aucune autre créature ne pouvant prétendre le posséder; et si l'une
d'entre elles le possède, alors il cesse de jouer son rôle de réponse à la question :
« A quoi reconnaît-on l'homme? » et il faut en chercher un autre.
Remarquons aussi qu'en choisissant un trait de cet ordre, on affirme une sorte
de droit de monopole : seul l'homme a le monopole de la raison, de la cérébra-
lité, de la règle, etc. Ce trait n'appartient qu'à lui, de façon exclusive. Diffé
rence d'essence, unicité de situation, d'une faculté biologique :
voilà ce qui suffit à une espèce, voire à un groupe de cette espèce, pour se confé
rer un rang à part. Et en faire un animal à part, en définitive. Son rapport avec
les autres animaux s'établit donc sur la base d'un manque primordial : les espèces
non humaines sont marquées par une absence de langage, de technique, de règle,
etc. Ce sont des animaux « privatifs », des animaux « sans », dépourvus du trait
dont notre espèce détient l'exclusivité. Par ailleurs, la propension à repérer
aux origines, autre part, et même chez nous, des lacunes, des incomplétudes,
est devenue un scheme général de pensée. C'est elle qui transforme tout déve
loppement ultérieur en développement destiné à combler ce manque primordial,
talonné par la crainte qu'il puisse reparaître.
Toutefois, en ce qui concerne l'hominisation, une particularité s'y ajoute.
Si le bilan des déterminations biologiques, naturelles, présente un manque qui
a rendu possible l'apparition de l'homme, alors celui-ci n'est pas inscrit dans le
« plan de la nature », dans l'ordre du monde immédiatement naturel, au même
titre que le reste des créatures vivantes : il lui échappe. La différence constitue
ainsi un lieu de manque, et le manque en lui-même dessine une différence qui
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représente une supériorité de l'homme sur l'animal, et, a fortiori, sur le végétal
et le minéral. Et, sur ce modèle, une supériorité d'un homme sur l'autre (manque
de propriété, manque de religion), d'une société sur l'autre (manque de techni
que, manque de classes sociales), de l'homme sur la femme de pénis), etc.
Dans chaque relation, à chaque occasion, dans chaque évolution, ce qui fait
la- différence fait aussi la supériorité; le reste est secondaire. Une fois le trait
différentiel fixé, on reconstruit le devenir à partir des espèces voisines, les anthro
poïdes surtout; on démontre à quel point elles sont dépourvues de ce trait et
combien elles ressembleraient à l'espèce humaine si elles en avaient la jouissance.
Pour reprendre une expression populaire : il ne leur manque que la parole — ou
la raison, ou l'âme, et ainsi de suite.
Afin de serrer la question de plus près, notamment par l'étude des vestiges
préhistoriques, on décrit les premières ébauches de la faculté envisagée, en
couronnant le tout par la forme achevée de Yhomo sapiens. A cet endroit, le
parcours animal est supposé terminé; la nature et l'évolution s'arrêtent, elles
se dépassent elles-mêmes pour donner naissance à un être nouveau, à un monde
qui leur échappe, étant leur antithèse. En même temps commence le parcours
proprement humain; d'un côté par éclosion du symbolique, de l'intellectuel, du
technique; de l'autre côté par le dépérissement du non verbal, de l'instinctuel,
de l'émotionnel, classés parmi les résidus ou les survivances. C'est précisément
en cela que constitue le passage de l'animal à l'homme — ou hominisation — en
cette désanimalisation, dénaturalisation, en cette coupure dans le biologique et
d'avec le biologique.
On l'a compris, les contacts et les interférences de l'homme avec la nature en
général et le règne animal en particulier se raréfient en conséquence. La recher
che d'un trait différentiel représente l'effort fait pour dresser une barrière entre
collectivités et espèces. Mais, plus encore, une barrière dans l'homme lui-même.
Elle le divise en une partie qui échappe à l'animalité et une autre qui en est
contaminée, qui la conserve avec son désordre et sa turbulence. Ainsi se forme-t-il
en rupture et antithèse avec lui-même, avec le matériau organique, la matrice
naturelle dont il est issu. Rupture et antithèse qui, dès les origines, lui permettent
de se détacher du reste de l'univers animé et inanimé et d'exercer, à juste titre,
son autorité sur cet univers.
Dans la deuxième perspective, encore excentrique, le problème à élucider,
le phénomène à comprendre est de savoir « ce qu'est devenue la nature avec
l'homme ». Seule convient la démarche historique : repérer, sur l'échelle du
temps, les interactions entre l'animal ou l'homme et son environnement au fur
et à mesure qu'elles changent, se développent, se diversifient. Et d'abord en
dressant la carte des points d'excès, de surabondance, en faisant le relevé des
endroits où sont apparues des possibilités nouvelles. Capacités inexploitées,
comportements sporadiques ou marginaux, tentatives d'échapper aux limitations
d'un milieu donné constituent, en chaque cas, une surcharge, une réserve et une
avancée, comparés aux capacités exploitées, aux comportements consacrés,
aux dispositifs intégrés dans le milieu naturel. Toute espèce se trouve confrontée
à la fois avec la pression d'un trop-plein de vie à féconder et avec la menace
d'une destruction future, avec la possibilité d'une sous-vie et la préoccupation
de la survie.
Les déséquilibres, les contradictions entre le surplus et le nécessaire, entre les
ressources virtuelles et les ressources effectives, mènent obligatoirement à des
discontinuités, entraînent des évolutions. De tels points d'excès abondent dans
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le inonde des primates. Le chimpanzé, par exemple, est omnivore, il pratique
la prédation, il se sert d'outils et en façonne à l'occasion. Il marche ou court et
possède, des expériences récentes l'ont prouvé, certaines aptitudes linguistiques
— pour ne rien dire de sa vie sociale et affective dont nous connaissons mainte
nant la précision et la complexité dans l'organisation. Toutefois, il s'agit là
d'une surabondance, d'un potentiel, parce que le primate n'a recours à ces
comportements, à ces dons, que de manière accidentelle, sous l'empire de con
traintes déterminées. Dans le cadre de ses activités courantes, ils sont comme
inexistants; n'étant ni transmis ni systématiquement encouragés, ils restent
périphériques, en suspens.
Le genre humain s'est formé en levant ces restrictions. Il a changé le surnu
méraire et l'occasionnel en nécessaire et courant, le périphérique et l'instable
en central et permanent : technique, bipédisme, langage, etc. Suivant un mou
vement qui lui est propre, il apparaît, non pour combler une défaillance de la
nature, du biologique, mais pour donner corps à des possibilités surgies dans la sur le plan biologique. Les différences produites sont autant de trans
formations dans un système de rapports entre attributs moins généraux et
attributs devenus plus généraux, qu'il s'agisse d'intelligence, de société ou de
relation au milieu. Différences qui, somme toute, ne sont pas externes, d'essence
mais internes, se rapportant aux écarts entre les modes d'existence, de même que
la différence entre le rouge et le bleu porte sur une modalité d'un critère commun,
la couleur. Ainsi les hommes ne se distinguent pas des primates parce qu'ils
possèdent tel ou tel attribut, vivent en société, emploient des outils, ne commett
ent pas l'inceste, communiquent entre eux, tandis que les primates ne feraient
rien de tout cela : les hommes et les primates vivent en société, emploient des
outils, ne commettent pas l'inceste, communiquent entre eux; mais chaque
groupe le fait de manière totalement différente et dans des circonstances qui
lui sont propres. C'est à cela que se mesure la distance entre eux.
Nous pouvons donc dresser le constat de la spécificité du genre humain, en
renonçant à le vouloir unique, sans pareil, en nous désintéressant du monopole
de telle ou telle faculté, en cessant d'exclure telle ou telle espèce du cycle social
et naturel commun. Le seul rapport que nous connaissions entre les hommes et
les autres êtres vivants est un rapport d'altérité. Insister sur la supériorité de
l'homme, c'est fausser la signification de ce rapport et faire obstacle à la saisie
des processus objectifs, à la réalité de leur évolution. Mais il y a plus : la recher
che obsessionnelle d'un trait privilégié s'avère inutile. Toutes les tentatives faites
pour isoler un tel trait, à des fins comparatives, ont échoué. Point n'est besoin
de privilégier le langage, la technique, le bipédisme, le caractère social ou le
volume du cerveau. Seule nous importe leur totalité. Ils se forment et se dévelop
pent ensemble, dans une étroite interdépendance.
Le passage de l'animal à l'homme est passage d'une totalité à une autre total
ité. Ce qui provoque ce passage se révèle dans le changement des rapports entre
population et milieu, dans le bouleversement des activités respectives. Les pr
imates sont, dans l'ensemble, cueilleurs et fourrageurs, et prédateurs seulement
de manière sporadique. Les hominiens d'abord, les hommes ensuite adoptent la
prédation, la transforment en chasse, et par là établissent des échanges nouveaux,
révolutionnaires, avec le monde animal et le milieu matériel. Les modifications
biologiques, intellectuelles, sociales correspondent à ce bouleversement des
échanges, à ce déploiement, dans un cadre original, d'une fonction qui aupara
vant n'était qu'ébauchée. L'article riche et précis de Mori nous permet de nous
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en convaincre si besoin était. Certes, une dynamique différente de la sélection
naturelle est à l'œuvre. Elle instaure un mouvement dont nous ne connaissons
pas encore la fin. Je l'ai montré ailleurs exprimer une régularité étonnante et
défini comme division naturelle. Certains, de Rosnay, Morin surtout, reformulent
ce processus de en langage cybernétique de production d'erreurs ou de
bruits, de feed-back positif et je les suivrais volontiers s'ils reconnaissaient mieux
le lien et les effets concrets. En tout cas, loin de manifester une séparation et un
appauvrissement, le processus en question refond les rapports avec les autres
espèces et les enrichit. Il signifie l'accroissement au maximum des contacts, des
échanges avec la nature. Et il y a une conséquence extraordinaire : l'homme a
vécu longtemps dans le monde animal, mais ce sont maintenant les animaux qui
vivent dans le monde humain.
Ces changements, ces renversements, aussi importants qu'ils soient, ne jalon
nent pas une « sortie de la nature », une hiérarchie, une domination. Ils signalent,
au contraire une entrée, d'autres relations entre espèces, la propension du vivant
à se différencier et à élargir son emprise, bref à s'organiser et à croître. Le règne
humain spécifique et autre se taille sa place, à l'intérieur de l'évolution, en tant
qu'il s'y produit et s'y reproduit à sa manière. Son lieu et son faire en portent
la marque. La cynégétisation, ce devenir-homme du chasseur, marque et symb
olise cette émergence : commencement et tournant d'une histoire prodigue en
création de réalité.
Les deux interprétations ne sont en aucun cas équivalentes. La deuxième
est plus solide et plus conforme aux faits *. Mais ni l'évidence ni la cohérence
ne sont, semble-t-il, décisives en ces matières. A preuve l'attitude de la plupart
des chercheurs informés. Ils sont tous darwiniens, ils acceptent tous l'idée d'un
lien étroit entre les êtres vivants; ils s'arrangent néanmoins, par une sorte de
coup d'État métaphysique, pour justifier une situation d'exception de l'homme,
en le projetant hors de l'histoire biologique et naturelle. S'agissant d'une autre
espèce, on hésiterait à attribuer au changement d'un organe un bouleverse
ment des rapports avec le milieu, pour expliquer une direction d'évolution.
Vis-à-vis de l'espèce humaine, ces scrupules tombent : deux poids et deux mesur
es intellectuels, en somme. Le manque surévalué et nommé nécessité, l'excès
dévalué et qualifié de hasard, l'individu pris pour unité de l'évolution à la place
du groupe, permettent de faire sortir notre humanité du monde des choses
impossibles, parce que rares, au lieu de la faire sortir du monde des choses pos
sibles, parce qu'abondantes, comme c'est le cas. Et de voir dans cette sortie un
événement exceptionnel. Passant légèrement sur ce genre d'incongruences et
de contradictions, plutôt que d'adapter leurs cadres théoriques à la matière
particulière qu'ils traitent, paléontologues, préhistoriens et biologistes de con
cert consacrent l'hominisation « force mystique » — Washburn nous en avertit.
Ils répètent les phrases creuses, les discours quasi religieux sur notre supériorité,
sur la raison unique qui nous rend maîtres et possesseurs de la nature, avec
des accents dignes du « culte de l'humanité ».
2. La société positive et la société négative.
« L'idée d'une distinction radicale entre l'état psychique de l'homme et celui
de la bête écrivait E. Taylor, si dominante dans le monde civilisé, se rencontre
1. Moscovici (S.), la Société contre nature. Paris, U.G.E., 1972.
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bien rarement chez les races inférieures ». On pourrait dire autant de la distinction
radicale de l'état naturel et de l'état social. Quand nous la mettons en question
cependant, que faisons nous? Est-ce que nous essayons d'ouvrir une brèche
dans l'idéologie ou la vision de « nos races supérieures » ou est-ce que nous tirons
les conséquences d'un grand nombre de faits scientifiques? Est-ce que nous
rebroussons le chemin à la rencontre d'une vérité du passé ou est-ce que
préparons la venue d'une vérité neuve, d'avenir? Je ne crois pas que nous avons
essayé, ici, de répondre à ces interrogations, pourtant capitales. En somme, dans
bien des articles, le choix, car il s'agit finalement plus d'un choix que d'une
réponse, n'apparaît pas clairement. Le plus souvent on observe une oscillation
et une superposition de deux tendances, l'une à justifier les distinctions et
l'autre à les effacer. Ce qui a pour conséquence d'atténuer les ruptures de pers
pective, de les dépasser d'un côté et de les respecter de l'autre. Toutefois, dans
le cadre de notions et de recherches qui se forment, s'affirment trois idées géné
rales :
a) la société se produit elle-même et produit le milieu qui l'entoure;
b) la nature fait partie de son histoire; transformations de la nature et trans
formations de l'histoire vont de pair;
c) la société n'est pas uniquement négative — hors de la nature, contre la
nature — mais aussi positive — dans la nature et pour la nature.
La troisième idée nous concerne directement à cet instant. Depuis quelques
décennies, les connaissances acquises, inventoriées et analysées avec beaucoup
de soins prouvent que les êtres non-humains sont outillés pour accomplir des
tâches que l'on s'imaginait être exclusivement humaines, notamment commun
iquer de manière symbolique, apprendre et inventer. Les primates, les dau
phins, les oiseaux fournissent des exemples incontestables. Les fourmis égal
ement et à cet égard Chauvin nous enseigne des choses passionnantes. Contrairau préjugé d'une croissance biologique purement individuelle, les animaux
isolés, pas plus que les enfants sauvages, n'ont pas un croît normal; les échanges
avec la mère, les congénères et l'exploration collective de l'environnement sont
décisifs. Les savants des siècles derniers étaient fiers de montrer, par l'exemple
des enfants-loups, que l'être humain séparé de la société reste à un stade animal,
privé de langage et de pensée. Les expériences récentes montrent qu'il en est
de même pour bien des espèces. Privé de sa mère, de son groupe, de son env
ironnement habituel, l'individu rechute dans son animalité comme l'homme
était réputé rechuter dans la sienne. Par ailleurs, la plupart des espèces se don
nent une organisation sociale des relations et des comportements destinée à
les isoler, à régler la reproduction démographique, la transmission des caractères
spécifiques ou l'interaction avec les parties du milieu habituel. Cette organisa
tion est un facteur important de spéciation et de survie, un filtre que traversent
les influences de l'environnement sur l'environné, et non pas un simple prolo
ngement exosomatique de la machinerie génétique. « La sociabilité, constate
W. C. Allen, n'est pas un accident apparaissant sporadiquement chez quelques
animaux hautement évolués, mais un phénomène normal et fondamental. »
Tout ceci est maintenant reconnu, bien qu'on n'ait pas accepté les conclusions
qui en découlent. Ainsi apparaît la véritable extension du social qui recouvre
(au-delà de l'économique, du légal et du politique), ce qui était réservé à l'ins-
tinctuel, au biologique et, sans doute, à l'intellectuel. Projeté, à la verticale
sur les autres espèces, à l'horizontale à travers les domaines de réalités de notre
espèce, il déborde l'ancien concept de sociabilité, comme le concept de libido
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déborde celui de sexualité réduite au génital. A tel point qu'il convient mainte
nant de parler de socialite, force d'action de tous les êtres vivanxs et opérateur
de réunion à travers la gamme de leurs comportements, qui soutient leur crois
sance, leur recherche de plus de vie en augmentant les facultés de cohabiter
et d'habiter un milieu particulier. Ceci nous renvoie à une évidence : dans le
rapport à la nature, c'est la collectivité qui noue les liens et non pas l'individu.
La société fait partie de la nature, et au-delà, produit son environnement naturel
par un travail de régénération et d'invention constante. Au niveau des hommes,
encore d'avantager le rôle qu'il joue dans la production et la transformation
des états de nature propres, matérialise la préférence et l'intervention de la
société humaine. Celle-ci nous apparaît, en définitive sous deux aspects. D'une
part, société positive, puissance matérielle qui s'articule avec les diverses forces
matérielles, forme que prennent les rapports entre les hommes associés pour
créer et consolider ces états historiques, de nature. En font partie les moyens
qu'ils ont de modeler et d'étendre leur savoir-faire, organique et psychique,
de stimuler ou inhiber leur démographie, de recycler et transmettre les ressour
ces humaines et non-humaines. Bref, les moyens de se reproduire et d'inventer
en modifiant de concert organisme et milieu, processus sociaux et processus
naturels. De cette façon, les hommes se donnent un fondement objectif et le
renouvellement, non pas en ce qu'un individu fabrique un instrument ou tra
vaille, chasse, cueille, cultive — mais en ce que les propriétés d'une force matér
ielle ou biologique — le rythme de l'animal, le mouvement de la pierre, etc.
se sont transformés en qualités physiques et intellectuelles. Les arts, les techni
ques, les sciences représentent les tentatives faites pour insérer les hommes
coalisés dans l'évolution des phénomènes cosmiques et les phénomènes cosmi
ques dans du corps et du cerveau des hommes. La société étant pour
la nature en un sens précis : elle partage les forces matérielles, multiplie leurs
combinaisons et les porte au-delà des limites et des états qu'elles auraient con
nus si elle ne leur avait tracé de nouveaux chemins et de nouvelles possibilités.
D'autre part, notre société est négative, organisation autonome, tournée vers
elle-même, se définissant comme son propre objet. Elle concentre la distribu
tion des biens, des services, des symboles de prestige, en départageant les grou
pes, grâce à ses lois ou ses interdits, transforme les différences en inégalités,
détermine les pouvoirs de chacun dans l'organisation de la collectivité. La défi
nition des besoins, des productions destinées à les satisfaire, des intérêts qui s'e
xpriment à travers besoins et productions, tient compte de cette distribution. Ce
qui veut dire que la marque de la richesse, de l'autorité et de la hiérarchie s'y
déchiffre et les classes sociales, les inégalités d'âge, de sexe, d'occupation en
découlent. Les théories modernes de la société ont mis l'accent sur le légal, le
politique, le productif et mis entre parenthèses, considéré à l'extérieur les tâches
des hommes envers l'écologie, aussi bien qu'elles ont mis entre parenthèses
le reproduction de la vie sociale et biologique, la création des ressources matér
ielles et épistémiques. Sous le découpage facile de facteurs internes et externes,
ces théories ont masqué des rapports plus profonds. Notamment que la société
se découvre, à l'examen, composée, forme et fond, sous-ensemble moteur d'un
ensemble" cosmique plus vaste et ensemble autonome; qu'elle s'efforce de remp
lir deux fonctions de base : l'une universelle visant à associer la matrice orga
nique et la matrice physique, l'autre particulière, relative à notre espèce, assu
rant la permanence des rapports qui se tissent autour des richesses distribuées,
des pouvoirs exercés et des idéologies partagées. Certes, en exprimant des idées
141 Serge Moscovid
proches en termes de « système social ouvert », vers l'environnement s'entend, et
de « système social fermé », on capte une partie de la réalité de façon plus exacte
que par le passé. Mais on laisse échapper, me semble-t-il un élément essentiel :
la différence de rapport de la société à la nature et à soi, non-réflexif d'un côté
et réflexif de l'autre (la « production de la société » selon Alain Touraine), la
différence des processus mis en jeu également. La société étant pour ainsi dire
naturalisée sans que la nature soit à son tour socialisée. Le recours à des concepts
complémentaires étant, du coup, éludé. Or ce recours s'impose." Nous les voyons
déjà à l'œuvre en linguistique — compétence et performance — , en économie
— valeur d'usage et valeur d'échange — par exemple. Leur emploi, en sociologie,
pourrait désormais devenir nécessaire. Jusqu'à nous amener à constater que les
concepts de société positive et de société négative, notamment, devraient comp
léter la série, être reconsidérés à cet effet, libérant ainsi les deux de nos sociétés
humaines qui s'affirment ainsi « biuniques », tout comme nos cerveaux sont
biuniques.
3. Du passage de V animal à Vhomme : la sociogenèse.
a) le « plus » ou le « moins », le « même » et « Vautre ».
Quelle est l'origine de notre société? Comment s'est produite la transition
du monde animal au monde humain? Notre curiosité sur ces points demeure,
depuis un temps immémorial, alerte et insatiable. Les mythes des origines
comme les sciences des origines fascinent. Sommes-nous aujourd'hui mieux
armés que les hommes d'autrefois pour trancher de façon définitive entre les
diverses familles de croyances et d'hypothèses? Je n'en suis pas sûr. Les con
naissances fournies par les sciences des origines — anthropologie, biologie,
pré-histoire nous aident toutefois à nous diriger mieux armés sur un champ
heureusement miné par des milliers d'affects, valeurs et passions. Où commence
notre société? Nous savons maintenant que son passé n'est pas une nature mais
une autre société. A ceux qui voulaient fixer un critère au début de la vie, François
Jacob a répondu : « La vie ne commence jamais. Elle continue. » A ceux qui
cherchent des critères analogues pour cristalliser le point de commencement
de la société, on peut désormais répondre : « La société ne commence jamais,
elle continue. » Aussi loin que nous regardons sur l'échelle de l'évolution, les
sociétés animales qui ont précédé les nôtres ont leurs structures, leurs hiérarchies,
leurs systèmes de communication, singuliers certes, mais équivalents. La durée
dont elles font montre, les crises dont elles sont le théâtre, le développement elles sont capables, nous le prouvent. Les observateurs avertis le cons
tatent : le rôle des sexes, des générations, des groupes reproducteurs et non-
reproducteurs, des catégories sociologiques a varié, s'est réparti différemment
sur la carte des comportements, des règles, des techniques, avec leurs effets
organiques et intellectuels dans la suite des formations sociales qui se sont
relayées jusqu'à maintenant. Un tableau de Mendeléev des sociétés nous rêvé-,
lera un jour les liens et transformations entre leurs éléments. Sur ce tableau,
personne n'en doute, aucune société n'est plus « société » qu'une autre, ni celle
des peuples « civilisés » comparées à celles des peuples « primitifs », ni celles des
hommes comparées à celles des primates, de même qu'une langue indo-européenne
n'est pas plus langue qu'une langue amérindienne. L'inclination à poser les
unes du côté de la nature, en les niant — sociétés-moins-quelque chose — tra-
142 Nos sociétés biuniques
duit une convention qui n'a rien d'impératif ni d'objectif. Nous sommes ne
droit seulement d'établir des identités et des différences autour de quelques
invariants, d'analyser les enchaînements de leur devenir « autres ». En somme,
la genèse de notre monde humain n'a pas à être envisagée comme un passage
de la nature à la société, mais comme un passage de la société à la société, des
sociétés d'affiliation connues des primates et des hominiens aux sociétés de
filiation, les premières que notre espèce actuelle ait connue. On hésite trop long
temps à l'admettre, sinon dans les descriptions concrètes, du moins dans l'opti
que d'une refonte des perspectives théoriques qu'il entraîne. Enlevons à ce
passage son caractère presque sacré. Considéré lucidement, il n'a pas une signi
fication différente du passage des sociétés rurales aux sociétés urbaines, des
sociétés basées sur les différences de statut aux sociétés basées sur les différences
de classe. D'un bout à l'autre l'histoire les travaille et elles travaillent l'histoire.
b) Mutations de gènes et surplus de générateurs.
Expliquer l'apparition du genre humain était, jusqu'ici, du ressort des anthro
pologues physiques et des biologistes. A juste titre, puisque leurs travaux les
conduisaient logiquement à vouloir résoudre ce problème, Ils se sont efforcés
de chercher dans le rapport de l'environnement et de l'organisme la trame d'une
telle explication. La sélection naturelle a évidemment servi de principe et de
modèle. Ont été invoquées à cet effet d'abord les mutations génétiques qui ont
fourni des possibilités d'évolution aux espèces pré-humaines. Ensuite, on a
enregistré les catastrophes écologiques triant parmi ces mutations celles ayant
favorisé l'adaptation d'une espèce en gestation. Les modifications anatomo-
physiologiques du système nerveux, des membres inférieurs et supérieurs enfin,
représentent le nouvel état de la matière organique, à la station de l'homme. La
biogenèse est censée avoir œuvré seule et de manière déterminante jusqu'à la
livraison de cet être animé pourvu de langage, de technique et d'un cerveau
complexe. Seulement après, le développement social s'y est surajouté et l'a
pris en charge, la transmission culturelle des artefacts et des symboles se substi
tuant à la transmission organique des gênes et des comportements innés. Cepen
dant de nombreux témoignages nous assurent que les facultés techniques, voire
symboliques, les organisations sociales préexistent au langage, à la diffusion
de l'outil, à la formation de Yhomo sapiens. Sur la base de ces témoignages,
cette formation paraît résulter d'une éclosion du potentiel prédateur, fabrica-
teur d'outil, éclateur du milieu, langagier, des groupements de primates. Éclo
sion due en grande partie aux conflits provoqués dans un système social par
l'existence de mâles surnuméraires non-reproducteurs. Le fait important est,
à un certain moment, la séparation à l'intérieur de ce système fondé sur le
fourragement de ces groupes masculins vivant à la périphérie, leur constitution
en tant que prédateurs-chasseurs ayant un mode particulier de coopération
entre individus et d'échange avec les forces matérielles. h'Umwelt ou le Mitwelt
changent. Les processus sélectifs caractérisés par la tendance à perpétuer les
modes d'exploration des ressources, à perfectionner cette exploration, à sou
mettre les donnés de l'organisme au donné du milieu, à l'adapter donc, rencon
trent une limite. A leur place apparaissent les processus divisifs caractérisés
par une extension qui requiert une différence de l'ensemble « socio-organique
plus le milieu », une restructuration en sous-ensembles autonomes, avec un
relâchement correspondant au pouvoir régulateur de la totalité sur les parties.
L'hominisation, c'est-à-dire la transformation génétique, mineure, et celle
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